CHAPITRE IL
Histoire de Denys l'ancien , tyran de Syracuse.
Depuis que Syracuse était rentrée en possession de sa liberté, par l'extinction de lafa« mille de Gélon, il s'était passé environ soixante ans. Syracuse jouissait tranquillement des avantages que procure à un Etat une longue paix. On s'appliquait sans crainte à la culture des terres et à la nourriture des troupeaux ; ce qui rendait les peuples de Sicile , et en particulier ceux de Syracuse , fort puissans et extrêmement riches. La ville de Syracuse était dans cet état d'opulence et de puissance, lorsque Denys l'asservit de nouveau , et s'en rendit le tyran. C'est l'histoire de ce . * ,, prince, qui fait le sujet de ce chapitre. Av.j.c.406
ARTICLE i.
Moyens qu'employa Denys pour s'emparer de ta tyrannie de Syracuse,
Denys était de Syracuse, selon quelques- origine de uns , d'une naissance noble et illustre ; selon ^y* Vkv-
7 caen.
d'autres, d'une extraction basse et inconnue. Diod. 1. i3. Quoi qu'il en soit de son origine , il n'avait p' d'autre emploi dans la ville que celui de greffier. Il se distingua par son courage dans la guerre contre les Carthaginois, et s'y fit un grand nom. Denys, qui dès lors était uniquement occupé des desseins de grandeur qu'il roulait dans son esprit , et qui travaillait , Tom. I 13
se gouverne ment.
mais d'une manière sourde ? à en jeter les fondemens, profita de l'occasion que lui fournirent les plaintes générales de la Sicile contre Syracuse , à cause de la lenteur des Syracusains à secourir Agrigente, que les Carthaginois venaient de soumettre à leur domination ; il profita , dis-je , de cette occasion pour rendre les magistrats odieux , et décrier le gouvernement. Dans une assemblée publique , comme personne n'osait ouvrir la bouche , de peur de s'attirer la disgrâce de ceux il attaque qui étaient en place , Denys se leva , et prenant la parole , il accusa les magistrats de trahison ? et conclut qu'on les déposai sur-lechamp ? sans attendre que le temps de leur administration fût expiré. Les magistrats le traitèrent de séditieux et de perturbateur du repos public , et comme tel , ils le condamnèrent selon les lois à une amende. Il fallait la payer dans le moment, pour être en droit de continuer de parler , et Denys n'était pas en état de le faire. Philiste , l'un des plus riches citoyens, la paya argent comptant, et l'exhorta à continuer de donner ses avis sur les affaires présentes avec toute la liberté qui convient à un citoyen zélé pour sa patrie.
Denys reprit donc son discours avec plus de force qu'auparavant. Il commença par décrire , d'une manière vive et. touchante , le malheur d'Agrigente, ville alliée et voisine , et rejeta tous ses maux sur la trahison clés généraux, qui, au lieu démarcher vers Agrigente, s'étaient retirés avec leurs troupes ; sur la lenteur criminelle des magistrats, qui s'étaient laissé corrompre par l'argent des Car-
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thaginois ; ci sur la fierté des grands et des riches , qui ne songeaient qu'à établir leui puissance sur les ruines de la liberté publique. Il finit son discours en concluant que le remède à iant de maux était de mettre en place des hommes tirés du peuple, et dévoués à ses intérêts. Ce discours fut écouté avec un plaisir infini, et suivi d'un applaudissement général du peuple. Tous les magistrats sont déposés sur-le-champ ; on en substitue d'autres à leur place 9 et Denys est mis à la tête de ces derniers. C'est là le premier pas qu'il fit vers la tyrannie.
Il ne s'y arrêta point. L'heureux succès de 11 se fart son entreprise lui inspira un nouveau cou- "Xàiïssime" rage , et le remplit de confiance. Il songea dei troupes,
, . , et se fait don-
a supplanter aussi les chefs de 1 armée , et à ner des gars'en faire donner le commandement. Le des- des sein était hardi et périlleux; mais il s'y prit adroitement , et se conduisit avec tant d'adresse , qu'il se fit nommer généralissime , avec un pouvoir absolu. 11 ne lui restait plus qu'un pas à faire pour arrivera la tyrannie, qui était de se faire donner des gardes , et il le fit comme tout le reste , c'est-à-dire, en fourbe et en homme de mauvaise foi : il supposa qu'on lui avait tendu des embûches, et qu'on avait voulu l'assassiner : il demanda qu'on lui donnât à son choix six cents gardes, pour mettre sa personne en sûreté. Sa demande parut fort raisonnable , et lui fut accordée. Avec celte escorte, et un nombre infini d'exilés , de fugitifs et autres gens de cette espèce qu'il avait ramassés , il se rendit à Syracuse, y répandit la terreur, et se l'assit-.
jettit. C'est ainsi que Denys , de simple gref fier à Syracuse , et de bourgeois du dernier rang, se rendit maître et tyran de la plus grande et de la plus opulente ville de la Sicile.
Diod. /. i3. T)enys eut une rude secousse à essuyer dès «a27-23i. le commencement de sa tyrannie. Les Car- BonmT De- thagiiiois ayant assiégé la ville de Gèle , il a?s' marcha au secours de cette ville ? et , après
quelques actions contre l'ennemi , qui lui réussirent mal , il entra dans la place. Il y agit faiblement , et tout le service qu'il rendit aux habitans , fut de les faire sortir de nuit , et de les accompagner pour favoriser leur fuite. On le soupçonna d'agir de concert avec les ennemis pour leur faciliter la prise de la ville ,ce qui irrita extrêmement ses troupes contre lui. La plus grande partie de son armée rabanedon n a ; les cavaliers de Syracuse le devancèrent , et étant entrés dans la ville , marchèrent droit au palais du tyran , qu'ils pillèrent , et firent essuyer à sa femme toutes sortes de mauvais traitemens, dont elle mourut.
11 i-s dis- Denys 9 qui avait prévu leurs desseins , les ripe- suivit de près avec cent cavaliers seulement,
et quatre cents fantassins; et ayant fait près de vingt lieues par une marche forcée 9 arriva vers le milieu de la nuit à la porte de l'Àcradine , qu'il trouva fermée. Il y mit le feu et s'ouvrit un passage. Les plus riches citoyens étant montés à cheval pour lui disputer l'entrée , furent enveloppés par le» soldats , et presque tous tués. Denys , étant entré dans la ville , égorgea tout ce qu'il trouva
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à sa rencontre , pilla les maisons de ses ennemis ^ en tua un grand nombre , et en fit sortir plusieurs de Syracuse. Imilcon , eéné- au.m.36o«
i .1 • • * i ui * ■' Av.J.C.404
rai carthaginois, ayant envoyé un héraut a Syracuse , conclut avec cette ville un traité de paix , dont une des conditions fut , que Syracuse demeurerait soumise à Denys , ce qui confirma tous les soupçons qu'on avait conçus contre lui.
Ce fut pour lors qu'il sacrifia à son repos et à sa sûreté tout ce qui pouvait lui faire ombrage. Le tyran qui prévoyait que les Syracusains ne manqueraient pas , pour se rétablir dans la liberté , de profiter du repos que leur laissait la paix conclue avec les Carthaginois, n'oublia rien non plus pour affermir sa domination. Il s'appliqua à fortifier la partie de la ville appelée l'Ile , où il bâtit une forte citadelle , pour lui servir de retraite et d'asile en cas d'accident. Cette précaution ne lui fut pas inutile ; car , peu de temps après , les Syracusains s'étant révoltés contre lui , il se retira dans l'Ile. Les révoltés l'y suivent , assiègent l'Ile , et battent fortement les murs , sans donner au tyran le temps de respirer.
Denys , réduit aux abois , abandonné de presque tout le monde , se voyant sans issue et sans ressource , assembla ses amis pour délibérer avec eux , plutôt sur le genre de mort qu'il devait choisir pour terminer glorieusement sa carrière , que sur les moyens de se sauver ; mais , ranimé par ses amis , il députa vers les Syracusains, pour demander qu'on lui permît de se retirer avec les siens , ce qui Uii fut accordé. Dans l'intervalle de
ces pourparlers , arrivèrent les Campaniens vers qui Denys avait envoyé secrètement Leur arrivée surprit et alarma infiniment la ville, qui, croyant l'affaire terminée , avait désarmé une partie de ses troupes , et n'était plus sur ses gardes. Cependant les Campaniens battent , tuent tout ce qui s'oppose à eux 9 et percent jusqu'à Denys 9 qu'ils délivrent et rétablissent sur le trône.
Dhd i i3 ^e ^LU vena^ de se Passer à Sj'racuse , v. 242. avait appris à Denys ce qu'il devait attendre à l'avenir de ses sujets. Il prit aussi toutes les mesures possibles pour se précautiooner contre la mauvaise volonté des Syracusains. Après avoir pourvu à sa sûreté au dedans, il songea à pousser ses conquêtes au dehors , et à étendre les limites de son nouvel empire. Il prit , par force ou par trahison , Naxe , Catane , Léon te et quelques autres villes * toutes voisines de Syracuse , et qui, par cette raison , étaient à sa bienséance.
il son«e à Denys roulait depuis long-temps dans sa faire La gner- tête Un grand dessein, qui était d'abattre dans thaginois. la Sicile la puissance des Carthaginois , qui ide™s' ^\f mettait un grand obstacle à la sienne ; mais, en homme de tête, il crut que la grandeur des préparatifs devait répondre à la grandeur de l'entreprise pour en assurer le succès ; et il s'y prit d'une manière qui fait voir l'étendue de ses lumières et sa rare capacité. Dans cette vue, il n'omit aucune des précautions nécessaires pour faire réussir une entreprise dont il connaissait toute l'importance, et dont il sentait toute la difficulté. Bien însfruit que le succès dépend du zèle et de l'affection des
troupes pour leur général, il s'appliqua avant tout à gagner le cœur, tant de ses sujets que des autres habitans de la Sicile , et y réussit merveilleusement. ïl avait changé entièrement de façon d'agir depuis un certain temps. La bonté , la douceur , la clémence, et les manières gracieuses, avaient pris la place de cet air hautain et impérieux, et de cette inhumanité qui l'avaient rendu si odieux. On ne le reconnaissait plus ? et ce n'était plus le même homme.
Ce fut à peu près dans ce temps -là que voyage a* Platon, le plus célèbre des philosophes , vintraçU°s" a £ à Syracuse. Dion, frère d'Aristomaque, fem- *!aison ave" me de Denys , devint son ami et son disciple , et il profita bien de ses leçons, Platon, dans une de ses lettres , lui rend ce glorieux témoignage , que jamais il n'avait trouvé de jeune homme sur qui ses discours eussent tant fait d'impression , et qui eût saisi avec tant de vivacité tous ses principes. Dion, qui était encore fort jeune et sans expérience , voyant la facilité avec laquelle Platon l'avait fait changer de goût et d'inclination , eut la simplicité de croire que les mêmes raisons feraient le même effet sur l'ame de Denys ; et dans cette vue, il n'eut point de repos qu'il n'eût porté le tyran à l'entendre , et à avoir quelques conversations avec lui. Denys y consentit ; mais la tyrannie avait jeté de trop profondes racines dans son esprit pour en pouvoir être arrachée. C'était comme une forte teinture qui avait pénétré jusqu'au fond de l'ame, et qu'il n'était plus possible d'effacer.
Quoique le séjour de Platon à la cour n'eût
Plut, in été d'aucun fruit par rapport au tyran , ce- Dion.p.$6o. iui cj ne laissa pas de continuer toujours à donner à Dion les mêmes marques de son estime et de sa confiance ; jusque *à qu'il supportait sans se fâcher , la liberté avec laquelle il lui parlait ; ce qui est beaucoup pour un prince et pour un tyran. Un jour que Denys raillait sur la manière de gouverner de Gélon , ancien roi de Syracuse , Dion prit la parole , et lui dit : Vous régnez , et Von se fie à vous à cause de Géion ; mais à cause de vous 9 Von ne se fiera fins à fer sonne. D,od i i< Après que Denys eut achevé tous ses pré- P. 272 274 paratifs, et qu'il se vit en état d'entrer en dareïa^ue!" action , il s'ouvrit publiquement de son desre aux car-se-n aux Syracusains , afin de les intéresser
thaginois. J
davantage au succès de cette entreprise. Les avis ne furent point partagés. La haine ancienne et naturelle contre les Carthaginois, le dépit et le ressentiment de ce qu'ils avaient donné un maître à Syracuse , l'espérance qu'ayant les armes en main , ils pourraient trouver quelque occasion de recouvrer leur liberté , réunirent tous les suffrages , la guerre fut résolue d'un commun consentement , et commença dans le moment même.
Il y avait à Syracuse , tant dans la ville que dans le port, un grand nombre de Carthaginois qui , sous la bonne foi des traités , y exerçaient le trafic , et s'y croyaient en sûreté. La populace , autorisée par le prince , courut , au sortir de l'assemblée , dans leurs maisons et sur leurs vaisseaux , pilla tous leurs biens , enleva tous leurs effets , et massacra tous ceux qu'elle rencontra On leur fît es-
ANCIENNE. UV. II ï 225
suyer le même traitement dans toute la Sicile
Après cette sanglante exécution , Denys An. m. as^ envoya un héraut à Carthage, pour signifier AvJC,i9î aux Carthaginois que Syracuse leur déclarait la guerre. Cette nouvelle causa une grande alarme , surtout à cause de l'état pitoyable où la peste venait de réduire la ville. Cependant ils ne perdirent point courage , et se préparèrent aune vigoureuse défense. On fit de nouvelles levées avec une extrême diligence , et iniilcon partit sur-le-champ pour se mettre à la tête de l'armée qui était en Sicile. Denys , de son côté , ne perdit pas de temps. Il se mit en marche avec son armée, qui montait à quatre-vingt mille hommes de pied et trois mille chevaux. Sa flotte était composée de près de deux cents galères , et de cinq cents barques chargées de vivres et de machines de guerre. Les places alliées aux Carthaginois , alarmées à la vue d'une armée si nombreuse, se rendirent toutes , à l'exception de cinq.
Les Carthaginois firent un effort extraordinaire l'année suivante , et mirent sur pied une armée de trois cent mille hommes d'infanterie et de quatre mille chevaux. La flotte, commandée par Magon, était composée de quatre cents galères. Tout plia à la vue dune armée si formidable; Denys même, que ses conquêtes avaient beaucoup enflé , ne se croyant plus en état de tenir la campagne , s'était retiré à Syracuse. Imilcon l'y suit de près, fait le ravage de toute la campagne, et met le siège devant Syracuse, qu'il
regardait comme une proie qui ne pouvait lui échapper. Ce fut dans ce cours de prospérités que la fortune lui fit sentir ses caprices et qu'elle changea totalement pour iui. La peste se mit dans l'armée des Carthaginois , et la ravagea en peu de temps. Pour surcroît de malheur , les Syracusains 9 avertis du triste état ou ils se trouvaient, les attaquèrent en même temps par terre et par mer , les défirent , et en firent un massacre horrible.
Imilcon , réduit au désespoir , fit offrir sous main trois cent mill<% écus à Denys , pour qu'il lui permît d'emmener de nuit ce qui lui restait de troupes et de vaisseaux. Le tyran lui accorda cette permission , mais seulement pour les citoyens de Carthage. Il partit donc de nuit avec les seuls Carthaginois^ laissant tout le reste de ses troupes , et les Diodore de abandonnant à la cruauté du vainqueur. Tel Sicile. £ut je sor|. ftes> Carthaginois , qui montre ,
dit un historien , que l'humiliation suit de près l'orgueil , et que ceux à qui leur puissance enfle trop le cœur , sont bientôt forcés à reconnaître leur faiblesse.
plut in ^e ^ut aPParemment vers ce temps-là ?
&ion.P.966. que Polyxène , beau - frère de Denys 9 dont il avait épousé la sœur nommée Testa ? s'enfuit de Sicile pour mettre sa vie en sûreté , et pour ne point tomber entre les mains du tyran , contre qui il s'était déclaré ouvertement. Denys fit venir sa sœur chez lui , et lui fit de grandes plaintes de ce qu'ayant su la fuite que son mari méditait , elle ne l'en avait pas averti. Elle lui répondit sans s'éton-
ANCIENNE. LïV. III. 227
ner : « Vous ai-je donc paru une femme si Réponse » lâche et d'un cœur si bas , que si j'avais su dce0U^Ssœor » îa fuite de mon mari , je n'eusse pas faitdeDeny* » tous mes efforts pour en être la compa- » gne , et pour partager avec lui ses dangers » et ses malheurs ? Je ne l'ai pas sue, et je » me serais trouvée bien plus heureuse d'ê- » tre appelée partout la femme de Polyxène » banni , que d'être appelée ici la sœur du » tyran. » Denys fut frappé de la généreuse liberté de cette réponse , et ne put s'empêcher de se rendre à de si nobles sentimens. Tous les Syracusains furent si charmés de la vertu de cette dame , qu'après que la tyrannie fut détruite , ils lui conservèrent pendant sa vie les mêmes honneurs , le même équipage et le même train de reine qu'elle avait auparavant , et qu'après sa mort tout le peuple accompagna son corps au tombeau , et honora ses funérailles par un concours extraordinaire.
Après que Denys se vit entièrement dé- LavMe*
barrasse des Carthaginois , il tourna ses ar- Rhèse illsul
. te Denyb.
mes du côté de la ville de ilhège, contre laquelle il était extrêmement irrité , et dont il avait juré la perte : en voici le sujet. Denys ayant perdu sa femme dans une émeute populaire , dont il a été parlé ci - dessus ? voulut contracter un nouveau mariage , afin d'avoir un successeur à qui il pût transmettre la souveraineté , qui lui avait coûté tant de travaux et de périls à acquérir. Il s'adressa d'abord à ceux de Khège , pour leur demander une épouse ; ceux-ci , après avoir long - temps délibéré sur ïa demande qu'il
leur faisait , conclurent de ne point accepter l'alliance avec un tyran, et, pour toute réponse , ils lui firent dire qu'ils n'avaient que la fille du bourreau à lui donner. Ce refus injurieux , et cette réponse insolente , animèrent extrêmement Denys contre cette ville 9 et lui firent prendre la résolution de la ruiner de fond en comble , lorsqu'il serait en état de l'entreprendre. Voilà l'offense; voici la vengeance que Denys en prend.
Il marche donc contre Rhèe:e , l'attaque av.j.c 389. et en forme le siège. Les habitans , que la de k vaie°de cramte ^es Pms cmels supplices encoura- Hhè-e. geait , faisaient de fréquentes et rudes sorties, dans l'une desquelles Denys reçut une blessure dont il eut bien de la peine à se remettre. Le siège traînait en longueur , et avait déjà duré onze mois. Une cruelle famine réduisit les habitans aux dernières extrémités , et les força de se rendre à discrétion Denys entra dans la ville , qu'il trouva pleine de cadavres. Il fit plus de six mille prisonniers qui furent conduits à Syracuse. Il renvoya libres tous ceux qui furent en état de payer par tête cinquante livres, et vendit 'es autres. Denys fit tomber sur le général , nommé Phyton , tout le poids de sa colère et de sa vengeance. Il le fit précipiter dans ia mer , après lui avoir fait souffrir des tourmens horribles. Voilà ce que coûta un bon mot à cette viile malheureuse»
ARTICLE II
Passion violente de Denys pour la poésie.
L'article que je commence à traiter ici , Passion qui regarde le goût, ou plutôt la passion de^eynstepo^, Denys pour la poésie et les belles-lettres, de- la Poésiemande, pour en juger équitablement, qu'on démêle ce que ce goût peut avoir de louable et de blâmable.
Denys, dans les intervalles que lui laissaient Dwd. i. 14 les affaires, aimait à se délasser par le com-^' 3l8' merce des gens d'esprit , par l'étude des arts et des sciences. En particulier, il aimait à faire des vers , et s'exerçait à composer des poèmes , et surtout des tragédies. Jusque là il paraît que cette passion de Denys n'a rien que de louable. Ne valait-il pas mieux qu'il employât ses heures de loisir à exercer son esprit en cultivant les sciences , que de les employer à la bonne chère, à la danse , aux spectacles y au jeu , et à d'autres piaisirs encore plus pernicieux? C'est la réflexion sensée Piut- tnTi~ que fît Denys le jeune à Philippe de Macé- m" *" doine , qui se moquait des odes et des tragédies que Denys son père avait laissées , faisant semblant d'être en peine en quel temps il avait pu trouver le loisir de les composer. Denys lui repartit brusquement et avec esprit : Fous voilà bien embarrassé ; il les composa aux heures que vous et moi , et une infinité d'autres, gui nous en faisons tant accroire , passons à boire et à nous divertir.
Si ce prince eût su contenir celle passion dans de justes bornes, ce délassement n'avait
23û HISTOIRE
Sueton. înrïen de blâmable. Jules- César , l'empereur Ctss. f«/^56 Auguste, Scipion le jeune, ont cultivé la poépiuUn Lucu. sie $ et se sont occupés de littérature, sans p' 492 nuire à leur réputation , et sans faire tort à leur mérite. Le ridicule de Denys n'était que dans ce qu'il prétendait y exceller par-aessus tous les autres. Il ne pouvait souffrir en rien, ni supérieur, ni concurrent. Parce qu'il avait l'autorité souveraine, il s'était aussi accoutumé à croire qu'il possédait tous les talens de l'esprit au souverain degré : en un mot, il était tyran en tout.
Denys ne faisait pas réflexion qu'il y a des choses estimables en elles-mêmes, et qui font honneur aux particuliers , dans lesquelles il ne convient point à un prince de vouloir primer. Cette émulation fait honneur à un simple particulier , mais elle est indécente à un prince. C'est ce que reprocha Philippe à Alexandre , qui avait marqué dans un repas trop d'habileté dans la musique : N'as-tu pas honte, lui dit - il , de chanter si bien (1) ? C'était une faute contre la bienséance de son
rang.
Dhâ.Lxb. L'entêtement de Denys sur cet article est p.53x. inconcevable. Il était certainement grand homme de guerre et excellent capitaine; mai il se flattait d'être encore meilleur poète. Les applaudissemens continuels de ses courtisans , des savans et des poètes, qui mangeaient en grand nombre à sa table, ne contribuaient pas peu cà l'entretenir dans cette flatteuse idée qu'il avait de sa verve poétique. Jamais , selon eux , on n'avait rien vu (i) Non te pudet , inquit , tam benè canere ?
ANCIENNE. UV. III. 23 ï
de pareil. Tout était grand , tout était noble dans sa poésie , tout y était royal , ou , pour mieux dire , tout y était divin. 11 n'y eut que Généreuse Philoxéne qui . pressé par le prince de lui en jj^èa*.*8 dire son sentiment, lui parla avec une entière franchise. Denys qui n'était pas accoutumé à ce langage , en lut très-blessé , et l'envoya aux carrières. Toute la cour, affligée et alarmée, s'intéressa pour le généreux prisonnier, et obtint sa délivrance. Il fut élargi, et rentra dans les bonnes grâces du prince.
Dans un repas que Denys donna ce jourlà même, et qui fut comme le sceau de la réconciliation , Philoxéne se trouva exposé à encourir une seconde fois la disgrâce du prince. Pressé de dire son avis sur une pièce de vers que Denys venait de lire , sans se déconcerter et sans lui répondre un mot, il se tourna vers ses gardes qui étaient autour de la table , et dit d'un ton sérieux , mêlé de gaîté : Qu'on nie remène aux carrières. Le prince sentit tout le sel et toute la finesse de la plaisanterie , et il ne sentit que cela. Au reste, le prix que Denys remporta à Athènes, où étaient sûrement les meilleurs connaisseurs en ce genre, donne lieu de présumer que sa poésie n'était pas si mauvaise et si pitoyable , et que, dans le jugement qu'en portait Philoxéne , il pouvait y entrer quelque chose de cette humeur chagrine et fâcheuse, qui est assez ordinaire aux poètes.
Philoxéne avait une grande réputation d'homme d'esprit , et excellait dans la poésie. On raconte de lui un trait dont la Fontaine a bien su faire usage. Etant à la table
de Denys, et voyant qu'on avait servi un trèspetit poisson pour lui, et un monstre pour le roi, il s'avisa d'approcher de son oreille le poisson fretin. Comme on lui demanda ce que signifiait cette momerie : «C'est, dit-il, » que je voulais savoir certaines nouvelles du » temps de INérée; mais ce jeune hôte de la » mer n'a pu me répondre. Le vôtre est plus » vieux , il saura sans doute ce que je de- » mande. »
Denys mourut d'une indigestion causée
Mort de , • , , . . 1 0
oenys. par 1 excès qu il avait fait dans un grand les- Avxc.3f 3I tm clu ^ donna à sa cour, au sujet de la victoire qu'il avait remportée à Athènes, dans une tragédie qu'il avait fait représenter aux fêtes de Bacchus.
Il est vrai que les médecins accélérèrent
ce moment , par un somnifère qui fut suivi
de la mort sans aucun milieu. Il avait régné
trente-huit ans.
D/ , Denys avait eu trois enfans de sa femme
Plut, in J
Dion p .960. Doris , et quatre de sa femme Âristomaque , dont il avait deux filles , l'une appelée Sophrosyne, et l'autre nommée Arête. Sophrosyne fut mariée à son fils aîné, qu'il avait eu de sa femme locrienne , et Arête épousa son frère Théoride. Celui-ci étant venu à mourir , Dion épousa sa veuve Arête , qui était sa nièce.
On ne peut disconvenir que Denys ne fût un grand politique, et qu'il ne possédât parfaitement la science militaire. Il était grand capitaine , brave , courageux , et homme de tête ; mais quelles bonnes qualités peuvent jamais couvrir les vices qui le rendirent l'ob-
ANCIENNE. LtV. ITI. 233
jet de la haine de ses sujets ? Une ambition Mauvaise! qui ne connaissait ni bornes ni lois; une ava- ^ prince. de rice qui n'épargnait pas les lieux les plus sacrés; vue cruauté qui lui faisait souvent' immoler ses plus proches parens ; enfin , une impiété ouverte et déclarée , qui ne reconnaissait la Divinité que pour lui insulter. Comme il retournait à Syracuse , avec un vent très-favorable , après avoir pillé à Locres le temple de Proserpine : Voyez-vous , dit-il à Cicer. de ses amis avec un rire moqueur, comment Nat- n*°r'Q: '.'
* i5. n. 83.8sj.
les Dieux immortels favorisent ia navigation des sacrilèges ? Une autre fois , il fit ôter à Jupiter un manteau d'or massif, disant qu'un manteau d'or était trop pesant pour l'été, et trop froid pour l'hiver , et lui en fit eter sur les épaules un de laine , qui serait bon, disait-il , pour toutes les saisons. Dans une autre occasion , il fit ôter à Esculape sa barbe d'or , sous prétexte qu'il ne convenait pas au fils d'avoir de la barbe , puisque son père Apollon n'en avait pas. Comme toutes les tables d'argent qui étaient dans les temples , portaient pour inscription , aux bons dieux , suivant l'ancien usage de la Grèce, il les fit toutes enlever, disant qu'il voulait profiter de leur bonté.
Pour ce qui est des petites victoires , des coupes et des couronnes d'or que les statues tenaient à la main , il les emportait sans façon, disant que ce n'était point les prendre, mais seulement les recevoir; et qu'il y avait lie la folie , demandant sans cesse des biens aux Dieux, de les refuser lorsqu'ils étendaient eux-mêmes la main pour nous les donner. Ces
23i HISTOIRE
dépouilles furent portées par son ordre au marché, et vendues à l'encan; puis en ayant touché l'argent , il fît publier que tous ceux qui auraient chez eux des choses tirées des lieux saints, eussent aies restituer toutes aux temples d'où elles venaient. C'est ainsi qu'à l'impiété envers les Dieux, il ajouta l'injustice envers les hommes.
Les précautions dont se servait Denys pour
mettre sa vie en sûreté , marquent à quelles
inquiétudes et à quelles frayeurs il était iivré.
Cxcer. just. Il était obligé de porter sous sa robe une cui-
Ouœst- l. n- i? • • ti 1 •■ i
57. C3. rasse d airain. Il ne haranguait son peuple piut. de ca. qUe ({a haut d'une tour Une parole échappée
rul.p. 5o8. / . . l . ri
a son barbier, qui se vanta en plaisantant de porter toutes les semaines le rasoir à la gorge du tyran, lui coûta la vie. Depuis ce temps, il se faisait raser par ses filles : et quand elles furent plus âgées , il leur apprit à lui brûler la barbe et les cheveux avec des coquilles de noix ; enfin, il fut réduit à se rendre lui-même ce service; il faisait visiter le lit de ses femmes lorsqu'il allait dormir avec elles. Le lit était environné d'un fossé très-large et trèsprofond, avec un petit pont-ievis. Ni son frère, Plut, in1^ . £,"■; . i i ,
Dion. p. 96i. ni son fus n entraient dans sa chambre sans
avoir changé d'habits, et sans être visités exactement par ses gardes. Pendant un règne de quarante ans , malgré ses largesses et ses profusions , il n'avait pu se faire un seul ami ; et il n'avait jamais goûté la douceur d'être aimé , comme il l'avoua lui-même ingénument dans une occasion qui mérite d'être rapportée.
Damon et Pythias , tous deux élevés dans
les principes de la secte de Pythagore, et cher. ojnc. ïïés ensemble par les nœuds sacrés d'une ^'^ étroite amitié , s'étaient juré l'un à l'autre i- 4 . c 7. une fidélité inviolable. Elle fut mise à une rude épreuve. L'un d'eux , condamné à mort par Denys le tyran, demanda par grâce qu'il lui fût permis de faire un voyage dans sa patrie, pour y régler ses affaires, avec promesse de revenir dans un certain temps ; et l'autre s'offrit généreusement pour sa caution. Les courtisans, et Denys surtout, attendaient avec impatience quelle serait l'issue d'une aventure si extraordinaire et si délicate Le jour marqué approchant , comme il ne revenait point , chacun blâmait le zèle imprudent et téméraire de celui qui l'avait cautionné. Celui-ci , loin de témoigner aucune crainte ni aucune inquiétude, répondait avec un visage tranquille et d'un ton affirmatif , qu'il était sûr que son ami reviendrait ; et en effet il arriva au jour et à l'heure marquée. Le tyran , ravi d'admiration d'une si rare fidélité , et attendri à la vue d'une si aimable union , lui accorda la vie , et les pria de l'admettre en tiers dans leur amitié.
Il marqua avec une pareille ingénuité, G T dans une autre occasion, ce qu'il pensait de ç««'. /. s. son état. Un de ses courtisans , nommé Da- "' moclès . vantait tous les jours ses richesses , sa grandeur et sa magnificence : « Puisque » vous pensez ainsi , lui dit un jour le tyran, » voulez-vous goûter vous-même de mon bon- » heur , et en faire épreuve ? » L'offre étant acceptée avec joie , on place Damoclès sur un lit d'or couvert de tapis les plus richement
brodés. Les buffets étaient remplis de vases d'or et d'argent. Des esclaves d'une rare beauté, et vêtus magnifiquement, l'environnaient, attentifs pour le servir au moindre signal qu'il donnait. On n'avait point épargné les essences les plus exquises , ni les parfums les plus délicats. La table était servie à proportion Damoclès nageait dans la joie , et se regardait comme l'homme du monde le plus heureux. Il aperçoit malheureusement, en levant les yeux, la pointe d'une épée suspendue sur sa tête, et qui ne tenait au plancher qu'avec un crin de cheval. Dans le moment même , une sueur froide le saisit , tout disparaît à ses yeux , il ne voit que l'épée , et ne sent que son danger. Pénétré de frayeur , il demande qu'on le laisse aller, et déclare qu'il ne veut plus être heureux. Image bien naïve de la vie d'un tyran.