‹ Abrégé de l'histoire ancienne de Rollin (volume 2)Chapitre 41 sur 49 · HIST01P · texte numérisé non relu

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non-seulement aux étrangers, mais à ses tuteurs mêmes , vm raffinement pour trouver de nouvelles débauches 9 une cruauté qui allait jusqu'à éteindre en lui tout sentiment d'humanité. Ce caractère odieux du jeune roi jeta une si grande frayeur dans les esprits, que quelques-uns de ses tuteurs pour se dérober à sa cruauté , se donnèrent euxmêmes la mort , ou se condamnèrent à un exil volontaire.

Trois hommes seulement, Andranodore et Zoïppe, tous deux gendres de Hiéron, et un certain Thrason , avaient les entrées plus libres auprès du jeune prince. Il les écoutait peu sur tout le reste ; mais comme les deux premiers étaient ouvertement déclarés pour les Carthaginois, et le troisième pour les Romains, cette différence de sentimens, et les disputes souvent très-vives, qui en étaient la suite, attiraient sur eux l'attention du prince. Conjuration II arriva à peu près dans ce temps-là qu'on ronk*« ^'découvrit une conspiration contre la vie de couverte. Hiéronime. On dénonça un des principaux conjurés , nommé Théodote Appliqué à la question, il avoua le crime pour lui-même ; mais la violence des supplices les plus cruels ne fut pas capable de lui faire trahir ses complices. Enfin , comme s'il eût cédé à la force des tourmens , il chargea les meilleurs amis du roi , quoiqu'innocens , entre lesquels il nomma Thrason comme chef de toute l'entreprise ; ajoutant qu'ils n'auraient eu garde de s'y engager , s'ils n'avaient eu à leur tète un homme de son crédit. La chaleur que celui-ci avait toujours fait paraître pour la

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cause des Romains , rendit l'indice vraiseni» Diable Ainsi il fut puni de mort. Aucun des complices , pendant qu'on faisait souffrir la torture à leur compagnon, ne prit la fuite ou ne se cacha , tant ils comptaient sur le courage et la fidélité de Théodote, et tant celuici avait de force pour tenir ce secret caché.

La mort deThrason, qui seul était le lien et le nœud de l'alliance avec les Romains, laissa Î6 champ libre aux partisans des Carthaginois. Hiéronime envoya des ambassadeurs à Annibal, quilui députa à son tour un jeune Carthaginois d'illustre naissance 9 nommé Annibal comme lui, avec Hippocrate et Ep-icide, natifs de Carthage , mais originaires de Syracuse par leur père. Après le traiîé conclu avec Hiéronime , le jeune officier retourna vers son général , les deux autres demeurèrent auprès du roi, avec la permission d' Annibal. Les conditions du traité étaient, qu'après qu'ils auraient chassé les Romains de la Sicile, sur quoi ils comptaient certainement , le fleuve H huera, qui partage presque toute l'île , séparerait la province des Carthaginois de son royaume. Hiéronime , enflé des louanges de ses flatteurs, demanda même, quelque temps après , qu'on lui cédât toute la Sicile , laissant aux Carthaginois pour leur part l'Italie. La proposition parut folle et téméraire; mais Annibal y fit peu d'attention, ne songeant qu'à tirer le jeune prince du parti des Romains.

Sur le premier bruit de ce traité . Appius, préteur de Sicile , envoya des ambassadeurs à Hiéroniriie , pour renouveler l'alliance que les Romains avaient eue avec son aïeul. Ce

prince orgueilleux les reçut avec beaucoup de mépris, leur demandant d'un ton railleur et insultant ce qui s'était passé à la journée de Cannes ; que les ambassadeurs d'Annibal en racontaient des choses incroyables ; qu'il était bien aise d'en savoir la vérité par leur bouche , afin de se déterminer sur le choix de ses alliés. Les Romains lui répondirent qu'ils reviendraient vers lui quand il aurait appris à recevoir sérieusement des ambassadeurs ; et , après l'avoir averti plutôt que prié de ne point changer témérairement de parti, ils se retirèrent.

Enfin, sa cruauté et ses autres vices, aux-

II est tue .*!.•-. w . • • i

dans une quels il se livrait aveuglement, lui attirèrent Conspiration. ^^^ çuï malheureuse. Ceux qui avaient formé la conjuration dont il a été parlé , suivirent leur plan; et ayant trouvé une occasion favorable d'exécuter leur entreprise , le tuèrent dans un voyage qu'il faisait de Syracuse au pays et dans la ville des Léontins.

On voit ici sensiblement la différence qu'il y a entre un roi et un tyran , et que ce ne sont point les gardes et les armes qui mettent un prince en sûreté, mais l'affection de ses sujets. Hiéron , persuadé que ceux qui ont dans les mains les lois pour gouverner les peuples , doivent toujours se gouverner eux-mêmes par les lois, se conduisait de telle sorte, que l'on pouvait dire que c'était la loi et non Hiéron qui régnait. Il ne se croyait ri* che et puissant que pour faire du bien et pour rendre les autres heureux. Il n'avait pas besoin de se précautionner pour la sûreté de sa vie. Il avait toujours autour de lui la plus

sûre garde , qui est l'amoui des peuples ; et Syracuse ne craignait rien tant que de le perdre. Aussi sa mort fut-elle pleurée comme celle du père commun de l'Etat. Les bouches, et encore plus les cœurs, long-temps après , étaient remplis de son nom , et ne cessaient de bénir sa mémoire. Hiéronime, au contraire, qui n'avait d'autre règle que la violence, qui regardait tous les autres hommes comme nés uniquement pour lui , qui se piquait de commander non à des sujets, mais à des esclaves, menait la vie du monde la plus triste, si c est vivre que de passer ses jours dans des frayeurs continuelles. Comme il ne se fiait à personne, personne ne pouvait se fier à lui. Ceux qui approchaient le plus près de sa personne , étaient les plus exposés à ses soupçons et à sa cruauté; enfin ils crurent ne pouvoir mettre leur vie en sûreté qu'en finissant la sienne. Voilà où se termina un règne très-court, mais rempli de désordres, d'injustices et de violences,

Appius, qui prévoyait les suites de cette An.M.379o mort, donna avis de tout au sénat, et prit Av;J'c\2,i

7 7 * liv. L 24.

toutes les précautions nécessaires pour con- n. >t. 35. server la partie de la Sicile qui appartenait aux Romains. Ceux-ci, de leur côté , voyant qu'il s'élevait dans la Sicile une guerre importante, y firent passer Marcellus, qui avait été nommé consul avec Fabius, au commencement de la cinquième année de la seconde guerre punique, et qui s était rendu si illustre par les succès qu'il avait eus contre Annibal.

Au moment que Hiéronime fut tué, les sol-

Tom. I. 17

Trouble* date , moins par affection que par un certain ?am môrtrede respect naturel pour les rois, songèrent <Ta- Hieromme. DOr(j ^ venger sa more sur les conjurés; mais le doux nom de la liberté dont on les flatta, l'espérance qu'on leur donna de leur distribuer l'argent du tyran , et de leur payer une meilleure solde ; enfin, le récit de ses crimes affreux et de ses honteuses débauches , tout cela apaisa leur première fureur , et changea tellement leurs dispositions , qu'ils laissèrent sans sépulture le corps de ce prince > pour qui ils venaient de témoigner un si vif regret quelques momens auparavant.

Dès qu'on eut appris à Syracuse la mort de Hiéronime, Andranodore s'empara de l'île, qui est une des parties de la ville, de la citadelle , et d'autres endroits propres à s'y défendre , et y mit de bonnes garnisons. Théodote et Sosis, chefs de la conspiration, ayant laissé leurs complices à l'armée pour contenir les soldats , arrivèrent à la ville bientôt après. Ils se rendirent maîtres des quartiers d'Àcradine $ où , en montrant au peuple la robe sanglante du tyran avec son diadème , et l'exhortant à prendre les armes pour la liberté , ils se virent bientôt à la tête d'une nombreuse armée.

Toute la ville était en confusion. Le lendemain , au point du jour , tout le peuple , tant armé que sans armes , accourut à l'Acradine, où se tenait le sénat, qui , depuis la mort de Hiéron , n'avait été ni assemblé ni consulté sur aucune affaire. Polyène , Vuu des sénateurs , parla au peuple avec beaucoup de liberté et de modération. Il leur re-

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présenta : « Que connaissant par expérience » les indignités et la misère de la servitude, » ils en étaient vivement frappés ; mais que » pour ce qui est des maux que la discorde » civile entraîne après elle , ils en avaient » plutôt entendu parler à leurs pères, qu'ils » n'en étaient instruits par eux-mêmes : qu'il » les louait d'avoir pris prpmptement les ar- « mes, et qu'il les louerait encore davantage » s'ils ne s'en servaient que dans la dernière » nécessité ; que pour le présent il était d'ai> vis d'envoyer des députés à Andranodore, » pour lui déclarer qu'il eût à se soumettre » au sénat , à ouvrir les portes de l'île , et à » retirer sa garnison; que s'il persistait dans » son usurpation , il fallait le traiter plus ri- » goureusement encore qu'on n'avait fait Hié- » ronime. »

Cette ambassade fit d'abord impression sur son esprit , soit qu'il conservât encore quelque respect pour le sénat , et qu'il fût touché du consentement général des citoyens; soit plutôt qu'il ne fût pas sans inquiétudes depuis que la partie la mieux fortifiée de l'île lui avait été enlevée par trahison et livrée aux Syracusains. Mais sa femme, Démarate, fille de Hiéron, princesse fière et ambitieuse^ l'ayant tiré à part, le fit souvenir de cette parole célèbre de Denys le tyran : Qu'il ne fallait point descendre du trône qu'on n'en fût arraché par tes pieds. « Qu'on pouvait » en un moment renoncer aune grande for- » tune, mais qu'il en coûtait beaucoup de » temps et de peines pour y parvenir ; qu'il » devait donc tacher de gagner du temps; et

» pendant qu'il amuserait le sénat par des )) réponses ambiguës , négocier sous main » avec les soldats qui étaient à Léonce, qu'il » lui serait aisé de s'attacher, par l'appât des » trésors du roi, dont il était en possession.» Andranodore ne rejeta pas entièrement ce conseil, et ne crut pas devoir aussi le suivre sans réserve. Il promit de se soumettre au sénat , en attendant que l'occasion devînt plus favorable ; et le lendemain , ayant ouvert les portes de l'île dès le matin, il se rendit à 1 Acradine ; et là , après s'être excusé devant le peuple de son délai et de sa résistance, sur la crainte qu'il avait eue qu'on ne l'enveloppât, comme oncle du tyran, dans sa punition , il déclara qu'il venait remettre sa personne et ses intérêts entre les mains du sénat , puis se tournant vers les meurtriers du tyran, et apostrophant Théodote et Sosis: « Vous avez, leur dit-il, fait une mémora- » ble action ; mais, croyez-moi , votre gloire y> n'est que commencée, et n'est point enj> core parvenue à son comble : si vous ne » songez à établir la paix et la concorde par- » mi les citoyens, la république court grand » risque d'expirer et de périr , dans le mo- » ment même qu'elle commence à goûter » les doux fruits de la liberté. » Après ce discours , il mit à leurs pieds les clés de l'île et des trésors du roi. La joie se répandit dans toute la ville , et les temples furent remplis pendant tout ce jour d'une foule infinie de peuple, qui allait remercier les dieux de cet heureux changement. Le jour suivant, le sénat s'étant assemblé selon l'ancienne coutu-

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me , on créa des magistrats , parmi lesquels on nomma Andranodore des premiers , avec ïhéodote et Sosis, et quelques autres conjurés qui étaient absens.

D'un autre côté Hyppocrate et Epicide, que Hiéronime avait envoyés à la tête d'un corps de deux mille hommes, pour tenter d'exciter du trouble dans les villes qui tenaient pour les Romains , se voyant, à la nouvelle de la mort du tyran, abandonnés des soldats qu'ils commandaient , s'en revinrent à Syracuse , où ils demandèrent une escorte pour retourner sûrement auprès d'Annibal; n'ayant plus rien à faire en Sicile depuis la mort de celui à qui ce général les avait envoyés. On n'était pas fâché de se délivrer de ces deux étrangers, dont l'esprit était inquiet et remuant, et qui avaient beaucoup d'expérience dans la guerre. Il est , dans la plupart des affaires , un moment décisif , qui ne revient point quand on l'a manqué. La négligence qu'on apporta à régler le temps de leur départ , leur donna lieu de s'insinuer dans l'esprit des soldats , qui les estimaient à cause de leur habileté , et de les indisposer contre le sénat , et contre les citoyens les mieux intentionnés.

Andranodore , à qui l'ambition de sa femme ne donnait point de repos , et qui jusque là avait usé de dissimulation pour mieux couvrir ses desseins, croyant qu'il était temps de les faire éclore, conspira avec Thémiste , gendre de Gélon , pour s'emparer de la royauté. Il communiqua ses vues à un comédien nommé Ariston , pour qui il n'avait rien de

caché. Cette profession n'avait, rien de déshonorant chez les Grecs , et était exercée par des gens d'une condition honnête. Ariston se croyant obligé , comme il l'était en effet, de sacrifier son ami à sa patrie , découvrit la conspiration. Andranodore et Thémiste sont tués aussitôt par Tordre des magistrats, en entrant dans le sénat. Le peuple se soulève , et menace de venger leur mort. Mais on l'effraie, en jetant les cadavres des deux conjurés hors du sénat : puis on l'instruit de leurs mauvais desseins , auxquels on attribue tous les maux de la Sicile , plutôt qu'à Hiéronime, qui, n'étant qu'un enfant, ne s'était conduit que par leurs conseils. On fait remarquer que ses tuteurs et ses maîtres avaient régné sous son nom. Qu'ils auraient dû être exterminés avant Hiéronime , ou du moins avec lui. Que l'impunité les avait poussés à de nouveaux crimes , et les avait portés à aspirer à la tyrannie. Que n'ayant pu y réussir par la force , ils avaient employé la dissimulation et la perfidie. Qu'on n'avait pu vaincre à force de grâces et de faveurs la mauvaise volonté d' Andranodore , en le nommant à la première magistrature parmi les lihérateurs de la patrie, lui qui était l'ennemi déclaré de la liberté. Qu'au reste , cette ambition de régner leur avait été inspirée par les princesses du sang royal qu'ils avaient épousées, l'une fille de Hiéron , et l'autre fille de Gélon.

A cette parole , il s'élève un cri de toute l'assemblée, qu'il n'en faut laisser vivre aucune, et qu'il faut exterminer entièrement la race des tyrans , sans qu'il en reste de trace

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Tel est le caractère de la multitude (i) : ou elle se livre bassement à l'esclavage , ou elle domine avec insolence- Mais par rapport à fca liberté % qui tient le milieu entre ces deux excès j, elle ne sait ni s'en passer ni en user, et il ne se trouve que trop de flatteurs y toujours prêts à entrer dans ses passions g à en flammer sa colère, et à la pousser aux dernières violences et aux plus barbares cruautés; à quoi elle n'est déjà que trop portée par elle-même. C'est ce qui arriva pour lors. Sur la requête des magistrats , qui fut presque plutôt acceptée que proposée , on ordonna que la race royale serait entièrement détruite.

On tue d'abord Démarate, fille d'Hiéron, et Harmonie , fille de Gélon , mariées , la première à Andranodore , et la seconde à Thémiste. De là on va à la maison d'Héraclée , femme de Zoïppe, qui ayant été envoyé en ambassade vers Ptolémée roi d'Egypte, y était resté volontairement en exil , pour n'être pas témoin des maux de sa patrie. Avertie qu'on allait venir à elle , cette infortunée princesse s'était réfugiée avec ses deux fdles dans le lieu le plus retiré de sa maison , vers ses Dieux pénates. Là , quand les assassins furent arrivés , les cheveux épars . le visage baigné de larmes , et dans l'état le plus propre à exciter la compassion , elle les conjura d'une voix tremblante et entrecoupée de soupirs, au nom de Hiéron son père , et de son frère Gélon ,

(i) Hoc natura multitudinis est; aut servit humiliter, aut superbe dominatur : libertatem quœ média est née •pernere modicè nec habere sciunt. Iàv.

« de ne pas envelopper une princesse hino- » cente dans le crime et les malheurs de » Hiéronime. Elle leur représenta qu'elle n'a- » vait tiré d'autre fruit du règne de ce prince, » que l'exil de son mari. Que n'ayant point » eu de part à la fortune ni aux desseins cri- » minels de sa sœur Démarate, elle n'en de- » vait point avoir à son châtiment. Que pou- » vait-on craindre au reste 5 ou d'elle-même, » dans l'état d'abandon et presque de viduité » où elle était réduite, ou de ses filles mal- » heureuses , orphelines , sans appui et sans » crédit ? Que si la race royale était devenue » si odieuse , qu'on ne pût en souffrir la vue » à Syracuse, on pouvait les reléguer à » Alexandrie , et rejoindre la femme à son » mari, et les filles à leur père. » Quand elle les vit inexorables à ses remontrances, oubliant ce qui la regardait, elle les pria de vouloir au moins sauver la vie aux princesses ses filles, toutes deux d'un âge qui inspire la compassion aux ennemis les plus transportés de fureur. Elle ne gagna rien sur l'esprit de ces barbares. L'ayant arrachée comme d'entre les bras de ses Dieux pénates, ils la percèrent de coups , aux yeux de ses deux filles , et les égorgèrent aussitôt elles-mêmes, déjà teintes et couvertes du sang de leur mère. Ce qu'il y eut de plus triste dans leur destinée , c'est qu'immédiatement après leur mort, il vint un ordre du peuple qui leur sauvait la vie.

De la compassion , le peuple passa en un moment à des sentimens de colère et de fureur contre ceux qui avaient si fort pressé l'exécution , sans laisser de lieu à la réflexion

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ni au repentir. Il demande qu'on nomme des magistrats en la place d'Andranodore et de Tliémiste. On hésite long-temps sur ce choix. Enfin que/qu'un de la foule du peuple, nomme au hasard Epicide , un autre nomme aussitôt Hyppocrate. Ces deux hommes sont demandés avec tant d'ardeur par la multitude, composée de citoyens et de soldats, que le sénat ne peut empêcher qu'ils ne soient créés.

Les nouveaux magistrats ne découvrirent HyPpocmt« pas d'abord le dessein . qu'ils avaient de re- et .Et,lcide

a * , parviennent

mettre Syracuse dans les intérêts d'Annibal; à la première

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mais ils voyaient avec peine les démarches de Syracuse, qu'on avait déjà faites avant qu'ils fussent en charge : car aussitôt après le rétablissement de la liberté, on avait envoyé des ambassadeurs à Àppius, pour proposer le renouvellement de l'alliance que Hiéronime avait rompue. Celui-ci les avait adressés à Marcellus, qui venait d'arriver en Sicile avec une autorité supérieure à la sienne. Marcellus en envoya à son tour aux magistrats de Syracuse pour traiter de la paix.

Ils trouvèrent, en y arrivant, l'ordre des choses bien changé. Hyppocrate et Epicide, d'abord par de sourdes menées , puis par des plaintes ouvertes , avaient inspiré à tout le monde une grande aversion pour les Romains, en faisant entendre qu'on songeait à leur livrer Syracuse. La vue d'Appius, qui s'était approché de l'entrée du port avec ses vaisseaux, pour encourager ceux du parti romain, fortifia de nouveau ces soupçons et ces accusations : de sorte que la multitude courut

tumultuairement pour empêcher les Romains de mettre pied à terre, supposé qu'ils en eussent le dessein.

Dans ce trouble et cette confusion, on jugea à propos de convoquer l'assemblée. Les avis y étant fort partagés % et la chaleur des disputes faisant craindre quelque sédition » Apollonide , un des principaux du sénat, tint un discours fort convenable à l'état présent des affaires. « 11 fit voir que jamais ville n'a- » vait été plus près, ou de sa perte , ou de » son salut , que l'était actuellement Syra- » cuse. Que si tous, d'un consentement una- » nime , se rangeaient , ou du côté des Ro- » mains , ou de celui des Carthaginois, leur » état serait heureux ; que s'ils se parta- » geaient de sentimens , la guerre ne serait » ni plus vive ni plus dangereuse entre les » ïlomaips et les Carthaginois ^ qu'entre les » Syracusains mêmes , divisés les uns contre » les autres , chaque parti devant avoir dans » l'enceinte des mêmes murailles ses troupes, » ses armées et ses généraux ; qu'il fallait » donc travailler uniquement à convenir » tous ensemble , et à se réunir ; et que de » savoir laquelle des deux alliances était la » plus utile, ce n'était pas maintenant la » question la plus importante ; qu'au reste , » pour le choix des alliés, l'autorité de Hiéron » semblait devoir l'emporter sur celle de Hié-

ronime , et que l'amitié des Romains, conn nue par une heureuse expérience de cina quante années, paraissait préférable à celle s des Carthaginois, sur laquelle on n^ pou- » vait trop compter pour le présent, et dont

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)) on s'était trouvé fort mal par le passé. » Il ajoutait un dernier motif qui n'était pas indifférent : « C'est qu'en se déclarant contre » les Romains, ils auraient dans le moment j> la guerre sur les bras ; au lieu que , de la » part de Carthage , le danger était plus éloi- » gné. »

Moins ce discours parut passionné, plus il eut d'effet. On voulut avoir ('avis des différens corps de l'Etat ; et l'on pria les principaux officiers des troupes , tant de la ville qu'étrangers, de conférer ensemble, L'affaire fut discutée long-temps et avec beaucoup de vivacité. Enfin, comme on ne voyait pas de moyen présent pour soutenir la guerre contre les Romains , on conclut à la paix, et on leur envoya des ambassadeurs pour terminer l'affaire.

Peu de jours après cette résolution prise , les Léontins envoyèrent demander du secours à Syracuse , pour défendre leurs frontières. Cette députation parut venir fort à propos pour décharger la ville d'une multitude inquiète etturbulente, et pour éloigner leurs chefs non moins dangereux. On fit partir quatre mille hommes sous le commandement d'Hyppocrate, dont on était bien aise de se défaire, et qui ne fut pas fâché lui-même de cette occasion qu'on lui donnait de brouiller ; car il n'y fut pas plus tôt arrivé , qu'il pilla les frontières de la province romaine , et tailla en pièces une troupe qu'Appius avait envoyée pour les défendre. Marcellus se plaint aux Syracusains de cet acte d'hostilité , et demande qu'on chasse de la Sicile cet étranger avec son frère

SOO HISTOIRE

Epicide , qui, s'étant venus rendre en même temps dans la ville des Léontins , tâchaient d'en brouiller les habitans avec ceux de Syracuse • en les exhortant à se mettre en liberé aussi-bien que les Syracusains. La ville des Léontins était de la dépendance de Syracuse ; mais elle prétendait ici «secouer le joug , et agir indépendamment des Syracusains , comme une ville pleinement libre. Lors donc que ceux de Syracuse envoyèrent aux Léontins faire des plaintes des hostilités commises contre les Romains , et demander qu'on chassât es deux frères carthaginois , qui en étaient les auteurs , les Léontins répondirent qu'ils ne les avaient pas chargés de faire la paix pour eux avec les Romains.

Les députés de Syracuse rapportèrent à Marcellus cette réponse des Léontins , dont ils ne disposaient plus; lui laissant la liberté de leur déclarer la guerre , sans que cela portât aucun préjudice au traité qu'ils avaient fait ensemble. Il marcha aussitôt contre Léonce, dont il se rendit maître à la première attaque. Hyppocrate et Epicide prirent la fuite. On fit main-basse sur tout ce qui se trouva de déserteurs , dont le nombre montait bien à deux mille ; mais depuis que Ja ville fut prise, on ne toucha à aucun des Léontins ni des autres soldats. On leur rendit même tout ce qui leur appartenait , à l'exception de ce que le premier tumulte d'une ville prise d'assaut avait fait périr.

Huit mille hommes , que les magistrats de Syracuse envoyaient au secours de Marcellus, rencontrèrent en chemin un homme qui leur

ANCIENNE. LIV. III. 3oi

fît m* récit infidèle de ce qui s'était passé à la prise de Léonce ; exagérant , par une malice affectée, la cruauté des Romains, qu'il assurait , contre la vérité , avoir fait passer au fil de l'épée tous les habitans , aussi bien-que les troupes qui y avaient été envoyées de Syracuse.

Ce mensonge artificieux, qu'ils n'approfondirent point autrement , leur donna de la compassion pour leurs compagnons. Ils témoignèrent leur indignation par leurs murmures. Hyppocrate et Epicide, qui étaient déjà connus de ces troupes, se présentent à elles précisément dans ce moment de trouble, et se mettent sous leur protection, n'ayant point d'autre ressource. Ils sont reçus avec joie et applaudissement. Le bruit se porte jusqu'à la queue de l'armée, où étaient les coinmandans Dinomène etSosis. Ceux-ci apprennent la cause du tumulte , accourent , blâment les soldats d'avoir reçu au milieu d'eux Hyppocrate et Epicide , ennemis de la patrie, et ordonnent qu'on les arrête et qu'on les lie. Les soldats s'y opposent avoc de grandes menaces. Ces deux généraux envoient à Syracuse pour informer le sénat de ce qui se passe.

Cependant l'armée s'avance vers Mégare , et rencontre sur la route un homme aposté par Hyppocrate , et chargé d'une leltre qui paraissait être écrite par les magistrats de Syracuse à Marcellus. Ils le louent du carnage qu'il avait fait à Léonce, et l'exhorlent à faire le même traitement à tous les soldats mercenaires , pour rendre enfin la liberté à Syracuse. La lecture de cette lettre supposée , sou-

lève les mercenaires dont ce corps était presque entièrement composé. Ils veulent se jeter sur le peu de Syraeusains qui s'y trouvent, Hyppocrate et £picide empêchent cette violence ; non par un sentiment de miséricorde ou d'humanité , mais pour ne pas perdre entièrement l'espérance qu'ils avaient de rentrer dans Syracuse. Ils y envoient un homme qu'ils avaient gagné , qui y raconte le pillage de Léonce , conformément à leur premier écrit. Ces bruits sont écoutés favorablement , de la multitude , qui s'écrie qu'il faut fermer les portes aux Romains. Hyppocrate et Epicide arrivent cependant auprès de la ville 9 dans laquelle ils entrent , partie par force , partie par les intelligences qu'ils y avaient. Ils tuent les magistrats , et s'emparent de la ville. Le lendemain les esclaves sont affranchis, les prisonniers délivrés, et, dans une assemblée tumultueuse, Hyppocrate et Epicide sont mis dans les premières places. Syracuse ainsi, après un court rayon de liberté, retomba dans son ancienne servitude, dont elle ne se releva que pour passer sous la domination des Romains ; ce qui arriva après la prise de Syracuse par Marcellus^ qui soumit toute l'île à l'empire romain 9 dont elle devint la première , et l'une des plus riches provinces.

La Sicile, et surtout Syracuse, partout ce

Réflexion . J *

sur le sou- que nous venons de voir, a du nous parai- LerncTa"ère tre comine un théâtre où il s'est passé des des syracu- scènes bien différentes , mais bien étranges ;

sains. A . ,

ou plutôt comme une mer quelquelois calme et tranquille, mais le plus souvent agitée pa

des vents et des orages toujours prêts à la bouleverser de fond en comble. Nous n'avons vu dans aucune république des révolutions si subites , si fréquentes , si violentes , si diversifiées. Maîtrisée dans un temps par les tyrans les plus cruels , gouvernée dans un autre par les rois les plus sages ; tantôt livrée aux caprices d'une populace sans joug et sans frein , tantôt calmée par un peuple docile , soumis à l'autorité des lois et à l'empire de la raison , elle passe alternativement, de l'esclavage le plus dur, à la liberté la plus douce; d'une espèce de convulsion et de mouvemens frénétiques, à une conduite sage, tranquille, modérée Le lecteur se rappelle aisément d'un côté les deux Denys 5 père et fils , Agathocle , Hiéronime , devenus par leur cruauté l'objet de la haine et de l'exécration publique ; et de l'autre , Gélon , Dion , Timoléon , les deux Hiéron , tant l'ancien que le nouveau, universellement chéris et respectés des peuples. A quoi attribuer des extrémités si opposées , et des alternatives si contraires ? Je ne doute point que la légèreté et l'inconstance des Syracusains , qui était leur caractère dominant , n'y eût beaucoup de part ; mais je suis persuadé que ce qui y contribuait le plus, était la forme même du gouvernement, mêlé d'aristocratie et de démocratie, c'est-à-dire, partagé entre le sénat ou les anciens , et le peuple. Comme il n'y avait à Syracuse aucun contrepoids pour maintenir ces deux corps dans un juste équilibre, quand l'autorité penchait un peu plus d'un côté que de l'autre , e gouvernement se tournait aussitôt ou en

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une tyrannie violente et cruelle , ou en une liberté effrénée , sans mesure et sans règle alors la confusion subite de tous les ordres de l'Etat facilitait aux plus ambitieux des citoyens , le chemin au pouvoir souverain , que quelques-uns , pour captiver la bienveillance de leurs concitoyens et leur adoucir le joug, exerçaient avec douceur et sagesse, avec équité , avec des manières populaires ; tandis que d'autres , nés moins vertueux , se portaient aux derniers excès du despotisme le plus absolu et le plus cruel , sous prétexte de se maintenir dans leur usurpation contre les entreprises de leurs concitoyens ; lesquels , jaloux de leur liberté , se permettaient toutes les trahisons et tous les crimes pour la recouvrer.

D'autres raisons encore rendaient le gouvernement de Syracuse difficile 9 et par là donnaient lieu aux fréquens changemens qui y arrivaient. Cette ville n'oubliait point qu'elle avait remporté plus d'une fois de signalées victoires contre la redoutable puissance de l'Afrique, et qu'elle avait porté ses conquêtes et la terreur de ses armes jusque sous les remparts de Garthage , et vaincu depuis les Athéniens. La haute idée que ses flottes et ses troupes nombreuses lui donnaient de sa puissance maritime , fit que , du temps de l'irruption des Perses dans la Grèce , elle prétendit s'égaler à Athènes, ou partager du moins avec elle l'empire de la mer.

D'ailleurs les richesses, suite naturelle du commerce , avaient rendu les Syracusains fiers , hautains , impérieux , et en même

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temps les avaient plongés dans la mollesse , en leur inspirant du dégoût pour toute fatigue et toute application. Ils se livraient pour l'ordinaire aveuglément à leurs orateurs , qui avaient pris sur eux un pouvoir absolu. Il fallait, pour obéir, qu'ils fussent flattés ou gourmandes.

Ils avaient naturellement un fonds d'équité , de bonté , de douceup; et cependant , entraînés par les discours séditieux des harangueurs, ils se portaient aux dernières violences et aux cruautés les plus excessives , dont ils se repentaient un moment après.

Quand ils étaient abandonnés à eux-mêmes , leur liberté , qui pour lors ne connaissait plus de bornes , dégénérait bientôt en caprice , en fougue , en violence , je pourrais même dire en frénésie ; au contraire , quand on était venu à bout de les réduire sous le joug, ils devenaient lâches, timides, soumis, rampans jusqu'à la servilité. Mais comme cet état était violent , et directement opposé au caractère de la nation grecque , née et nourrie dans la liberté , dont le sentiment n'était point éteint en eux , mais simplement endormi , ils se réveillaient de temps en temps de ce sommeil léthargique , rompaient leurs chaînes, et s'en servaient, s'il est permis de s'exprimer ainsi , pour assommer ces maîtres injustes qui les avaient mis aux fers.

Pour peu que l'on fasse attention sur toute la suite de l'histoire des Syracusains , on voit aisément, comme Galba l'a dit depuis des Romains , qu'Us n'étaient point capables

3ob HISIOIRE ANCIENNE. 1JV. III.

de porter ( 1 ) 9 ni une liberté entière . ni une entière servitude. Ainsi l'habileté et la politique de ceux qu les gouvernaient , consistaient à faire prendre au peuple un sage milieu entre ces deux extrémités , en parais^jsant le laisser maître des résolutions ? et ne se réserver que le soin de lui en montrer l'utilité, et de lui en faciliter l'exécution. Et c'est à quoi réussirent merveilleusement les magistrats et les rois dont j'ai parlé , sous le gouvernement desquels les Syracusains furent toujours tranquilles et paisibles , obéissans au prince , et parfaitement soumis aux lois. C'est ce qui me fait conclure que les troubles et les révolutions de Syracuse , arrivaient moins par la légèreté du peuple , que par la faute de ceux qui le gouvernaient , à qui manquait l'art de manier les esprits , et de gagner les cœurs , qui est proprement la science des rois et de tous ceux qui commandent.

\i) Jmperatus est hominibus , qui nec totam servitutem pati possunt, nec totam libertatem. Tacit. 1. 1. cap. 16.

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