‹ Abrégé de l'histoire ancienne de Rollin (volume 2)Chapitre 40 sur 49 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

Son origine»

fïiÉRON descendait de la famille de Gélon, An.M.3yœ. qui avait régné à Syracuse. Comme sa mère àJ^£"|££ était d'une condition servile , Hiérocle $ son <?• 4. père , selon la coutume barbare de ce tempslà, le fit exposer peu de temps après sa naissance, croyant que cet enfant déshonorait la noblesse de sa race. Mais , sur la foi d'un oracle , qui annonçait la future grandeur de son fils, il ne tarda pas à le faire rapporter chez lui, et il le fit élever avec tous les soins possibles.

L'enfant tira de cette éducation tout le fruit qu'on en pouvait attendre. Il se distingua , dans la suite, entre tous ses égaux, par son adresse dans tous les exercices militaires, et par son courage clans les combats. Il mérita l'estime de Pyrrhus, et reçut de sa main plusieurs récompenses. Il était beau de vi sage, d'une grande taille, et d'une complexion robuste. Il faisait paraître (1) beaucoup de douceur et d'honnêteté dans les conversations , de justice dans le maniement des affaires , de modération dans le commande-

(1) In alloquio blandus , in negotio justus , in imperio moderatus : prorsùs ut nihil ei regium déesse prœter regnuna videretur. Justin.

nient; de sorte qu'il ne lui manquait que la qualité de roi, en ayant déjà toutes les vertus. An.M. 3729. La dissension s'étant mise entre les ci- Aïo(iS'./.7i.'toyens ^e Syracuse et leurs troupes, ceîles- »• 8- 9- ci , qui étaient dans le voisinage , élevèrent Artémidore etHiéron au souverain commandement , qui renfermait toute l'autorité civile et militaire. Le dernier était alors âgé de trente ans, mais d'une prudence et d'une maturité qui annonçaient un grand roi. Honoré du commandement , il entra dans la ville par le moyen de quelques amis, et ayant su gagner ceux qui étaient d'un parti contraire , et qui ne cherchaient qu'à brouiller , il se conduisit avec tant de sagesse et de grandeur d'aine , que les Syracu sains , quoique 11 est choisi très - mécontens de la liberté que s'étaient Sne de Sy- donnée les soldats de faire une élection qui racuse. n'était pas de leur compétence, ne laissèrent pas de lui conférer, d'un consentement unanime, le titre et le pouvoir de souverain commandant.

Ces premières démarches firent aisément juger que le nouveau magistrat aspirait à quelque chose de plus qu'à cette charge. En effet , ce fut dans cette vue qu'il épousa la fille de Leptine , citoyen très-puissant , qui avait beaucoup de gens dévoués à ses intérêts, et un grand crédit auprès du peuple. Hiéron se l'attacha pour toujours en épousant sa fille ; et, par cette alliance , il assura la tranquillité publique , pour les temps où il serait obligé de s'éloigner de Svracuse , et de marcher à la tête des armées.

Un autre coup de politique bien plus hardi,

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mais bien moins légitime , le mit en sûreté et en repos pour toujours. Il avait tout à craindre de la part des soldats étrangers , esprits remuans et mal intentionnés^ sans respect pour leurs commandans , toujours préparés à la révolte, et capables, sur le moindre mécontentement , de tout entreprendre contre lui-même. Il comprit aisément que l'unique moyen de faire cesser les troubles , était d'exterminer entièrement cette milice factieuse, dont la licence et l'esprit de rébellion ne pouvaient que corrompre les autres , et les porter à de pernicieux excès. Trompé par un faux zèle et un amour aveugle du bien public , et louché vivement aussi par la vue du danger auquel il serait exposé à tout moment , il crut devoir en venir , pour le salut de sa patrie, et pour sa propre sûreté, à une fâcheuse extrémité, très- contraire à son caractère, aussi-bien qu'à l'équité, mais qui lui parut nécessaire dans la conjoncture présente. Il se mit donc en campagne , sous prétexte d'attaquer les Mamertins (1). Quand il fut arrivé à la vue des ennemis , il partagea son armée en deux , posta d'un côté les soldats qui étaient Syracusains , et de l'autre ceux qui ne l'étaient pas. Il se mit à la tête des premiers comme pour faire une attaque, laissant les autres exposés aux Mamertins qui les taillèrent tous en pièces: après quoi il retourna tranquillement à Syracuse avec les

(i) C'étaient des bandes originaires de Campanie, qu*Agathocle avait prises à sa solde, et uni ensuite s'étaient emparées de Messine, après eu avoir égorgé les principaux habitans.

troupes de la ville, et remplaça, y«ar de nouvelles levées, les soldats étrangers qu'il avait fait périr.

Les Mamertins, fiers de leurs premiers succès, se répandant dans la campagne, Hiéron marcha contre eux avec les troupes syracusaines, qu'il avait bien armées et bien aguerries , et leur livra bataille dans la plaine de Myle Une grande partie des ennemis resta sur la place, et les généraux furent faits prisonniers. A son retour, il fut déclaré roi nar

Il est élu . \

toi. tous les citoyens de Syracuse, et ensuite par

âv.j c»68." tous *es au^s- M s'était passé sept ans depuis qu'il avait été élevé à la suprême magistrature.

Il serait difficile de justifier la manière dont il y monta; mais, pour son élection à la royauté, elle fut parfaitement libre, et n'eut rien de forcé. Si son ambition secrète y eut quelque part , ce défaut fut bien réparé par la manière sage et désintéressée dont il s'y conduisit pendant la longue durée de son règne et de sa vie.

La perte de la bataille dont nous venons de parler , dérangea entièrement les affaires des Mamerlins. Les uns eurent recours aux Carthaginois, auxquels ils livrèrent leur citadelle : les autres résolurent d'abandonner la ville aux Romains , et les firent prier de venir à leur secours. C'est ce qui donna lieu à la première guerre punique, comme je l'ai exposé en son lieu.

Les Mamerlins ayant, partie par menaces,

*o. ii. partie par surprise , chassé de la citadelle

l'officier qui y commandait de la part des

Carthaginois , appelèrent Appius Claudius , consul, et lui livrèrent les portes de 1? ville. Peu de temps après, les Carthaginois en formèrent le siège, et firent un traité d'alliance avec Hiéron, qui joignit ses troupes aux leurs. Le consul romain prit le parti de donner bataille , et attaqua premièrement les Syracusains. Le combat fut rude. Hiéron montra tout le courage possible , mais ne pouvant résister à la valeur romaine , il fut obligé de céder et de se retirer à Syracuse. Claudius ayant remporté une semblable victoire sur les Carthaginois , se vit maître de la campagne , s'avança jusqu'à Syracuse , et songea même à l'assiéger.

La consternation dans laquelle ces heureux succès des Romains avaient jeté la Sicile , jointe au nombre et à la valeur des légions romaines, fit concevoir à Hiéron quel serait le succès de la guerre qui commençait. Ce

„ ... r j „ * . H'éron fait

prince reconnut que 1 amitié des Romains se- alliance avec rait plus fidèle , plus constante et plus utile les Uomalnsque celle des Carthaginois. Il n'hésita plus sur le parti qu'il avait à prendre. Il renonce à l'alliance qu'il avait faite avec les Carthaginois, et envoie aux consuls des ambassadeurs pour traiter de paix. On n'eut garde de refuser leurs offres. Une alliance avec Hiéron leur donnait une entrée libre et sûre dans la Sicile , et leur faisait entrevoir comme assurée la conquête de cette île si riche et si fort à leur bienséance. Ces conditions furent , que le roi rendrait aux Romains, sans rançon, ce qu'il avait fait sur eux de prisonniers, et qu'il

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leur payerait cent talens d'argent, ( cen mille écus. )

Depuis ce temps , Hiéron ne vit plus la guerre dans ses Etats. Il n'y prit d'autre part que d'envoyer dans l'occasion des secours aux Romains. Du reste , il régna en roi qui ne cherche et n'ambitionne que l'estime et l'amour de ses sujets. Tout étant en feu autour de lui , par les cruelles guerres que se faisaient les deux plus puissans peuples du monde, il fut assez prudent et assez heureux pour n'en être que simple spectateur, et pour entendre seulement le bruit des armes qui ébranlaient toules h s régions voisines, se conservant, lui et son peuple, dans une paix profonde.

Les Romains sentirent en plus d'une occasion , pendant la premit re guerre punique , et surtout dans le siège d'Àgrigente, de quel secours était pour eux l'alliance faite avec Hiéron , qui leur fournit abondamment des vivres dans des temps où l'armée romaine , sans lui, aurait été exposée à une extrême disette.

L'intervalle entre la fin de la première guerre punique et le commencement de la seconde , qui est environ de vingt-cinq ans , fut pour Hiéron un temps de paix et de tranquillité , pendant lequel il est peu parlé An.M.3763. des actions de ce prince. Polybe nous ap- A/> /6 /4l Prend seulement que les Carthaginois, dans p. 84. la fâcheuse guerre qu'ils eurent à essuyer

contre les étrangers ou mercenaires, qui fut appelée guerre d'Afrique, se voyant extrêmement pressés , eurent recours à leurs alliés ,

et particulièrement au roi Hiéron, qui leur accorda tout ce qu'ils demandaient de lui.

Hiéron ne s'appliqua, pendant ce long intervalle de paix, qu'à rendre ses sujets heureux, et à réparer les maux que l'injuste gouvernement d'Agathocle , qui l'avait précédé de quelques années, et les discordes intestines qui en furent la suite, leur avaient causés : digne occupation d'un roi ! Il y avait dans le caractère des Syracusains de la légèreté et de l'inconstance, qui leur faisait prendre quelquefois des partis excessifs et violées; mais, dans le fond, ils avaient de la douceur et de l'équité, etn'étaient point ennemis d'une soumission juste et raisonnable : la preuve en est que, lorsqu'on les gouvernait avec modération et avec sagesse , comme fit Timoléon, ils respectaient Fautorité des lois et des magistrats, et leur obéissaient avec joie.

La grande application d'Hiéron , pendant R.gnepad tout le temps qu'il jouit de l'autorité, fut de ^ dHc bien persuader à ses sujets , moins par des paroles que par sa conduite, qu'il était infiniment éloigné de vouloir donner la moindre atteinte ni à leurs biens ni à leur liberté. ïl songea, non à s'en faire craindre, mais à s'en faire aimer. Il se regarda moins comme leur maître , que comme leur protecteur et leur père. Avant son règne , l'Etat était divisé en deux factions , celle des citoyens et celle des soldats, dont les différends, soutenus de part et d'autre avec beaucoup d'animosité, avaient causé des maux infinis. 11 s'appliqua à en éteindre tous les rcsies, et à arracher des esprits jusqu'aux moindres semences de divi-

sion et de mésintelligence. Il paraît qu'il y réussit parfaitement , puisque , pendant un règne de plus de cinquante ans , on ne voit point qu'aucune sédition ou révolte se soitélevée à Syracuse, et en ait troublé le repos.

Ce qui contribua sans doute le plus à con server cette tranquillité, fut le soin particulier que prit Hiéron de tenir ses sujets fort occupés , de bannir de ses Etats l'oisiveté et la fainéantise , mère de tous les vices , et source ordinaire des sédi lions ; d'entretenir et d'augmenter la fertilité naturelle du pays, et de mettre en honneur l'agriculture , ce qu'il regardait comme un moyen sûr de rendre ses peuples heureux, et de répandre l'abondance dans son royaume. En effet, la culture des terres , autre qu'elle occupe et met en mouvement une infinité de mains , qui, sans cela, demeureraient oisives et engourdies , attire dans un pays , par la traite des grains, les richesses des peuples voisins, et les fait couler dans les maisons des particuliers , par un commerce qui se renouvelle tous les ans , et qui est le fruit légitime de leur travail et de leur industrie. C'est ici, et on ne peut trop le répéter, un des principaux soins d'un sage gouvernement, et une partie des pius essentielles d'une bonne et saine politique , mais qui malheureusement est trop négligée.

Hiéron s'y appliqua entièrement. Il ne iu-

IIfavor.se . J i , , i» , -, .

1* agriculture, gea pas indigne de la royauté d étudier par

es!"1' L '8 lui-même et d'approfondir toutes les règles

de l'agriculture. Il se donna même la peine

de composer sur cette matière des livres dont

ÀNCÏENNE. tIV. ïïï. 27 1

*a perte doit être bien regrettée. Mais il envisagea cet objet d'une manière encore plus digne d'un roi. Le blé faisait la principale richesse du pays , et le fonds le plus assuré du prince. Il crut donc que c'était là une affaire capitale , qui demandait toute son application et tous ses soins. Pour établir un bon ordre dans ce commerce ? Hiéron fit des règlemens si sages , si raisonnables , si pleins d'équité , si conformes en même temps aux intérêts du peuple et à ceux du prince, qu'ils devinrent comme le code du pays, et furent toujours observés inviolablement comme une loi sacrée , non-seulement sous son règne , mais dans tous les temps qui suivirent. Quand c. er les Romains eurent réduit sous leur pouvoir''? r~err.de la ville et les Etats de Syracuse, ils ne lui im- m% posèrent point de nouveaux tributs , et voulurent que toutes choses fussent réglées selon tes lois de Hièron^ afin que les Syracusains, en changeant de maîtres , eussent la consolation de ne point changer de règlement, e\ de se voir conduits encore, en quelque sorte, par un prince dont le nom seul leur était cher , et leur rendait ces lois infiniment respectables.

J'ai dit qu'en Sicile le blé faisait un des principaux revenus du prince: on lui en payait la dîme, c'est-à-dire, la dixième partie; ainsi , il avait intérêt que le pays fût bien cultivé, que toutes les terres fussent mises en valeur, et qu'elles rapportassent beaucoup, puisque son revenu augmentait à proportion de la fertilité des terres. Ceux qui ramassaient cette dîme pour le prince , qui lui

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était payée en natrure , et non en argent, s'ap pelaient Decumani, comme qui dirait, fermiers des dîmes. Hiéron , dans les règlemens qu'il fît sur ce sujet, ne négligea pas ses intérêts, et cela est d'un prince sage et économe; mais il n'oublia pas ceux de ses fermiers ni ceux des laboureurs. Il prit de sages précautions contre l'avidité des premiers , à qui il n'était pas possible de rien extorquer des laboureurs au delà de la dîme. 11 sut aussi se précautionner si bien contre la fraude des derniers, qu'il ne leur était pas possible de rien détourner, ni de frauder le fermier d'un seul grain, sans s'exposer à une très- grande

ibid. n. 34. punition. Il paraît que Hiéron ne voulait pas que, sous quelque prétexte que ce fût, on tirât les laboureurs de leur demeure. Ces* aux princes à décider si ce règlement de Hiéron est d'une sage et saine politique.

An m. 378(i. Ce fut dans la seconde guerre punique que Lv. i.2 à ï! Hiéron donna des preuves éclatantes de son

n. 5o. 5i. attachement aux Romains. Dès qu'il eut ap-

Son atta T- r

ehement aux pris l'arrivée d'Annibal en Italie, il alla avec sa flotte tout équipée au - devant de Tib. Sempronius . qui était arrivé à Messine, pour offrir ses services au consul, et l'assurer que, dans l'âge avancé où il était, il ferait paraître le même zèie pour les intérêts du peuple romain , qu'il avait montré autrefois dans la première guerre contre les Carthaginois. Il se chargea de fournir gratuitement du blé e^ des habits aux légions du consul et aux troupes des alliés. Sur la nouvelle qu'on reçut dans le moment de l'avantage remporté parla flotte romaine sur celle des Carthaginois , le consul

remercia le roi de ses offres avantageuses, et n'en fît point alors usage.

La fidélité inviolable de Hiéron pour les /</. /• « Romains , qui est son caractère le plus marqué, parut encoie avec plus d'éclat après leur défaite près du lac de Thrasymène. Ils avaient déjà perdu trois batailles contre Ànnibal, toutes plus malheureuses et plus sanglantes les unes que les autres. Hiéron, dans cette triste conjoncture, envoya au portd'Ostie une flotte chargée de vivres. Les ambassadeurs de Syracuse ayant été introduits dans le sénat , dirent : « Que Hiéron leur maître » avait été aussi vivement touché de la der- » nière disgrâce qui leur était arrivée, que si » elle lui eût été propre et personnelle; que, » quoiqu'il sût bien que la grandeur du peuple » romain était presque plus admirable dans » le temps d'adversité que dans les heureux » succès, il leur avait envoyé tous les secours » qu'on pouvait attendre de bons et fidèles » alliés . et qu'il priait instamment le sénat » de vouloir bien les accepter ; que , préala- » blement à tout, ils apportaient une Vic- » toire d'or (1) de trois cent vingt livres pe- » sant ; qu'ils daignassent la recevoir comme d un augure favorable, et comme un gage » des vœux que le roi faisait pour leur pros- » périté; qu'ils avaient aussi voiture avec eux » trois cant mille boisseaux de froment et » deux cent mille d'orge; et que si le peuple » romain en désirait une plus grande quan- » tité » Hiéron en ferait transporter autant

(i) Victoriam aureana ( pondère trecentum vigiDti ). ïd¥%

» qu'ils voudraient , et dans les lieux qu'ils

» désigneraient ; qu'il savait que le peuple

» romain n'employait dans ses armées que

)> des citoyens ou des alliés ; mais qu'il avait

» vu dans leur camp des soldats armés à la

» légère; que, par cette raison , il leur avait

» envoyé mille hommes, tant archers que

» frondeurs , afin qu'ils pussent les opposer

» aux Baléares et aux Maures de l'armée

» d'Annibai. » Ils ajoutaient à ce secours un conseil fort salutaire , qui était : « Que le

» préteur, qui viendrai! commander en Si-

» cile j fît passer une flotte en Afrique , afin

» de susciter des affaires aux Carthaginois

» dans leur propre pays , et de les mettre

» hors d'état, par cette diversion, d'envoyer

» des secours à Annibal. »

Le sénat répondit aux ambassadeurs du roi en des termes fort obligeans et fort honorables : « Que Hiéron agissait en prince

» très -généreux et en allié très-fidèle; que

» depuis qu'il avait contracté alliance avec

» les Romains , son attachement pour eux

» s'était toujours soutenu sans aucune in-

» tenuption; enfin, qu'en tout lemps et en

» tous lieux il les avait puissamment et

» magnifiquement secourus ; que le peuple

» romain était sensible comme il le devait

» à une telle générosité ; que quelques villes

» d'Italie avaient déjà présenté de l'or au peu-

» ^>le romain , qui , après avoir marqué sa re-

» connaissance , n'avait pas cru devoir l'ac-

» cepter. Que la Victoire était d'un augure trop

» favorable pour ne pas la recevoir. Qu'il la

» placerait dans le Capitole, c'est-à-dire,

» dans îe temple du grand Jupiter, afin qu'elle » s'y établît une demeure stable et perma- » nente. » On remit aux consuls tout le blé et l'orge dont la flotte était chargée, avec le archers et les frondeurs.

Valère Maxime fait remarquer ici la noble i, ^ e. 3 et prudente libéralité d'Hiéron , d'abord dans le généreux dessein qu'il lorme de faire aux Romains un présent qui montait à trois cent vingt livres pesant d'or; puis dans l'industrieuse précaution qu'il prend pour prévenir et empêcher leur refus. Il ne leur offre point cet or en espèces monnoyées ; il connaissait trop pour cela l'extrême délicatesse des Romains ; mais sous la figure d'une Victoire qu'ils n'oseraient pas refuser, à cause du bon augure qu'elle semblait porter avec elle.

11 est beau de voir un prince, dont les Etats situés comme l'étaient ceux de Syracuse par rapport à Carthage, de qui elle avait tout à craindre , dans des conjonctures ou Rome paraissait près de sa ruine, lui demeurer constamment fidèle , et se déclarer hautemeut pour ses intérêts, malgré tous les dangers auxquels l'exposait une démarche si hardie. Une politique plus prudente , pour parler le langage ordinaire , aurait peut - être attendu le succès d'une nouvelle action, et ne se serait pas si fort hâtée de se déclarer sans nécessité et avec un danger extrême.

Les Romains ne furent pas les seuls qui se ressentirent de la libéralité et de la magnificence du roi Hiéron. LesRhodiens, après ce grand tremblement de terre, qui avait ravaeé , . eur île et renverse leur colosse , en eprou- p. 4*9-

vèrent aussi les généreux effets. Ce prince leur envoya cent talens avec beaucoup d'autres présens très-considérables ; et la modestie, qui accompagna ces présens, en relève infiniment le prix. 11 fit élever, dans la place publique de la ville de Rhodes , deux statues, qui représentaient le peuple de Syracuse mettant une couronne sur la tête du peuple de Rhodes , comme si, dit Polybe , Hiéron , après avoir fait de si magnifiques présens aux Rhodiens , loin d'en tirer vanité , eût cru leur demeurer lui-même redevable. En effet, un roi qui fait du bien à des étrangers, est avantageusement récompensé de sa libéralité par le plaisir qu'elle lui cause à lui-même, et par la gloire qu'elle lui procure.

On a une idylle de Théocrite (c'est la XVIe), qui porte le nom du roi dont nous parlons , où ce poète semble reprocher tacitement à ce prince de mal payer les vers qu'on faisait en son honneur. Mais la manière basse, dont il mendie, en quelque sorte, une récompense pour les vers qu'il médite, donne lieu déjuger que le reproche d'avarice tombe bien plus justement sur le poète que sur le prince, connu et recommandable , comme nous venons de le voir , par ses libéralités.

Plut, m C'est au bon goût et à l'attention singulière ziïi!'P' d'Hiéron pour ce qui concernait le bien pude iVb'fr knc ? 4ue Syracuse fut redevable de ces étond'Archimèda nantes machines de guerre, dont elle fit un si grand usage lorsqu'elle fut assiégée par les Romains Quoique ce prince parût tout occupé des soins de la paix, et de l'intérieur du royaume , il ne négligeait point ceux de la

guerre , persuadé que le plus sûr moyen de conserve! la tranquillité de ses Etats, était de se tenir toujours prêt à faire la guerre aux voisins injustes, qui tenteraient de la troubler. Il sut profiler de l'avantage qu'il avait de posséder dans ses Etals le plus savant géomètre qui fût dans l'univers; on voit bien que je veux parler du célèbre Àrchimède. Il l'engagea à descendre de ces spéculations sublimes, auxquelles il se livrait tout entier, à l'exercice de cette mécanique qui dépend de la main, mais qui est conduite par l'esprit. Il le pria instamment de lui faire plusieurs sortes de machines et de batteries pour les sièges et pour les assauts , tant pour la défense que pour l'attaque.

On demande quelquefois si les sublimes connaissances, dont nous parlons , conviennent à un roi, et si l'étude des arts et des sciences doit faire partie de l'éducation d'un jeune prince. Ce que nous lisons ici en montre l'utilité. Si le roi Hiéroneûtété sans goût et sans curiosité, et qu'il ne se fût occupé que de ses plaisirs , Archimède serait demeuré tranquille dans son cabinet, et toutes ses rares connaissances n'auraient été d'aucune utilité pour le public. Combien de trésors de science demeurent ensevelis dans les ténèbres, et enfouis, pour ainsi dire, en terre, parct que les princes ne font aucun cas des savans, et les regardent comme des hommes inutiles à l'Etat! Mais lorsque, dans leur jeunesse, ils ont oris des arts et des sciences une connaissance convenable à la majesté royale, ils font cas de ceux qui s'y distinguent, ils s'en-* T. I.

tretiennent quelquefois avec eux 3 ils les mettent en honneur ;et, par cette glorieuse protection, ils donnent lieu à de précieuses découvertes, dont l'Etat se ressent utilement. Syracuse eut cetie obligation à son roi,etcefutsans doute l'effet de l'excellente éducation qu'il avait reçue ; car il fut élevé avec grand soin. Hiéron était grand et magnifique en tout , dans la construction des palais des arsenaux, des temples* 11 fit bâtir un nombre infini de vaisseaux de toutes sortes de grandeur pour le transport des blés , commerce qui faisait Mhen. 1. 5. presque toute la richesse de l'île. On parle P 206 209. d'une galère, bâtie par son ordre sous la direction d'Archimède, qui a été l'un des plus fameux bâtimens de l'antiquité. On fut un an entier à le construire ; Hiéron passait lui-même les journées entières parmi les ouvriers pour les animer par sa présence. Le navire était à vingt rangs de rames. On en trouve la description dans Athénée. Il serait à souhaiter que, pour nous en donner une plus juste idée , il en eût marqué toutes les dimensions. Un mot aussi ajouté sur les rangs de rames, aurait éclairci et décidé une question , qui demeurera toujours obscure et douteuse.

La fidélité d'Hiéron fut mise à une épreuve bien rude après la sanglante défaite des Romains à la bataille de Cannes , qui fut suivie de la défection presque générale de leurs al- Ltv. 1. 22. liés. Mais le ravage même de ses terres par les troupes carthaginoises, que leur flotte y avait débarquées, ne fut pas capable de l'ébranler; il eut seulement la douleur de voir que la contagion du mauvais exemple avait pénétré

>usque dans sa famille. 11 avait un fils, nommé Gélon , qui épousa Néréide , fille de Pyrrhus ? dont il eut plusieurs enfans , et entre autres Hiéronime, dont il sera bientôt parlé. Gélon , méprisant la vieillesse de son père , et ne faisant plus de cas de l'alliance des Romains depuis leur dernière disgrâce à Cannes , s'était déclaré hautement pour les Carthaginois. Il armait déjà la multitude , et sollicitait les alliés de Syracuse à se joindre à lui , et peut-être aurait- il causé du trouble dans la Sicile , si une mort prompte et imprévue n'avait rompu ses mesures. Elle survint si à propos , qu'elle laissa quelque soupçon <pie le père l'avait avancée. (Ce soupçon , s'il était fondé , ternirait beaucoup l'éclat du mérite de Hiéron. ) Quoi qu'il en soit , il ne Mort de survécut pas long- temps à son fils, et mou- ^rJ,n,3 8 rut à l'âge de quatre-vingt-dix ans, infini- av.j.c.* 1 5. ment regretté des peuples. Il avait régné cinquante-quatre ans.

Hiéron ne fut pas un roi puissant. Son Etat son éloge. ne renfermait guère que la moitié de la Sicile ; mais il fut un grand roi , si nous savons nous former une juste idée de la véritable grandeur. Quand il fut parvenu à la souveraine autorité, sa grande application fut de bien persuader à ses sujets qu'il se croyait placé sur le trône uniquement pour les rendre heureux. Il songea , non à se faire craindre , mais à se faire aimer. Il se regarda moins comme leur maître que comme leur protecteur et leur père ; et ce fut dans cet esprit qu'il leur donna des règlemens si sages , si raisonnables et si pleins d'équité ,

a8o HISTOIRE

que , quand les Romains eurent réduit sous leur pouvoir la ville et les Etats de Syracuse , ils ne lui imposèrent point de nouveaux tributs , et voulurent que toutes choses fussent réglées selon les lois de Hiéron , qui étaient infiniment respectables aux Syracusains.

C'est par rapport à la douceur et à la sagesse de ce gouvernement , que nous n'avons point craint d'appeler Hiéron un grand roi. Il pouvait entreprendre des guerres , gagner des batailles , faire des conquêtes , étendre les bornes de son Etat ; car il ne manquait pas de courage , et il en avait donné de bonnes preuves avant que de monter sur le trône. S'il s'était livré à de folles pensées d'ambition, comme autrefois Agathocle, qui, cer ans auparavant , s'était emparé de la souveraine autorité à Syracuse , il pouvait au. sibien que lui porter la guerre en Afrique, avec espérance d'un plus heureux succès , surtout lorsque Garthage était aux prises avec Rome Si une pareille guerre eût réussi , Hiéron passerait pour un héros dans l'esprit de la plupart des hommes. Mais de combien d'impôts aurait-il fallu charger le peuple ! Combien de laboureurs aurait-il fallu arracher de leurs terres ! Combien de sang en aurait-il coûté pour remporter ces victoires ! et de quelle utilité eussent-elles été pour l'Etat ? Hiéron , qui savait en quoi consiste la solide gloire , mit la sienne à gouverner sagement son peuple et à le rendre heureux. Au lieu de conquérir de nouveaux pays par la force des armes , il chercha à multiplier le sien , en quelque sorte, par la culture des terres, en les

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rendant plus fertiles qu'elles n'étaient , et à multiplier réellement son peuple ; ce qui fait la véritable force et la véritable richesse d'un Etat , et ce qui ne peut manquer d'arriver quand les gens de la campagne tirent un fruit raisonnable de leur travail.

Quand on voit Syracuse jouir d'un doux repos par la sage conduite de Hiéron , et ses sujets occupés tranquillement à cultiver leurs terres comme dans le temps d'une pleine paix, pendant qu'autour d'eux tout retentit du bruit affreux des armes, et qu'une violente et cruelle guerre agile l'Afrique, l'Italie et une partie même de la Sicile , peut-on ne pas s'écrier avec admiration : Heureux le peuple qu'un sage roi conduit ainsi ! et plus heureux encore le roi qui fait le bonheur de ses peuples, et qui trouve le sien dans son devoir ! Supposons, au contraire , ce même Hiéron . entrant victorieux , après plusieurs campagnes, dans sa capitale , au milieu des acclamations publiques, mais trouvant à son retour les peuples malheureux, épuisés par les impôts, réduits à une affreuse pauvreté , et les terres négligées pour la plupart , plusieurs même abandonnées pendant l'absence des laboureurs , tristes suites des longues guerres , mais presque toujours inévitables , s'il lui reste quelques sentimens d'humanité , peut-il être sensible à une gloire qui coûte si cher à son peuple , et ne pas détester des lauriers teints des larmes et du sang de ses sujets ?

L'amour de Hiéron pour la paix ne l'empêchait pas de se précautionner contre les en nemis qui pouvaient entreprendre de la trou

bler. Il ne songeait point à attaquer, maïs i se mettait en état de se bien défendre. 11 avait une flotte nombreuse et bien équipée. Les préparatifs qu'il avait faits pour mettre Syracuse en état de soutenir un long siège , sont étonnans ; ce qui marque qu'en prince sage et prévoyant , il avait préparé pendant la paix tout ce qui pouvait être utile pour la guerre.

On n'entend point parler dans la vie de Hièi'on d'aucune magnificence , ni pour les bâtimens , ni pour les ameublemens et les équipages , ni pour la table. Ce n'est pas que le prince manquât de richesses pour satisfaire ce goût fort commun à Syracuse , s'il l'avait eu ; mais il savait en faire un meilleur usage , et plus digne d'un roi ; il en aidait puissamment ses amis et ses alliés. Rome , Rhodes et Carthage ont éprouvé plus d'une fois les généreux effets de la libéralité et de la magnificence de ce prince.

Ce qui met le comble , ce me semble , aux louanges dues à ce prince , c'est son attachement constant et immuable au parti des Romains 3 dans leurs disgrâces mêmes , et en particulier , lorsqu'ayant perdu la bataille de Cannes, ils paraissaient ruinés sans ressource. Dans ces momens décisifs, une vertu commune hésite , délibère , consulte et pèse les raisons spécieuses que la prudence humaine lui suggère , pour ne pas prendre son parti si promptement. Une grande ame regarde ce simple doute et ce délai presque comme une infidélité déjà formée. Hiéron sent bien qu'il risque tout en se déclarant hautement pour les Romains dans une telle conjoncture ; mais

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il ferme les yeux au péril , et ne consulte que le devoir et l'honneur. Les conquêtes et les victoires» les plus éclatantes peuvent -elles entrer en parallèle avec une telle disposition ? Nous ne connaissons point les hommes, quand nous ne les connaissons que par des actions éclatantes, ils sont encore cachés et inconnus à notre égard, quand leur cœur est un mystère pour nous Ce n'est que par le cœur que nous sommes ce que nous sommes, et ce n est que par la bonté du cœur, la droiture et la fidélité , que nous nous rendons dignes d'amour et d'estime. Or, il me semble que celui de Hiéron se montre ici , et se déclare d'une manière qui lui doit faire beaucoup d'honneur.

ARTICLE II

Hiéronime succède à Hiéron

La mort de Hiéron causa de grandes révo- TJvt [m ii# lutions dans la Sicile. Le royaume était lom-"- 4 -7-

xi \ **.j • .An. M. 3789

bé entre les mains de Hiéronime, son petit- Av.j. c. *iï*. fils , jeune prince incapable d'user sagement de la liberté , loin de pouvoir résister à la séduction de la puissance souveraine. La crainte qu'avait Hiéron que le bon état où il laissait son royaume ne changeât bientôt sous un roi enfant, lui fit naître la pensée et le désir de rendre la liberté aux Syracusains ; mais ses deux filles s' pposèrent de tout leur crédit à ce dessein , dans l'espérance que le jeune prince n'aurait que le titre de roi , et qu'elles en auraient toute l'autorité avec leurs maris AndranodoreetZoïppe* qui tiendraient le premier rang entre ses tuteurs. Il n'était

point aisé à un vieillard nonagénaire de tenir contre les caresses et les artifices de ces deux femmes qui l'obsédaient jour et nuit, de conserver la liberté de son esprit au milieu de leurs insinuations pressantes et assidues , et de sacrifier avec courage l'intérêt de sa famille à celui du public.

Pour prévenir, autant qu'il lui était possible, les maux qu'il prévoyait, il lui nomma quinze tuteurs , qui devaient former son conseil , et les pria instamment, en mourant, de ne jamais se départir de l'alliance avec les Romains , à laquelle il avait été inviolabiement attaché pendant cinquante ans , et d'apprendre au jeune prince , leur pupille , à marcher sur ses traces, et à suivre les principes dans lesquels il avait été élevé jusque là.

Le roi étant mort après ces dispositions , les tuteurs , qu'il avait nommés à son petitfils y convoquèrent aussitôt l'assemblée, présentèrent le jeune prince au peuple, et firent lecture du testament. Un petit nombre de gens apostés exprès pour y applaudir, battirent des mains, et jetèrent des cris de joie. Tout le reste , dans une consternation égale à celle d'une famille à qui la mort vient d'enlever un bon père, garda un morne silence , qui marquait assez , et leur douleur de la perte qu'il venait de faire , et leurs craintes pour l'avenir. On fit ensuite les funérailles (1), qui furent plus honorées par les regrets et par les larmes de ses sujets, que par les soins et le respect de ses proches pour sa mémoire.

(i) Funus fit regiuni, magis amore civium et cantate , quam cura suorutn ; célèbre. Liv.

ANCIENNE. UV. III. 285

Le premier soin d'Andranodorefut d'écarter tous les autres tuteurs , en disant hautement que le prince était en âge de gouverner par lui-même. Il avait alors près de quinze ans. Andranodore se démettant le premier de la tutelle qui lui était commune avec plusieurs collègues, réunit dans sa seule personne tout leur pouvoir. Les dispositions les plus sages des princes mourans sont souvent peu respectées après leur mort, et rarement exécutées.

Le meilleur prince du monde et le plus , , ,

1 r La condm

modéré , succédant à un roi aussi chéri de «e de Hiérm

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ses sujets que 1 avait ete Hieron , aurait eu différente de bien de la peine à les consoler de la perle celbd< îîie

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qu'ils venaient défaire. Mais comme si Hieron ime eût cherché par ses vices à le faire encore plus regretter , il ne fut pas plus tôt monté sur le trône , qu'il fit connaître combien toutes choses étaient changées. Ni le roi Hiéron, ni Gélon son fils, pendant tant d'années , ne s'étaient jamais distingués des autres citoyens par leur habillement ni par aucun ornement qui sentît le faste. Ici Ton vit paraître tout d'un coup Hiéronime revêtu de pourpre , le front ceint d'un diadème , environné d'une troupe de gardes armés. Quelquefois même il affectait d'imiter Denys le tyran , en sortant comme lui du palais sur un char attelé de quatre chevaux blancs. Tout le reste répondait à cet équipage, un mépris marqué de tout le monde , des oreilles fières et dédaigneuses, une affectation à ne dire que des choses désobligeantes, un abord difficile, et qui le rendait presque inaccessible

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