‹ Abrégé de l'histoire ancienne de Rollin (volume 2)Chapitre 47 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Histoire des Lydiens.

Les Lydiens tirent leur origine et leur nom de Lydus, fils d'Atys. Les Héraclides, ou descendans d'Hercule, ont tenu cet empire pendant l'espace de 5o5 ans. Argon fut le premier de cette famille qui régna dans la Lydie ; le dernier fut Candaule. Ce prince avait une femme d'une rare beauté. Il voulut que Gygès , l'un de ses premiers officiers , en jugeât par ses propres yeux. La reine, qui aperçut Gygès lorsqu'il se retirait , en fut outrée de douleur , persuadée que le trésor le plus

Candaule.

précieux d'une femme est la pudeur. Cette princesse vindicative conçut le dessein criminel de laver cet affront dans le sang de son époux. Elle fit venir Gygès, et lui donna le choix d'expier son indiscrétion , ou par sa propre mort ou par celle du roi. Après quelques remontrances qui furent vaines 9 il prit le dernier parti , et , par le meurtre de Can- 4n.M. 3286. daule, il devint le maître de sa femme et de Gygès?1 s°n trône, qui passa ainsi de la famille des Héraclides, dans celle de Mermnades. On ne peut assez détester la vengeance atroce de cette princesse , quoique son amour pou** la pudeur soit louable. Je ne dois pas omettre ce que dit à cette occasion Hérodote , que chez les Lydiens , et presque chez tous les peuples barbares, c'est une honte et une infamie même à un homme de paraître nu. Ces traces de pudeur qui se rencontrent chez des païens , doivent paraître précieuses (i). On sait que chez les Romains un fils en âge de puberté ne se trouvait jamais aux bains avec son père, ni un gendre avec son beau-père , et ils regardaient cette loi de modestie et de retenue comme inspirée par la nature même, dont le violement était un crime. IJ est étonnant que parmi nous la police n'empêche point ce désordre dans le temps des bains , désordre si visiblement contraire aux règles

(1) Nostro quidem more cum parentibus pubères filii , cum soceris generi , non lavantur. Retinenda est igitur h u jus generis verecundia , praeseï tim naturâ ipsà* magistrâ et duce. Cicer. lib. 1. deoffic.n. 129.

Nudare se , nefas esse credebatur. Valer, Max, Ub* a. cap 1.

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de l'honnêteté publique et de la pudeur, si dangereux pour les jeunes personnes de l'un et de l'autre sexe, et si fortement condamné par le paganisme même.

Le meurtre de Candaule excita une sédition parmi les Lydiens. Les deux partis , au lieu d'en venir aux mains, convinrent de s'en rapporter à la décision de l'oracle de Delphes, qui se déclara en faveur de Gygès. Les grands présens que celui - ci avait faits au Dieu, ne contribuèrent pas peu à se le rendre favorable. Quand ce prince se vit, par la décision de l'oracle de Delphes , paisible possesseur du trône , il porta ses armes contre Milet , Smyrne et Golophon, qu'il soumit à sa domination. Il mourut après un règne de trente - huit ans , et laissa pour successeur son fils Adys.

C'est sous le règne de ce nouveau prince que les Cimmériens , chassés de leur pays $ passèrent en Asie, et prirent Sardes, excepté la citadelle. Adys régna quarante-neuf ans. Sadyatte# Sadvatte, dont la vie est assez obscure , lui A**M 337* succéda. Il déclara la guerre a ceux de Milet, et assiégea leur ville. Les sièges pour lors n'étaient que des blocus , et traînaient fort en longueur. Il mourut après douze ans de règne , avant que d'avoir achevé ce siège, et eut pour successeur son fils. Aiyatte.

Alyatte fit la guerre contre Cyaxare , roi An. m. 3385. des iVlèdes. Il chassa les Cimmériens de l'A- **

sie. Il attaqua et prit les villes de Smyrne et de Clazomène.

Il poussa vivement la guerre contre les Milésiens, que son père avait commencée, et

Adys

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continua le siège de la ville , qui avait déjà Herodot.i.x. duré six ans sous son père, et qui en dura c. si. aa. encore autant sous lui. Voici comme il fut terminé. Sur la réponse d'un oracle de Delphes , Alyatte avait envoyé dans la ville un ambassadeur pour proposer une trêve pendant quelques mois. Thrasybule , tyran de Milet , averti de son arrivée , fit porter dans la place publique le blé et les autres provisions que lui et ses sujets avaient rassemblés pour fournir à leurs besoins, et ordonna aux particuliers de se livrer aux plaisirs de la bonne chère, à la vue d'un signal qu'il leur donnerait. La chose fut ainsi exécutée. L'ambassadeur de Lydie fut extrêmement surpris à son arrivée de voir l'abondance qui régnait dans la place. Son maître, auquel il en rendit compte, persuadé que le projet de réduire Milet ne réussirait jamais, préféra la paix à une guerre qui lui paraissait ruineuse , et leva le siège. Alyatte régna cinquante- sept ans, et eut pour successeur Crésus.

An.M. 3442. Le nom seul de ce prince, qui a tourne en Av,JC562, proverbe , porte l'idée de grandes richesses. Il paraît en effet que Crésus était extrêmement riche. Les trésors de ce prince étaient le fruit de plusieurs mines qu'il avait dans Herodot.i.t.ses Etats, aussi-bien que du Pactole qui rouc 26. 28. ja-t un saDie ^'or. ces richesses, chose assez rare, n'amollirent point son courage. Il jugeait indigne d'un roi de passer ses jours dans une molle oisiveté. Toujours les armes à la main, il fit plusieurs conquêtes, et ajouta à ses Etats la Pamphilie, la Phrygie, la Mysie, et plusieurs autres provinces voisines.

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Mais ce qui est encore plus étonnant, quoique ce prince fût riche et guerrier, les lettres et les sciences faisaient son plus grand plaisir. Sa cour était le séjour ordinaire de plusieurs de ces fameux savans si connus dans l'antiquité sous le nom des sept sages Herod9t, Uu de la Grèce. Solon , l'un des plus célèbres '• 29- 3id'entre eux, après avoir donné à Athènes de piut.inSoL nouvelles lois , fit un voyage à Sardes. Il y^* 93 94 fut reçu comme le demandait la réputation d'un si grand homme. Le prince , accompagné d'une nombreuse et brillante cour , parut dans tout l'éclat de la royauté , avec les habits les plus magnifiques, où l'or et les pierreries brillaient de toutes parts. Quelque nouveau que fût ce spectacle pour Solon , il n'en parut point touché. Un abord si froid et si indifférent ne prévint pas Crésus en faveur de son nouvel hôte. Il commanda ensuite qu'on lui fît voir ses trésors , ses meubles, ses appartemens , mais rien de tout cela ne fut capable de vaincre l'indifférence de notre philosophe ; il laissa au contraire entrevoir aux gens de bon sens, qu'il regardait toute cette pompe comme la marque d'un petit esprit , qui connaît mal en quoi consistent le beau et le grand.

Quand Solon eut tout vu , on le ramena. Crésus alors lui demanda qui, dans les diffé rens voyages qu'il avait faits , il avait trouvé qui fût véritablement heureux. « C'est , ré- » pondit Solon , un bourgeois d'Athènes » nommé Tellus, fort homme de bien , qui. » après avoir été toute sa vie à couvert de la » nécessité, et avoir vu sa patrie toujours flo

â£î HISTOIRE

*> rissante, a laissé après lui des enfans géné- » ralement estimés de tout le monde , a eu » la joie de voir les enfans de ses enfans , et » enfin est mort glorieusement en combat- » tant pour sa patrie. »

Une telle réponse \ où l'ôr et f argent étaient comptés pour rien, parut à Crésus d'une grossièreté et d'une stupidité sans pareille. Cependant , comme il ne désespérait pas d'avoir au moins le second rang dans la félicité , il lui demanda qui , après Tellus , il avait vu de plus heureux. Solon répondit que c'étaient Cléobis et Biton d'Argos, deux frères, qui avaient été un modèle parfait de l'amitié fraternelle , et du respect qui est dû aux parens. Un jour de fête solennelle , où la prêtresse leur mère devait aller au temple de Junon , ses bœufs tardant trop à venir , ils se mirent eux-mêmes au joug, et traînèrent le char de leur mère jusqu'au temple, pendant plus de deux lieues. Toutes les mères ravies en admiration, congratulèrent celle-ci d'avoir mis au monde de tels enfans. Pénétrée des plus vifs sentimens de joie et de reconnaissance , leur mère pria instamment la Déesse de Vouloir accorder à ses enfans, pour récompense, ce qu'il y avait de meilleur pour les hommes. Elle fut exaucée. Après le sacrifice , ils s'endormirent dans le temple même d'un doux sommeil, et terminèrent leur vie par une mort tranquille. Pour honorer leur piété , ceux d'Argos consacrèrent leurs statues dans le temple de Delphes.

Crésus fut très-sensible au peu de cas que faisait le philosophe de ses richesses et de sa

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pompe. Solon s'apercevant de la tristesse que causait au roi sa modération , et ne voulant ni l'aigrir davantage ni le flatter , se retira ; après lui avoir donné , avec douceur, quelques avis qui ne firent qu'âfïliger Crésus sans le corriger. Esope, l'auteur des fables qui portent ce nom , était alors à la cour de ce prince. Fâché du mauvais accueil que Solon avait reçu , il s'avisa de lui dire , par forme d'avis : Solon , il faut, ou n'approcher point du tout des rois , ou ne leur dire que des choses qui leur soient agréables. Dites plutôt, répondit Solon, qu'il faut ou ne les point approcher , ou leur dire des choses qui leur soient utiles.

Ce que je viens de raconter de Crésus, est une peinture bien naturelle de ce qui se passe chez les rois et chez les grands , dont la plupart se laissent séduire par la flatterie. Crésus, à en juger par ce que l'histoire nous en apprend, était un fort bon prince, et estimable par beaucoup d'endroits. Il avait un grand fonds de douceur et d'humanité; il était brave et généreux , aimait les sa vans et les gens d'esprit, ce qui marque qu'il n'en manquait pas lui-même; mais son faible, comme celui de tous les grands , était de faire grand cas des richesses et de la magnificence ; il aimait à être flatté et admiré, et avait en conséquence banni de sa cour la vérité et la sincérité; car c'est le malheur de tous les grands; ils sont environnés de flatteurs, et leurs oreilles n'entendent jamais uue parole de vérité.

Crésus avait deux enfans, dont l'un, muet de naissance, était pour lui un sujet conti-

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nuel de douleur; l'autre, nommé Atys, se distinguait par toutes sortes de bonnes qualités entre ceux de son âge , et faisait toute sa consolation ; mais ia mort de ce jeune prince, qui fut tué dans une partie de chasse par un seigneur, qui , croyant lancer son javelot contre la bête , le lança contre Atys , causa au roi une douleur qu'on ne saurait exprimer. Adraste, auteur innocent du meurtre, ne trouva de consolation à celle qu'il ressentait, qu'en se perçant lui-même de sa propre épée, sur le bûcher de l'infortuné Atys. Deux années se passèrent ainsi dans un grand deuil, ce malheureux prince n'étant occupé que de la perte qu'il avait faite; mais la réputation naissante , et les grandes qualités de Cyrus, qui commençait à se faire connaître, le firent revenir de son accablement. Il songea donc à mettre une barrière à la puissance des Perses. Après avoir consulté l'oracle de Delphes, qui lui répondit que, s'il portait les armes contre les Perses, il détruirait un grand empire, il résolut la guerre con tre Cyrus, sans penser que ce grand empire qu'il détruirait pouvait être le sien aussi-bien que celui des Perses. La suite de l'histoire de Crésus se trouvera dans celle de Cyrus.

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