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Abrégé de l'histoire ancienne de Rollin

Je divise l'histoire de ce prince en trois articles. Le premier contiendra l'histoire de Cyrus, depuis sa naissance jusqu'au siège de Babylone ; le second renfermera la description du siège et de la prise de cette ville , et de tout ce qui regarde ce grand événement ;

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le troisième , l'histoire de ce prince , depuis la prise de Babylone jusqu'à sa mort.

ARTICLE i.

Histoire de Cyrus , depuis son enfance jusqu'au siège de Babylone,

An. M.3405. Cyrus était fils de Cambyse , roi des Perses ky'xè£>phm. et de Mandane , fille d Astyage , roi des Mè- C/roped. i.i. des La Perse était une seule province renfermée dans ce vaste empire qui depuis a porté son nom. Les Perses ne faisaient tous ensemble que six vingt mille hommes. Mais, depuis que Cyrus eut fait la conquête de l'empire de l'Orient par sa sagesse et par sa valeur , leur nom s'étendit avec leur fortune , et comprit ce vaste pays qui s'étend du levant au couchant , depuis le ileuve Indus jusqu'au Tigre ; et du septentrion au midi , depuis la mer Caspienne jusqu' à l'Océan. Le pays qui porte ce nom a encore aujourd'hui la même étendue.

Educatif Cyrus était bien fait de corps 9 et encore de Cyrus plus estimable par les qualités de son esprit , plein de douceur , d'humanité , de désir d'apprendre , d'ardeur pour la gloire. Il ne fut jamais effrayé d'aucun péril, ni rebuté d'aucun travail , quand il s'agissait d'acquérir de l'honneur. Il fut élevé selon les lois des Perses , qui pour lors étaient excellentes par rapport à l'éducation. Le bien public , l'utilité commune , étaient le but de toutes leurs lois. L'éducation desenfans était regardée comme le devoir le plus important, et la partie la plus essentielle du gouvernement- On ne s'en reposait pas sur l'attention des pères et des mè-

res, qu'une aveugle et molle tendresse rend souvent incapables de ce soin ; l'Etat s'en chargeait , ils étaient élevés en commun * d'une manière uniforme. Tout y était réglé ; le lieu et la durée des exercices , le temps du repas , la qualité du boire et du manger , le nombre des maîtres, les différentes sortes de châtimens. Toute leur nourriture , aussi bien pour les enfaos que pour les jeunes gens , était du pain , du cresson et de l'eau ; car on voulait de bonne heure les accoutumer à la tempérance et à la sobriété; d'ailleurs , cette sorte de nourriture simple et frugale, sans aucun mélange de sauces ni de ragoûts, leur fortifiait le corps, et leur préparait unfonclsde santé capable de soutenir les plus dures fatigues de la guerre, jusque dans l'âge le plus avancé. Dans ces écoles , on formait les enfans à la vertu , à la justice et à la reconnaissance ; et le crime qu'on y punissait le plus sévèrement , était l'ingratitude. La vue des Perses, dans tous ces sages établissemens , était d'aller au-devant du mal , persuadés qu'il vaut mieux s'appliquer à prévenir les fautes qu'à les punir ; au lieu que, dans les autres Etats, on se contente d'établir des punitions contre les méchans , ils tâchaient de faire en sorte que, parmi eux , il n'y eût point de méchans. On les formait aussi aux exercices militaires, à lancer le javelot, à tirer de l'arc. Ils accompagnaient le roi à la chasse , faisaient la garde autour de sa personne , e: passaient les nuits dans les corps-de-garde, tant pour la sûreté de la ville , que pour les accoutumer à la fatigue. Cyrus fut élevé delà sorte, et'^

surpassa toujours ceux de son âge , soit par la facilité à apprendre , soit par le courage ou par l'adresse à exécuter tout ce qu'il entreprenait. Sa docilité et la grande envie qu'il avait d apprendre , ne contribuèrent pas peu à le faire réussir dans tous ses exercices. Voyage de Quand Cyrus eut atteint l'âge de douze ans, cïï?f. en sa mère M an dan e le mena avec elle chez As-

Medie»

tyage , son grand-père , qui avait une grande envie de voir ce jeune prince , dont il avait entendu dire beaucoup de bien. Cyrus ne fut point ébloui de l'éclat et du faste qui régnaient dans cette cour ; et sans rien critiquer ni condamner, il sut se maintenir dans les principes de modération qu'il avait reçus dès son enfance. Il gagnait tous les cœurs par ses manières nobles et engageantes; mais surtout il charmait son grand - père par des saillies pleines d'esprit et de vivacité. Je me contenterai d'en rapporter un seul trait.

séjour de Astyage, voulant faire perdre à Cyrus le se prince h désir de retourner en Perse , fît préparer un

îa cour d As-; 1 ■» i •

tyage. grand festin ou tout fut prodigué , soit pour la quantité, soit pour la qualité des viandes. Cyrus regarda avec des yeux indifférens tout ce fastueux appareil. Et 9 comme Astyage en paraissait surpris , Cyrus lui exposa la raison de cette indifférence : « Les Perses, dit -il, y> au lieu de tant de détours et de circuits » pour apaiser la faim, prennent un chemin » bien plus court pour arriver au même but: » un peu de pain et de cresson les y conduï- » sent. » Son grand-père lui ayant permis de disposer à son gré de tous les mets , il les distribua sur-le-champ aux officiers du roi qui

se trouvèrent présens : à l'un ? parce qu'il lui apprenait à monter à cheval ; à l'autre , parce qu'il servait bien Astyage ; et à un autre . parce qu'il prenait grand soin de sa mère. Sacas , échanson du roi., fut le seul à qui il ne donna rien. Cet officier , outre la charge d'échanson , avait celle d'introduire chez le roi ceux qui devaient être admis à son audience ; et , comme il ne lui était pas possible d'accorder cette faveur à Cyrus aussi souvent qu'il le désirait, il eut le malheur de déplaire à ce jeune prince.

Astyage , témoignant quelque peine qu'on eût fait cet affront à un officier pour qui il avait une considération particulière, et qui avait une adresse merveilleuse pour lui servir à boire , Cyrus lui répondit : « Ne faut-il » que cela , mon papa , pour mériter vos bon- » nés grâces ? je les aurai bientôt gagnées 9 » car je me fais fort de vous servir mieux que » lui. •) Aussitôt on équipe le petit Cyrus en échanson. Il s'avance d'un pas grave , tenant la coupe délicatement de trois doigts , et la présente au roi avec une dextérité et une grâce qui charmèrent Astyage et Mandane. Quand cela fut fait ? il se jeta au cou de son grandpère , et , en le baisant , il s'écria plein de joie : O Sacas 9 pauvre Sacas 9 te voilà perdu : j' aurai ta charge ! Astyage lui témoigna beaucoup d'amitié. « Je suis très -content , » mon fds 5 lui dit-il ; on ne peut pas mieux » servir. Vous avez cependant oublié une cé- » rémonie qui est essentielle , c'est de faire » l'essai. » En effet , l'échanson avait coutume de verser de la liqueur dans sa main

gauche, et d'en goûter avant que de présenter la coupe au prince. « Ce n'est point du » tout par oubli , reprit Cyrus , que j'en ai usé » ainsi. Et pourquoi donc, dit Astyage ? — » C'est que j'ai appréhendé que cette liqueur » ne fût du poison. — Du poison ! Et com- » ment cela ? — Oui 3 mon père ; car il n'y » a pas long-temps que, dans un repas que » vous donniez aux grands seigneurs de votre » cour, je m'aperçus, qu'après qu'on eut un » peu bu de cette liqueur , la tête tourna à » tous les convives. On criait, on chantait à » tort et à travers. Vous paraissiez avoir ou- » blié, vous , que vous étiez roi ; et eux ? qu'ils » él aient vos sujets. Enfin , quand vous vo&i- » liez vous meltre à danser, vous ne pouviez » pas vous soutenir. Comment, reprit Astya- » ge , n'arrive-t-il pas la même chose à vo » tre père ? Jamais, répondit Cyrus. — Et *> quoi donc ? — Quand il a bu, il cesse d'a- » voir soif; et voilà tout ce qui lui en arrive. »

On ne peut trop admirer ici l'habileté de l'historien, dans l'excellente leçon qu'il donne sur la sobriété. Il pouvait la faire d'une manière grave et sérieuse , et prendre le ton de philosophe ; car Xénophon , tout guerrier qu'il était, n'était pas moins philosophe que Socrate son maître. Au lieu de cela, il la met dans la bouche d'un enfant, et la déguise sous le voile d'une petite histoire , racontée dans l'original avec tout l'esprit et toute la gentillesse possibles.

Mandane étant partie pour retourner en Perse, Cyrus resta auprès de son grand-père pour se perfectionner à monter à cheval. Peu-

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dant ce séjour, qui fut de quatre ans -, il s'y fit infiniment estimer et aimer par sa douceur, par son affabilité et par sa libéralité. Astyage s'étant vu obligé de lever des troupes pour s'opposer aux courses d'Evilmérodac, fils de Nabuchodonosor , Cyrus accompagna son grand-père , et fit sous lui son apprentissage dans la guerre. Il s'y comporta si bien, que la victoire que les Mèdes remportèrent sur les Babyloniens, fut principalement due à sa valeur. Peu de temps après cette victoire, il Son retour retourna en Perse , où il demeura jusqu'au en Persetemps qu'il vint au secours de Gyaxare contre Nériglissor, roi de Babylone.

Astyage étant mort , Cyaxare son fils, frère An. m 3444. de Mandane, mère de Cyrus, lui succéda. A^rJjc'^ A peine fut-il monté sur le trône , qu'il eut/>- 22. 37. une guerre à soutenir. Il apprit que Nériglissor, roi de Babylone, armait puissamment contre lui et qu'il avait engagé dans sa quenelle plusieurs princes. Cyaxare dépêcha donc ^ers Cambyse pour lui demander du secours, et chargea ses députés de faire en sorte que Cyrus eût le commandement de l'armée qu'on lui enverrait. Ils n'eurent point de peine à l'obtenir. Cyrus fut donc nommé pour commander l'armée qui éîait de trente mille hommes de pied. C'étaient tous gens d'élite, et qu'on avait choisis sur toutes les troupes.

Avant qu'on procédât à ce choix, Cyrus crut devoir parler aux deux cents officiers qui de Cyrus à en étaient dbargés. II loua extrêmement leurses ° courage, et les remplit de l'espérance assurée d un heureux succès. « Savez-vous, leur dit- <( il, à quels ennemis vous aurez affaire? A

» des hommes mous, lâches, efféminés, e£

» déjà à demi vaincus par les délices, ils ne

» peuvent souffrir ni la faim , ni la soif ; éga-

» lement incapables de soutenir, ou le poids

» du travail, ou la vue du péril. Au lieu que

» vous , accoutumés dès l'enfance à une vie

• sobre et dure, la faim et la soif sont le seul » assaisonnement de vos repas; les fatigues, » votre plaisir; les dangers, votre joie; Ta- » mour de la patrie et de la gloire, votre » unique passion. Comptez -vous pour peu » la justice de notre cause ? Ce sont les en- » nemis qui nous attaquent ; ce sont nos al- » liés qui nous appellent. Y a-t-il rien de » plus juste que de repousser l'injure qu'on » nous veut faire? Y a-t-il rien de plus ho- » norable que de voler au secours de nos » amis ? Mais, ce qui doit faire le principal » motif de notre confiance , c'est que je ne

• me suis point engagé dans cette expé-

• dition , sans avoir auparavant consulté les 9 Dieux , et imploré leur secours ; car vous » savez que c'est par où j'ai toujours coutu- » me de commencer toutes mes actions et » toutes mes entreprises. »

Cyrus partit bientôt après sans perdre de temps : mais ce ne fut qu'après avoir invoqué une seconde fois les Dieux du pays : car sa grande maxime, et il la tenait de son père, était qu'on ne devait jamais former aucune entreprise, soit grande, soit petite, sans consulter les Dieux. Cambyse lui avait souvent représenté, que la prudence des hommes est fort courte, leurs vues fort bornées; qu?ils ne peuvent pénétrer dans l'avenir , et que

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souvent , ce qu'ils croient devoir tourner à leur avantage, devient la cause de leur ruine. Au lieu que les Dieux étant éternels, savent tous r avenir comme le passé, et inspirent à ceux qu'ils aiment, ce qu'il est à propos d'entreprendre, protection qu'ils ne doivent à personne, et qu'ils n'accordent qu'à ceux qui les invoquent et les consultent.

Cambyse voulut accompagner son fils jusqu'aux frontières de la Perse. Dans le chemin , il lui donna d'excellentes instructions sur les devoirs d'un général d'armée. Cyrus croyait n'ignorer rien de tout ce qui regarde le métier de la guerre, après les longues leçons qu'il en avait reçues des maîtres les plus habiles qui fussent de son temps. Vos maîtres, lui dit Cambyse, vous ont -ils donné quelques leçons d'économie; c'est-à-dire, de la manière dont il faut pourvoir aux besoins d'une armée , préparer des vivres , prévenir les maladies, songer à la santé des soldats , fortifier leurs corps par de fréquens exercices, exciter parmi eux de l'émulation , savoir se faire obéir, se faire estimer, se faire aimer des troupes ? Sur chacun de ces points , et sur beaucoup d'autres que le roi parcourut, Cyrus répondit qu'on ne lui en avait jamais dit un mot, et que tout cela était nouveau pour lui. Hé ! que vous a-t-on donc montré ? A faire des armes, reprit Cyrus; à tirer de l'arc, à lancer un javelot , dessiner un camp, tracer un plan de fortification , ranger des troupes en bataille, en faire la revue, les voir marcher, défiler, camper. Cambyse se mit à rire, et fit entendre à son fils qu'on ne

lui avait enseigné rien de ce qu'il y a de plus essentiel pour un bon officier et un habile générai : et dans une seule conversation , qui mériterait certainement d'être bien étudiée par les jeunes gens de qualité destinés à la guerre, il lui en apprit infiniment plus que n'avaient fait, pendant plusieurs années, tous ces maîtres si vantés. Un seul exemple, quoique fort court, pourra donner quelque idée du reste. Il s'agissait desavoir comment on pourrait rendre les soldats soumis et obéissans Le moyen m'en paraît bien facile , répondit le jeune prince : il ne faut que louer et récompenser ceux qui obéissent; punir et noter d'infamie ceux qui refusent de le faire. Cela est bon, repartit Cambyse, pour se faire obéir par force : mais l'important est de se faire ob ir volontairement. Or, le moyen le plus sûr d'y réussir, c'est de bien convaincre ceux à qui l'on commande , qu'on sait mieux ce qui leur est utile qu'eux-mêmes ; car tous les hommes obéissent sans peine à ceux dont ils ont cette opinion. C'est de ce principe que part la soumission aveugle des malades pour leur médecin , des voyageurs pour leur guide; de ceux qui sont dans un vaisseau, pour le pilote. Leur obéissance n'est fondée que sur la persuasion où ils sont, que le médecin, le guide , le pilote , sont plus habiles et plus prudens qu'eux. Mais, que faut-il faire, demanda Cyrus à son père , pour paraître plus habile et plus prudent que les autres ? Il faut, reprit le roi , l'être effectivement : et pour l'être, il faut se bien appliquer à sa profession , en étudier sérieusement toutes les rè-

gles ; consulter avec soin et avec docilité les plu* habiles maîtres ; ne rien négliger de ce qui peut faire réussir nos entreprises, et, surtout, implorer le secours des Dieux, qui seuls donnent la prudence et le succès.

Quand ce jeune prince fut arrivé en Médie, n arriveen il établit un ordre merveilleux dans les trou- Medie' pes, et y jeta une émulation étonnante par les récompenses qu'il proposait, et par ses manières honnêtes et prévenantes à l'égard de tout le monde. Il se distinguait, non par le luxe de la table , ou la magnificence des habits et des équipages, mais par la générosité , par la gran eur d'ame, et le penchant à faire du bien à tous, autant qu'il était en lui. Il ne pouvait pas, disait-il, faire du bien à tous ; et c'est par cette raison -là même qu'il se croyait obligé de marquer de la bonne volonté à tous.

Pendant que Cyaxare , de concert avec Amba d Cyrus, se préparait à entrer en campagne , <iu roi des il lui vint une célèbre ambassade du roi des Indes. Les ambassadeurs dirent qu'ils étaient envoyés de la part de leur maître, pour s'informer du sujet de la guerre entre les Babyloniens et les Mèdes. Ils ajoutèrent que leur maître était dans le dessein de se déclarer pour celui des deux partis qui avait pour lui le bon droit et la justice. ( Noble et glorieux usage d'une grande puissance, qui se déclare hautement contre l'injuste aggresseur en faveur de l'opprimé. ) Cyaxare répondit qu'il n'avait donné aucun sujet de plainte aux Babyloniens , et qu'il acceptait avec plaisir pour arbitre le roi des Indiens La suite fait

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connaître qu'il se déclara pour les Mèdes Crrop-é. 2. Le roi d'Arménie, vassal des Mèdes, les p. 5t. 61 , "regardant comme près d'être engloutis par la formidable ligue qui s'était formée contre eux , crut qu'il devait profiter de l'occasion pour se retirer de leur dépendance. Il cessa de leur payer le tribut ordinaire, et de leur envoyer le nombre des troupes qu'il devait fournir en temps de guerre. Cyaxare était fort embarrassé; mais la sagesse et la valeur de cyrus sou- Cyrus le tirèrent de cet embarras. Ce jeune Ta m« Se" Prmce attaqua fort à propos le roi d'Arménie, et n en fait avant qu'il pût soupçonner qu'on songeait à un e e ' - mj- j^ ge renc|it niaître du seul fort qu'il eût , et en même temps de toute sa famille. Il l'obligea de payer le tribut ordinaire, et de fournir son contingent de troupes, et il sut si bien le gagner par ses manières douces et engageantes , qu'il en fit un des alliés le plus fidèle et le plus affectionné qu'eût jamais eu le roi des Mèdes. Rien de plus intéressant que le récit circonstancié que Xénophon fait de cette expédition.

Je ne dois pas oublier de faire remarquer que Cyrus montra, dans cette occasion, des qualités qui le rendent infiniment plus estimable que toutes ses vertus guerrières. On trouve, dans la plupart des conquérans, de l'habileté pour la guerre, de la hardiesse, du courage, de l'intrépidité , et tous ces talens qui font beaucoup de bruit , et qui éblouissent par leur éclat. Mais on y trouve rarement un vrai fonds de bonté , de douceur et de compassion pour les malheureux , une grande modération et une grande retenue

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dans la prospérité et dans la victoire, des manières insinuantes et persuasives , 1 art de gagner les cœurs, et de se les attacher encore plus par l'affection que par l'intérêt. Ce sont des qualités rares dans les plus fameux conquérans de l'antiquité 9 et qui dominaient souverainement dans Cyrus, et dont il fit un uisage si marqué dans l'occasion présente, que tmite la famille du roi d'Arménie se retira , pénétrée de reconnaissance et d'admiration. Fendant tout le chemin, il ne. fut mention que de Cyrus ; les uns vantaient sa sagesse , d'autres admiraient son courage, ceux-ci relevaient surtout sa douceur ; quelques autres faisaient valoir sa taille et son port majestueux. c< Et vous , dit Tigrane, fils aine du » roi , en s'adressant à son épouse, que vous » semble de la mine de Cyrus ? Je n'y ai » point fait d'attention, répondit-elle. — Sur » qui donc vos yeux étaient-ils attachés ? Sur » celui qui disait qu'il donnerait mille vies » pour racheter ma liberté (1). » Cette réponse est d'une naïveté et d'une délicatesse d'esprit admirables. De plus , elle renferme un sentiment de pudeur et de modestie , digne de servir de modèle à nos jeunes dames.

Quand tous les préparatifs pour cette im- expédition portante expédition furent faits , Cyrus , % ^r^Z voyant les troupes pleines d'ardeur et de bon- contre les Bane volonté, proposa à Cyaxare de les mener ao.TlT^s. contre les Assyriens. Ses raisons étaient qu'il A^^c'f 3 valait mieux manger le pays ennemi que lep- 7*« 87.

(i) C'est ce qu'avait répondu Tigrane à Cyrus, lorsque ce prince lui demandait ce qu'il donnerait pour la rançon de son épouse.

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sien ; que cette démarche hardie d'aller à la rencontre des Assyriens, était capable de répandre la terreur parmi leurs troupes ; qu'enfin la vicïoire dépendait moins du nombre que du courage des soldats. Cyaxare entra dans ses vues, et on se mit en marche, après avoir fait les sacrifices ordinaires , pour demander aux Dieux de leur être favorables. Quand ils furent arrivés sur les frontières de l'Assyrie , ils firent des courses dans le pays, et amassèrent un grand butin.

Quand les deux armées furent à la vue l'une de l'autre^ on se prépara au combat des deux côtés. On fut de part et d'autre quelques jours à se regarder. Enfin , les Assyriens sortirent les premiers de leur camp en fort grand nombre. Alors Cyrus fit avancer ses troupes, qui marchèrent à l'ennemi pleines d'allégresse, d'émulation et de courage.

Avant qu'elles fussent à la portée du trait, il donna le mot de ralliement, qui fut, Jupiter secourable et conducteur, il fit entonner l'hymne ordinaire en l'honneur de Castor et de Pollux , et les soldats, pleins d'une religieuse ardeur, répondirent à haute voix. Ce n'était dans toute l'armée que joie, qu'allégresse, qu'exhortations mutuelles, que dévouement universel à faire tout ce que le chef ordonnerait; car, dit ici l'historien , on a remarqué qu'en ces occasions, ceux qui craignent le plus la Divinité , ont le moins de peur des hommes. Du côté des Assyriens, les arrhers, les frondeurs et les gens de t**ait firent leur décharge avant que l'ennemi fût à portée. Mais les Perses, animés par la pré-

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serice et l'exemple de Cyrus, en vinrent tout d'un coup aux mains, et enfoncèrent les premiers bataillons. Les Assyriens, quelques efforts que fissent et Crésus et leur propre roi pour les animer, ne purent soutenir un choc si rude, et prirent tous la fuite. La cavalerie des Mèdes s'ébranla en même temps pour attaquer celle des ennemis, qui fut aussi bientôt mise en déroute. Ils furent vivement poursuivis jusque dans leur camp. Tl s'en fit un effroyable carnage; et Nériglissor, roi des Babyloniens, y perdit la vie. Cyrus, ne se croyant pas en état de les forcer dans leurs retranchement 9 fit sonner la retraite.

Cyrus , prévoyant que les ennemis penseraient à se sauver à la faveur de la nuit, demanda à Cyaxare la permission d'emmener à leur poursuite ceux de la cavalerie des Mèdes qui voudraient bien le suivre; à quoi Cyaxare consentit sans peine. Presque tous les Mèdes suivirent Cyrus. On poursuivit vivement l'ennemi ; plusieurs furent tués : tous ceux qui étaient demeurés dans le camp se rendirent. La victoire fut complète , et le butin immense. Cyrus fit mettre à part , pour Cyaxare , ce qu'il y avait de plus précieux p se réservant pour lui tous les chevaux, pour former, parmi les Perses, un corps de cavalerie ; ce qui leur avait manqué jusque là.

Pendant que les Mèdes et les Hyrcaniens, qui s'étaient joints à eux, étaient à la poursuite des ennemis, Cyrus fit tout préparer pour le repas , jusqu'au bain même , afin qu'à leur retour, ils n'eussent qu'à se mettre à table. On réserva, au lendemain , de

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faire la distribution du butin. Cyrus fit appeler les mages , et leur commanda de choisir parmi le butin ce qui devait être offert aux Dieux en pareilles occasions. Puis il chargea les Mèdes et les Hyrcaniens de partager le reste à toute l'armée. Ils demandèrent avec instance que les Perses présidassent à cette distribution : mais ceux - ci le refusèrent absolument ; et il fallut s'en tenir à l'ordre de Cyrus.

On fit un grand nombre de prisonniers , parmi lesquels il se trouva une jeune princesse d'une rare beauté. Elle se nommait Panthée , et était femme d'Abradate , roi de la Susiane. Cyrus, sur le récit qu'on lui fît de sa beauté, refusa de la voir, se défiant beaucoup de sa faiblesse. Cette retenue de Cyrus est admirable ; elle lui venait sans doute de l'excellente éducation qu'il avait reçue. Car c'était un principe chez les Perses , de ne parler jamais , devant les jeunes gens , de rien qui eût rapport à l'amour , de peur que la violente inclination qu'ils ont naturellement pour la volupté , jointe à la légèreté de leur âge , ne fût réveillée par de tels discours, et ne les jetât dans les dernières débauches. Du reste , il fit traiter la jeune princesse avec toute la distinction et les égards convenables à son rang et à son sexe. Araspe, jeune seigneur de Médie, qui l'avait en garde , ne se défiait pas tant de sa faiblesse , et prétendait qu'on est toujours maître de soi-même. Cyrus lui donna de sages avis , en lui confiant le soin de cette illustre prisonnière. J'ai vu , lui dit-il , beau-

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coup de gens qui se croyaient bien forts 9 succomber néanmoins , comme malgré eux, à cette violente passion , et avouer ensuite , avec honte et douleur , que cette passion était un asservissement et un esclavage dont on ne pouvait plus se tirer , et une maladie incurable , au-dessus des remèdes et des efforts humains ; une sorte de lien et de nécessité , plus difficile à rompre que les chaînes de ferles plus fortes. Ne craignez rien , reprit Araspe 9 je suis sûr de moi , et je vous réponds , sur ma vie , que je ne ferai rien de contraire à mon devoir. Cependant, sa passion pour cette jeune princesse s'alluma peu à peu. jusqu'à un tel point, que la trouvant invinciblement opposée à ses désirs , il était prêt à lui faire violence. La princesse , enfin, en donna avis à Cyrus, qui chargea aussitôt Artabaze d'aller trouver Araspe de sa part. Cet officier lui parla avec la dernière dureté, et lui reprocha sa faute d'une manière propre à le jeter dans le désespoir. Araspe , outré de douleur , ne put retenir ses larmes , et demeura interdit de honte et de crainte , se croyant perdu. Quelques jours après , Cyrus le manda II vint tout tremblant. Cyrus le prit à part ; et , au lieu de violens reproches , auxquels il s'attendait , il lui parla avec douceur, reconnaissant que lui-même avait eu tort de l'avoir imprudemment enfermé avec un ennemi si redoutable. Une bonté si inespérée rendit la vie et la parole à ce jeune seigneur. La confusion , la joie , la reconnaissance, firent couler de ses yeux une abondance de larmes. « Ah ! je me connais main-

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» tenant 9 dît- il ; et j'éprouve sensiblement i que j'ai deux âmes : Tune qui me porte au » bien , l'autre qui m'entraîne vers le mai. » La première l'emporte quand vous venez » à mon secours , et que vous me parlez : » je cède à l'autre, et je suis vaincu quand » je suis seul. » Il répara avantageusement sa faute, et rendit un service considérable à Cyrus , en se retirant comme espion chez les Assyriens , sous prétexte d'un prétendu mécontentement.

La perte d'un si brave officier (car on crut que c'était le dépit qui l'avait fait passer chez les ennemis) affligea toute l'armée. Panthée, qui y avait donné occasion , promit à Cyrus de le remplacer par un autre officier qui n'aurait pas moins de mérite; elle parlait d'âbradate son mari. En effet, sur la lettre qu'il reçut de sa femme , il se rendit au camp des Perses avec deux mille chevaux 9 et fut conduit d'abord à la tente de Panthée, qui lui raconta , non sans verser beaucoup de larmes , avec quelle bonté et quelle sagesse le généreux vainqueur l'avait traitée. Elle le présenta à Cyrus , qui le reçut avec un air de noblesse et de grandeur, eU en même temps, avec une bonté et une tendresse qui lui prouvèrent que tout ce que Panthée lui avait dit du caractère merveilleux de ce prince , était encore beaucoup au-dessous du vrai.

La désertion d'Abi adate fut suivie de celle de plusieurs autres seigneurs; entre autres 9 de Gobryas et de Gadatas. Celui-ci, qui était prince d'un peuple nombreux et puissant , s'était retiré du service du roi de Babyione

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Ce monarque, bassement jaloux, l'avait traité d'une manière indigne , parce qu'une de ses concubines en avait parlé comme d'un nomme bien fait, et avait relevé le bonheur de ceile qu il choisirait pour épouse. Pour Gooryas, il l'avait abandonné, parce que le fils du roi avait tué depuis peu son fils unique. Ce jeune seigneur , dans une partie de chasse , ayant percé de son dard une bête que le fils du roi avait manquée , celui - ci , qui était emporté et violent jusqu'à la férocité , le perça lui-même sur-le-champ d'un coup de lance , et le coucha mort par terre. Gobryas pria Cyrus de venger un père infortuné , et de prendre sa famille sous sa protection; d'autant plus qu'il ne lui restait qu'une fille unique , destinée depuis long-temps à épouser le jeune roi , mais qui ne pouvait soutenir cette pensée qu'elle deviendrait l'épouse du meurtrier de son frère.

L'arrivée de ce double secours fut pour Cyrus un puissant attrait , qui le détermina à pénétrer dans le cœur du pays ennemi. Il alla d'abord dans les terres de Gobryas. Ce seigneur vint au-devant de lui , faisant porter des rafraîchissemens pour toute l'armée. Lorsque Cyrus fut entré dans le château , Gobryas fit mettre à ses pieds des coupes et des vases d'or sans nombre, avec une grande quantité de bourses remplies d'or et d'argent; et ayant fait venir sa fille , qui était d'une taille majestueuse, et d'une beauté extraordinaire , il la lui présenta , et le pria de la prendre sous sa protection, et de vouloir bie»

accepter les marques de reconnaissance qir il prenait la liberté de lui offrir.

« J'accepte de bon cœur votre or et votre » argent, dit Cyrus, et j'en fais présent àvo- » tre fille, pour augmenter sa dot. Ne doutez » point que vous ne trouviez parmi les sei- » gneurs de ma cour un époux digne d'elle. » Ce ne seront ni ses richesses ni les vôtres » qu'ils estimeront. Je puis vous assurer qu'il » en est plusieurs parmi eux qui ne feraient » aucun cas de tous les trésors de Babylone, » s'ils étaient séparés du mérite et de la ver- » tu. Ils ne se piquent, à mon exemple, j'ose » le dire , que de se montrer fidèles à leurs » amis, redoutables à leurs ennemis, et pleins » de respect pour les Dieux. » On le pressa de prendre un repas dans la maison; il le refusa, et retourna dans le camp avec Gobryas. La terre, revêtue de gazon, leur servit de lit. Le reste du repas fut à proportion dans le même goût.

Cyrus, toujours occupé de son grand destj».*" * sein, s'avança avec Gobryas vers le pays de Gadatas, où il y avait dans le voisinage une forte citadelle qui commandait tout le pays, et où résidait un gouverneur au nom du roi de Babylone, pour contenir ses peuples dans le devoir. Il vint à bout de s'en rendre maître, par le moyen de Gadatas, qui s'étant offert au gouverneur pour défendre conjointement avec lui cette importante place ( l'intelligence de ce seigneur avec les Perses n'étant pas encore connue), la livra à Cyrus dès qu'il y fut reçu. La prise de cette citadelle le rendit maître du pays des Saques et des

Ibîd.p. xa4-

Cadusiens. Ces peuples, charmés de la douceur et de la bonté avec laquelle Cyrus les traitait, lui demeurèrent inviolablement attachés, et levèrent pour son service une nombreuse armée.

Cependant le roi d'Assyrie se mit en campagne pour punir Gadatas de sa révolle; mais Cyrus l'ayant attaqué , le vainquit , fit un grand carnage de ses troupes , et l'obligea de se retirer à Babylone. Cyrus lui fit faire un défi de terminer leur querelle par un combat singulier. Son défi ne fut point accepté, Mais, pour mettre les alliés en sûreté pendant son absence, il fit avec lui une espèce de trêve et de traité , par lequel on convint , de part et d'autre , de ne point inquiéter les laboureurs , et de leur laisser cultiver leurs terres avec une pleine liberté : ensuite il reprit le chemin de la Médie.

Quand Cyrus fut près de la frontière , il la. 5. p. députa aussitôt vers Cyaxare pour lui don- "*x' ,47# ner avis de son arrivée , et pour prendre ses ordres; mais ce prince, jaloux de la gloire de son neveu , et craignant qu'il ne lui eût débauché ses sujets, le reçut très-froidement , détourna même le visage pour ne point recevoir son baiser, et laissa couler quelques larmes. Cyrus commanda à tout le monde de se retirer , et entra en explication avec son oncle. Il lui parla avec tant de douceur et de soumission, et lui donna de si fortes preuves de la droiture de son cœur , de son respect et de son attachement à sa personne , qu'il dissipa, au grand contentement des Per-

ses et des Mèdes $ tous ses soupçons, et rentra parfaitement dans ses bonnes grâces.

«y»» fait Après toutes ces expéditions, Cyrus songea

5^eft1ge en à faire un voyage en Perse, cinq ou six ans à son retour, peu près depuis qu'il en était sorti pourconi-

ge avec la mander les troupes. Ce fut avant son départ Caxare. (lue Cyaxare , son oncle , lui offrit en mariage sa fille unique , avec assurance de la Médie pour dot. Cyrus fut fort sensible à une offre si avantageuse, et en marqua une vive reconnaissance ; niais il ne crut pas devoir accepter l'offre qu'il lui faisait, avant que d'avoir eu le consentement de son père et de sa mère, laissant pour tous les siècles un rare exemple de la respectueuse soumission et de l'entière dépendance que doivent montrer en pareille occasion , à l'égard de père et de mère , tous les enfans, quelque âge qu'ils puissent avoir. A son retour de Perse y il épousa la princesse.

Cyrus, aussitôt après la célébration de son

mariage , retourna au camp , et s'appliqua

beaucoup à dresser et à former ses troupes.

AmLassa surtout sa cavalerie persanne. Sur ces entre-

ieurs du roi fdi tes 9 arrivèrent des ambassadeurs du roi

ItiSô.Ts'j. des Indes , avec quantité d'argent qu'ils apportaient à Cyrus de la part de leur maître, avec ordre de l'assurer que s'il en avait encore besoin, il n'avait qu'à le lui faire savoir Cyrus reçut des offres si obligeantes avec toute la reconnaissance et toute la dignité possibles; il profita de la bonne volonté des ambassadeurs pour les envoyer chez les ennemis , comme députés par le roi des Tndes , pour faire alliance avec eux ; mais en effe-

pour découvrir leurs desseins, et lui eu venir rendre compte. Ils se chargèrent de la commission avec joie, et s'en acquittèrent avec habileté. On ne reconnaît point ici la conduite ni la bonne foi ordinaire de Cyrus. Pouvait-il ignorer que c'était violer ouvertement le droit des gens, que d'envoyer chez les ennemis comme espions des ambassadeurs , à qui le caractère dont ils étaient revêtus ne permettait pas de faire un personnage si odieux? Les ambassadeurs indiens étant revenus du camp des ennemis, rapportèrent que Crésus avait été élu généralissime de leur armée ; qu'il avait fait alliance avec tous les peuples et rois voisins ; que l'armée s'assemblait autour du Pactole, et que de là elle devait s'assembler à Tymbrée, ou était le rendez vous général de toute l'armée. Ces nouvelles jetèrent la frayeur dans l'armée de Cyrus ; mais ce prince sut bien leur rendre le courage. Il prit ensuite toutes les mesures nécessaires pour que son armée ne manquât de rien; et lorsque tous les préparatifs furent faits , il alla prendre congé de Cyaxare, et marcha à la rencontre des ennemis. Après une longue marche , il les joignit à Tymbrée, ville de la Lydie, située assez près de Sardes, capitale du pays. Son arrivée déconcerta extrêmement les ennemis, qui ne s'attendaient à rien moins , et qui n'avaient pas eu le temps de ramasser les vivres nécessaires et les troupes qu'ils voulaient lui opposer.

Cette bataille est un des plus considéra

An M. 3456.

Av.J. (

cida de l'empire d* l'Asie, entre les Assyriens Tyïbrée

blés événemens de 1 antiquité, puisqu'elle dé- Av j. c 548

Bataille de

trc cyrus et $e Babylone et les Perses. L'armée de Cyrus tom'moites montait en tout à cent quatre-vingt-seize de \'ac*de- mille hommes, infanterie et cavalerie. Outre

mie des Bel- .

les - Lettres, ces troupes , Cyrus avait trois cents chariots

de guerre armés de faux . dont chacun était

tiré par quatre chevaux attelés de front , et

bardés à l'épreuve du trait.

Cyroped. Cyrus avait encore fait construire un grand

W.157.1 'nombre de chariots beaucoup plus grands, sur lesquels il y avait des tours hautes envi- Ibîd.p.i56. ron de dix-huit ou vingt pieds , qui contenaient vingt archers. Ces chars étaient traînés sur des roulettes, par seize bœufs attelés de front.

« .- t,> Il Y avait aussi un grand nombre de chameaux montés chacun de deux archers arabes adossés , en sorte que l'un regardait la tête et l'autre la croupe du chameau.

L'armée de Crésus était plus forte du double que celle des Perses , et montait à quatre cent vingt mille hommes , dont il y en avait soixante mille de cavalerie. Elle se mit en bataille sur une seule ligne ; l'infanterie au centre et la cavalerie sur les ailes. Toutes les troupes, tant de pied que de cheval, avaient trente hommes de profondeur. L'armée ainsi rangée sur une ligne , occupait près de deux lieues de terrain.

Araspe, qui. sous prétexte d'un mécontentement, s'était retiré dans l'armée de Crésus et qui avait eu ordre de bien examiner la manière dont ce prince rangerait ses troupes , était revenu dans le camp des Perses la veille du combat. Cyrus, pour former son ordre de bataille* se régla sur la disposition de l'armée

de Crésus, dont ce jeune seigneur mède lui avait rendu un compte exact.

Les troupes persannes combattaient ordinairement sur vingt-quatre de hauteur. Cyrus changea cette disposition. Il doubla les files de son infanterie , et la mit sur douze de hauteur seulement. La cavalerie était rangée sur les deux ailes ; la droite commandée par Chrysante , et la gauche par Hystaspe. Le front entier de l'armée n'occupait en tout qu'un terrain d'un peu plus d'une lieue et demie, et par conséquent il était débordé d'un peu moins d'un quart de lieue de chaque côté par l'armée ennemie.

Derrière cette première ligne , et à une très-petite distance, Cyrus plaça les lanceurs de javelots; après eux les archers. Ils étaient couverts , les uns et les autres , par les soldats qui étaient avant eux , au-dessus de la tête desquels ils pouvaient lancer contre l'ennemi leurs javelots et leurs flèches.

Il forma une dernière ligne , pour composer l'arrière-garde, de ce qu'il y avait de plus braves soldats dans l'armée. Leur fonction était d'avoir l'œil sur ceux qui étaient placés devant eux, d'encourager ceux qui faisaient leur devoir, d'arrêter, par des menaces, ceux qui s'ébranlaient, et d'aller même jusqu'à tuer les fuyards. Derrière l'armée persanne étaient les tours roulantes : elles formaient une li^ne égale et parallèle à celle de l'armée. Tout proche de ces tours il y avait deux autres lignes parallèles et égales au front de l'armée , formées l'une par les bagages, et l'au-

Tom. IL 9

tre par les chariots qui portaient les femmes et les personnes inutiles.

Pag. 168. Pour fermer toutes ces lignes , et les mettre hors d'état d'être insultées par l'ennemi , Cyrus avait placé à la queue deux mille hommes d'infanterie, deux mille chevaux , et la troupe de chameaux qui était assez nombreuse. Les chariots persans, armés en guerre , étaient partagés en trois corps , de cent chacun. L'un de ces corps , commandé par Àbradate , roi de la Susiane , fut placé au front de la bataille, et les autres sur les deux flancs de l'armée.

Pag. 167. Après que les deux armées eurent ainsi formé leur ordre de bataille , on se prépara au combat de part et d'autre. Le lendemain , Cyrus fit un grand sacrifice , pendant lequel l'armée prit de la nourriture; ensuite chacun p. $69. 170. alla se revêtir de ses armes. Ce fut alors que Panthée, qui avait fait préparer une armure complète à l'insçu d'Abradate son mari, pour lui ménager le plaisir de la surprise , vint la lui présenter. Quelque tendresse qu'elle eût pour lui , elle l'exhorta à mourir plutôt les armes à la main , que de ne pas se signaler d'une manière digne de leur naissance et de l'idée qu'elle avait tâché de donner de lui à Cyrus « Nous lui avons, dit-elle, des obli- » gâtions infinies : j'ai été sa prisonnière , et ï> comme telle, destinée pour lui ; mais je ne » me suis point trouvée esclave entre ses » mains, ni ne me suis point vue libre à des » conditions honteuses. Il m'a gardée com- » me il aurait gardé la femme de son pro- » pre frère, et je lui ai bien promis que vous

» sauriez reconnaître une telle grâce. O Ju- » piter ( s'écria Abradate en levant les yeux » vers le ciel ) , fais que je paraisse, en cette » occasion, digne mari de Panthée, et digne » ami d'un si généreux bienfaiteur. » Cela dit, il monta sur son char. Panthée ne pouvant plus l'embrasser, voulut encore baiser le char où il était; et , après l'avoir suivi des yeux le plus loin qu'il lui fut possible , elle se retira. Nous verrons que ce prince répondit parfaitement aux souhaits de Panthée.

Après que Cyrus eut achevé le sacrifice, il prit quelque nourriture , fit de nouveau des libations aux Dieux , et pria le Dieu de ses pères de vouloir être son guide et de venir à son secours. Aussitôt après , il monta à cheval et mena ses troupes à l'ennemi. Le combat ne fut pas extrêmement opiniâtre. Les troupes des ennemis furent enfoncées et mises en fuite après une légère résistance. Il n'y eut que les Egyptiens ? au nombre de cent vingt mille hommes, qui se battirent avec un courage de lion ; ils forcèrent même L'infanterie persanne déplier ; mais Cyrus les ayant chargés en queue, les empêcha de gagner du terrain. Ce prince courut un grand risque d'être tué ; son cheval s'étant abattu sous lui, il tomba presque au milieu des ennemis : officiers et soldats , également alarmés du danger où ils virent leur chef, se précipitèrent au milieu des piques pour le dégager Cyrus élant remonté à cheval , le combat devint plus sanglant. Ce prince , admirant 1* valeur des Egyptiens, et ayant peine à laisser périr de si braves gens, leur fit offrir de*

conditions honorables ; ils les acceptèrent, et ils servirent depuis ce temps-là dans les troupes des Perses avec une fidélité inviolable. Feg. 180. Qn convient que Cyrus fut principalement redevable de cette victoire à la cavalerie persanne, qui était un nouvel établissement, et le fruit de l'attention et de l'activité de ce prince à former et à perfectionner sa nation dans la partie de la milice, qui jusqu'alors lui avait manqué ; mais sa sagacité, sa prévoyance, son industrie admirable pour gagner les cœurs des soldats , leur inspirer du courage et les remplir d'ardeur, avaient préparé de

I'. 184. 186 loin le succès de cette action décisive. Cyrus perdit dans cette bataille un grand seigneur, dont la valeur avait beaucoup contribué au succès de la victoire : c'est Abradate dont je veux parler. Il n'est pas aisé de dire quelle fut la désolation de Panthée , quand on lui annonça cette nouvelle. Ayant fait apporter le corps de son mari sur le bord du Pactole , et , tenant sa tête sur ses genoux , elle ne songeait qu'à s'abîmer dans sa tristesse ; mais enfin succombant à sa douleur , elle se perça le sein d'un poignard , et tomba morte sur son mari : on leur éleva , dans le même lieu , un tombeau commun.

Prise de Cyrus > dès le lendemain matin , marcha

sardes et de vers Sardes. Crésus sortit à sa rencontre pour la. 1. c.lui livrer bataille. Le combat fut fort opiniâ-

79' 84, tre ; mais enfin les Lydiens cédèrent et se retirèrent dans la ville. Cyrus en forma le siège pour amuser les Sardiens par tous les apprêts; mais la nuit suivante , il entra dans la citadelle par une route dérobée, qui lui

fut indiquée par un esclave persan. A la pointe du jour il entra dans la ville , où il ne trouva plus de résistance. Son premier soin fut d empêcher le pillage et le massacre. Il fit déclarer aux bourgeois qu'ils auraient la vie sauve, et qu'on ne toucherait ni à leurs femmes ni à leurs enfans , pourvu qu'ils lui portassent tout leur or et tout leur argent : ils y consentirent. Crésus , que le vainqueur s'était fait amener, leur en avait donné l'exemple. Cyrus eut un entretien particulier avec le roi de Lydie. Touché de compassion pour le malheur de ce roi , déchu en ce moment d'un si haut rang , et admirant son égalité d'ame dans un tel renversement de fortune , il le traita avec beaucoup de clémence et de bonté. Il lui laissa le nom et l'autorité de roi ; mais il lui ôta le pouvoir de faire la guerre , et voulut qu'il l'accompagnât dans toutes ses expéditions, soit par estime, soit plutôt par politique , pour s'assurer de sa personne.

Hérodote rapporte que l'unique fils quires- Lib. i,c. si. tait à Crésus, et qui avait toujours passé pour muet, voyant, dans la prise de la ville , un soldat prêt à décharger un coup de sabre sur la tête du roi qu'il ne connaissait point, fit dans ce moment un si violent effort, par un mouvement de crainte et de tendresse pour son père, qu'il rompit les liens de sa langue, et s'écria : Soldat , ne tue point Crésus. Cette circonstance, comme beaucoup d'autres qu'on trouve dans Hérodote , me paraît tenir plus du merveilleux que du vrai : en quoi l'auteur a suivi son goût et son penchant pour tout ce qui tient de l'extraordinaire.

3o HISTOIRE

Hérod.i\- Il rapporte , et Plutarque après lui, que ° %piu?arq. in Crésus ayant été fait prisonnier , fut con~ Sehn damné par le vainqueur à être brûlé vif. On

dressa donc le bûcher , et ce malheureux prince ayant été mis dessus , sur le point de l'exécution , rappela -dans son esprit l'entretien qu'il avait eu autrefois avec Solon ; et , reconnaissant la vérité de ses avis, il s'écria par trois fois : Sot on ! Solon ! Soton ! Cyrus, qui était présent à ce spectacle, avec les principaux de sa cour ^ ayant appris pourquoi, dans cette extrémité, il prononçait avec tant de vivacité le nom de ce célèbre philosophe, touché de l'incertitude des choses humaines et du malheur de ce prince , le fît retirer du bûcher, et l'honora toujours pendant qu'il vécut. Ainsi , Solon eut la gloire d'avoir , d'un seul mot , sauvé la vie à l'un de ces deux rois , et donné une salutaire instruction à l'autre.

liéni.i.i- Quand les peuples d'Ionie et d'Eolie euîil?1 i 2'rent appris que Gyrus s'était rendu maître des Lydiqns , ils lui envoyèrent des députés à Sardes , pour demander d'être reçus sous son empire aux mêmes conditions qu'il avait accordées aux Lydiens. Cyrus qui , avant sa victoire, les avait inutilement sollicités d'embrasser son parti , ne leur répondit que par l'apologue d'un pêcheur qui , ayant joué en vain de la flûte pour faire venir à lui les poissons, ne vint à bout de les prendre qu'en jetant le fdet dans l'eau. Exclus de cette espérance , ils implorèrent le secours des Lacédémoniens , qui députèrent vers Cyrus pour l'avertir qu'ils ne souffriraient pas qu'il en-

ANCIENNE. LIV. V. 3l

treprtt rien contre les Grecs. Ce prince ne fit que rire d'une telle députation , et les avertit à son tour de se mettre en état de se bien défendre eux-mêmes.

ARTICLE II

Histoire du siège et de ta prise de Babylone par Cyrus.

La prise de la ville de Sardes valut à Cyrus An. m. 346e.

la conquête de toute l'Asie mineure, depuis Hêroi i'\'. la mer Egée jusqu'à l'Euphrate. ï! passa de làc I77' dans la Syrie et l'Arabie, qu'il subjugua pa-/>.i86. 188. reillement ; après quoi il entra dans l'Assyrie et s'avança vers Babylone , qui était la seule ville qui lui restait à subjuguer. Le siège de cette importante place n'était pas une entreprise facile : la ville était extrêmement fortifiée, pourvue de vivres pour vingt ans, et d'un nombre infini d'habitans qui la défendaient. Ces difficultés n'empêchèrent pas Cyrus de pousser son dessein. Désespérant de pouvoir prendre la place d'assaut, il laissa croire qu'il songeait à la réduire par la famine. Les assiégés se croyant en pleine sûreté , à la faveur de leurs remparts et de leurs magasins , insultaient à Cyrus du haut des murailles , et se moquaient de la peine inutile qu'il se donnait et de tout ce qu'il faisait contre eux.

Cependant Cyrus fit creuser un large et profond fossé pour détourner l'Euphrate, qui était le plus fort rempart de Babylone. Quand il fut achevé , la Providence lui fournit une occasion d'en faire usage , telle qu'il pouvait la souhaiter. Tl apprit que l'on devait célébrer à Babylone une grande fête, et que les Baby-

3a HISTOIRE

Ioniens avaient accoutumé , dans cette solennité, de passer la nuit entière à boire et à faire la débauche. Balthasar, roi de Babylone, prit part plus qu'aucun autre à cette réjouissance publique , et fit un festin magnifique aux premiers officiers de son royaume et aux dames de la cour. Cyrus , bien informé de la confusion que cette fête avait coutume de répandre dans le palais et dans la ville, en profita pour s'en rendre maître.

Dans cette vue , il posta deux corps de troupes , l'un à l'endroit où le fleuve entrait dans la ville , et l'autre où il en sortait , avec ordre d'entrer dans la ville , parle lit du fleuve , dès le moment qu'ils le trouveraient guéable. Après avoir donné tous les ordres nécessaires , et exhorté tous les officiers à le suivre , en leur représentant qu'ils marchaient sous la conduite des Dieux, il fit ouvrir, à l'entrée de la nuit, la tranchée des deux côtés de la rivière ; par ce moyen , le, lit de l'Euphrate se trouva bientôt à sec. Alors les deux corps de troupes , selon leurs ordres , s'y jetèrent , conduits, l'un par Gobryas, et l'autre par Gadatas , s'avancèrent, et pénétrèrent jusqu'au palais sans trouver de résistance. Ayant surpris la garde , ils la mettent en pièces , entrent dans le palais , font main basse sur tous ceux qu'ils rencontrent, et tuent le roi qui était venu à eux l'épée à la main , à la tête de ceux qui s'él aient trouvés à portée de le secourir. Le premier soin des vainqueurs fut de remercier les Dieux d'avoir enfin puni ce roi impie. Cette remarque de Xénophon mérite d'autant plus notre atten-

tîon , qu'elle s'accorde merveilleusement avec tout ce que l'Ecriture nous dit de l'impie Balthasar. C'est ainsi que fut anéantie la puis- » sance de cette superbe Babylone , après avoir duré deux cent dix ans , depuis le commencement du règne de Bélésis , et cinquante ans après qu'elle eut détruit Jérusalem.

Cyrus étant entré dans Babylone de la ma- tyrop. u y nière que nous venons de le dire, fit massa-77' ,9*' crer tous ceux qui se rencontrèrent dans les rues ; puis , il ordonna aux bourgeois de lui apporter toutes leurs armes , et de se tenir ensuite renfermés dans leurs maisons. Le lendemain, à la pointe du jour, quand la garnison , qui était dans la citadelle , eut appris que la ville était prise et le roi tué , elle se rendit à Cyrus. Ainsi, presque sans coup férir , il se vit maître paisible de la plus forte place qui fût au monde. Le premier soin de ce prince fut de remercier les Dieux de l'heureux succès qu'ils venaient de lui accorder ; ensuite il assembla les officiers , dont il loua publiquement la sagesse , le courage, le zèle et l'attachement pour sa personne , et distribua des récompenses à toute l'armée ; enfin , il leur remontra que l'unique moyen de conserver ce qu'ils avaient acquis , était de persévérer dans leur ancienne vertu ; que le fruit de la victoire n'était pas de s'abandonner aux délices et à l'oisiveté ; qu'après avoir vaincu les ennemis par la force des armes , il serait honteux de se laisser vaincre par les attraits de la volupté ; que pour conserver leur ancienne gloire, il fallait maintenir à Babylone , parmi les Perses , la même dis-

cipline qui était observée dans leur pays ; et pour cela , donner leurs principaux soins à la bonne éducation des enfans. « Par là, dit- » it9 nous deviendrons nous-mêmes plus verv» tueux de jour en jour , en nous efforçant » de leur donner de bons exemples , et il » sera bien difficile qu'ils se corrompent, lors- » que parmi nous ils ne verront et n'enten- » dront rien qui ne les porte à la vertu, et » qu'ils seront continuellement dans une » pratique d'exercices louables et honnê- » tes. » On ne peut s'empêcher de remarquer à ce sujet que les parens sont presque toujours le premier principe de la corruption de leurs enfans , parce qu'ils sont ordinairement sans ménagement et sans réserve devant eux.

Lorsque Cyrus se vit paisible possesseur de Babylone, il s'appliqua entièrement à régler l'Etat. 11 établit un ordre merveilleux pour la guerre , pour les finances et pour la police. Après qu'il eut donné ordre à tout ce qui regarde le gouvernement, il songea à se donner en spectacle au peuple nouvellement conquis, et à ses propres sujets, dans une cérémonie auguste de religion , en allant, en cavalcade et en pompe, aux endroits consacrés aux Divinités pour leur offrir des sacrifices. Il affecta d'étaler dans cette marche tout ce que la magnificence a de plus brillant et de plus capable iVen imposer au peuple, voulant, par cet extérieur pompeux, s'attacher le respect des peuples , qu'il avait déjà plus sûrement gagnés par l'éclat de ses vertus. Il donna aux Perses de longues robes de

différentes couleurs, et toutes richement bro~ dées. Ce fut pour la première fois que les Perses prirent l'habillement des Mèdes, et commencèrent , à leur imitation , à se peindre les yeux. Il n'est pas possible de disculper Cyrus, d'avoir, par ce spectacle , jeté les premiers fon démens du luxe et de la mollesse, qui régnèrent dans la suite chez les Perses.

Cyrus, pour égayer les esprits, jugea à propos de terminer cette cérémonie grave et sérieuse par des jeux et des courses de chevaux et de chariots. L'endroit ou l'on s'était arrêté, était large et spacieux. Il désigna un certain espace, d'environ un quart de lieue, et proposa des prix aux vainqueurs , séparément pour chaque nation. Il remporta celui de la course parmi les Perses, car personne n'était si bon cavalier que lui.

Quelques jours après, ce prince, pour célébrer la victoire qu'il avait remportée dans la course aux chevaux, donna un grand repas aux principaux officiers , tant des Perses et des Mèdes que des étrangers. On n'avait encore rien vu de si superbe et de si somptueux. Il le termina par des présens magnifiques qu'il leur fit à tous. 11 les renvoya ainsi, comblés de joie, d'admiration et de reconnaissance ; et tout- puissant qu'il était , maître de tout l'Orient et de tant de royaumes, il ne craignit point de dégrader sa majesté en les conduisant tous jusqu'à la porte de son appartement. Telles étaient les mœurs de ces temps anciens , où l'on savait joindre beaucoup de simplicité à beaucoup de grandeur,

Comme la prise de Babylone est un des

plus grands événemens de l'histoire ancienne, et que les principales circonstances qui l'ont accompagnée , ont été prédites plusieurs années auparavant dans l'Ecriture Sainte, avant de passer plus avant, je crois qu'il est à propos de rapporter en abrégé ce qui s'en trouve dans les Livres saints. Les prophètes Isaïe et Jérémie sont entrés dans un détail si circonstancié de la prise de cette ville, qu'il semblerait que ces prophètes étaient présens à ce tragique spectacle. Voici comment s'exprime le dernier :

F 5i ii aiguisez vos flèches, remplissez vos carquois ; te Seigneur a suscité le courage des rois de Médie; il a formé sa résolution contre Bahylone, afin de la perdre; parce que te temps de la vengeance du Seigneur est arrivé 9 le temps de la vengeance de son Temple. Je vais visiter, dans ma colère, le roi de Babylone et son pays , comme

isai.ii.i5 j'ai visité te roi d'Assur. Isaïe ne s'exprime pas avec moins de force et de précision : Je vais susciter contre eux les Médes, qui ne chercheront point a" argent, et qui ne se mettront point en peine de for; mais ils perceront les petits enfans de leurs flèches ; ils n'auront point de compassion de ceux qui sont encore dans les entrailles de leurs mères , et ils n' épargneront point ceux qui ne font que de naître.

Mais ce qui est encore plus admirable et digne de toute notre attention et de nos respects , c'est que le prophète, éclairé d'une lumière toute divine, avait prédit, plus de deux cents ans ayant l'événement, toutes les

ANCIENNE. UV. V. 3j

circonstances du siège et de la prise de Babylonc , nommé par leur nom le prince et les armées qui serviraient d'instrumens à la vengeance du Seigneur. Voici ce que dit le Seigneur à Cyrus, qui est mon Christ, et que j' ai pris par la main, pour Lui assujettir les nations, pour mettre en fuite les rois , pour ouvrir devant lui les portes , sans qu' aucune, lui soit fermée (1). Dans un autre endroit il s'exprime encore avec plus de précision : L'impie Balthasar, roi de Babylone, continue d'agir avec impiété, et celui qui dépeuplait, continue de dépeupler tout. Pour arrêter ses excès , prin ce des Perses, partez, ascende /Elam\ et vous, prince des Mèdes , formez le siège de Babylone; obside , Mede : « Je vais faire cesser* » tous les gémissemens dont elle était la » cause; » omnem gemitum ejus cessare feci.

Ce qui allume la colère de Dieu contre Babylone, est : 1. L'orgueil insupportable de cette ville; elle se croit invincible ; elle dit en son cœur : Je suis reine et je la serai /iait^ri>s toujours. Aucune autre puissance ne m9 est égale , toutes me sont assujetties , ou tributaires, ou alliées. Je ne serai jamais ni veuve ni stérile, et l'éternité est marquée dans ma destinée. i.° La dureté inhumaine qu'elle exerce contre les Juifs : c'est Dieu luimême qui s'en plaint. J' ai voulu punir mon peuple , dit-il, mais en père; je l'ai

(1) Hrcc dicit Dominus Ghristo meo Cyro, cujus apprehendi dexteram. Jsaï. 45 . 1. 4. Idem. c. 21. r. 1. 2.

exilé pour un temps à Babyione, et dans ie dessein de Ven rappeler quand il serait devenu plus reconnaissant et plus fidèle; mais Babyione et son prince ont joint à un châtiment paternel de ma part, une cruauté et u?ie inhumanité très-opposées à ma clémence. Leur dessein a été de perdre , et ie mien de sauver. 3.° L'impiété de son roi. Balthasar joignit à l'orgueil et à la dureté de ses prédécesseurs, une impiété sacrilège qui lui fut particulière. La nuit qu'il donnait ce grand repas, dans la chaleur du vin , il fit apporter les vases du temple du Seigneur, comme pour insulter au Dieu vivant; il y but, lui et toute sa cour, et y fit boire toutes ses concubines. Dieu, irrité d'une telle * impiété et d'une telle insolence , lui fit sentir dans le moment même à qui il s'était attaqué, et fit paraître tout-à-coup . sur une muraille, une main qui écrivait certains caractères.

Le roi , étrangement surpris et effrayé de cette vision, manda sur-le-champ tous ses sages, tous ses devins, tous ses astrologues, pour lire cette écriture et en expliquer le sens; mais ce fut inutilement. La reine mère étant venue au bruit, tâcha de rassurer son fils, et lui parla du mérite de Daniel , qui fut sur-lechamp mandé. Le prophète lui parla avec une liberté véritablement prophétique. Il lui mit sous les yeux l'abus criant qu'il faisait de sa puissance, l'orgueil avec lequel il s'élevait contre le Dieu vivant, et son impiété détes- Am, 5, table. « C'est pour cela, lui dit-il, que Dieu » a envoyé les doigts de cette main qui a écrit » ce qui est marqué sur la muraille. Or, voici

ANCIENNE. LIV. V. 3q

• ce qui est écrit : Mane , Thecel , Phares; et mtnurtu » » en voici l'interprétation , Mane; Dieu â?™?"s • * » compté les jours de votre règne, et il en a » marqué la fin : ïhecel ; vous avez été pesé » dans la balance, et on vous a trouvé trop » léger : Phares ; votre royaume a été divisé , » et il a été donné aux Mèdes et aux Perses. » Cette explication devait encore augmenter le trouble ; mais on se rassura , apparemment sur ce que le malheur n'était pas annoncé comme présent , et que l'avenir pourrait fournir des expédiens pour le détourner.

Dès ce moment néanmoins les prédictions, hai- c- lî*

v et 14.

qui avaient annoncé la ruine totale de Babylone , commencèrent à avoir leur accomplissement. Il y est marqué que Babylone sera entièrement détruite, comme le furent autrefois les villes criminelles de Sodome et de Gomorrhe ; qu'elle ne sera plus habitée ; qu'on ne la rebâtira jamais; qu'elle deviendra la retraite des bêtes sauvages et des oiseaux nocturnes ; qu'un marais couvrira le lieu qu'elle avait occupé : en sorte qu'il ne restera pas même de vestige de l'endroit où elle aura été.

Babylone perdit d'abord la qualité de ville royale. Les rois de Perse lui préférèrent un autre séjour. Suse, Ecbatane , Persépolis , tout autre séjour leur plut davantage , et euxmêmes ruinèrent une partie de la ville.

Les Macédoniens, qui succédèrent aux Perses, non seulement la négligèrent et ne furent occupés ni du soin de l'embellir m de celui de la réparer, mais ils affectèrent même de bâtir, dans son voisinage, Séleucie,

4o HISTOIRE

pour la faire abandonner et pour lui ôter ce qui lui restait d'habitans, selon qu'il était prédit : Non habitabitur.

Les nouveaux rois de Perse qui devinrent maîtres de Babyîone, achevèrent de la ruiner en bâtissant Ctésiphonte , qui lui enleva ce qui lui restait d'habitans ; et il semblait que depuis qu'elle avait été frappée d'an a thème, ceux qui devaient être ses protecteurs , devenaient ses ennemis: et que tous croyaient être chargés du soin de la réduire en solitude , mais par des voies indirectes, et sans employer la violence, afin qu'il fût plus manifeste que c'était la main de Dieu plutôt que celle des hommes qui s'appliquait à l'anéantir.

Elle fut si universellement abandonnée, qu'il ne resta plus que l'enceinte de ses murailles. Les rois de Perse la voyant déserte, en firent un parc, où ils enfermèrent des bêtes sauvages pour la chasse. Elle devint ainsi, comme le prophète l'avait prédit, la demeure des animaux cruels et ennemis de l'homme, ou fugitifs ou timides Ses citoyens furent convertis en des sangliers, des léopards, des ours, des ânes sauvages, des cerfs: Requiescent ibi hestiœ, et replebuntur domus illorum draconibus.

Mais c'était encore trop que les murs de Babylone subsistassent , ils tombèrent en plusieurs endroits, et ne furent pas réparés. Le reste suivit par divers accidens. Les bêtes qui servaient aux plaisirs des rois de Perse , sortirent ; les serpens et les scorpions demeurèrent , et elle devint un lieu redoutable pour ceux qui auraient eu quelque curiosité de

visiter ses antiquités. L'Euphrate qui la traversait , n'ayant plus un canal libre , prit , avec le temps , son cours ailleurs , et il ne restait, au temps de Théodoret, qu'un filet d'eau qui coulait à travers les masures , et qui , n'ayant plus de pente ni d'écoulement libre , dégénérait nécessairement en un marais. Ainsi fut accompli à la lettre ce que Dieu avait fait prédire par son prophète : Je pcr- Isait (Irai le nom de Bahylone . . .Je couvrirai l »• 2a d'un marais te lieu qu'elle occupe maintenant. Je rechercherai avec soin jusqu'à ses moindres vestiges pour les effacer. Les traces de cette ville impie sont en effet tellement effacées , que les géographes les plus habiles ne savent aujourd'hui déterminer le lieu qu'elle occupait.

Dieu ne s'était pas contenté de faire prédire tous ces changemens ; il avait voulu terminer et sceller cette prédiction par un serment 3 pour en marquer davantage la certitude. Le Seigneur des armées a fait ce serment : Je jure que ce que j'ai résolu arriverait que ce que j'ai arrêté s'exécutera.

Nous devons regarder Cyrus comme ut instrument dont la providence a voulu se servir pour accomplir ses desseins de bonté et de miséricorde sur son peuple, et ceux de sa justice contre le peuple de Babylone, qu'il voulait punir de son orgueil, de son impiété et de sa cruauté (1). Telle est l'idée que l'Ecriture nous donne de ce grand prince. Tel est aussi l'usage qu'un chrétien doit faire de

(i) Qui dico Cyro : Pastor meus es, et omnem voluotatem meam complebis. Isaï. 45.

ces sortes d'événemens. Dans ces révolutions d'empires , qui ne paraissent avoir rien que d'humain , la foi lui fait envisager et lui montre une main supérieure et invisible, qui met en œuvre les hommes pour exécuter ses desseins , pour renverser, ruiner, transporter les royaumes, et les donner à qui il lui plaît.

article ni.

Histoire de Cyrtis 9 depuis ia prise de Babylone jusquà sa mort,

Cyms fait Cyrus , se voyant maître de l'Orient par mnvoyageen la prise de Babylone, songea à faire un voyage en Perse. Il passa par la Médie pour y saluer Cyaxare son oncle et son beau-père, à qui il fît de grands présens, et lui déclara aussi qu'il trouverait à Babylone un palais magnifique, tout préparé, quand il voudrait y aller. Il paraît que C}rrus, à son retour de Perse , mena Cyaxare avec lui à Babylone. Ils dressèrent, de concert, le plan de toute la monarchie, et gouvernèrent avec une égale autorité ; avec cette différence que Cyrus déféra toujours le premier rang à Cyaxare. Ce prince estap- Dan. 6. c pelé , dans l'Ecriture, Darius le Mède. Daniel, qui vivait encore, fut établi premier ministre. Cette distinction lui attira la jalousie des grands de la cour, qui se liguèrent pour le perdre.

n 6 4. ^es seigneurs sentant bien qu'ils ne pouaï» vaient trouver de prise sur lui que du côté de la loi de son Dieu , obtinrent un édit de Darius , par lequel il était défendu à tout homme de demander, durant l'espace de trente jours , quoi que ce fût, à quelque Dieu

ou à quelque homme que ce pût être, sinon au roi , et cela sous peine d'être jeté dans la fosse aux lions. Daniel fut surpris lorsqu'il faisait ses prières ordinaires , le visage tourné vers Jérusalem, et il fut jeté dans la fosse aux lions , quelque effort que fît le roi pour le délivrer ; mais y ayant été conservé miraculeusement , et en étant sorti sain et sauf, ses calomniateurs y furent jetés, et dans le moment même dévorés par les lions. Cet événement augmenta encore le crédit du prophète.

Sur la fin de la même année , qui était ^,,.9.1 comptée comme la première de Darius le 27* Mède , Daniel, par la supputation qu'il fît , ayant connu que les 70 années de la captivité de Juda, déterminées par le prophète Jerémie , tendaient à leur fin , pria Dieu instamment qu'il se souvint de son peuple , de rétablir Jérusalem, et de regarder favorablement sa ville sainte et le sanctuaire qu'il y avait placé. Sur quoi l'ange Gabriel l'assura dans une vision , non-seulement de la délivrance des juifs de leur captivité temporelle, mais encore d'une délivrance beaucoup plus considérable, c'est-à-dire, de celle de la servitude du péché et du démon, que Dieu devait procurera son Eglise, et qui devait s'accomplir après soixante et dix semaines , qui s'écouleraient depuis l'ordre qui serait donné pour le rétablissement de Jérusalem; c'està-dire , 490 ans. Car , prenant chaque jour pouf une année , selon le langage employé quelquefois dans l'Ecriture Sainte , ces septante semaines d'années font 490 ans.

An. m. 3468. C'est ici que commence , à proprement JC536' parler, l'empire des Perses et des Mèdes , réunis sous une même autorité. Cet empire, depuis Cyrus, qui en fut le premier roi, jusqu'à Darius Codoman , qui fut vaincu par Alexandre-le-Grand, a duré l'espace de deux cent six ans, depuis Tan du monde 3^68 jusqu'à 3674.

Cyaxare étant mort au bout de deux ans , et Cambyse ayant aussi fini ses jours en Perse , Cyrus retourna à Babylone, et prit en Cicer.l. i. main le gouvernement de l'empire. On complu 46. """'te diversement les années du règne de Cyrus. Quelques-uns lui en donnent trente, en les commençant à sa première sortie de Perse : d'autres ne lui en donnent que sept, en les comptant depuis que, par la mort de Cyaxare et de Cambyse, il posséda seul l'empire. C'est dans la première de ces sept années, où expirait précisément la soixante-dixième année de la captivité de Babylone, que Cyrus donna ce célèbre édit , qui permettait aux juifs de retourner à Jérusalem , pour rétablir le temple du Seigneur. C'est le plus bel endroit de la vie de ce prince : et on ne peut pas douter que ce n'ait été en vue de cet édit , que Dieu lui a accordé tant de vertus héroïques, et une suite si constante d'heureux succès et de si glorieuses victoires. Voici cet édit en entier, tel qu'il est dans les Livres saints : 1 Esir. * 1. La première annéède Cyrus, roi de Per- *' '*' 4* se9 te Seigneur, pour accomplir ta parole qu'il avait prononcée par la bouche de Jèrémie, suscita l'esprit de Cyrus , rot de Perse, gui fit publier dans tout son royau~

me cette ordonnance même par écrit. Voici ce que dit Cyrus , roi de Perse. Le Seigneur* le Dieu du Ciel, m9 a donné tous les royaumes de ta terre, et m'a commandé de lui bâtir une maison dans ta vilte de Jérusatem , qui est en Judée. Qui d'entre vous est de son peuple , que son Dieu soit avec tui. Quit aille à Jérusatem, qui est en Judée, et qu*it rebâtisse la maison du Seigneur hieu d'Israël. Ce Dieu qui est à Jérusatem est le vrai Dieu. Et que tous tes autres, en quelques lieux qu'Us habitent, V assistent , du tîeu où ils sont , soit en argent et en or , soit de tous teurs autres biens, et teurs bestiaux, outre ce qu'its offrent volontairement au temple de Dieu, qui est à Jérusalem. Cyrus fit en même temps remettre entre les mains des juifs, les vases d'or et d'argent du temple du Seigneur, que INabuchodonosor avait emportés de Jérusalem , et qu'il avait mis dans le temple de son Dieu.

Cyrus, également aimé de ses sujets natu- c ro ed / H relset des nations conquises, jouissait en paix/>» *33. su. du fruit de ses travaux et de ses victoires. Sept années s'étant ainsi écoulées , il vint en Perse , pour la dernière fois , où il mourut , âgé de soixante et dix ans , sans avoir passé M de par les infirmités delà vieillesse. Il conserva Cyrus. jusqu'à la fin une santé forte et robuste, qui avj.c. 529. était le fruit de la vie sage et frugale qu'il avait toujours menée. De sorte que dans un âge fort avancé, il avait encore toute la vigueur de la jeunesse : au ( i ) lieu que ceu^ qui

(1) Cyrus quidem apud Xenophontem eo sermone ,

s'abandonnent à la crapule et aux débauches* ruinent leur santé , et ressentent ordinairement les incommodités de la vieillesse, lacs même qu'ils sont encore jeunes.

Cyrus sentant approcher le jour de sa mort, fit venir ses enfans , et assembla les grands de l'empire. Après avoir remercié les Dieux de toutes les faveurs qu'ils lui avaient accordées pendant sa vie 9 et leur avoir demandé une pareille protection pour ses enfans, pour ses amis, pour sa patrie, il déclara Cambyse , son fils aîné , son successeur , et il laissa à l'autre , qui s'appelait Tanaxare ? plusieurs gouvernemens fort considérables. Il leur donna à l'un et à l'autre d'excellens avis , en leur faisant entendre que le ferme appui des trônes n'était ni la vaste étendue des pays , ni le grand nombre des troupes , ni les richesses immenses , mais le respect pour les Dieux , la bonne intelligence entre les frères, et le soin de se faire et de se conserver de fidèles amis (1). « Je vous conjure » donc, leur dit-il , mes enfans , au nom des » Dieux , de vous porter respect l'un à l'au- » tre , si vous avez encore quelque envie de » me plaire à l'avenir : car je ne pense pas , » qu'à cause que vous ne me verrez plus après » ma mort , vous estimiez que je ne sois » plus rien. Vous n'avez pas vu mon ame jus- » qu'à présent : vous n'avez pas laissé de con-

quem moriens habuit , cùm admodùm senex esset, negat se uiujuam sensisse senectutem suam imbecilliorem factam , quàm adoleseentia fuisset. Cic. de Senectut. 72.39. (1) Non exercitus , neque thesaui i , praesidia regni •lint , verùm amici. Sallust. Bello. Jugurth. c, 10.

• naître par ses actions qu'elle existait vé- » ritablement. Pensez-vous que l'on conti- » nuât d'honorer ceux dont les corps ne sont »> plus que cendre , si leurs âmes n'avaient » plus aucune puissance ? Non, non, mes en- » fans, je n'ai jamais pu croire que l'âme vé- » eût tandis qu'elle est dans un corps mor- » tel , et qu'elle mourût lorsqu'elle s'en sé- » pare. Que si je me trompe, et qu'il ne res- » te plus rien de moi après ma mort , du » moins craignez les Dieux, qui ne meurent » point, qui voient tout, et de qui la puissant ce est infinie. Craignez-les , et que cette » crainte vous empêche de rien faire jamais, » ni même de rien mettre en délibération » qui soit contraire à la religion ou à la jus- » tice. Après eux , craignez les hommes et » les siècles à venir. Les Dieux ne vous ont » point cachés dans l'obscurité : mais ils vous » ont exposés sur un grand théâtre, à la vue » de tout l'univers. Si vos actions sont pures » et droites , soyez certains que vous en se- » rez et plus honorés et plus puissans. Pour » mon corps, mes enfans, lorsqu'il sera privé » de vie, ne l'enfermez ni dans l'or ni dans « l'argent , ni dans quelque autre matière » précieuse que ce soit : rendez -ie prompte- » ment à ta terre. Y a-t-il rien de plus heu-

• reux, que dyêire mêlé, et en quelque sorte i incorporé à la bienfaitrice et à la mère com- » mune de tous les hommes?» Après avoir donné sa main à baiser à tous ceux qui étaient présens, se sentant défaillir, il prononça ces dernières paroles: «Adieu, mes chers en- » fans; puissiez-vous mener une vie heureu-

» se ! Portez, de ma part, ce dernier adieu à > votre mère. Et vous, mes fidèles amis, tant » absens que présens , recevez mes derniers » adieux , et vivez en paix. » Après avoir dit ces paroles , il se couvrit le visage , et mourut également regretté de tous ses peuples.

L'ordre que donné Cyrus , en mourant 9 de rendre son corps à ta terre , me paraît bien remarquable. Il regardait son corps comme avili et dégradé, si on le couvrait d'or ou d'argent : il veut qu'on te rende à ta terre. Il est hors de doute que ce prince avait puisé cette notion, aussi ancienne que le monde, dans le commerce des Juifs ses sujets, et surtout de Daniel, qu'il affectionnait singulièrement.

Eioge de Cyrus doit être regardé comme le conqué- Cyras rant }e pius sage 5 ei }e prince le plus accom-

pli dont il soit parlé dans l'histoire profane. Presque aucune des qualités qui forment les grands hommes ne lui manquait ? sagesse , modération , courage, grandeur d'ame, libéralité, noblesse de sentimens, clémence, bonté , connaissance parfaite de l'art militaire , autant que son temps le comportait ; vaste étendue d'esprit, soutenue d'une prudente fermeté , pour former et exécuter de grands desseins. Ce prince n'était pas de ces héros qui ne brillent que dans les combats, et qui sont des sujets très-médiocres dans d'autres situations. Cyrus paraissait toujours le même , c'est-à-dire , toujours grand , toujours élevé, toujours supérieur à lui-même.

Il était riche dans une sorte de bien qui manque à la plupart des souverains : ils ont

tout /excepté des amis fidèles , qui puissent leur dire , sans crainte de leur déplaire , et avec une noble liberté, des vérités désagréables et amères à l'amour-propre pour le présent, mais qui peuvent leur être d'une grande utilité pour l'avenir. Cyrus était aimé 9 parce qu'il aimait lui-même (1); car , quand on n'aime point, a-t-on des amis, et méritet-on d'en avoir ? Rien n'est plus beau que de voir Cyrus vivre et converser librement avec ses amis, sans rien perdre de sa grandeur et de sa dignité ; bien éloigné d'une mauvaise fierté qui prive les grands du plus innocent plaisir de la vie, en leur ôtant celui d'un commerce doux et aimable avec des personnes de mérite, quoique d'une condition trèsinférieure.

L'usage qu'il faisait de ses amis est un modèle parfait pour tous ceux qui sont dans les premières places. Ils avaient reçu de lui nonseulement la liberté , mais un commandement exprès de lui dire tout ce qu'ils pensaient. Quoique beaucoup supérieur en lumières à tous ses officiers, il ne faisait rien sans les consulter; et, soit qu'il s'agît de réformer quelque chose dans le gouvernement, ou de faire quelque changement dans les trou- Hiu. ;. s pes, ou de former quelque entreprise, il voulait p- a6, que tout le monde dît son sentiment; et souvent il en profitait : bien différent de celui dont Tacite dit qu'il lui suffisait, pour se déclarer contre les meilleurs avis, qu'ils ne fussent pas venus de lui : consilii quamvis egre* gii , quod ipse non affcrret, inimicus.

(i) Habes amicos quia amicus ipse es. Pane g. Traj. Tom. II.

5o HISTOIRE

Cicéron remarque que , pendant tout le temps de son gouvernement, il ne lui échappa jamais une seule parole de colère et d'emportement. Ce petit mot est un grand éloge pour un prince.

Mais ce qu'il y avait en lui de plus grand et de plus véritablement royal, c'est l'intime conviction ou il était, que tous ses soins et toute son attention devaient tendre à rendre les peuples heureux ; et que ce n'était poin par l'éclat des richesses, par le faste des équipages, par le luxe et la dépense de la table, qu'un roi doit se distinguer de ses sujets, mais par la supériorité de mérite en tout genre, et surtout par ses soins et son attention à mettre les peuples en sûreté^ leur procurer le repos et l'abondance. Il faut , disait-il , qu'un prince , qu'un roi se regarde sur le trône comme un pasteur à la tête de son troupeau. Voilà, ajoutait- il, la juste idée et l'image naturelle d'un bon roi. Il est raisonnable que ses sujets lui rendent tous les services dont il a besoin ; mais il est encore plus raisonnable qu'il s'applique à les rendre heureux r parce que c'est pour cela qu'il est roi. Il en est de même par proportion des grands seigneurs, qui doivent se faire un devoir et un plaisir de rendre heureux leurs vassaux.

En effet, c'est la même chose d'être à la république et d'être roi , d'être pour le peuple et d'être souverain. On est né pour les autres , dès qu'on est né pour commander; parce qu'on ne leur doit commander que pour leur être utile. C'est le fondement et la base de l'éclat des princes, de n être point à

ANCIENNE. LIV. V. 5l

eux ; c'est même le caractère de leur grandeur^ d'être consacrés au bien public. Il en est d'eux comme de la lumière , qui n'est placée dans un lieu éminent, que pour se répandre partout. Est-ce dégrader la royauté , que d'en penser ainsi ?

Ce fut par le concours de toutes ces vertus, que Cyrus vint à bout de fonder, en assez peu de temps , un empire qui embrassait un si grand nombre de provinces , et qu'il jouit, pendant plusieurs années, du fruit de ses conquêtes; qu'il sut se faire tellement estimer et aimer, non-seulement de ses sujets naturels . mais de toutes les nations qu'il avait conquises, qu'après sa mort, il fut généralement regretté comme le père commun de tous les peuples.

Nous ne devons pas être étonnés que Cyrus ait été si accompli en tout genre , nous qui savons que c'est Dieu lui-même qui l'avait formé pour être l'instrument et l'exécuteur des desseins de miséricorde qu'il avait sur son peuple. Il lui avait donné un excellent naturel , et avait mis dans son cœur les semences de toutes les plus grandes qualités et des plus rares vertus. Mais surtout il eut soin qu'on cultivât cet heureux naturel par une excellente éducation, et qu'on le préparât aux grands desseins qu'il avait sur lui. C'est en effet à son éducation que Cyrus fut redevable de tout ce qu'il y avait de grand en lui. Ce fut elle qui lui apprit à devenir un grand roi, un bon roi, un grand conquérant: ce fut elle qui le rendit modeste , honnête * affable , juste, religieux , compatissant, en-

nemi du faste et des délices , et encore plus de la flatterie ; en un mot , tel que nous l'avons vu dans toute sa conduite.

Il faut avouer qu'un tel prince est un des plus précieux présens que le Ciel puisse faire à la terre. Rien en effet ne ressemble plus parfaitement à Dieu, qu'un prince juste , modéré , chaste , réglé dans ses mœurs , et qui ne règne que pour faire régner la vertu. C'est le portrait que Pline nous a laissé de Trajaiî , qui ressemble si bien à celui de Cyms (i).

Quand j'examine de près la vie de notre héros , il me semble qu'il a manqué à sa gloire un trait qui l'aurait beaucoup relevée : c'aurait été d'être livré pendant quelque temps à quelque grande disgrâce , et d'avoir quelque revers subit de fortune à essuyer. Je sais que l'empereur Galba , en adoptant Pison , lui disait que la prospérité a vin aiguillon et une pointe infiniment plus perçante que l'adversité , et qui met l'aine à une toute autre épreuve (2). Et la raison qu'il en apporte , c'est que (5) le malheur accablant l'ame de tout son poids, elle se roidit et rappelle toutes ses forces; au lieu que la prospérité, l'attaquant d'une manière sourde , lui laisse toute sa faiblesse , et lui insinue un poison d'autant plus dangereux qu'il est plus subtil.

(ï) Nuilum est pi aestabilius et pukhrius Dei munus erga mortales, quàm castus et sanctus et Deo simillimus princeps. Paneg. Traj*

(2) Fort imam adhuc tantùm adversam tulisli : secuudae res acrioribus stimulis explorant animos. HisL L \.c. i5

(3) Quia miserise toleranlur , felicitate corrumpimur Ibid.

11 faut pourtant avouer que l'adversité t quand elle est portée avec dignité et noblesse, et surmontée par une patience invincible, ajoute un grand éclat à la gloire d'un prince , et lui donne lieu de déployer bien des qualités et des vertus , qui seraient demeurées ensevelies dans le sein de la prospérité: une grandeur d'ame indépendante de tout ce qui lui est étranger; une constance immobile et à l'épreuve des plus rudes coups; un courage intrépide , qui s'anime à la vue du danger; une fécondité de ressources , qui naît des contre-temps mêmes; une présence d'esprit , qui envisage tout et donne ordre à tout ; enfin une fermeté d'ame , qui se suffit à elle-même, et qui est capable de soutenir les autres.

Cette sorte de gloire a manqué à Cyrus. Il nous apprend lui -même que, pendant tout le cours de sa vie, qui fut assez longue, jamais aucun accident fâcheux n'en troubla la douceur , et que tout lui avait réussi comme il pouvait le souhaiter. Mais il nous apprend en même temps une chose qui est presque incroyable, et qui était en lui la source de cette égalité d'ame et de cette modération qu'on ne pouvait se lasser d'admirer ; c'est qu'au milieu d'une prospérité si constante, il conservait toujours au fond du cœur une crainte secrète , dans la vue de ce qui pouvait lui arriver, laquelle ne lui permettait point de s'abandonner ni à une fierté insolente . ni même à une joie excessive.

Il me resterait à examiner un point de la dernière importance pour la réputation de

ce prince ; mais je ne prétends rien décider, laissant aux lecteurs la liberté de juger sur ce qu'ils auront lu- c'est la nature de ses victoires et de ses conquêtes. Car si elles n'étaient fondées que sur l'ambition , l'injustice, la violence , Gyrus . loin de mériter les louanges qu'on lui donne, ne devrait être rangé que parmi ces brigands fameux de l'univers, ces ennemis publics du genre humain , qui ne connaissaient d'autre droit que la force , qui regardaient les règles communes de la justice, comme des lois qui n'obligent que les particuliers, et qui aviliraient la majesté royale ; qui ne bornaient leurs desseins et leurs prétentions, que par l'impuissance d'aller aussi loin que leurs désirs; qui sacrifiaient à leur ambition la vie d'un million d'hommes, qui mettaient leur gloire à tout détruire, comme les torrens et les embrasemens ; et qui régnaient comme le feraient les ours elles lions, s'ils étaient les maîtres (1).

Voilà ce que sont dans la vérité la plupart de ces prétendus héros que le siècle admire; et c'est par de telles idées, qu'il faut corriger l'impression que les injustes louanges de quelques historiens^ et le sentiment de plusieurs personnes séduites par l'image d'une fausse grandeur, font sur les esprits.

Il paraît que les conquêtes de Cyrus étaient fondées sur la justice, étant presque toutes la suite des victoires remportées contre Crésus, roi de Lydie , et contre le roi de Babylone, qui tous deux étaient les agresseurs ;

(1) Quae alia vita est , si leones ursique regnarent Senec, de clem. L i. c. 26.

mais je n'oserais Pexempter d'ambition , qui ne paraît que trop avoir été l'ame de toutes ses entreprises , ni même de toute injustice. Car , quoique Cyrus ne fût pas l'agresseur , et ne fît d'abord que repousser une injuste violence, on ne peut pas assurer qu'il ait toujours fait , dans la suite de cette guerre , le même personnage , et qu'il se soit renfermé dans les bornes d'une juste défense. On le voit, au contraire, après avoir humilié les ennemis par des victoires signalées, qu'il a remportées sur eux ; on Le voit , dis- je , courir après eux , les poursuivre sans relâche , et n'être content et satisfait qu'après les avoir détrônés , dépouillés de leurs Etats , réduits l'un à l'état de simple particulier , et trempé ses mains dans le sang de l'autre. Est-ce là agir en prince qui se défend simplement, et qui ne cherche qu'à mettre ses Etats à couvert des insultes d'un injuste agresseur? J'en laisse le jugement au lecteur équitable et sensé.

Au reste, quelque grand et admirable que nous paraisse Cyrus, la religion ne nous permet pas de laisser ignorer aux jeunes gens , que toutes ces précieuses semences et ces excellentes dispositions à la vertu, que Dieu avait pris plaisir de jeter dans le cœur de ce prince, ont été stériles et absolument inutiles pour le salut. Cyrus avait le malheur de ne pas connaître le vrai Dieu , d'ignorer ainsi le terme auquel il devait tendre. Toute sa vie s'est passée dans un oubli continuel deTautesur de son être, dans une ingratitude cri- BBÀueUe de ses bienfaits , et dans la recher-

che insensée d'une grandeur et d'une gloire périssables.

C'est cet aveuglement affreux , commun à tous les païens, qui l'a rendu coupable aux yeux du souverain Juge, et digne d'un oubli et d'un châtiment éternels.

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