‹ Abrégé de l'histoire ancienne de RollinChapitre 2 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Histoire de Cambyse.

An. m. 3475. Après que Cyrus fut mort, Cambyse, son av.j.c 5a9. fils aîné, monta sur le trône. Ce prince ne ressembla en rien à son père. Autant Cyrus fut un bon prince, autant Cambyse fut-il méchant , et peu ressemblant à celui dont il tenait la vie. 11 hérita de son trône , mais il ne fut pas l'héritier de ses vertus ni de ses grandes qualités.

Dès que ce prince fut monté sur le trône, 4.ft?3./3 ** songea à porter la guerre contre Amasis, roi d'Egypte , qui depuis la mort de Cyrus , s'était soustrait de son obéissance. Il alla en Egypte avec une puissante armée. Lorsqu'il fut arrivé sur la frontière , il apprit qu'Amasis venait de mourir , et que Psamménite, son fds , qui lui avait succédé , ramassait toutes ses forces pour l'empêcher de pénétrer dans son royaume. Cambyse ouvrit la campagne par le siège de Péluse , qui était la clef de l'Egypte de ce côté-là. Pour s'en faciliter la prise , il s'avisa de ce stratagème, s'il faut en croire Polyène : il mit au premier rang un grand nombre de chats 9 de chiens , de brebis et d'autres animaux que

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ies Egyptiens tenaient pour sacrés. Ainsi , les soldats n'osant lancer aucun trait ni tirer aucune flèche de ce côté-là , de peur de percer quelqu'un de ces animaux, Cambyse se rendit maître de la place sans aucune opposition.

Une bataille qui suivit de près la prise de Péluse , décida du sort de l'Egypte. Psamménite fut vaincu, et par là toute l'Egypte fut soumise au vainqueur. Il n'y eut que la ville de Memphis qui fut fidèle à son roi. Un hé- Hérod f 3 raut s 'étant présenté de la part de Cambyse , <?• *3. pour la sommer de se rendre, le peuple, transporté de fureur, se jeta sur lui, le mit en pièces, et tous ceux qui étaient avec lui Cambyse, s'étanten peu de temps rendu maître de la place , tira une pleine vengeance de cet attentat, faisant exécuter publiquement dix fois autant d'Egyptiens de la plus haute noblesse , qu'il y avait eu de personnes massacrées avec le héraut. De ce nombre fut le fils aîné de Psamménite. Et pour Psamménîte lui-même, Cambyse se trouva porté à le traiter avec douceur. Non content de lui sauver la vie , il lui assigna un entretien honorable. Mais le monarque égyptien, peu touché d'une telle bonté , se mit à exciter de nouveaux troubles pour recouvrer son royaume : en punition de quoi, on lui fit boire du sang de taureau , dont il mourut à l'heure même. De Memphis , Cambyse alla à Sais, où il fit exhumer le corps d'Amasis ; et après l'avoir exposé à mille indignités , il ordonna qu'on le bru AU. La rage que ce prince témoigna contre le cadavre d'Amasis fait voir jusqu'à

quel point il haïssait sa personne ; et il paraît que c'est ce qui l'avait surtout obligé de por-' ter ses armes en Egypte.

Herod. c 20. Cambyse forma l'année suivante le dessein de porter la guerre en Ethiopie. Dans cette vue ? il envoya des ambassadeurs à leur roi , qui , sous ce nom , devaient lui servir d'espions. Le roi d'Ethiopie se moqua des parfums et des brasselets d'or que lui portaient pour présens ces ambassadeurs persans, qu'il prit pour ce qu'ils étaient , c'est-à-dire , pour des espions. Mais il voulut aussi faire un présent à sa manière au roi de Perse. Ce prince prit en main un arc , qu'un Perse eût à peine soutenu , loin de le pouvoir tirer ; il le banda en présence des ambassadeurs , et leur dit : « Voici le conseil que le roi d'Ethiopie donne » au roi de Perse. Quand les Perses pourront » se servir , aussi aisément que je viens de » faire, d'un arc de cette grandeur, qu'ils » viennent attaquer les Ethiopiens , et qu'ils » amènent plus de troupes que n'en a Cam- »byse. En attendant, qu'ils rendent grâces aux » Dieux, de ce qu'ils n'ont pas mis dans le » cœur des Ethiopiens le désir de s'étendre » hors de leur pays. »

&4». 25. Cette réponse mit Cambyse dans une fureur extrême. Il commanda de se mettre en marche sur-le-champ , sans considérer qu'il n'avait ni provisions ni aucune des choses nécessaires pour cette expédition. Quand il fut arrivé à Thèbes , il détacha cinquante mille hommes pour aller ravager le pays des Ammoniens , et détruire le temple de Jupiter- Ammon : mais ils furent tous ensevelis sou»

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le sable , dont un vent violent du midi poussa sur eux une quantité prodigieuse. Cependant Cambyse marchait comme un furieux contre les Ethiopiens , sans provisions et sans savoir où en prendre. Aussi une cruelle famine se fit bientôt sentir à toute l'armée. Elle fut si grande et si générale , qu'on fut réduit à manger des feuilles d'arbres. Cette nourriture venant à manquer dans un pays aussi stérile que celui qu'ils traversaient, on mangeâtes bêtes de charge. Enfin , ils vinrent à cette affreuse extrémité de se manger les uns les autres. Nourriture , dit Sénèque , plus triste que la plus dure famine (1).

Le roi persistait toujours dans son dessein, ou plutôt dans sa fureur , sans que la perte de ses troupes lui ouvrît les yeux. Mais enfin, commençant à craindre pour lui-même , il donna ordre qu'on retournât. Dans une telle désolation (qui le croirait), on ne rabattit rien de la délicatesse des mets du prince. De retour à Thèbes, il fit la guerre aux Dieux , en quoi il réussit mieux que dans celle qu'il avait déclarée aux Ethiopiens. Il pilla tous les temples de cette ville , qui étaient en grand nombre , et de la dernière magnificence. Il enleva aussi pour lors ce fameux cercle d'or qui environnait le tombeau du roi Ozimandias, lequel avait trois cent soixante -cinq coudées de circuit, et représentait tous les mouvemcns des différentes constellations.

Lorsque Cambyse fut arrivé à Memphis, il Hérod.i.i. trouva la ville dans de grands transports de* ,a7'a*

(i) Alimeutum habuerunt famé saevius. De ira. L 3.

joie. Ce prince, transporté de fureur, s'imaginant qu'on se réjouissait en Egypte du mauvais succès de ses entreprises, manda les magistrats, qui lui dirent que toute la ville était en joie , parce qu'ils avaient trouvé le Dieu Apis. Il ne voulut pas les croire, et les fit tous mourir.

Il fit venir ensuite les prêtres , qui lui firent la même réponse. Il leur commanda de lui amener le Dieu Apis, ayant dessein , disait-il, de faire connaissance avec lui. Ce prince fut bien étonné, au lieu d'un Dieu de voir un veau, et, entrant de nouveau en fureur, il tira son poignard, et le lui enfonça dans la cuisse. Après quoi, ayant reproché aux prêtres leur stupidité, il les fît cruellement fustiger. Le Dieu Apis mourut quelques jours après de sa blessure.

Cap. 3x.3a, Cambyse avait un frère unique, appelé Tanaxare ou Smerdis , qu'il fit mourir, sur la foi d'un simple songe qu'il avait eu , que son frère aspirait à la royauté. Ce premier meurtre donna lieu à un second encore plus criminel. Il avait avec lui dans le. camp, Méroé, la plus jeune de ses sœurs , qu'il avait épousée , quelque contraire que fût à la pudeur et au bon ordre un tel mariage. Voici ce qui donna occasion à la mort de cette princesse. Cambyse un jour se divertissait à voir le combat d'un jeune lion et d'un jeune chien. Celui-ci ayant eu du dessous, un autre chien^ son frère, vint à son secours, et le rendit vainqueur. Cette aventure réjouit fort Cambyse, mais arracha des larmes à Méroé , qui, étant obligée d'en dire la raison , avoua que

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ce combat lui avait rappelé le souvenir de son frère Smerdis, qui n'avait pas été aussi heureux que ce jeune chien. Il n'en fallut pas * davantage pour exciter la fureur de ce brutal prince. Sa sœur était enceinte. Il lui donna un coup de pied au ventre, dont elle mourut. Un mariage si abominable ne méritait pas une meilleure fin.

Il n'y avait point de jour qu'il ne sacrifiât H?°iJk *• quelqu'un ries seigneurs de sa cour à son hu meur féroce. Il avait obligé Prexaspe, l'un de ses principaux officiers et son homme de confiance, de lui déclarer ce que les Perses pensaient et disaient de lui « Ils admirent » en vous , seigneur , répondit Prexaspe , » beaucoup d'excellentes qualités , mais ils i) sont un peu blessés de ce que vous êtes » trop adonné au vin ( 1 ). J'entends, dit » le roi , c'est-à-dire qu'ils prétendent que » le vin me fait perdre la raison. Vous en » jugerez tout à l'heure. » Il se mit à boire et de plus grands coups et en plus grand nombre qu'il n'eût jamais fait. Après quoi il ordonna au fils de Prexaspe , qui était son grand échansou , de se tenir droit au bout de la salle , sa main gauche sur la tête. Prenant alors son arc, et le bandant contre lui 9 il déclara qu'il en voulait à son cœur. 11 le perça en effet ; puis , après lui avoir fait ouvrir le côté , montrant à Prexaspe le cœur de son fils percé par la flèche : « Ai -je la » main bien sûre, dit-il, d'un ton moqueur * et triomphant ? » Ce père infortuné , à qui,

(x) Prexaspes monebat ut parciùs biberet. Scnec, l. 5. De iV«. c. 1 4„

'' 3* Crésus , roi de Lydie 9 ayant entrepris de

après un tel coup, il ne devait rester ni voix ni vie, eut la lâcheté de lui répondre : Apollon lui - même ne tirerait pas plus juste* Sénèque , après avoir détesté la barbare cruauté du prince , condamne encore plus fortement la lâche et monstrueuse flatterie du père (1)

ad. I 3.

lui dire son avis sur cette étrange conduite qui révoltait tout le monde , il ordonna qu'on le fît mourir. Ceux à qui il en donna l'ordre , prévoyant qu'il ne serait pas long-temps sans s'en repentir , en suspendirent l'exécution. Quelque temps après, en effet, comme il regrettait Crésus, ses gens lui dirent qu'il était en vie ; de quoi il témoigna beaucoup de joie ; il ne laissa pas néanmoins de faire mourir ceux qui l'avaient épargné , pour n'avoir pas exécuté ses ordres.

Une conduite si cruelle et si inhumaine ne manqua pas d'indisposer tous les cœurs , et de donner occasion à une révolte. Patisithe, l'un des chefs des mages, à qui Cambyse, à son départ de Suse pour son expédition en Egypte , avait laissé l'administration de ses affaires pendant son absence , avait un frère nommé Smerdis , qui ressemblait à Smerdis fils de Cyrus, que Cambyse, comme nous venons de dire , avait fait mourir. Dès que ce Patisithe fut pleinement instruit de la mort de ce jeune prince qu'on avait cachée à la plupart des autres , et qu'il apprit que les fureurs de Cambyse en étaient venues à un

(1) Sceleratiùs telum illud laudatum est quàm missum De ira. L 3. c. 14.

point qu'il n'y avait plus moyen de le souffrir , il mit son propre frère sur le trône , faisant courir le bruit aue c'était Smerdis , fils de Cyrus ; et sans différer il envoya des hérauts par tout l'empire, pour en donner connaissance et ordonner de lui obéir.

Cambyse étant instruit de cette révolte , et Herod. i. u pleinement assuré que son frère était mort , c 6l* donna sur-le-champ ordre à ses troupes de se mettre en marche , pour aller exterminer l'usurpateur. Mais lorsqu'il montait à cheval pour cette expédition , son épée étant tombée du fourreau , lui fit une blessure à la cuisse , dont il mourut peu de temps après Les Egyptiens remarquèrent qu'il avait été blessé au même endroit ou il avait blessé leur Dieu Apis , et ne manquèrent pas d'attribuer cet accident à une juste punition du Ciel, qui vengeait ainsi l'impiété sacrilège de Cambyse.

Ce prince , avant de mourir , manda tous les principaux seigneurs perses , et leur ayant représenté le véritable état des choses , et que c'était Smerdis le mage qui avait occupé le trône, il les exhorta fortement à ne point se soumettre à cet imposteur , et à ne point permettre par là que la souveraineté passât des Perses aux Mèdes ( car le mage était Mède ) j mais à faire tous leurs efforts pour se donner un roi de leur nation. Les Perses, croyant que tout ce qu'il disait n'était que par haine contre son frère , n'y eurent aucun égard ; et lorsqu'il fut mort , ils se soumirent tranquillement à celui qui était sur

le trône , supposant que c'était le véritable Smerdis.

x2sd. c. 4. Cambyse régna sept ans et cinq mois. Il est appelé dans l'Ecriture , Assuérus. Dès qu'il fut sur le trône , les ennemis des Juifs s'adressèrent à lui pour empêcher la construction du temple. Ce "ne fut pas en vairi. Il ne révoqua pas à la vérité ouvertement ■ l'édit de Cyrus son père , peut - être par un reste de respect pour sa mémoire ; mais il le rendit presque inutile par les divers découragemens qu'il donna aux Juifs , en sorte que l'ouvrage n'avança que fort lentement pendant son règne.

C'est à peu près dans ce temps-là qu'Orétès , l'un des satrapes de Cambyse , qui commandait à Sardes pour ce prince , fit mourir d'une manière bien étrange Polycrate , tyran de Samos. L'histoire de ce dernier est assez singulière pour mériter d'avoir place ici.

feront- 3. Qe Polycrate était un prince à qui 9 pendant le cours de sa vie , toutes choses avaienr toujours réussi à souhait , et dont le bonheur n'avait jamais été troublé par aucune adversité , ni par aucun accident fâcheux. Amasis , roi d'Egypte , son ami et son allié , crut devoir lui écrire à ce sujet. Il lui avoua que son état l'effrayait ; qu'une prospérité si longue et si constante devait lui être suspecte ; que la divinité maligne et envieuse , qui voit d'un œil jaloux la fortune des hommes , ne manquerait pas tôt ou tard de renverser la sienne; que , pour éviter ses coups mortels , il lui conseillait de se procurer à lui-même quelque malheur , en faisant volontairement

quelque perte , à laquelle il jugeât qu'il serait fort sensible.

Le tyran le crut. Il avait à son anneau une émeraude dont il faisait un cas infini, surtout à cause de l'habileté et de la réputation de l'ouvrier qui l'avait gravée. En se promenant sur sa galère avec ses courtisans , il jeta son anneau dans la mer , sans qu'on s'en aperçût. Quelques jours après , des pêcheurs ayant pris un poisson d'une grosseur extraordinaire , en firent présent à Polycrate. Quand on l'eut ouvert, on y trouva l'anneau du roi; sa surprise fut extrême, et sa joie encore plus grande.

Amasis , quand il eut appris ce qui était arrivé , pensa bien différemment. Il écrivit à Polycrate que, pour ne point avoir la douleur de voir un ami et un allié tomber dans quelque grand désastre, il renonçait dès lors à son amitié et à son alliance. Sentiment assez bizarre ; comme si l'amitié n'était qu'un nom et qu'un titre sans fond et sans réalité.

Quoi qu'il en soit , la chose arriva comme Hèrod.n. l'Egyptien l'avait prévue. Quelques années c' I20' llS après , vers le temps environ où Cambyse tomba malade , Orétès , qui commandait à Sardes , pour le roi , ne pouvant soutenir le reproche qu'un aulre satrape, dans une querelle particulière , lui fit , de n'avoir encore pu subjuguer l'île de Samos , qui était tout proche de son gouvernement, et si fort à la bienséance de son maître, résolut, pour s'emparer le cette île, de se défaire de Polycrate, à quelque prix que ce fût. Yoici comme il s'y prit. Il lui écrivit que , sur les avis certains

qu'il avait reçus que Cambyse voulait le faire assassiner , il songeait à se retirer dans ses Etats , et à y mettre ses trésors en sûreté. Et son dessein était, disait-il, de confier ce précieux dépôt à la bonne foi de Polycrate , lui laissant pourtant la moitié en propre, qui lui servirait à conquérir l'Ion ie et les îles voisines, qu'il avait en vue depuis long-temps. Il savait que le tyran aimait fort l'argent et qu'il désirait avec passion d'augmenter son domaine. Il le prit par ce double appât , en piquant par la même offre, et son avarice et son ambition. Polycrate, pour ne point s'engager témérairement dans une affaire de cette importance, crut devoir s'assurer par lui-même de la vérité des faits, et envoya dans cette vue un député sur les lieux. Orétès avait fait remplir de pierres huit coffres, presque jusqu'aux bords , et y avait mis par-dessus un lit de pièces de monnaie d'or. Ils étaient emballés et tout prêts à être embarqués. Le député du tyran arrive, et l'on ouvre les coffres, qu'il crut remplis d'or. Aussitôt après le retour du député, Polycrate, impatient d'aller saisir sa proie , partit pour Sardes , malgré l'opposition de tous ses amis. Il mena avec lui Démocède, célèbre médecin de Grotone. A peine fut-il arrivé , qu'Orétès le fit arrêter comme ennemi de l'Etat , et 9 en cette qualité, le fit attacher à une potence, terminant, par ce honteux supplice, une vie qui n'avait été qu'une suite de bonheur et de prospérités.

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