‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 17 sur 146 · AFFAIRES DE CHINE · texte numérisé non relu

AFFAIRES DE CHINE

L'expédition qui nous fit prendre pied en Gochinchine, la conduite de l'empereur Trr-Birc qui provoqua notre action militaire, sont si intimement liées aux événements survenus alors en Chine — dont la cause fut également le mépris des traités et des hommes de race blanche — qu'il nous en faut brièvement exposer l'hisloire.

En 1840, les Anglais avaient dii entreprendre une expédition contre l'Empire du milieu — Cwuerre de V Opium * — qui se prolongea jusqu'en 1842. Durant ('(^Itc guerre, l'empereur Dao«-Quang ne cessa de lancer des édits d'extermination contre les « rebelles barbares à poils rouges i> qui, déclarait-il, étaient pris à Ningpo comme dans un filet et ne pouvaient échapper à la colère du lils du Ciel. Nous avons vu, et nous verrons encore dans la suite, rcmpereur d'Annam user d'une littérature officielle identique. L'on arrive à se demander, en présence de mensonges aussi grossiers

(I) I/opiuni avait été prohil)é en Cliiiie, ce qui fui iiiie mesure liuinanilaire, bienfaisante et léiçitirne, tout à l'honneur du gouvernement chinois. Mais le mal était déjà si bien enraciné, que la contrebande se poursuivit sur une vaste échelle. A cette époque, Canton était le seul port ouvert au commerce anglais. Un édit impérial, du 18 mars 1839, ordonna la saisie de tout ropium qui se trouvait à bord des navires dans ce port (i0.2(i3 caisses d'une valeur de deux millions et demi de livres sterling) et punit de la peine capitale tout importateur.

Les négociants anglais ne se sentant plus en sûreté à Canton s'enfuirent à Macao. Un incident fit éclater les hostilités.

A la suite du meurtre d'un Chinois par des matelots anglais sans que ceux-ci fussent poursuivis, les Célestes attaquèrent (:2 novembre) les navires anglais, mais furent repousses. L'empereur rendit un nouvel édit (5 janvier 1840) proclamant les Anglais hors la loi, supprimant tout commerce avec eux et menaçant de représailles terribles toute nation qui essaierait d'importer des marchandises britanniques. De lelles choses sont contraires à n'importe quel droit des gens et ne peuvent être ([ue le Uni d'un orgueilleux et présomptueux barbare. Ce fut un déshonneur pour la Chine qui eut à subir la guerre et la loi du vainqueur.

qui n'auraient dû abuser porsonne, quels étaient les plus imbéciles, le souverain et les mandarins qui débitaient toutes ces liistoires, ou les populations qui les acceptaient.

Toutefois, il fallut se rendre, sinon à l'évidence des faits, du moins aux arguments par trop positifs de sir Henry Pottinger dont les forces (35 bâtiments de guerre, 75 transports) bombardèrent et prirent d'assaut Tschapu (mai 1842), Schanghaï (19 juin 1842), puis gagnèrent la sanglante bataille de Tschingkiang sur le Yangtsékiang. L.es Anglais allaient continuer par le bombardement de Nankin lorsqu'ils obtinrent un traité (29 août) par lequel la Chine s'engageait à payer, en trois ans, 21 millions de dollars et à ouvrir au commerce britannique les ports de Canton, Amoy, Foutchéou, Ningpo et Shanghaï ; l'île de Hongkong leur fut abandonnée en toute propriété. Les cinq ports furent ouverts de môme aux autres puissances ; la Chine signa, en outre, le 3 juillet 1844, avec les Ettits- Unis et, le 23 octobre 1844, avec la Fnince, des traités de commerce accordant à ces pays les mômes avantages qu a lAngloterre. I^ traité du 23 octobre contenait un article assurant à tous les Chinois le libre exercice du christianisme.

Cependant, vu l'état d'esprit de la population, très mal disposée à l'égard des Européens, le gouvernement impérial ne crut pas pouvoir autoriser l'établissement des étrangers à Canton. Vainement la Grande-Bretagne lit de répétées et très sérieuses remontrances à ce sujet. La situation semblait devoir s'éterniser, lorqu'en 1856, la capture d'un bâtiment naviguant sous pavillon britannique ouvrit à nouveau le conflit. Les Anglais exigèrent une réparation, et comme elle ne fut pas accordée, ils s'emparèrent de tous les forts de la rivière de Canton et de la ville elle-même, bombardèrent le palais du gouverneur général Yeh, réduisirent en cendres une partie de la cité et détruisirent, le 6 novembre 1 856, la flotte impériale.

Les forces anglaises n'étaient toutefois pas sufflsantes pour exploiter à fond leur victoire. La Chine — tout comme l'Annam — prit cette situation momentanée pour un signe de faiblesse. Des édits impériaux appelèrent le peuple à l'anéantissement des étrangers, et ils furent d'autant mieux venus que ce peuple chinois avait maints sujets de plainte contre les Européens (notamment la cruelle traite de coolies).

Les massacres ininterrompus d'Européens et de chrétiens conduisirent l'Angleterre et la France à engager une action commune. Les deux puissances envoyèrent à Hongkong des flottes commandées par les amiraux Seymour et Rigault de (îenouilly, elles expédièrent en même temps 8.000 hommes de troupes. Une tentative préalable fut faite auprès du gouverneur général Yeh, qui déclina toute espèce d'accommodement. Il ne resta plus qu'à ouvrir les hostilités. La ville de Canton fut bombardée (28 décembre 1857) et de si vigoureuse manière que les 40.000 défenseurschinois qui s'y trou valent s'enfuirent

et que la place dut se rendre le lendemain. Yeh fut fait prisonnier, envoyé à Calcutta, où il mourut.

Entre-temps, les ambassadeurs des alliés, lord Elgin et le baron Gros, auxquels s'étaient joints les ministres de Russie et des Etals- Unis, envoyèrent de Shanghaï des notes à Pékin. Ne recevant point de réponse, il se rendirent avec la flotte, en avril 1î<58, à l'embouchure du Peïho et, le 20 mai, firent occuper les forts de Taku. N'en obtenant aucun effet, ils lemontèrent le fleuve jusqu'à Tienlsin ; alors seulement la cour de Pékin se soumit et conclut, d'abord avec les ministres neutres, ensuite avec les alliés, les 26 et 27 juin, un quadruple traité par lequel, dorénavant, des ministres plénipotentiaires seraient admis à Pékin, le libre exercice du christianisme allait être assuré, la Grande-Bretagne recevrait 30 millions de francs et la France 15 millions pour les frais de la guerre. La flotte alliée se retira.

Comme d'habitude, le gouvernement chinois fit traîner la ratification du (railé sous toutes sortes de mauvais prétextes ; en même temps, il faisait remettre les forts le long du Peïho en bon état de défense. Lorsque les ambassadeurs revinrent pour échanger les ratifications, ils furent reçus à coups de canon .

L'amiral anglais Hope n'avait à Taku, en ce moment, qu'une escadre de bâtiments légers, il résolut néanmoins de détruire les ouvrages et de forcer la passe défendue alors par quatre lignes d'estacades (24 juin 1859). 11 réussit bien à franchir les obstacles, mais ne put éteindre le feu des forts; le soir du môme jour, lamiral essaya d'un débarquement, où, sur un terrain vaseux, il perdit, en peu de temps, la moitié de son monde. Il dut se retirer ayant eu 4G4 hommes mis horsde combat. Parmi lesforces de l'attaque se trouvaient 75 marins français empruiibîs aux deux seuls bùliments (jue nous avions sur rade et qui ne furent pas engagés, le Duchat/la et le Norzagaray. Cette petite lioupe eut environ un cinquième de son effectif de tué.

Après cet échec, il fallait relever le preslige désarmes alliées. Une grande expédition fut résolue et organisée. L'Angleterre envoya 12.600 hommes dont 4.800 soldats indiens, la France, en envova 7.500. Ces trou|)es furent placées sous le commandement des généraux sir Hope Grant et Cousin-Montauban. En juillet 1860, elles remontèrent de Taku le Peïho, soutenues et convoyées par les navires de guerre, s'emparèrent des forts sur les deux rives et occupèrent Tientsin. Les Chinois essayèrent inutilement d'entraver la marche des alliés en faiScUit intervenir des négociateurs que la cour de Pékin désavouait ensuite. Le 9 septembre, les ti'oupes arrivèrent à Tong-Tchéou, distant d'une trentaine de kilomètres de Pékin. L^, les alliés insistèrent pour que les ambassadeurs entrassent dans la capitale de l'empire avec une garde d'honneur de 1.000 hommes.

Des officiers anglais ctfranpîis nvaienl élê envoyés on avant pour s'entendre avec les autorités chinoises (juant à la réception des ambassadeurs et au logement des troupes à Pékîti.;' Ils furent lâchement surpris par des soldats tartares (18 septembre) et soit tués durant Faction, soit traînés en prison où on les fit mpnrir avec d'incroyables raffinements de tortures. Dans le même temps, le camps des alliés à Tong-Tchéou fut cerné par les troupes chinoises, mais une audacieuse charge de cavalerie rompit leurs lignes; elles se reformèrent à Palikao, et, le 21 septembre, Tarmée chinoise forte de 50.000 hommes, dont 30.000 cavaliers, fut battue à. plate couture par 7.000 anglo-français sous les ordres de Gousiu-Montauban.

l^a route de Pékin était libre et les alliés se remirent en marche le 5 octobre. Le palais d'été de l'empereur, à quelque distance de la capitale, fut occupé sans coup férir par les Français et misa sac, acte que l'histoire a jugé sévèrement ; peu après, ce palais fiit livré aux flammes pour venger l'infâme trahison du 18 septembre. Entre-temps, l'empereur Hàm-Phong s'était enfui de Pékin pour se retirer eu Mandchourie. On ne savait plus avec qui traiter. La guerre menaçait de s'éterniser. Déjà des dispositions avaient été prises pour hiverner à Tientsin et à Taku. Cette fois, cependant, l'orgueil des Chinois était dompté, et l'entremise intéressée de la Russie aidante le prince Kong, frère de l'empereur, demanda la paix K Une des poiles de la ville de Pékin fut livrée aux alliées, la France obtint quatre* millions de francs pour les familles des victimes du 18 septembre. Lord Elgin et le baron Gros entrèrent dans Pékin tambou^^S' battants, musiques en tète,chacun avec une garde d'honneur de 1 .000 hommes.

Les traités conclus en 1858 à Tientsin furent ratifiés à Pékin (24-25 octobre 1860). Les troupes alliées quittèrent la capitale dans les premiers jours de novembre. Tientsin et les forts sur le Poïlio furent occupés encore un cerUiin temps.

OCCUPATION DE TOURANE

Nos divers insuccès diplomati(|ues et notre action navale très intermittente, aux résultats passagers qui ne faisaient (lu'enhardir l(»s Annamites, nous conduisirent à entreprendre une campagne de plus notable envergure, devant nous assurer, celte fois, des satisfactions positives et durables.

(1) Fallu de la Barrière dit : « Le général IgiiaLietl fut le principal instrument de la paix signée le îd5 octobre 1860 par le baron Gros, lord Elgiu et le prince Kong. »

\\ aurait pu ajouter que la Russie gagna à cette paix six cent soixante milles de littoral sur le Pacifique. Le traité d'Aigun avec la Chine (185^) •«vail cédé aux Russes tout le territoire niandchourien jusqu'à l'Amour: ^SftO, la limite fut reportée jusqu'à rOussouri.

Mais que voiilaît-on en réalité? Fîlail-ce un premier pas vers la domination plus ou moins rapide de l'empire d'Annain, ou ne s'agissail-il que d'obtenir une station navale, quelque liberté pour la religion chrélienue et le commerce français?

La seconde supposition semble avoir été la plus probable, (juoique, dans toutes ces entreprises coloniales, on ne sache jamais où l'on pourra s'arrêter. L'ancienne monarchie avait bien signé un traité ne parlant que de station navale et de liberté de commerce, mais l'évéque d'Adran n'était-il pas venu faire miroiter en France l'espoir de constituer un empire colonial plus puissant, plus riche, plus utile que celui des Indes que nous venions de perdre? Les événements de la Révolution et de l'Empire, les guerres qui se poursuivirent jusqu'en 1815, l'impuissance sur mer, avaient fait oublier à la France, durant quelque trente ans, l'idée de s'établir en Extrême-Orient.

Mais après la paix, les grands voyages reprirent leur cours, les rapports avec la Chine se firent plus fréquents et promettaient au commerce de sérieux bénéfices. La Restauration voulut renouer les relations éphémères de Louis XVI avec l'empire d'Annam, elle invoqua même le traité de Versailles; par trois fois elle se présenta devant Tourane, ce fut en vain. Le gouvernement de Louis-Philippe fit une démarche pacifique sans aucun succès ; plus tard, il recourut à deux démonstrations, insuffisantes, et pour cela de nul eiîet. A cette époque néanmoins, le but que Ton poursuivait s'accusait davantage, il prenait consistance, se précisait. Le ministre Guizot dans ses inAructions à M. de Lagrenée, notre plénipotentiaire en Chine, écrivait :

Il ne convient pas à la France d'être absente dans une aussi {j;rande partie du monde, où déjà les autres nations de TEurope ont pris pied ; il ne faut pas que nos bâtiments ne puissent se réparer que dans la colonie portugaise de Macao, dans le port an<^lais de Hong-Kong ou dans rîle espagnole de Luçon.

Devant les difficultés (ju'on rencontrait du coté de TAnuam, on se retourna vers une région d'abord ou de conquête plus facile. L'occupation de l'ile de Hasilan, près de Miiidanao, à rextrémité de l'archipel Soulou, allait être entreprise, mais les complications diplomatiques de 1845 * jointes aux expéditions de Madagascar - et de la Plata ^ firent renoncer au projet.

(I) Droit de visite. — En 1831 et eu Ï833, doux traités avaient accordé aux navires de guerre anglais et fran<;ais le droit réciproque de visiter les bâtiments marchands des deux nations sur certaines côtes atlnile réprimer la traite des nègres. Les Anglais trouvant ces traités insuflisaiiLs en obtinrent un troisième ^20 décembre 1811) (lui augmentait très sériiuisement l'étendue des côtes où nos lulliim^nts pouvaient être visités. Ce traité ne fut abrogé qu'après (juatre années (fincessantes réclamations.

Affaire Pritchard,~hi\ reine Pomaré de l'Ile Taïti (archipel de la Société) venait de se mettre soits le protectorat de la France, loj'sque l'Anglais

La monarchie de Juillet disparut sans avoir rien pu accomplir en Extrême-Orient. Avec Napoléon 111, une politique mondiale non sans erreurs, mais de plus haute envolée fut adoptée. La pensée dune station navale dans les mers de Chi ne se plaça tout naturellement parmi les préoccupations de l'empereur. La guerre de Crimée empêcha, durant' les premières années du règne, d'y donner suite; mais, elle fut remise en avant, aussilôt après la prise de Sébastopol. La paix allait se conclure (traité de Paris du 30 mars 1856) et M. de Montigny, nous l'avons vu, fut chargé de se rendre à Hué. L'insuccès de sa mission^ nous l'avons dit également^ et les incessants massacres de chrétiens décidèrent Torganisation d'une campagne sérieuse. Des missionnaires français avaient été mis à mort : MM. Gagelin ( 1 833), Marchand (1834), Gornay (1837), Jaccard et Borie-Dumoulin (1838), Delamotte (1839), Schoeffler (1851) et Bonnard (1855). La mission espagnole avait eu à déplorer l'exécution des Pères: Ignace Dalgado, Dominique Henarez, Joseph Fernandez(1838);a mort de Mgr Diaz, martyrisé au Tonkiu(l857) ; elle fut suivie, en 1858, de celle du Père Sampredo. L'Espagne vint se joindre à la France. La situation s'aggravait de jour en jour et,

Pritchard, consul, missionnaire protestant et pharmacien, excita la reine à renverser le pavillon français et poussa les indîfïènes à la révolte. Ceuxci massacrèrent quelques marins. Le contre-amiral Dupelit-Tbouars lit arrêter Pritchard qui dut se rendre aux Ues Sandwich. Le gouvernement britannique demanda une réparation et Prichard, malgré l'opinion publique française, obtint une indemnité (1843-1845).

(t) La reine Ranavalona était hostile aux étrangei*», avait rompu le traité de commerce précédemment conclu avec les Anglais, elle faisait poursuivre les missionnaires et massacrer beaucoup de chrétiens. La Grande- Bretagne et la France réunirent des forces, en 1845, pour une expédition commune, la ville de Tamatave fut bombardée et incendiée, mais Tassiiut du fort échoua et l'expédition reprit le large.

(3) En 1816, s'étaient constitués les Etats-Unis des prorinces du Rio de la Plata : mais, dés le début, deux partis politiques se trouvèrent en présence: \esunituriens et les fédéralistes. Lorsque parut la constitution du SU décembre 18i6, ce fut une victoire pour les premiers, de courte durée, car, en I82t», Rosas fit triompher les fédéralistes. Il fut élu gouverneur de Buenos-AIres et chef de la Confédération. Son gouvernement tourna bien vite au terrorisme et sa poliUque absolue l'amena nécessairement au plus parfait unitarisme. Avec le dehors, Rosas sut d'abord très adroitement traiter, mais cela ne persista guère et bientôt il fut mêlé à toutes sortes de dangereuses querelles, il ne voulut pas reconnaître Findépendance de l'Uruguay et du Paraguay, soutenant par les armes le président Oribe contre son rival Ribera que défendaient la France et l'Angleterre. En 1845, ces deux puissances envoyèrent un ultimatum à Rosas qui persista dans ses prétentions. La guerre fut déclarée et le Paraguay, l'Uruguay, ainsi que le Brésil, se joignirent aux alliés. Le 2 aovH 1815, la flotte anglo-française détruisit l'escadre argentine devant Montevideo et entama le blocus de la côte. Rosas parvint n faire la paix avec l'Angleterre (24 novembre 1849) et avec la France (30 août 1850).

le 4 septembre 1857, il fallut détacher le Câlinai pour aller sur la côte d'Aonam recueillir tous les missionnaires qui se présenteraient.

Le 25 novembre 1857, le vice-amiral Rigaait de Genouilly, qui commandait l'escadre des mers de Chine, reçut da ministre de la marine l'ordre de faire, soit par lui-même, soit par un de ses lieutenants, une vigoureuse démonstration en Annam ; il recevait avis, eu même temps, que de prochains renforts lui parviendraient. Il s'agissait donc, comme on voit, de simplement forcer les Annamites à la raison, non de leur prendre leur pays. Napoléon III ébiit très éloigné de toute conquête autre qu'une station navale. La Cochinchine n'était pas connue, avait la réputation d'être malsaine, les habitants passaient aux yeux de beaucoup pour énergiques et combattifs. Une prise de possession plus étendue pouvait engendrer une guerre interminable, désastreuse à tous les points de vue (les quelque trente ans de colonnes et d'expéditions en Algérie étaient là qui parlaient). L'empereur hésitait, il eût préféré des satisfactions morales à de vastes étendues de territoires dont personne ne savait au juste ni la valeur ni l'avenir. C'est dans ce sens que déjà une commission présidée par le baron Brénier, ministre plénipotentiaire, avait été chargée d'examiner la question à fond et, surtout, de voir si l'on ne pourrait pas représenter le traité de Versailles ; c'est probablement dans ce sens aussi que l'abbé Hue avait présenté à Napoléon III une étude sur 1rs droits qu'il était possible de faire revivre quant à certains points de la Cochinchine.

L'amiral dut, malheureusement, retarder l'expédition. On était près de l'heure où les hostilités allaient commencer avec la Chine, les forces françaises faisaient besoin dans le Nord, et ce ne fut qu'après la conclusion de la paix à Tientsin qu'il devint possible de se rendre en Annam.

Rigault de Genouilly quitta Taku, le 27 Juin 1858, pour se rendre à File de Hainan où devaient se réunir les forces franco-espagnoles. Le corps expéditionnaire fut composé de deux bataillons d'infanterie de marine, une batterie d'artillerie de marine, quelques sapeurs du génie, au total 1 .500 hommes de troupes françaises (non compris les marins des compagnies de débarquement), plus 800 Tagals des Philippines, ces derniers commandés par le colonel espagnol Lanzarote. Le 30 août, l'escadre composée de la frégate à voile la Némésis portant le pavillon de l'amiral, de deux corvettes à vapeur le Phlégéton^ le Primauguel^ de cinq canonnières VAvalanclie, la Dragonne^ la Fusée, la Mitraille, V Alarme, de quatre transports la Meurlhe, la Gironde, la Dordogne, la Saône et d'un aviso à vapeur espagnol El mno, leva l'ancre et arriva, le 31 au soir, dans la baie de Tourane.

L'amii*al somma les mandarins de lui remettre les forts et la ville dans le délai de deux heures. N'ayant obtenu aucune réponse, il

bombarda la place une demi-heure durant, fil taire l'artillerîe de la défense et lança aussitôt ses compagnies de débarquement à l'assaut. Les ouvrages annamites furent occupés et, le 1" septembre au soir, l'entière presqu'île de Tièn-Chà était en notre pouvoir. 11 y a tout lieu de croire que si l'on avait, dès le lendemain, marché sur Hué, comme les instructions de l'amiral le comportaient, la guerre n'eut pas duré trois semaines. L'état de démoralisation de l'armée en fuite, sa faible valeur militaire autorisaient un coup d'audace. On a critiqué l'amiral Rigault de n'avoir pas osé profiter de cette occasion unique, mais ne faut-il pas tenir compte de son ignorance absolue du pays? H eût bien fait, certainement, d'entendre les missionnaires qui connaissaient la région, cependant à chacun son métier et aussi à chacun ses responsabilités. L'amiral peut avoir manqué de décision, du sens exact de la situation, il n'a manqué ni de science ni de prudence.

La presqu'île de Tièn-Chà fut organisée défensivement, elle reçut des batteries ; on créa à grands frais des camps, des parcs, des magasins : une solide base d'opérations était constituée. Du côté maritime, notre flotte couvrait la rade : nous étions dans une position inexpugnable. Cependant, la fin de l'année venait d'arriver, de brillants combats avaient été livrés (20-21 septembre, 6 octobre), et pourtant l'on n'avançait point sur ce sol irthospitalier sous tous les rapports, nos troupes s'épuisaient et la cour de Hué, convaincue des difficultés de la route ^ très au courant de notre état réel, sachant que nous ne parviendrions jusqu'à elle qu'au prix des plus grands siicrifices, attendait que de guerre lasse nous abandonnions de nous-mêmes la partie.

Mais pourquoi tous ces efforts si coûteux et si stériles? C'est que, nous le répétons, personne ne connaissait le pays. Ce que l'on faisait là, c'était prendre le taureau par les cornes sans être de taille à le renverser. H semblait tout naturel que pour amener Ty-Bù-c et ses mandarins à composition, il fallut arriver jusqu'à la capitale ou, au moins, être en mesure de pouvoir aisément le faire. La simple prise (le Tientsin n avait-elle pas suffi pour soumettre la cour de Pékin ? Kt puis, le traité de 1787 ne parlait-il pas de « l'ile de Touron »- ?

En réalité, on ne connaissait que Tourane, nos navires de guerre n'étaient venus antérieurement que là ; mais on le connaissait mal, on ne savait rien des impossibles voies d'accès qui de Tourane con-

(1) Par la rivière, les canonnières seules pouvaient avancer, la barre à frauehir n'ayant que neuf pieds d*eau. (Vêtait la vraie difficulté de ce côté, car les trois batteries rasantes ([ui défendaient l'entrée n'eussent certainenitMit pas tenu plus lonj»:temps cfue les forts. Par terre, la route était couverte de travaux délensils élevés en partie après l'arrivée de l'escadre et surtout renforcés depuis.

(2) n s'agissait évidemment de la presqu'Ue de Tién-Châ,

dutsaient à Hué, ni des moyens de Iransport plus impossibles encore, on n'avait pas assez pensé aux inévitables maladies des régions tropicales. Quant au reste de la Cochiuclnné, ou ignorait tout ; il n'y a qu'à relire les ouvrages des premiers auteurs, de ceux qui ont pris part à la conquête, et Ton s'apercevra que, même après avoir vn et entendu, ils se trompaient souvent encore — ou étaient trompés par leur entourage annamite, soit sciemment soit de toute autre manière ^ .

L'installation à Tièn-Chà Tut nue erreur straté|;i(|ue, mais comment ne pas la commettre ? On ignorait la richesse véritable delà Bassc-iiOchinchine, sa supériorité sur toutes les autres parties de l'empire; Saigon jouissait bien d'une certaine réputation commerciale dans ces mers, toutefois ou ne se rendait pas compte de l'isolement géographique du delta du Mékong d'avec l'Annam, des difficultés que le gouvernement de Hue rencontrerait à y conduire une armée de secours ; ou n'avait pas une idée nette de la navigabilité intérieure, de la facilité de conquérir le pays et de s'y maintenir; on ne se rendait pas compte non plus que Toct-upation de Saigon ferait perdre à Tu-Birc tout le prestige <|u'il avait aux yeux des Cambodgiens et même des Siamois ; qu'enfin, le souverain lirait de cette région de très grosses ressources fiscales.

Mais, môme mieux informé, une autre raison, peut-être, éloignait aussi de Saigon. Prendre pied en Basse-Cochinchine comportait trop de chances d'y rester vu, d'une part, l'intransigeance de la cour de Hue et, de l'autre, son incapacité de nous chasser du delta. Or, les instructions de Napoléon lil étaient formelles ; il ne voulait à aucun prix s'éterniser en Cochinchine, La prochaiiie et inévitable guerre

(I) Oii ne se compreiiail guère au début, (|uelques indigènes catholi«|ues l)unigouinaient un impossii)le jargon latin el c'était tout. 11 est vrai (|ue beaucoup d'ofilciers, dès la première beure, se nïirent en devoir d'ap|)rendre raunamite. Le moyen était pratique et le seul qui fut bon. Mais la langue offre des difticultés à PEuropéen qui, jusqu'à ce jour, n'ont pu être écartées et qui rendent renteadement réciproque pénible. D'aucuns [)rétendent que certains de ces ofticiers possédaient à fond la langue annamite—ils ont traduit des livres! Nous n'avons nullement Tintention d'amoindrir leur mérite et nous rendons un juste bommage à leurs efforts, à leurs travaux. Quant à parler convenablement Tannamite, c'est une question différente. Autre chose est de traduire à coups de dictionnaires et d'interprètes indigènes un ouvrage annamite en français, autre chose est de rendre la pensée en annamite.

Si, maintenant, l'on veut joindre à tout ceci l'inconcevable désinvolture de Tindigéue dans ses explications, ne doutant jamais de rien et aftlrmant n'importe quoi avec la plus parfaite témérité, on comprendra comment nos glorieux devanciei^s oiit dû voir faux jiarfois.

Un dernier point à noter est que si vous avez une idée trop btcn ancrée, et que vous cherchiez à la défendre en élevant la voix, vous pouvez être certain que votre interprète annamite sera tôt de votre avis.

avec TAutriche ^ lui conseillait de ne pas s'engager dans une aventure coloniale. Les événements furent plus puissants que ses ordres, il fut entraîné malgré lui à la conquête.

Si les orgueilleux et présomptueux mandarins n'avaient pas été si Grassement ignorants des ressources et des intentions de la France, si le souverain de l'Anuam, au lieu de s'abandonner à desxolëres puériles, avait su comprendre sa situation et céder à temps, il est très probable que son empire lui serait resté ^. Par malheur on rencontre dans rhistoirede ces aveuglements contre lesquels aucune logique, aucune force ne peut plus rien ; ils conduisent les nations k leur perte d*uae manière certaine, irrévocable. Les faits qui vont suivre nous le démontreront.

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