EXPÉDITION DE BASSE-COCHINCHINE - ANNÉES
On était depuis cinq mois à Tourane sans résultat autre que celui de voir fondre les ressources matérielles et les effectifs. Au point de vue militaire, au point de vue aussi du moral et de Thygiëne des troupes une diversion s'imposait. Le vice-amiral Rigault de Genouilly,qui entre-temps s'était renseigné sur la Bàsse-Cochinchine, et avait acquis la conviction que la prise de Saigon porterait un coup dix foix plus sensible à Tennemi que celle Tourane, décida, fin janvier 1859, de conduire une expédition dans le Sud.
Le 2 février, l'amiral, laissant à Tourane une partie de ses forces sous le commandement du capitaine de vaisseau Toyon, mit le cap sur Saigon avec les deux corvettes A vapeur le Phlégéian et le Priniaugiiet^ les trois canonnières V Avalanche, la Dragonne et
(1) L'entrevue de Plombières, entre Napoléon Ht et le comte Cavour, où fut conçu le premier plan d'une transformation politique de Tltalie, date de juillet 1858.
(2) Voici quelques lignes de deux documents dictés par TV-Birc qui vont donner une idée de la mentalité et du savoir de tout 'ce monde ofilciel annamite, elles sont empruntées à la Cochinchine religieuse du P. Louvet.
Le premier passage se rapporte à la défense d'entrer en relations avec le Caiinai :
« En effet, ces barbares sont très ignorants et très corrompus ; lis ne rendent aucun culte aux ancêtres; sous le rapport religieux, Ils sont semblables à des chiens ; pour le courage ce sont des chèvres ; ils courent les mers comme des pirates, établissent leurs repaires dans les Ues désertes, ou s'embusquent sur les côtes, et de là fomentent des troubles et des révolutions dans les pays voisins. Ce serait donc pour notre royaume une honte et une calamité si nous les recevions. i>
Le second passage se rapporte au départ du Caiinai :
< Comme on l'avait prévu, les barbares d'Occident sont venus avec un navire à feu jusqu'au fort de la capitale, mais ils sont repartis aussitôt, pour échapper par la fuite au châtiment qu'ils ont trop bien mérité.
« Il n'y a donc plus à s'en inquiéter. »
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VA larme, Paviso espagnol El Cano, les trois transports la Saône y la Meurlhe et la Durance, plus quatre navires de commerce ^ Dans la matinée du 10 février, il forçait l'entrée du Cap Saint-Jacques en détruisant les deux ouvrages qui la défendaient. Le 11, il entra en rivière, et les obus du Phlégélon mirent le feu au fort de Can- Gicr. Les navires remontèrent avec précaution le cours d'eau, faisant taire successivement, lelâ, leU et le 15, les forts (Ong-Nghîa, Chà-Là, Xora-Rây et Tam-Ky) établis le long des rives. A cette dernière date, il fut rejoint par Mgr Lefebvre qui, échappant aux recherches des mandarins (sa tète avait été mise à prix), venait se réfugier à bord des navires français. Les renseignements fournis par le prélat sur le pays et les défenses de Saigon permirent d'avancer avec plus de hardiesse. Le 16 au soir, les bâtiments arrivaient en vue de la place.
Avant de parler des opérations de l'attaque, il convient de dire quelques mots de la topographie des lieux ainsi que des ouvrages qui défendaient la ville. Du côté de l'Est, celle-ci est bordée en arc de cercle rentrant par le Tan-Binh Giang, ou Sông Bén-Nghé (Rivière de Saigon). Au Nord, c'est un affluent de cette rivière, le Rach Thl-Nghè — depuis Airoyo de l'Avalanche — qui s'y déverse en suivant une direction générale Ouest-Est. Au Sud, TArroyo Chinois, qui s'appelait alors R^ch Binh-Du-o-ng et le confluent Vàm Bén-Nghé, venant droit du Sud-Ouest, débouche dans le Tàn-Binh Giang vers le sommet de l'arc de cercle *. Tous ces cours d'eau forment donc un immense fossé défensif, mais, en même temps, une excellente voie d'accès, aussi sont-ils une arme à double tranchant qui, suivant les moyens d'attaque ou de défense, devient dangereuse aux uns ou aux autres. Vers l'Ouest, s'étendait au loin la vaste Plaine des Tombeaux entre Saigon, centre annamite administratif, et CholoUi
(1) Nous n'avons pu trouver sur l'ett'ectif des troupes transportées que la version du lieuteuant Baulmont (La prise de Touràne « Revue Indo- Chinoise » du 30 novembre 1904.)
« Laissant à Tourane une garnison bien approvisionnée et solidement retrancliée, il (l'amiral Rigault) se dirigea, avec Tescadreet 2.176 hommes de troupe, comprenant du génie, de Tartillerie et de l'infanterie de marine versj'embouchure de la Rivière de Saigon. »
Le corps expéditionnaire ne comptait que 2.300 hommes de troupe au début, il ne serait donc resté au plus que lâi hommes à Tourane. 11 est vrai qu'une partie des navires de l'escadre y était aussi. Peut-être avait-on également déjà créé les deux compagnies annamites dont nous parlerons plus loin.
(2) D'après l'auteur du Gia-Ùlnh thông chi a le courant (du Rach Binh- Dirang) est fort repide, les barques de^ toutes dimensions naviguent sur ce cours d'eau en profitant de la marée. » Selon M. Paulus Gua, au contraire, le rach n'était originairement qu'un simple ruisseau qui fût creusé et élargi, en 1822, sur l'ordre du tham tri Huynh-Công-L\, heau-frére de Minh- Mang. Le courant des marées l'élargit beaucoup dans la suite. 11 est bon
- Où--
centre chinois commercial ^ . Une roule tracée parle colonel Olivier (elle est devenue dans la suite la Route Haute) reliait les deux centres, indépendamment de TArroyo Chinois dont la rive gauche était parsemée d'habitations (paillottes la plupart) et de jardins d*aréquiers.
Saigon avait pour défense une citadelle située vers Tangle formé par le cours inférieur du Rgich Thl-Nghè et le Tàn-Uinh Giang, sur un point élevé du terrain, à environ 40D mètres du Thl-Nghè et 800 mètres du Tàn-Binh. Cette citadelle — on en voit encore des vestiges derrière la caserne d'infanterie — était un carré bastionné dont le côté extérieur avait environ 450 mètres (le développement du front était d'environ 475 mètres). Une porte s'ouvrait au milieu de chacune des quatre courtines ; le fossé, large et profond, était franchi sur quatre ponts en pierre. Construite en 1837, la citadelle avait
«le faire remarquer que Trinli-Hoài-Birc n'a écrit son livre qu'autour de iS30 ; mais, à cette époque, était-ii encore en Basse-Cochinchîne ? L'opinion (ie M. I allu de la Barrière est- à retenir aussi : « L'Ârroyo Chinois dont le nom revient si souvent quand on parle de Saigon, est un cours d'eau vraisemblablement creusé ou tout au moins canalisé de main d'homme. Il part à angle droit de la Rivière de Saigon et enfonce sa nappe unie, large de cent mètres, dans l'intérieur du pays. »
Enfin, voici <|uelques lignes de La Cochinchine Française en 1878 (ouvrage publié par le Comité agricole et industriel de Cochinchine— Paris, Challamel aine): Les Chinois de Chcr-Lirn contribuèrent « pour une part considérable au creusement du canal destiné à relier le Binh-Du-o-ng (Arroyo Chinois) au Ruôc-Ngi.ra, qui aboutit au Rach Cât (1819) ; le Ruôc- Ngira avait lui-même été canalisé en 1772. En mému temps, l'on acheva les travaux de TArroyo de la Poste, dont le creusement avait été ébauché dés 1755. En 1820, la route commerciale du Cambodge à Saigon par My- Tho se trouva complètement terminée. »
Il résulte, de toutes ces noies, que, de très bonne heure, on a cherché d'établir une communication fluviale directe et facile entre Saigon et My- Tho sur la route du Cambodge, et que tous les petits cours d*eau qui traversent le pays entre ces deux centres, ont subi des canalisations et des raccordements dans ce but. Du confluent de l'Ârroyo Chinois à Saigon jusqu'au Rach Cât, il ne semble pas se trouver un seul bout de rivière qui n'ait été canalisé ou creusé à dessein ; mais, l'envasement se produisant très vite sous l'influence des courants de marée qui se rencontrent, il n'y a rien de surprenant que les travaux de canalisation se soient répétés à divei'ses époques, comme ils se répètent encore aujourd'hui (au confluent les cours d'eau se creusent généralement; à la rencontre des rnarées, ils s'envasent et forment un dos d'àne).
(I) Cho--L6-n date de 1778, ainsi que nous Tavons déjà noté. Ce centre fut créé par une colonie de Chinois (jue l'invasion des lây-Son avait i-Jiassés de My-Tho et de Bién-Hoà. Ils appelèrent leur ville taï-Ngon (ce vocable a élé dénaturé depuis parles Annamites et par les Chinois euxmêmes); grâce à leur persévérance et leur activité, ils en firent rapidement le centre commercial le plus important de six provinces. C'est en raison de cette importance que les Annamites nommèrent la ville Cher L&tiy c'est-à-dire le grand marché.
remplacé celle élevée sous la dire^^tion du colonel O'rvier et dénvuilelée lors de la prise de Saigon par les troupes de Minti-Mang eu ']8;35, ainsi que nous Tavons déjà dit. Le nouvel ouvrage se trouvait à peu près à l'endroit où était l'angle Nord de l'ancien.
Au Sud de la Rivière, au confluent du Rîjich Bàn \ en aval et à environ 1.900 mètres de l'embouchure de rArroyo-Chiuois, s'élevaient, fiicc à face, deux forts appelés par le peuple Bon giao khan. Celui au R.ich Biu, c'est-à-dire sur la rive droite de la rivière, était désigné pins particulièrement par le nom de Bon Cd-Trê ; celui de la rive gauche n'avait pas, que nous sachions, de nom populaire. Oiliciell^ujenl, ils s'appelaient : le fort du Nord, Tà-Binh-Plido mï le fort du Sud, Hhi-Binh-Phdo ^.
Aiiisi compris, ce système de défense était incomplet et miuvais.
Incomplet, parce que ni l'embouchure de rArroyo-Chinois, ni colle de l'Avalanche u'élaient défendues, ce qui laissait la roule libre à tout assaillant venu par eau avec une flolle convenable. Ce défaut devenait d'autant plussensibleque : l^leconfluent de l'Arroyo Chinois était à environ 1,600 mètres du bastion Sud de la citadelle, par conséquent hors de portée de Tartillerie de la place ; 2° les abords de la ciladelle étaient surbûtis de cases, complantés de jardins et de végétatioii arborescente qui masquaient à celle-ci et la Rivière de Saigon et l'embouchure de l'Avalanche. Il eût fallu à la défense une artillerie lourde pouvant tirer sous de grands angles, et ce n'était pas celle que possédaient les Annamites ; il eût fallu de gros mortiers, il n'en existait pas. La nombreuse artillerie de la place n'a jamais été composée que de pièces en bronze données par la France, de pièces en bronze et en fonte faites dans le pays et mal faites ^ en totalité de
(l)Ce cours d*eau serait-il le Bqi-Phong dont parle Tri iih-Hoài-Birc? Alors le Titu'Phong pourrait bien être une branche de l'Arroyo Chinois élargie par Hujnh-Công-Ly. Mais, dans ce cas, où placer le rach Binh-Dirang ? L'auteur du Gia-Binh ihông chi est si embrouillé dans ses descriptions géographiques qu'on a bien de la peine aie suivre.
(2) Ta et HSnt signiHent gauchie et droite, Bïnh est la seconde moitié du nom duphude Tdu-BinbetPAao veut dire canon, pétard, fusée. MM. Fallu de la Barrière et L. de Graniir.onl ont appelé le fort du Sud Hénon-Binh. Nous avons cherché, mais en vain, à découvrir Torigine du mot Hènon, Quel dommage que les auteurs n'ont pas fait suivre les noms propres dos caractères chinois les désignant. Leurs livres sont devenus difficiles à suivre, les indigènes ne savent plus rien, et pourtant nous ne sommes qu*à quarante-cinq ans de date.
(*^.) Ces pièces loutos coulé<îs à noyau, présentaient b:^,a;icoup de soufflures dont certaines formaient dans l'àme d *s chambre^ assez volumineuses. Ajout'tns à ceci que les projectiles ég.ilemeiit éUiient très mal fabriqués, les creux surtout, ce qui devait exiger un vent considéralïb». Toutescts imperfections avaient pour conséquence une notable diminution de i»ortée et un grand maurfiie de précision dans le tir, que venait encore contrarier TcKlr^rae irrégulurilê de fabncullon des tK)udres.
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Taibles dimensions. Les Annamites n'avaient pas k Saigon de canons de 24 que nous sachions, aucune de leurs pièces ne portaient même à 1.500 mètres. En 1858, à Tourane, bien autrement défendu que Saigon, le plus fort calibre dans les forts de la baie n'était que de 16. L'année suivante seulement, des canons de 24 furent amenés de Hué pour armer les lignes de la rivière (voir la très intére^ssante étude de M. le lieulenaut Baulmont dans la Rei)ue Indo-Chinoise du 30 novembre 1 904). Or, voici quelques données sur la portée de Tarlillerie de position à îhnc lisse créée par Gribeauval (1775), et qui a servi depuis avant la Révolution jusc|ue sous le second empire, nous les empnuitons aux Mémoires de Napoléon (général Monlholon, Tome 111, page 52) :
Les vaisseaux ne mouillent jamais dans des endroits où ils soient exposés à recevoir des boulets ou des bombes, pas plus qu'une armée ne campe à portée du feu d'une batterie. Avec des mortiers à la Gomcr, qui ne portent qu'à quinze cents toises Ç^.ooo mètres), ou des pièces de 36, sur affûts de côtes, qui ne permettent de tirer qu'à 17° et ne donnent au canoii qu'une portée de huit ou neuf cents toises (sei\e cents ou dix-huit cents mètres), on ne peut empêcher une escadre ennemie de mouiller dans la rade d'Hyùres, où elle mouille à deux mille toises {quatre mille mètres) éloignée de toute terre. Il faut, dans ce cas, installer les affûts de côtes de manière que les pièces puissent tirer sous l'angle de 43" et lancent les obus ou les boulets à deux mille et deux mille trois cents toises (quatre tnille et quatre mille six cents mètres). Depuis que les batteries d'Hyères ont été ainsi armées, les Anglais n'y sont plus revenus ; la même chose a eu lieu pour la Spezzia, et sur l'Océan pour l'île d'Aix, la Gironde, l'Escaut et les rades de Brest. Les canons des vaisseaux tirent sur affûts marins, c'est-à-dire sous l'angle de 25" ; la bande du vaisseau fait qu'ils tirent souvent sous celui du 430. Il n'est donc pas étonnant que les boulets de ces vaisseaux arrivent à terre, et que ceux des batteries de terre n'arrivent pas à hauteur des navires ; on se récrie alors sur la mauvaise qualité de la poudre, ce qui donne lieu à des soupçons de trahison et de négligence. 11 est donc bon que dans chaque batterie il y ait un ou deux affûts qui permettent de tirer sous l'angle de 43», quoique ce tir soit incertain et de nul effet dans les cas ordinaires.
Le système de défense était mauvais, parce que, sauf pour les deux forts en rivière, il n'y avait ni llanquemenl ni défense réciproque. Ces deux forts étiiieut à environ rî.OOO mètres de la citadelle et à 1 .900 mètres de l'embouchure de l'Arroyo Chinois ; ils avaient le défaut qu'ont généralement tous les forts de rivière dans les pays plats, c'est de pouvoir être enlevés les uns après les autres sans que les ouvrages qui se trouvent plus en amont puissent grandement les soutenir ou en rendre Toccupation impossible. Le système était mauvais, parce que la citadelle de Saigon, placée comme elle était, ne commandait rien. Bonne contre un soulèvement populaire et même contre un assiiillant s'approclr.mt par terre, elle n'aurait eu de valeur coutre une tlollc européeiuie que si elle avait possédé des
mortiers très puissants et si des forts solides, bien armés, le long de l'arc de cercle formé par la rivière, avaient empêché tout embossage â bonne portée et obligé Tagresseur de les enlever d'abord successivement; mais alors encore ses navires se seraient trouvés exposés aux bombes de la citadelle.
Les divers combats que nous allons relater vont, au reste, fixer le lecteur sur la valeur du système. A peine Tescadre, que venait de renforcer l'aviso à vapeur le Prégen t, fut-elle en vue des Bon giao khfîu, c'est-à-dire au coude du fleuve et à portée, que les deux forts ouvrirent le feu. L'un d'eux fut immédiatement réduit au silence ; Taulre, beaucoup mieux armé, ne putéire ^^rieusemenl attaqué que le lendemain 17. Tous les deux furent enlevés le jour même, celui de la rive droite (?) démantelé, celui de la rive gauche occupé pour servir d'appui aux bâtiments de transport et de convoi, nous disent MM. Bouinais et Paulus (L' Indo-Chine française contemporaine), qui déclarent avoir écrit d'après le rapport de l'amiral *. Une reconnaissance de la place fut aussitôt faite par le commandant .lauréguiberry, le chef de bataillon Dupré-Béroulède et le capilaîne d'artillerie Lacour. Le 18 au jour, la place fut canonnée par l'escadre, elle répondit d'abord vigoureusement au feu, mais bientôt elle ralentit son tir par suite des effets de notre artillerie. Il s'agirait maintenant de savoir quel mal nos navires ont éprouvé dans celle aflaîre ; aucun des auteurs ne songe à le dire ni même à poser la qaésiion. Il serait pourtant intéressant d'apprendre si les projecliles annamites arrivaient jusqu'aux navires.
Quoi qu'il en soit, les troupes furent immédiatement mises à terre et une colonne d'assaut formée à l'abri des habitations qui masquaient la place. Elle se composait des sapeurs du génie (capitaine Gallimard), de deux compagnies d'inranlerie de marine, des
(I) Notrp Abrégé de Vhisioire d'Annamy nous le répétons, no saurait comporter de recherches en dehors des lieux où nous écrivons, et Saijron nVst rien moins que documenté. La meilleure part des rensei^nienienls nous viennent d'auteurs qui ont écrit avant nous. \\ est ref,n*ettal)le (jue ceux-ci, surtout ceux de la première heure, n'aient pas sonj?é à [iréciser les faits par des données exactes, des dates certaines, et les noms par des caractères chinois. Quel est le fort qui est tomhé le premier? Quel est celui qui fut démantelé ? MM. Bouinais et Paulus écrivent juste le contraire de ce qui existe encore aujourd'hui. Le commandant Vial (PremU'rex années de la Cochinchine française) dit que c'est le fort du Sud (pii fut gardé ; d'autre part, il déclare — et MM. Bouinais et Paulus après lui — que ces forts se trouvaient à « huit cents mètres de la ville » tandis que Plnspertion de la moindre carte montre (ju'ils étaient à 3.600 mètres de la ciladolle et à 1.900 mètres de Kemhourhure de l'Arroyo Chinois. Cette manière d*écrire Thistoire est déplorahle, elle fausse les idées du simple lecteur et rend fort pénible toute recherche au travailleur. L'histoire n'est point ta traiter en roman, sou caractère (géométrique ne permet pas d'écrire» au bon Juger, et, lorsqu'on ignore un fait, on le doit dire.
- ut -
compagnies de débarquement du Phlégélon, du Primaugnet et A'El Cano. Cette colonne était commandée par le chef de bataillon Martin dos Pallières, elle fut dirigée vers le bastion Sud-Est, le plus voisin et qui continuait à tirer. Une compagnie de chasseurs espagnols suivait à distance, chargée d'appuyer au besoin la colonne d'assaut. Un bataillon sous le commandement du lieutenant-colonel Raybaud, se tint en réserve près de la rive. Enfin, le corps espagnol commandé par le colonel Lanzarote et un demi-bataillon de marins avec des obusiers se tenaient prêts à courir sous les murs de la place K
La colonne d'assaut se fit précéder de tirailleurs dont le seul feu amena les défenseurs à quitter pièces, remparts et citadelle. L'escalade commença, le sergent Martin des Pallières (Henri), frère du commandant, en tête. Ce fut un coup d'audace, car nul ne savait ce qui attendait les assaillants derrière la plongée ; aussi la surprise fut-elle grande lorsqu'on s'aperçut que la place était vide.
Du côté du Nord, entre la citadelle et TAvalanche, on se battait aussi, une de nos compagnies s'y trouvait aux prises avec un millier de soldats annamites. Le colonel Lanzarote les rejeta vivement audelà de Tarroyo. A dix heures du matin tout était terminé et, dans l'après-midi, les compagnies de débarquement rejoignirent leui-s bonis, tandis que les troupes s'installaient dans les vastes casernements de la citadelle. Le capitaine de vaisseau Jauréguiberry fut nommé commandant de la place.
La prise de Saigon nous livra un matériel immense. Deux cents bouches à feu en bronze et en fonte, une corvette, huit jonques de guerre sur chantiers, 20.000 sabres, lances, fusils et pistolets, 85.000 kilogrammes de poudre, des cartouches, des fusées, dos projectiles, du plomb en saumon, des équipements militaires, d'immenses approvisionnements de riz, plus la c;iisse du gouveruonu^nl contenant 130 000 francs en barres et en ligatures.
Cette prise de Saigon a été glorifiée et exaltée sur tous les tons. Elle eût pu être difficile, dangereuse, elle eût pu nous coûter cher, il n'en a rien été. Du 10 au 18 février inclus, il n'est pas mort un seul marin de l'escadre venue à Saigon; Tobituaire publié en fin d'ouvrage par Fallu de la Barrière (Histoire de VEccpèdiiion dt* Cochinchine en 1861) ne donne qu'un soldat d'infanterie de marine
(!) Tout cela ne nous dit encore une fois rien sur l'etTeclrf des troupes. MM. Bouinais et Paulus, qui ont fourni ces données et c]ni eux prétendent avoir puisé aux sources, devaient pourtant bien savoir que les mots 6/?/- /érrjf, compagnie^ bataillony etc., ne signifient rien du tout, que les effectifs seuls donnent une idée nette des forces. Ici la batterie se compose de huit pièces, là elle n'en a que quatre. Dans tel pays le régiment est de cinq cents hommes, dans tel autre le bataillon en compte jusqu'à douze cents, et ainsi de suite. Toutes ces unités varient avec le temps et les peuples, pourquoi alors ue pas s'évertuer à être clair, pourquoi toujours avoir i\i!r de vouloir tromper quelqu^un ?
mort le 17 février et deux le 18. Quant aux blessés, il y a pu en avûir; peut-être quelques-uns sont-ils morts des suites de leurs blessures; mais, les chiffres ci-dessus suffisent à démontrer que si, dans ces journées, il a coulé du sang, ce n'est guère du sang français. Certainement personne ne se doutait d'un succès aussi facile et le mérite des combattants reste entier, mais il est juste de dire aussi que la victoire a été obtenue bon marché. Nos troupes ont assez de gloire à leur actif, elles ont versé, plus tard, assez de leur sang en Basse-Cocbincbine — sans compter les maladies qui fauchaient leurs rangs plus encore que la mitraille — pour qu'il ne soit point nécessaire de grossir ou, disons le mot, de dénaturer les faits.
L'occupation du pays de Gia-filnh fut une vraie révélation, c'est là qu'il convenait de s'établir et se défendre, c'est \h qu'il fallait tenir à tout prix en attendant les événements qui devaient surgir tous moins favorables les uns que les autres: la guerre d'Italie allait éclater^ et la cour de Pékin s'apprêtait à déchirer le traité non ratifié de Tientsin^.
Au moment où Napoléon III reçut la nouvelle de la prise de i:iaigon, il était encore rien moins que décidé à une conquête territoriale. Mais le premier pas se trouvait fait. Des conseillers autorisés, la voix persuasive du cardinal Morlot, archevêque de Paris, et l'intervention de rimpératrice Eugénie décidèrent du sort de l'Aunam: l'empereur an torlsîi rétiiblissement en Basse-Cocliinchine.
La citadelle avait donc été occupée, mais elle couvrait une surface considérable, avec une ligne de feu beaucoup trop grande pour être efiicacenient défendue par le peu de monde dont on disposait^. Dans le cas d'une évacuation provisoire, on pouvait être certain qu'un ouvrage aussi sérieux serait réoccupé incontinent pur les troupes annamites et, cette fois, qui sait, plus énergiquement défendu. L'amiral lit démanteler la citadelle (8 mars). Les magasins contenant d'immenses approvisionuements de riz (de quoi nourrir sept à huit mille hommes durant un an) furent incendiés; on ne pouvait les garder, et vendre le paddy eût été alimenter l'ennemi.
(\) Le 23 avril 1859, l'Autriche avait envoyé un ullimaUim à Turin, et le 4U les Autrichiens entrèrent dans les Etats Sardes. Le 3 mai, Napoléon 111 lança une proclarnaUon annonçant la guerre; les troupes françaises avaient commencé, les unes, le passa<,'e des Alpes dès le 25 avril, tandis que les autres débarquaient à Gènes le 26 avril. Notre Hotte ainsi occupée dans la Méditerranée ne put pas, à cette époque, envoyer de secoui-s en Cochinchine.
(2) Le Si juin 1850, Tamiral anglais Hope ouvrit à nouveau les hostilités contre la Chine.
(3) La défense de ce genre d'ouvrage réclame de iS à 4 hommes par raétre courant; or, comme la citadelle avait 1.000 mètres de dévelopement total, Il eût fallu, théoiiquement, au moins 3.800 hommes pour sa défense. Les troupes restées à Tuurane jointes à celles de Saigon n'eussent pas snlft.
Tout cela Fut fait dans Tespace de peu de semaines, mais déjà Rigault de Genouillyélait rappelé par les événements àTourane, où Ton s'était bîitlu les 6 et 7 février, où Ton allait se battre encore les 7 et 8 mai. L'amiral quitta Saigon, y laissant un petit corps de troupe sous le commandement du c;ï|)itaine de vaisseau Jauréguiberry qui ne tarda pas à être obligé <lc combattre. Le commandant se donna de l'air dans l'affaire du 21 avril, niais dut quand même abandonner sa i)osition complètement ouverte |)Our se retirer dans le fort du Sud qu'il lit réarujcr et agrandir. (C'est M. de Grammont qui l'écrit, tandis que MM. Pallu de la iJarrière et Vial disent ([ue le fort du Sud fut occupé dès le démantèlemcut de la citadelle et durant le séjour de l'amiral Uigault). Là, il était à l'abri, dans une bonne position défensive, couvert par l'Arroyo Chinois et en face du mouillage des navires, mais sans aucun commandement stratégique eu égard à l'adversiiire. C'est sous la protection de ce fort que vinrent demeurer ([uelques familles de chrétiens pourchassés ; ils s'installèrent avec leur évoque, Mgr Lefebvre, au lieu qui s'appelle aujourd'hui Xôm-Chiéu.
Nous laisseions là Jauréguiberry bloqué pour un temps du côté de terre, sans espoir d'être renforcé de benne heure, sans idée claire sur ce qui pourrait advenir, n'ayant qu'une pensée bien arrêtée, celle de tenir jusqu'au bout. Certainement l'on comptait, l'expédition de Chine terminée, mettre à profit le retour des troupes pour en finir, mais il fallait vaincre d'abord, et à Solferino, et à Palikao.
Le 20 avril 1859, l'amiral Rigault était de nouveau devant Tourane, il se décida aussitôt pour uiie vigoureuse offensive. Après diverses opérations préparatoires, les lignes fortifiées élevées en face de notre Cîimp à Tourane sont enlevées (7 et 8 mai). Quelques négocialions furent alors entamées, un armistice de vingt-quatre jours fut même accordé aux mandarins annamites, mais, vu leurs propositions inacceptables — ces gens ne voulaient que gagner du temps — les négocialions furent rompues et les hostilités reprises avec des troupes renforcées. Ku effet, dans le courant de juin, des renforts (combien d'hommes?) arrivèrent par la Didon et le Duchayla. Les troupes annamites subirent alors un nouvel échec, dans les journées du 17 et 18 septembre, sans que Tir-Birc manifestât la moindre intention de reprendre les négociations.
Avant d'aller plus loin, nous devons mentionner la création d'un
pelit corps d'infanterie indigène, le précurseur des tirailleurs actuels.
L'amiral Rigault de Genouilly, pour tirer parti des transfuges et,
principalement, des réfugiés chrétiens du Tonkin, forma, au camp
de Tièn-Chà, deux compagnies indigènes. Lors de l'évacuation de
Tourane, ces compagnies furent probablement dirigées sur Saigon
troupes ; ce qui est certain, toutefois, c'est que nous allons
• à Chi-lloà une compagnie indigène composée eu grande
'^retiens tonkinois ; elle comptait aussi quelques annamites
bouddhistes de Basse-Cochjiichine si nos renseignements sont exacts. Les deux compagnies, par suite de perles quelconques, avaient sans doute fusionné pour n'eu plus former qu'une seule. C'est, du reste, à peu près ce que rapporte La CoclUnchine Française en i878 qui, après avoir dit qu'on organisa des éclaireurs annamites, continue : « Ces éclaireurs furent d'abord armés de lances auxquelles on substitua, petit à petit, des fusils de marine. L'un des détachements opérait à Tourane, alors occupé, l'autre à Saigon. A l'évacuallon de ce premier centre d'opération, les deux corps furent fondus en un seul à Saigon, sous le nom de compagnie indigène, ou de Linh-Tclip (soldats exercés-réguliers). »
Les préliminaires de la paix à Villafranca (H juillet 1859) amenèrent tout naturellement le gouvernement français à l'idée d'une marche définitive sur Hué. Des renforts furent expédiés, mais les événements sur le Peïho leur firent changer de destination. Il ne resta plus qu'à se maintenir le mieux qu'on pourrait à Tourane, comme déjà on le faisait à Saigon.
• Cependant cette pénible campagne, qur ruinait la santé des troupes, avait aussi ébianlé celle de leur commandant en chef. Le viceamiral Rigault de Genouilly fut obligé de demander à rentrer en France et, le 1'" novembre 1859, il remit la conduite de l'expédition au contre-amiral Page.
Le 18 novembre, le nouveau commandant fit attaquer les forts de Kièn-Chàu, au Nord-Ouest de la baie de Tourane, au-dessous de la roule (|ui vient de Hue par les montagnes. Les batteries furent détruites. Le corps expédiLionn.iire perdit dans celle affaire le lieutenantcolonel du génie Dupré-Déroulède, tué par un boulet sur la frégate amirale la Némésis.
Dans le courant de décembre 1859, le contre-amiral Page vint passer quelques jours à Saigon, et, suivant les hislructions du ministère, fit aussitôt réoccuper Saigon et Cholon. Pour rem|)lacer la citadelle démantelée, le commandant Jauréguiberry dut faire commencer le Fort neuf, ou Ouvrages neufs, (sur l'emplacement même de la citadelle) et le Fort espagnol, on réduit du CimfUière, (jui continués par M. d'Ariés, ne furent jamais entièrement achevés. Dans leur enceinte fut tracée par lamiral la place de l'hôpital et des magasins. Plus t'H'd, la première habitation du gouverneur y fut élevée, ainsi qu'une chapelle catholi(|ue (inaugurée le 15 août 1800) et loules les dépendances de l'imprimerie du gouvernement. Les troupes furent logées au Camps des lettrés (à l'endroit on sont aujourd'hui les puits du Service des Eaux). A Cholon, ou occupa la pagode de Cày-Mai sur une élévation*.
(1) «Cette coUiue sVléve comme une sorte de pic; eUe est plantée de nombreux pruniers du Sud {câyviai)^ dont les anciens troncs croissent obliquement. Ces arbres sont eu (leurs à Tépoque des gelées blanches
En un autre ordre de choses, une décision non moins importante fut prise un peu plus lard : l'amiral ouvrît le port au commerce (22 février 1860) et le déclara port franc. Dès les quatre premiers mois, soixante mille tonnes de riz furent exportées. Le commandant Vial rapporte, suivant la Revue Maritime (février 1864), qu'il vint à Saigon, durant toute Tannée 1860, un total de 111 navires européens et de 140 jonques chinoises; la somme des denrées exportées a été évaluée à prés de cent mille tonnes. Quelques Annamites attirés par le gain vinrent à Chcr-Lo-net à Saigon. Quant aux (finnois, en commerçants consommés, ils ménageaient les Français et les Annamites, louvoyant adroitement entre les deux camps et réalisant de très gros bénéfices.
L'ennemi qui avait été forcé de quitter les deux centres, n'alla pourtant pas très loin. Il se retira en partie dans les forts de Thu2\n- Kieu, d'où un millier d'hommes conduits par le ton thât Ili^p* partirent en avant s'établir au village de Chi-Iioà, à cinq kilomètres de Saigon et à quatre de Chrr-Lan. Ce chef militaire y lit élever un fort non loin de la route (Bon-Tien), celui que nous désignerons plus loin par < ancien fort de Chi-tloà ^ ; deux autres forts (Bôn- Hû-u et Don-Tâ) le flanquaient des deux côtés à quatre cents mètres de distance. Hi$p n'y fut pas inquiété pendant plus d'un an.
Si â Saigon l'on se trouvait en une relativement bonne posture, il n'en était pas de même à Tourane. Vers cette lin d'année 1859, non seulement on n'était pas plus avancé qu'au premier jour, mais la situation créée par les préparatifs de l'expéditiou de Chine exigeait une coiiccnlralion des lorœs non un éparpillcment. Le grand coup devait élre frappé du coté de Pékin, et, s'il réussissiUl. la reprise de la campagne en Cochinchine ne devenait que plus aisée. L'aniii*al Page avait donc rern, en même temps que les instruclions pour léoccupcr Saigon, l'ordre d'évacuer Tourane ; toutes les forces qui ne seraient pas indispensables en Uassc-Cochiuchine devant être dirigées sur Canton.
(cVst-à-(lire eu hiver); leurs ffuilles ré|iniKleiit une odeur aromatique ; ]t»iH*s fleui-s sout en eomniunicatiou avec les esjirils de l'air, et ce sont ces esprits (fui les font êclore. ii n'est pas possilile d'ess;i>ei* de transplanter ces arbres autre part. Au sommet de la colline est située la pagode iVÀn-
Tvn Une eau claire et limpide entoure la colline, et de légères barques
> vont cueillir la fleur du nénuphar Cette pa^^ode est établie sur les
fondations anciennes de la pagode cambodgienne Ho-ïang-TrAn-ïbîip. » {(lia-Binh thôrig chi).
Sous Tir-Btrc, le kinh lirçrc des six provinces, Ngu> Jii-Tri-Phyo-ng, dota la pagode d'un kioscjue à étage.
(1) L'héritier présomplit a le titre de thài-tir, ou thë-tCt, les autres princes du sang se qualirient hmiig-tCr^ leurs enfants mâles sont côti(/^/ir et les enfants mâles de ceux-ci s'appellent tén thai. Pour plus de détails voir ^s InsiiiuUonn annamiU^^ Tome I, page tàt*
Par suîle de circousiances secondaires, Tordre ne put èlre exécuté îmmédiatcmeut. A cette époque aussi les négociations furent reprises avec la cour d'Annam. Elles ne devaient pas aboutir, n'étant pas sincères du côté des Annamites, ne constituant qu'un tissu de finasseries, d'arrière-pensées, parsemé de formules de polilesse. x\vec les Extrêmes-Orientaux, en temps de guerre, aucune entente diplomatique sérieuse n'a jamais été possible sans que la démonstration effective et rigoureuse de lasupériorilé militaire n'ait été faite. El alors encore on ne peut guère discuter, on en est réduit à imposer ou à subir sans phrases la volonté du plus fort.
Enfin, le 23 mars 1860, Tourane fut abandonné et l'amiral s'en revint à Saigon. Pour le succès de l'expédition, ce fut un bien qui releva sensiblement le moral des troupes. Sur les Annamites, par contre, cette évacuation produisit le pire des effets. Notre impuissance leur paraissait démontrée, et ils s'enorgueillissait de notre départ de Tourane comme de la plus brillante des victoires.
Nous extrayons à nouveau de l'ouvrage du P. Louvet le passage suivant d'un édit de Tir-Biïc à ce sujet:
Les voilà donc partis, ces barbares d'Occident, ces êtres malfaisants et cupides, qui n'ont d'autre inspiration que le mal, d'autre but qu'un gain sordide ; les voilà partis ces monstres qui se nourrissent de chair humaine et se font des habits avec la peau de ceux qu'ils ont d($vorcs. Pirates aussi ineptes que couards, ils ont été mis en fuite par nos vaillants soldats, et se sont sauvés comme des chiens, la queue entre les jambes.
Maintenant que tout va se jouer autour de Saigon, il est utile d'y revenir. Le contre-amiral Page devant amener à l'amiral Charner, commandant en chef l'escadre des mers de Chine, tout ce dont il pouvait disposer, laissa à Saigon un effectif de 800 hommes composé de compagnies du A* d'infanterie de marine, de marins et de 200 Tagals. Une flottille de deux corvettes et de quatre avisos resta également. Le commandement de la place fut confié au capitouie de .vaisseau. d'Ariès (commandant du PrimaïKjiwl) que secondait le colonel espagnol Guttierez Palanca.
I^ situation n'avait certes pas toujours été bonne depuis la prise de la citadelle, mais ce fut après le dé|)art de l'amiral Page (|u'elle devint précaire et parfois très critique. La période des succès faciles était passée.
L'ennemi qui n'avait rétrogradé que de quelques kilomètres s'était, nous l'avons dit, solidement établi à Chi-Hoà. Le ton that lli§p y fut attaqué dans les [)remlei's jours d'avril 1860 et le Bou- Hfru fut enlevé, mais l'élan des troupes alliées se brisa devant les obstacles accumulés autour des autres forts. Elles durent se retirer le soir laissant six marins français tués dans le Bon-Tien. Les mandarins abaodonnèreot leurs corps sans sépulture.
Ce même HiOp ordonna en juin Tallaquc conlre les Clochetons (il en sera parlé plus loin). A la suite de son échec, le kinh lu-rrc Nguyën-Tri-Phu-ang vint en personne prendre la direclion des opérations ^
Cependant les travaux de défense, qui se poursuivaient sans cesse, reçurent une impulsion nouvelle, déjà sortait de terre un camp retranché de forme rectangulaire dans le sens de la route de Thu^n- Kieu et renfermant celle-ci. L'ancien fort de Ghi-Hoà avait servi d'origine et de premier réduit. L'ouvrage s'allongeant chaque jour un peu plus vers Saigon, avait pris des dimensions pour contenir toute une armée. Les levées d'hommes faites dans l'intérieur, les volontaires, affluaient au camp et bientôt le kinh lu-çrc Nguyen-Tri- Phu'ang, âme de la résistance et général plus courageux, plus habile qu'on ne le pense, eut un réduit formidable avec une armée de quelque quinze mille hommes - à nous opposer.
Ce réduit était un simple ouvrage en terre constitué par un épaulement de trois mètres et demi de haut et de deux mètres d'épaisseur ^. Le camp était divisé en cinq compartiments au moyen de traverses qui en formaient autant d'ouvrages fermés dans lesquels on pouvait se retirer si l'un venait à ôlre pris. Cette disposition fait voir' clairement comment se construisit l'ouvrage (deux tranchées, parallèles à la route qui, au fur et à mesure de leur prolongement, étaient reliées par des traverses). Le glacis était parsemé de ti'ous de loup au fond desquels on avait llché des morceaux de bambou pointus. Des branches de bambou épineux garnii^saient tous les passages, tous les endroits pouvant doinier accès au corps de la place.
i^allu de Barrière, MM.BouinaiselPaiilusaprèslui, nous disent que
ce camp commandait les routesde M y-Tho, du Cambodge et de Hué. Si cesroutes avaient été en bon étatde viabilité, peut-être; encore eiit-il fallu des ponts, et rien de tout cela n'existait. Les vraies routes étaient et sont encore aujourd'hui: pour My-Tho et Phnom-Penh, le fleuve,
(1) Dans Touvrage de P. Vial (Les premières années de la Cocfiitichine) nous lisons que le ton Ihat Iliép et Phan-Tlio-Hièii, à la suite de leur atlaire des Clochetons, furent rais tous doux à la chaîne par Nguyèn-Tri-Phirong.
(2) Les auteurs ne sont pas d'accord sur le chiffre. D'après les listes d'appel trouNées dans le camp, Tellectif se serait élevé à :2!.U0(i réguliers sans compter les d'ôn dit^n. Mais il faut se rappeler ([ue rarniée annamite a toujours eu beaucoup tk monde sur le papier et fort peu sur les rangs.
(3) « Elle (Fenceinte) était percée de meurtrières très rapprochées, dont la grande ouverture était tournée en sens contraire des meurtrières européennes. 9 (F. d. I. B.). H faut supposer que 1 epaulement était palissade le long de la ligne de feu, sinon les meurtrières ne se comprendraieut pas. Quant à « la grande ouverture » nous ne saisissons pas bien, les divei*s iiystémes de fortification européens comprenant celte grande ouverture aussi bien tournée vei*s la place que vers le dehors. Il aurait fallu dire de quel côté elle se trouvait. Nous pensons qu'elle était tournée vers le dehors.
sans compter le réseau des r^ch et canaux ; pour Hue, la mer. Les troupes impériales n'ont jamais suivi d'autre chemin, sauf durant la révolte de Kliôi, où Minb-M^ng, tout en se servant de la voie maritime, achemina une partie de ses troupes par la route mandarine- Non, cet ouvrage ne commandait rien, n'avait aucune importance stratégique ; par contre, il avait un but tactique bien déterminé et très visible. LesPrançais étaient à Saigon-Ch(;r-L(>n, il fallait les endéioger sinon leur offrir la bataille dans des conditions de bonne chance et aussi de possibilité de retraite. Cette retraite ne pouvant et ne devant s'opérer que vers le Nord, soit dans la direction de Thu^n-Kieu, Trâng-Bùng. A Ïhu^n-Kieu (environ 5 kilom. du camp) se trouvaient d'ailleurs les grands magasins de Tarmée, la meilleure indication sur la ligne de retraite. Celle-ci ne pouvait viser directement ni Uién-lloà, avec la rivière de Saigon et le Bông-Nai à Iraverser, ni My-Tho, avec les deux Vaïco à franchir. En'présence de cette situalion, Nguyen-Tri-Phu-ong lit travailler et manœuvrer dans le sens du délogement, il n'y réussit point et dut subir la bataille qu'il perdit, comme nous verrons plus loin.
Ce qui a manqué au chef annamite, c'est une bonne artillerie et, d'une façon générale, de bonnes armes à feu. Ses armes se trouvaient de plus d'un siècle en retard. Les fusils, par exemple, étaient à silex (généralement de Saint-Etienne, modèle 1 777 et antérieurs), il y avait même des fusils à mèche chinois. La portée efRcace des premiers est de 350 mètres, tandis que la carabine modèle 1853, le fusil de la Garde modèle 1854 et le fusil modèle 1857, toutes armes rayées dont se servaient nos troupes, avaient une portée efficace de 1 ÀOO mètres. Nous ne savons si le premier corps expéditionnaire possédait des pièces rayées de campagne (l'artillerie de marine, amenée plus tard par l'amiral Cbarner, mit en batterie devant Chi- Hoà trois canons de 4 rayés et quatre canons de 1^2 rayés), ni si les navires étaient armés d'un grand nombre de bouches à feu rayées, vu que c'est juste autour des années 1858 à 1860 que le plus gros de notre matériel d'artillerie lisse fut transformé en artillerie rayée, aussi bien les pièces de campagne que celles de siège et de marine *. Citons néanmoins un exemple pour fixer les idées sur la valeur des deux artilleries bouche lisse et rayée. L'ancien canon de 8 qui tirait un boulet plein de 4 kilog., ou 8 livres, avait une portée efficace de 800 mètres (dans le tir sous le plus grand angle, il portait à 1 .500 mètres) ; le canon de 4 rayé de campagne, qui lirait un projec-
(1) La marine se servait, depuis un temps déjà d'une pièce rayée. C'était Tancien canon de 30 (c'est-à-dire lançant des boulets sphériques pleins du poids de 30 livres anciennes) qui avait été transformé d'abord (1849-1858) en pièce rayée et frettée se chargeant par la bouche et devint le canon de i6 centimètres. Puis, il fut modîHé en canon se chargeant par la culasse (modèle 1858-1860, modèle 1864-1866, modèle 1870-1879).
tile chargé dé i kilogr. également, avait une portée efficace de d.2O0 mètres et une justesse absolument inconnue jusqu'alors.
Quant aux hommes de Nguyèn-Tri-Phu'O'ng, ils ont fait voir qu'ils étaient braves et au-delà, mais ce n'étaient que des hommes, des gardes nationaux si l'on veut, non des soldats ^ et^ qui pis est, nullement exercés au tir. Troupes régulières, régiments de don dien, volontaires, se valaient au point de vue du savoir et de l'esprit militaires. Solides derrière un retranchement, parce que courageux et animés de la haine contre les Occidentaux ; incapables de tenir tète en rase campagne à la moindre troupe de soldats professionnels.
Si les Annamites avaient poursuivi les études militaires commencées sous la direction des Olivier, des Le Brun, des Barisy et autres, ils seraient sûrement parvenus à se constituer une armée solide ; s'ils avaient suivi les progrès de l'artillerie, de la défense des places fortes, de l'art militaire en général, ils auraient fmi par organiser un système rationnel de défense du delta bas-cochinchinois. Mais, pour tout ceci, il eût fallu aux mandarins secouer leur apathie native, ne point laisser croître et cultiver la haine de race, étouffer l'orgueil qui les dévore, et accepter des instructeurs européens ; il leur eût fallu visiter l'Europe et, conséquence inévitable, pratiquer la politique de la porte ouverte. Ces malheureux n'ont rien voulu de tout cela, ils l'ont payé.
Les Annamites ont du quitter la citadelle parce que leur artillerie ne répondait plus aux progrès de l'époque; parce que, par une négligence toute asiatique, les abords de la place n'étaient pas dégagés. Se trouvaient-ils au moins assez nombreux pour défendre cette vaste enceinte ? Il est permis d'en douter, la mobilisation ne s'étant faite que plus tard pour la défense de Chi-Hoa. A Saigon l'on fut surpris et par la portée, la précision de nos armes, et par la rapidité de notre attaque. Ce fut une surprise autant morale, et plus encore, que matérielle. La leçon fut bonne, et Nguyen-Tri-Phu-ang tacha de la mettre à proflt. S'il perdit son camp de Chi-Hoa, ce fut moins hx faute de ses dispositions — qui eussent pu être meilleures, nous les critiquerons dans la suite — que celle des éléments dont il disposait. Sa mémoire doit être conservée, car s'il fut ignorant de la vraie science et orgueilleux comme la plupart de ses collègues du mandarinat, il déploya une activité rare chez ses congénères, montra un sens des choses militaires et de la situation du moment qui lui permit de tout improviser et de nous tenir en échec durant des mois, nous obligeant au bout du compte à lui livrer une sanglante bataille.
Mais revenons au petit corps franco-espagnol. Nous avons vu qu'il s'était solidement établi à Saigon et à Chrr-Lan. Le premier de ces
(1) Nous renvoyons le lecleur désireux d'avoir quelques détails sur les forces annamites à nos Institutions annamites^Tome ill, chapitre Xli, Armées ie terre et de mer.
centres lui assurait ses coimnunicatioas avec Textérieur ; par le second, il tenait en mains une grosse part du comoierce du pays.
Ici, encore une fois, nous avons ù critiquer les auteurs qui, se copiant sans doute les uns les autres, ont répété à plaisir que le commandaut d'Ariès et ses hommes et trouvaient bloqués à Saigon,
Citons-les successivement :
Pallu de la Barrière dit (page â9) : c Saigon où se trouvait alors bloquée une petite garnison Tranco-espagnole »
L. de Gi'ammont donne en sous-litre (page 272) Blocm de Saigon avril i839 février 1861, mais reconnaît (page 276) cjue te commandant d'Artés c est resté, pendant toute la durée de son commandement, maître de la Rivière jusqu'au Gap Saint-Jacques, du Soirap, du grand Vaîco et du bras de Saigon jusqu'au Go-Vâp. » Singulier blocus que celui où l'on a ses derrières libres, où Ton peut commuqucr à loisir avec l'extérieur.
P. Vial écrit (page 83) : « Elle (la garnison de Saigon) était bloquée par une armée annamite de 12.0J0 hommes qui avait élevé autour de la ville un vaste camp retranché et qui tenta à plusieurs reprises d'enlever nos positions avancées. Les Français furent une fois près de six mois sans recevoir de nouvelles de Textérieur. » Explique alors qui voudra les allées et venues des i 11 navires européens, des 140 jonques chinoises durant l'année 1860 et citées par M. Vial lui-même (page 87). En ce qui concerne le camp retranché, il n'avait pas été élevé c autour de la ville » mais face à nos positions de Saigon et de Gliçr-Lan qui, mâme si la route de terre avait manqué, restaient en communication sûre et constante par l'Arroyo Ghinois. Le P. Louvet dit également : c Ge petit corps était enfermé au milieu d'une armJ^e de vingt mille soldats annamites, qui formaient une sorte de camp retranché, dans lequel nous étions comme prisonniers. Ge fut pour nos troupes l'époque la plus difficile de l'expédition. Dans le courant de 1860, les Français restèrent une fois jusqua cinq mois sans recevoir de nouvelles du dehors. » Qu'est-ce que cela prouve ? Y a-t-il quelque chose d'anormal dans ce fait? Les bateaux qui, en 1860, sont venus à Saigon ébiient des voiliers, surtout les bâtiments chinois. La plupart chargeaient pour la Ghine, ils étaient venus, comme depuis des siècles, par la mousson de Nord-Est et s en retournaient avec celle de Sud-Ouest. L.a navigation à voile avait donc nécessairement des femps d'arrêt. D'après M. Trwcrag-Vhih-Ky {Souvenirs historiques etc. p. 25), « l'arroyo de Ghrr-Laj était bordai de grands magasins bâtis en briques, appelés làu khqa et loués aux Ghinois qui venaient de Chine une fois pjir an sur des jonques de mer ; ils apportaient leurs marchandises dans ces magasins, où ils les vendaient pendant lem' séjour à Saigon. » Si la g irnlsoa de Saigon a été privée de notiveiles du dehors, c'est que le vice-uniiral Giiaruer n'a pas jugé à propos de détacher uu vapeur de son coudre pour lui eu euvoyer,
c'est que le commandant d'Ariès, lui non plus, n'a pas cro devoir expédier à Singapour un de ses navires à vapeur pour prendre des nouvelles. Si les communications avec l'extérieur ont manqué, ce n'est point du fait de l'ennemi qui n'a jamais été capable de les intercepter, mais tout simplement parce que Tordre naturel des choses et la volonté des commandants français eu avaient décidé ainsi.
MM. Bouinais et Paulus continuent sur le même ton (page il) : <r Ils (les Annamites) bloquèrent notre petite garnison au point que celle-ci resta six mois sans nouvelles de l'extérieur et ne put recevoir que deux fois dos secours, d'abord une compagnie d'infanterie de marine envoyée de Canton (elle est arrivée à Saigon au mois de juillet 1860), et ensuite un détachement de 100 fusiliers-marins débarqués du WéserKii> C'est un inconcevable travestissement de la vérité. Si la garnison n'a pu recevoir (juc « deux fois » des secours, pourquoi les autours n'ont-ils pas mentionné les fois où elle n'a pas pu en recevoir ? Quels sont les essais d'envoi de secours qui ont échoué? On chercherait en vain. La garnison n'a reçu que deux fois du renfort vu qu'on no lui en a envoyé que deux fois.
Quelle singulière idée de dire une troupe bloquée parce que l'ennemi lui fait face, se terre sur son front et, par ses travaux, réussit à éviter d'être inquiété sur les derrières. Encore un peu et on lui imputerait à crime de s'être défendu ! Les Agnamites ont-ils cerné la garnison? Non, nous venons de voir qu'en avril 1860 celle-ci tenta même d'enlever tes forts de Chi-Ho«^. Ont-ils intercepté ses communications avec le dehors ? Non. Ont-ils empêché son ravitaillement dans le pays? Non, pas même cela, et à ce sujet nous devons faire remarquer la situation pour le moins curieuse de Chç'-Lo'n et le rôle singulier de ses habitants.
Afln de commander ce centre, nous avons vu que la pagode de Cày-Mai, au Nord de Chçr-Lan, c'est-à-dire face au camp retranché, avait été occupée et armée. C'était la seule chose qu'on pouvait faire, laissant la ville ouverte à tout venant. Les Français s'y allaient approvisionner, les troupes annamites aussi. Les denrées arrivaient de l'intérieur comme si de rien n*était, et les Chinois vendaient aux
(!) « En 1861, le transport le Wéser après avoir reconnu Poulo-'ondoro, fut drossé par le:j courants de l.i mousson de N.-E. et s'tîsl perdu sur h s bancs à l'embouchure du Mékong. » (La Cochinchine en iHlH).
Or, d'après PaHu de la Barrière, les fusiliers-marins arrivèrent avant rinfanterie de marine :
€ A celte époque, la posiUon dç Saigon était cependant améliorée. Le commandant supérieur de Canton, se conformant aux ordres quMI avait reçus du commandant en chef, avait envoyé, au mois de juillet 1800, une compagnie d'infanleritw'i Saigon. La garnison de cette place venait d'être augmentée décent fusiliers-mu ri ns arrivés par le Wéser. Deux cents hommes de renfort allaient lui parvenir incessamment ».
Il (>\\ résulterait que le Wéstr sVsl perdu entre janvier et avril 186 f,
y de mai à novembre souHle la mousson de S.-O.
deax camps de la même maolëre qu'ils vendaient aux jonques de fner et aux navires. Ce fut le beau temps pour les affaires, pas de droits, pas de gabelous, pas d'entraves : le commerce dans toute sa liberté.
C'était trop beau pour durer et l'adversaire essaya d'y mettre un terme. Non point que le ravitaillement de notre poignée de soldats le tourmentât beaucoup — il savait ne pouvoir enipêcher les Annamites chrétiens d'approvisionner la garnison, il savait aussi que la fièvre et la dysenterie faisaient rude besogne — mais parce que nous tenions par Chcr-Lô-n tout le commerce extérieur. Il résolut de nous couper de la ville et de nous enlever ce centre commercial.
En juin 1860, une sape double partant de l'angle Sud du camp retranché fut ouverte et dirigée vers la pagode des Clochetons (Ki?ng- Phfffrc tu-) à l'entrée de Chçr-Lô'n. Elle fut appuyée de distance en dislance par des redoutes servant de places d'armes. Avec le nombre d'hommes dont le lânh binh Thàng disposait et le sol déjà détrempé par les premières pluies, le cheminement avança fort vite. Le but de cette tranchée était de nous couper de la pagode de CAy- Mai, de nous forcer à l'abandonner et la ville de Chcr-Lô^n avec.
Il fallait à tout prix empêcher cette manœuvre qui nous eût isolés dans Saigon tout en constituant un 1res grave échec pour nos armes. Le 2 juillet, le commandant d'Ariès se décida, un peu tard peut-être, à faire occuper la pagode des Clochetons et, à mi-chemin entre Saigon etChç'-Lô'n, la pagode des Mares (miéu Thinh *). On se mil immédiatement à fortifier ces deux pagodes. Pour celle des Mares, ce fut facile, elle était entourée d'un mur en briques qui de lui-même formait défense ; de plus, cette pagode assez éloignée de la tranchée ouverte avait beaucoup moins à craindre. La pagode des Clochetons ne se trouvait pas dans le même cas ; complètement découverte, elle n'était qu'à quatre cents mètres de la tète de sape. Dès son occupation, les Annamites abandonnèrent la tranchée. Le talus d'enceinte fut commencé, quelques tombeaux du voisinage fournirent un peu de terre, mais il fallut bientôt aller assez loin pour en rapporter dans des sacs.
(1) « La pagode des Mares était célèbre autrefois par le pèlerinage qu'y faisaient, à leur retour, les marchands de My-Tlio. Deux mares d'eau croupissante, une grande et une petite, dans lesquelles on voyait de temps à autre un caïman, avaient donné leur nom à la redoute. » (Fallu de la Barrière).
« Une autre pa{?ode, aujounrhui occuiiée par les officiers des tirailleurs indigènes^ située devant le mur d'enceinte et flanquée de deux mares plantées de nénuphars qui embaumaient la route royale, a été construite également du temps de Gia-Long, elle portait les noms de miSu Hôi-Bong, ou mi?u ThInh.* (Tnrcrng-Vînh-Ky).
Cette pagode n'est plus (il ne reste qu'une petite colonne en maçonnerie ornée et peinte), les mares ont été comblées, et, si nous avons tenu à citer les deux auteurs, c'est qu'ils se complètent et précisent le bîlliment.» Chose qui n'est pas inutile, car à environ 140 mètres vers TEstde l'empla-
i)ans la journée du lendemain, les Annamites revinœnlet, ouvrant le feu sur les travailleurs, tuèrent un homme, en blessèrent plusieurs. Il fallait se défendre et travailler, aussi le remblai n^avançait que lentement par un lalcnr très pénible et entièrement h découvert K Le talus était loin d'être achevé lorsque^ dans la nuit même (du 8 au 4 juillet), environ deux mille Annamites, quittant en silence leur tranchée, entourèrent la pagode et se précipitèrent à Tassant avec de grands cris. Toutefois, ou faisait bonne garde* Les cent Espagnols (capitaine llernandez) et les soixante marins français (enseignes Xarac et Gervais) qui formaient la garaison, résinent les assaillants par un feu à bout portant qui arrêta net leur élan. Cependant les Annamites voulurent revenir à la charge, mais leurs masses profondes furent brisées à coup d'obusicrs; les marins avaient porté à bras leurs pièces sur le front de Taltaque.
Durant ce temps, l'artillerie ennemie faisait une diversion en tirant sur les autres pagodes. Elle tirait aussi sur celle des Clochetons, canonuant amis et ennemis. La défense fut héroïque, l'attaque acharnée, on sentait de part et d'autre l'importance de l'enjeu. La lutte se prolongea à travers la nuit et ne cessa qu au petit jour, lorsque Ton entendit les clairons d'une colonne de renfort que Je commandant d'Ariès et le colonel Palanca amenaient au pas de course. Les Annamites se retirèrent précipitamment laissant sur le terrain une centaine de morts.
cernent du mifea Thinh — que Pêtras Ky appelle par erreur mièu Hôi- Dâiig — .se trouve nue autre pagode qui existe encore dans ses parties essentielles; c'est celle appelée Hien-Trung tg-, ou mieu Côiig-Than, ou niièu Hçi-Bon^r^ dont nous avons parlé àToccasion du capitaine Emmanuel. CirAre an concours obligeant de M. le lieutenant J. Hobnrt des tirailleurs, nous avons pu retrouver l'emplacement des mares (situées devant la pagode vers la Route-Haute) et celui de la pagode elle-m3m) qui était devant le logement actuel des officiers (côté Noi'd).
La pagode miëu Hôi-Dong, le plus grande d6s deux, outre sa destination de panthéon militaire, servait de local aux assemblées des mandarins ; eHe n'avait pas de mur de clôture du côté de la Plaine des Tombeaux. La pagode miliu Thinh servait aux assemblées des notables de la commune, elle était entourée d'un mur et d'un fossé, c'est ce qui la fit choisir pour la défense. Les deux pagodes avaient leur entrée, chacune, sur la Houte Haute, et, avant d'arriver à ces entrées, se dressaient, sur le bord du chemin, deux colonnes en maçonnerie portant rinscrlpt'ron : Kkuinh cài ha ma (ùter chapeau, descendre cheval).
(1) Nous ne nous rendons aucun compte des motifs qui obligeaient à travailler à découvert ni de ceux qui faisaient chercher la terre au loin comme le dit Pallu. Evidemment, il y avait une raison qui parait être qu'on n'a point pu ou voulu faire de fossé; m lis sans connaître la topographie des lieux, ni les abords immédiats de la pagode à fortifier, il est impo.ssible de rien conjecturer de sérieux Or, depuis quarante-cin(| ans le terrain s'est transformé, à la place de la pagole se trouve aujourd'hui un terrain vague formant l'angle Nord-Est de la Route de Binh-Hoâ et de la rue d'An-Oùng.
Les coups (le canou et la fusillade avaient été entendus à Saigon. Ni d'Ariè&, ni Palauca ne se méprirent sur leur sens, ils payèrent d'audace. Laissant la garde de Saigoa à vingt hommes et aux ([uarante malades à Thôpital (dit M. Vial) qui furent armés de carabines, ils partirent avec tous les autres, soit 150 hommes — environ ;}00 d'après M. de Grammont K Celte rapidité avec laquelle venaient les secours, l'énergie des troupes franco-espagnoles, leur vigilance en imposèrent lellemenl aux indigènes (^rils n osèrent plus reprendre rolfensive. Par contre, ils conliimèrent à remuer de la terre, faisiuit parlir de leur double sape un relranchemenl parallèle à notre ligne des Clochelons à Gay-Mai. Ils occn[)aient ainsi toute la plaine depuis rAvalanchejusqu'au-delàdeGlH/-li(Vn. Nous opposionsâ leurs travaux un chemin de ronile, la Houle Haule, allant de Saigon à Gày-Mai en passîuitpar les Mares et les (Clochetons. (La date où ia pagode Harbel, Kliâi-Tirùnfj tir, vint compléter le syslènie de défense nous manque, il y a quelque rai^on de la lixer à janvier 1801) -. Celte ligne
(1) Kn se basant sur l(\s tliivs nuMiios de M. Vial, cest ce dernier rliilTre (jui est le plus près de la vêrilê. La garnison entière comptait «SOU liunnnes dont IGOaux Clochetons, si nous en supposons itiu également à Cày-Mai et HU uu\ Mares, il y aurait eu encore '600 hommes disponibles plus tes 40 malades. Ueste à savoir si les marins des Clochetons provenaient des équipages de la flottille et s'ils étaient compris dans les SOU hommes. Ueste à savoir si réellement il n'a été laissé à Saigon que 20 hommes valides. licste à savoir encore si des renforts n'étaient déjà pas arrivés. Nous sommes toujours eu présence de l'histoire traitée à la façon d'un roman.
(2) MM. Bouinaiset Faulus disent, page 11 de leur ouvrage, que <y ces travaux de campagne étaient armés de canons rayés de 3o et d'obusiers de 80. » Nous ferons simplement remarquer que le canon rayé de 30, ou de 16 centimètres, pèse un peu plus de trois tonnes et demie, le débarquement et le transport par terre eussent été joliment difliciles avec les moyens dont on disposait et le< chemins qui s'oirraient. Toutefois, admet- Ions ia mise en batterie de ces pièces. La portée maximum du canon rayé de 30, sous l'angle de :>.> o>l de 0.250 mètres. Quatre heures de bombardement auraient sntïi [nniv faire évacuer redoutes, lignes, camj) letranché, tout.
Des canons de 30 rayés, au nombre de cinq, ne furent mis en batterie dans les Pagodes que quelques jours avant l'attaque du canq) (:2i, 25 février 1861). On les emprunta aux gros navires de l'escadre <|ue venait d'amener l'amiral Charner, et ce ne fut pas sans d'énormes efforts (lu'on parvint à les mettre en place.
Quant aux obusiersde 80 (canons-obusiers de 2i centimètres iiwd. 1840)
— qui ont été mis en batterie en niMne temps que les canons rayés de 30
— leur portée maximum sous l'angle de 35ol0 est de 2.i70 m.Hres seulement, et encore le tir n'a-t-il de précision (|ue jusqu'à 1.!200 mètres. La dénomination « obusier de 8j » vient de ce que le boulet, suiqmsé i)lein, représente en poids en^iron 80 livres (l'obus pèse vide Hà kgr.8G el chargé !2S kgr. 06) ; on a d'ailleurs très vite renoncé à cette dénomination pour adopter celle du calibre en centimètres. Cette pièce ne fut frottée et rayée qu'en 18iii. Auisi transfoiaûée, elle lire un projectile de 80 kilogramm »s (portée maximum 4.775 mètres, correspondaul à l'angle de 40©.
de redoutes avait derrière elle une autre communication parallèle, la voie fluviale, composée de FArroyo Chinois, de la Rivière de Saigon et d'une partie de l'Avalanche. Malgré l'écrasante supériorité numérique des Annamites et leurs immenses travaux, il faut reconnaître que nous occupions un front dont les communications rapides et faciles donnaient une mobilité à la défense qui rachetait amplement la trop p^rande étendue de notre ligne pour nos infimes effectifs et permettait, le cas échéant, de faire contribuer la flottille aux opérations.
Du coté de l'Avalanche non plus, les Annamites ne restaient pas inactifs, ils construiraient des forts, des retranchements à portée de nos lignes qui pouvaient devenir bien gênants.. Le commandant d'Ariès alla reconnaître ces ouvrages. Le 16 octobre 1860, il remonta l'Avalanche avec deux embarcations légères qui s'avancèrent jusqu'à un ouvrage palissade couvrant le troisième pont. A l'aller, personne ne fut atteint par le feu assez vif qui partait de la rive. Au retour, la chance se trouva moins bonne, l'enseigne Harmand eut la cuisse traversée par une balle et plusieurs hommes furent blessés. D'autre part, l'enseigne Rieuuier releva ce cours d'eau et fit des sondages jusque sous le feu du canon des forts ; son travail servit beaucoup quelque temps après.
Dans les derniers jours de décembre, le capitaine Barbet, qui faisait une ronde, fut surpris et tué par des maraudeurs indigènes K C'est que la tète des Français avait été mi.se à prix, et l'appel fait aux malfaiteurs ne le fut pas en vain. Ce procédé barbare qui ne fil que pousser les troupes alliées vers plus d'activité, plus de résolution, nous coûta pourtant trois ou quatre hommes.
Le commandant d'Ariès pour venger l'assassinat du capitaine Barbet, conduisit, le i"^ janvier 1861, une reconnaissance offensive jusqu'aux lignes annamites. 11 refoula les avant-postes et ne quitta le terrain qu'après avoir forcé l'ennemi à déployer toute son armée
(1) a La pagode Barbet portait le nom d'un capitaine d'Infanterie de marine qui la commandait et qui fut assassiné et décapité au premier coude de la route qui mène à la pagode des Mares. Il partit un soir à cheval pour faire sa ronde accoutumée. Les assassins le guettaient, cachés dans un bouquet d'arbustes que l'on montre à tous ceux qui passent prés de cet endroit. II fut assailli à coups de lance et tomba de cheval aux premiers coups. Les Annainites le décapitèrent aussitôt et gagnèrent, en rampant à travers les branches et les hautes herbes, les lignes de l'ancien Chi-Hoà. Le lendemain matin, ou trouva le tronc qui avait été traîné sur le bord de la route ; le cheval, blessé, se tenait à côté et n'avait pas bougé. On rapporte que le général annamite, quand la tête du capitaine fut déposée à côté de son plateau à bétel, compta le prix d'abord sans rien dire, puis laissa échapper une parole <le regret. Le capitaine Barbet était d'une taille et d'une force athlétiques et tous les Annamites le connaissaient. » (Fallu de la Barrière).
et lui avoir infligé des pertes sensibles. Ce fut le dernier acte militaire du commandement de M. d'Ariès. Â la fin de ce même mois de janvier, partait pour Saigon l'amiral Charner avec trois mille hommes de troupes et une forte division navale.
Les choses allaient changer de tournure. Mais avant de parler de cette nouvelle expédition, il est juste de s'arrêter aussi un moment à l'action civile du commandant d'Ariès. Il ne fut pas seulement un militaire énergique et actif, il fut aussi un organisateur et un administrateur remarquables. Dans les moments de répit que lui laissa l'ennemi, et en dehors des travaux de défense, il ouvrit les premières routes autour de Saigon, créa un hôpital qui resta longtemps une des plus belles constructions de la ville, fit lever des plans de la région, poussant ses reconnaissances jusques aux portes de Bièn- Hoà. Grâce au concours d'un petit nombre d'indigènes, la plupart réfugiés chrétiens tonkinois, aidé aussi par les missionnaires, le commandant d'Ariès commença l'étude des institutions annamites, qui lui permit d'établir les grandes lignes d'une administration coloniale simple, peu coûteuse et pourtant active, efficace. Par ses soins, une Direction civile fut installée à Saigon, une autre à Ch<;r- Lérn ; les magasins de la marine furent créés et la construction de cales poussée avec beaucoup d'activité .
Dans un autre ordre d'idées, le commandant d'Ariès se mit en relations avec nos missionnaires, et, par leur intermédiaire, avec les populations chrétiennes de toute la Cochinchine. 11 était ainsi renseigné sur tout ce qui se passait dans l'intérieur du pays et principalement sur les intentions de nos adversaires. Aussi, lors de l'arrivée de l'amiral Charner, put-il lui remettre un établissement où tous les services nécessaires fonctionnaient régulièrement, où tout était disposé pour un développement normal .