LES IDÉES DE L'AMIRAL
Vers répoque où nous sommes arrivés, on discutait beaucoup en France, et un peu dans toute l'Europe, sur la meilleure manière de coloniser. L'Anglais Money venait de publier son livre Comment on gouverne une colonie. Il y faisait l'éloge hyperbolique de l'administration des Flollandais aux Indes Néerlandaises, s'appuyant sur le fameux Kultuurstelsel (Système de culture) dû au gouverneur général Van den Bosch et qui, depuis 1840, assurait au Trésor de gros revenus. Malheureusement — et c'est ce que Money ne disait pas — ces éblouissants bénéfices ne s'acquerraient qu'au mépris absolu des droits de l'humanité et contre tous les intérêts du peuple dominé. Dès 1 848, ce système fut combattu par les libéraux hollandais à cause de son égoïste dureté ; il le fut jusqu'en 1865, date de son abolition par le minislèreThorbecke.
En France, où l'on se paie très volontiers de mots, où l'idée abstraite veut dominer trop souvent l'évidence du fait, on n'y regardait point de si près. Des esprits sérieux ne parlaient-ils pas alors de restaurer un royaume arabe dans notre Algérie ! Napoléon III ne transformait-il pas son rêve et celui de maints autres en un commencement de réalité par l'ouverture de la ruineuse compagne du Mexique ! Une sorte de vertige s'était emparé des esprits, on croyait sincèrement qu'il suffisait de trouver une formule convenable pour gouverner avec éclat et profit les possessions coloniales.
L'amiral Bonard, avec son intelligence extra vive et sa fertile imagination, devait, moins que tout autre, échapper à l'influence des idées en vogue. Aussi, lorsque la mission de créer un empire colonial en Basse-Cochinchine lui fut offerte, l'accepta-t-il avec enthousiasme. De ce jour, il s'entoura de tous les renseignements qu'il put recueillir sur l'Extrême-Orient et les grandes colonies européennes du monde entier. Il n'y a donc pas trop lieu de s'étonner qu'un tel
homme, en débarquant à Saigon, eût un programme bien et dûment arrêté, qni, d'ailleurs, n'était qu'un reflet fldèlc de i*ambiaDce métropolitaine.
Sous ne l'accuserons point, comme il l'a été, d'être « un homme à système » ; il avait ses idées, ou plutôt, celles dérivées d'une science toute théorique que les leçons de l'expérience n'avaient pas encore eu le temps de rendre concrète. Les eflorls faits par l'amiral Bonard, sa bonne volonté, doivent lui être comptés ; il se mouvait dans Tluconnu et se voyait condamné à commettre des fautes ; mais ces fautes mêmes étaient des leçons qui profitèrent, dans la suite, à ses successeurs. Si Ton est en droit de lui adresser un reproche, ce n'est point d'avoir parfois mal fait, mais de n'avoir pas su modifier ses plans alors qu'ils se montraient défectueux.
Le système de l 'amiral consistait, en ses lignes principales, m à confier à de grands chefs indigènes la surveillance directe des populations, tandis que les gouvernants européens^ libres de toute ingérence dans les détails de l'administration, s'occuperaient défavoriser 1^ dévelQppement dq commerce et la fondation de grandes eoireprises agricoles et industrielles. Si les populations se soulevaient ou si les chefs n'accomplissaient pas fidèlement leurs devoirs, des colonnes iflpbiles iraient les chAtier. > (Vial).
L'amiral Bopard était un convaincu, et, aux prises avec toutes tes difficultés de la pratique, il ne cessa de persister dans son système ; du moins jusque dans les derniers mois de ses fonctions de gouverneur, où il semble avoir été gagné à des idées plus pratiques en créant le corps des inspecteurs (7 janvier i 863) . Aussitôt qu'il put, il remplaça les directeurs des affaires indigènes par des phû et des b.uyvn annamites subordonnés à un nombre restreint d'officiers tfdifiç^is a^ya^t le titre d'inspecteur des affaires indigènes. Ce procédé donna, de très bonne heure, des résultats déplorables; non point qu'il fut mauvais en soi, mais parce qu'il n'était pas applicable au pays nouvellement conquis. Pour distribuer ainsi le pouvoir à des chefs indigènes, il faut tout d'abord qu'il s'en trouve. Or, les mandarins annamites avaient quitté le pays jusqu'au dernier ; les caractères qui étaient restés et qui, peut-être, auraient pu faire des chefs obéis, furent la plupart exécutés parce que rebelles à l'autorité française. Il ne restait donc dans le territoire occupé que des gens du peuple, ignorants, presque ou pas lettrés, c'est-à-dire un corps sans tête^ Ce fut parmi ces gens que Ton recrula le personnel administrali^ndigène, et si l'on ne saurait, du jour au lendemain, faire d'un
(i) Si la Cochinchiue ne s'est pas relevée de celle faiblesse, il ne faut accuser {\ue le système d'eiiseigaement adopté qui part de deux principes, Tun très discutable, l'autre complétometit faux : i" la gratuité des étudas; to l'enseignement donné à travers une langue étrangère.
L'enseignement primaire devrait, de par le monde entier, être gratuit et obligatoire: chacun doit savoir Ureet écrire. Toutes études au-dessus
manoeuvre des maçons un sous-préftU. on ne saurait pas non plus faire d'un boy ou d'un linh un huyçu. C'est pourtant, à peu |)rès, ce qu'on a fait.
Par la seule raison de leur origine, ces fonclionnaires annamites manquaient de tout prestige aux yeux de leurs congénères ; ils manquaient encore d'autorité par suite de leur ignorance ; enfin, chose plus grave, beaucoup n'étaient pas dignes de la haute confiance qu'on leur accordait. « Ils ne furent que des rouages inutiles et même nuisibles de l'administration publique. Les Français étaient responsables de leurs fautes aux yeux de la population et ils ne connaissaient leurs erreurs que lorsqu'il était trop tard pour les réparer. » (Vial).
(levraienl être payantes, sauf à donner des bourses aux élèves pauvres qui se sont signalés par leurs aptitudes ; mais alors il faut que le j<ouveriiement assure invariablement à ces élèves des situations qui les empêchent lie passer aux déclassés ; les enfants des familles aisées éviteront TécueU. Ce système, nous dira-t-on, n'est pas démocratique. Et le fait de s^emparer, à 3.000 lieues de chez soi, d'un territoire occupé par une autre race, de subjuguer cette cace, est-ce démocratique? — La science distribuée à un peuple hors de mesure et de nécessité, n'amène que des troubles sociaux sans bénéfice aucun pour l'humanité. A chacun le savoir selon sa capacité înleUecluelle et sociale. Pour les riches, la science peut être un accessoire de culture, elle ne les dévoie point; pour les pauvres, s'ils n'arrivent pas pas à une bonne place, elle devient, en régie, un fauteur de haine contre la société qui, pourtant, ne peut assurer l'existence qu'à un nombre restreint de capacités. Tout le monde ne saurait i^tre fonctionnaire ou oflicier, les cadres ont une limite, le budget aussi; et puis, s'il faut des ingénieurs, il faut aussi des ouvriers, les machines ne se créent pas et ne vont pas seules; il en est ainsi d'ailleui^s dans toutes les branches de l'activité sociale : quelques chefs et beaucoup d'exécutants.
Nous avons dit plus haut qu'U fallait donner des bourses aux élèves méritants pauvres, cela ne rend pas entièrement notre pensée. Car ce système ne permet pas toujours de faire arriver les jeunes gens ayant des dâspositious spéciales, il ne permet pas non plus d'assez écarter de la fortune le privilège qu*elle se constitue. En régie, toute école au-dessus de la primaire ne devrait être accessible que par voie d*examen et, si besoin est, par voie de concours. Les candidats reçus seraient exemptés de tous trais scolaires et même entretenus s'il est démontré qu'ils ne peuvent pas payer (les bourses ne doivent aller qu'à ceux qui n'ont aucun moyen de fortune).
Ce système empêcherait net les fiis de famille inapti'.s, les petits cancres qu'il faut chaull'er à blanc, de devenir quand même, dans la suite, de hauts fonctionnaires incapables et imbéciles. Son application aux populations coloniales aurait cette conséquence — peu ^ûlée de certains, mais rigoureusement équitable — d'appeler aux plus hautes fondions cahw de nos sujets capables d'y arriver. Si l'Annamite de Hasse-(îochinchine n'étudie plus dès qu'il a quitté les bancs de l'école, c'est un peu à son indolence native qu'il fautratlribuer et beaucoup au man(|ue de stimulant. Autrefois, It'S examens de lettré s'échelonnaient à travei*s Tevistence eHliére de l'individu ; à tout âge il pouvait aspirer aux fonctions les plus élevées, Tétode l'y conduisait. Aujourd'hui, le savoir ne lui servirait de rieoi il n'arrlvei'ail pas ((uand même. Ceci est le rôsuUal de notre domi*
Si l'amiral Bonard a commis quelques erreurs dans l'organisation civile de la colonie, il imprima, d'autre part, une grande vigueur aux opérations mililaires qu'il envisagea sous leur vrai jour. Il eut un sens très juste de la conduite à suivre et entrevit fort nettement le brillant avenir que notre action devait réserver à la Cocliincbine française.