SITUATION AU TONKIN
iNguyen-Tri-Phu-ang, en quittant le Tonkin lin 1866, avait laissé le pays pacifié. Ce ne fut malheureusement que pour une bien courte durée, car, à peine eut-il quitté, que des bandes de Chinois, débris du formidable soulèvement taiping, passant la frontière se mirent à ravager le pays. Rejointes par une foule de malfaiteurs annamites, elles se trouvèrent bientôt assez puissantes pour faire subir de graves échecs aux troupes régulières. Ces bandes sont l'origine des pavillons noirs et jaunes dont l'histoire parlera plus d'une fois *^
Nguyen-Ba-Nghi (le successeur de Nguyèn-Tri-Phu-o-ng après la prise de Chi-Hoà) alors gouverneur de So-n-Tày^ y fut tué par les rebelles dit-on. Un fait est certain, c'est qu'il mourut et fut remplacé par le trung quiln Boàn-Thç dont les armes n'eurent pas de bonheur non plus. Battu en diverses rencontres, il ne se maintenait que péniblement dans quelques positions autour de Bâc-Ninh. Dans le cours de 1869, le gouvernement de Hué envoya, en plus, le maréchal Vô-Trung-Blnh avec le titre de gouverneur de Ke-Chrr (Hà-NOi) et des six provinces voisines. Il fut même question, un moment d'y faire retourner Nguyèn-Tri-Phu-o-ng, mais l'empereur tenait à l'avoir auprès de lui, tant peu il avait confiance en ses autres mandarins et dans la tranquillité de la capitale ; on envoya Nguyen-Van-Phong à sa place.
Les choses cependant n'allèrent pas mieux et le gouvernement chinois, sollicité par Tur-Birc, intervint . Il envoya des troupes que les Annamites devaient entretenir. Le remède fut pire que le mal,
(1) En passant sur le territoire tonkinois, les taïpings, au nombre d'environ trois mille, avaient^un chef unique, Ou-Tsong. Celui-ci mourut et laissa le commandement des pavillons noirs (hâc ki) à Lu-u-Vinh-Phirô-c, tandis que les pavillons jaunes (hoàng ki) furent placés sous les ordres de Hoàng-Anh. Lu-u-Viah-Phiro-c s'établit à Lâo-Cay sur le Fleuve Rougo et Hoàng- Aiih à Ho-Vang sur la Rivière Claire. Des dissentiments éclatèrent bientôt entre les deux chefs, et les paviUons noirs s'établirent en aval de Lao-Cay afin de priver leurs rivaux du plus clair des produits de la douane frontière.
car une pjartîe de cette armée de secours se joignit aux rebelles pour pîUer les campagnes, et l'autre partie se garda î)ten de les combattre! Les bandes occupaient de la sorte trois ou quatre provinces du Toukin septentrional, prélevant un tribut $ur le pays et jusque sur lès mandarins.
On racontait aussi qu'en septembre 1870, le maréchal Boàn-Thç, pris par les rebelles, s'était suicidé en faisant couler sa barque. Les grands mandarins Vo-Trûng-Binh et Pham-Nghi, qui s'étaient réfugiés sous le canon de Bac-Ninh, avaient abandonné cette place, s'étaient disputés entre eux, et le dernier avait menacé son collègue de son sabre eh l'accusant du désastre de. leurs armées. Tous les deux avaient été mis en accusation devant le tribunal suprême. Les rebelles étaient restés maîtres des territoires de Lang-Sffn, Cao-Bàng, Thâi-Nguyên et Thuyôn-Quang. En octobre, on avait envoyé dans le Nord le gouverneur du Nghê-An (province du Tonkin méridional), Huinh-Kê-Viêm, prendre le commandement en chef. Ces nouvelles étaient exactes pour la plupart ; s'il n'avait été menacé d'une désorganisation complète, le gouvernement annamite n'aurait pas manqué de profiter sans aucune hésitation des revers de la France pour tenter de lui arracher ses conquêtes. (Vial).
Sur tous ces désordres, était venue se greffer encore une insurrection de prétendant. Un nommé Tê, qui se disait envoyé par un membre de la famille des Le, avait appelé les populations du Tonkin aux armes. Tê eut d'heureux débuts, en peu de mois il s'empara des deux provinces de Quàng-Yên et de Hâi-Diro-ng ; il tomba frappé d'une balle à l'attaque de Nam-Sâch. Sa mort mit fin à ce mouvement insurrectionnel, mais les pavillons noirs et jaunes conservaient leurs positions. Ceci dit pour l'intérieur du Tonkin, quant aux côtes et aux mers voisines, elles étaient écumées par des jonques de pirates, chinois la plupart, qui rendaient toute navigation dangereuse sinon impossible.
ENVOI DU cBOURAYNE» EN ANNAN ET AU TONKIN
L'état d'anarchie du Tonkin, rinsécurité des mers du littoral, ne pouvaient pas laisser indifférent le gouverneur de la Cochincbine. Et d'autant moins qu'on ne savait rien d'exact sur la situation. Le générai d'Arbaud ordonna donc au capitaine de frégate Sénez de se rendre avec son aviso, le Bourayne, d'abord à Tourane, puis au Tonkin, dans le triple but de réprimer la piraterie, de rapporter des renseignements précis sur l'état du pays et de reconnaître la roule fluviale.
Le Bourayne quitta Saigon, le 5 octobre 1874, ayant à lK)rd l'inspecteur des affaires indigènes, M. Legraud de la Liraye. A Tonraqe, l'aviso resta quelques jours pour permettre l'échange des compliments d'usage avec la cour de Hue, et pour l'avertir du but de la mission,
Le 3i octobre, à hauteur de Hôn-Tseu, l'aviso court s^ dçux jonques suspectes qui ouvrent le feu dès qu'il est à portée de leurs canons. Un violent combat d'artillerie s'engage aussitôt. LeBourayne a des parties du gréement coupées par les projectiles, noais arrive tôt à prendre le dessus. Les pirates se voyant perdus abandonnent une des deux jonques se réunissant tous sur Tautre. Le duel se poursuit acharné, et cette deuxième jonque coule lentement par l'arrière, tandis que les pirates continuent de faire feu des pièces qui émergent à l'avant et se battent encore alors qu'ils ont déjà de l'eau jusqu'à la ceinture. L'aviso^ ne pouvant pas manœuvrer vite à cause de l'insufQsance de son gouvernail par le gros temps qu'il faisait, arme toutes ses embarcations pour consommer la perte des pirates. Ils étaient environ 300, dit le rapport du commandant Sénez, pas un n'a échappé. Du côté des Français, plusieurs matelots ont été blessés^ l'aspirant Couturier a reçu une balle dans le bras gauche. A peine le combat est-il terminé que les Annamites de la côte viennent en masse demandant à piller les épaves^ ce qui leur est accordé.
Le 27 octobre. Vis-à-vis de Hôn-Me, le Bourayne surprend quatre autres jonques. Deux d'entre elles vont se réfugier dans les lies et deux gagnent le large. Celles-ci sont immédiatement poursuivies et coulées. L'aviso revient ensuite sur les deux autres dont les équipages prennent la fuite à terre emportant des armes, des vivres et mettant une jonque au plein. Le commandant Sénez envoie ses canots brûler les bâtiments.
Le lendemain, 28, une jonqueplus forte vient attaquer le Bourayne au mouillage. Celui-ci se laisse approcher, puis manœuvre très adroitement et engage le combat. Plusieurs projectiles de la jonque touchent l'aviso, entre autres im boulet rouge qui carbonise fortement la membrure à tribord. Mais la jonque est coulée ; elle portait de 100 à 120 hommes. Durant tous ces combats, l'aviso a eu un officier et sept hommes blessés et une dizaine de contusionnés.
Le Bourayne se rend ensuite à Ctra-Cam pour se mettre au mouillage. Derrière lui, la mer et le fleuve se couvraient de barques qui n'avaient pas osé s'aventurer au dehors et que la destruction des pirates rassurait pour un temps. Le 2 novembre, laissant l'aviso, le commandant Sénez, M. Legrand de la Lîraye, quelques ôfficiçrs du bord et 20 marins armés de chassepots, tous montés dans deux baleinières et une jonque chinoise, vont visiter successivement Hâîpu-o-ng, Kè-CliQ-et Bâc-Ninh. Dans cette dernière localité deux soldats chinois însuUent et frappent un officier français. Une réparation est exigée et les deux hommes reçoivent des coups de rotin ; mais plusieurs centaines de leurs camarades entourent la préfecture vocîfér*imt, jetant des pierres et menaçant de faire uii mauvais coup. Les mandarins effrayés des responsabilités, traitent avec les soldats chinois qui se retirent moyennant une somme d'argent. A Bâc-Nirih,
le commandant wSénez apprend l'arrivée A Ba-Làc de rexpédilion Millot-Supuis dont nous parlerons plus loin.
Le 15 au soir, la petite troupe ralliait de nouveau le Bourayne. Sauf rincidentde Bâc-Ninh, dont le gouverneur avait d'ailleurs fort bien traité les Français, la petite colonne ne rencontra nulle part d'opposition à son passage, et Timpression générale qui se dégage du rapport est qu'elle a été bien reçue.
Le 1 6 novembre, le commandant Sénez quitte encore une fois le Bourayne afin d'aller à Quâng-Yén en passant de C&a-Gam à Bgch- Bàng-Giang par une rivière assez large et profonde. C'est dans ce cours d'eau qu^étaient venus d abord s'échouer les bateaux de MM. Millot et Dupuis, qui sont allés ensuite à Ba-Lac. Lorsque Texpédition apprit l'arrivée du Bourayne, elle se rendit à Cfra-Cam où elle parvint le 19, voulant attendre là l'autorisation de Hué pour remonter le Fleuve Rouge.
Le Bourayne quitta Gfra-Cam quelques jours plus tard ayant terminé sa mission et, le 27 novembre 1872, elle arrivait à [îongkong.