EXPÉDITION RIVIÈRE
Avec le changement de ministère survint aussi un changement d'idées quant à notre politique indo-chinoise. Le gouverneur fut autorisé à envoyer des renforts à llà-NOi et M. de Freycinet en avertit, le 18 mars 188:2, notre représentant à Pékin, M. Bourée, lui recommandant de bien faire remurquor au Tsong-Ly-Yamcn que cette mesure était simplement destinée à débarrasser le Fleuve Rouge des pirates et à donner un caractère plus accentué au proicctorat français sur l'empire d'.Aimam, mais qu'il ne s'agissait aucunement de la conquête du Tonkin, ni même d'une intervention dans l'administration intérieure du pays.
Le capitaine de vaisseau Henri Rivière fut chargé du commandement de l'expédition. Il quitta Saigon le 2r» mars 1882 avec le Drac et le Parsevaly emmenant deux compagnies d'infanterie de marine sous les ordres du commandant Chanu, une section d'artillerie, un détachement de tirailleurs annamites, cinq chaloupes à vapeur, 200 cartouches par homme, 150 coups par pièce et deux mois d'approvisionnements. L'expédition arrivait le 2 avril à Hài-Phông et le 3 à Hà-NOi, où elle s'établit sur la concession française qui, déjà, avait une garnison de deux compagnies d'infanterie de marine commandées par le chef de bataillon Berihe de Villers.
Dès le premier jour, les relations avec les autorités annamites fureifl pea amicales, le long doc ne rendit pas sa visite au commandant Rivière, se cofrfiuant dans la citadelle et s'y fortifiant. 11 convoqua les milices et prépara l'action militaire. Une active correspondance s'ouvrit à ce sujet entre Saigon et Hué, l'ordre fut mènâe donné au tong doc de remettre la citadelle dans l'état où elle se trouvait avant, mais le courrier parvint trop tard.
(l) Gambetta avait formé, le 14 novembre 1881, un ministère dans lequel Il contia le portefeuille de la Marine à M. Gougeard, ancien capitaine de vaisseau et général de division à titre auxiliaire en 1870. Ce ministère démissionna le 2l> janvier 1882 et fut remplacé, le 30, par un ministère Freycinet dansle(|uel l'amiral Jauréguiberry fut appelé à la Marine et aux Colonies*
Le 25 avril, le commandant Rivière, craignant une surprise, se décida à attaquer. Il avait à sa disposition 450 soldats d'infanterie de de marine, 130 marins (débarqués du Drac, du Hamelin et du Parseval), 20 tirailleurs annamites, 7 pièces d'artillerie, les chaloupes à vapeur, les canonnières la Fanfare, la Surprise portant chacune deux pièces, des canons revolvers et une soixantaine d'hommes, ainsi que les canonnières armées d'im canon la Massue et la Carabine, W restait à Ilâi-Phonjj[ le transport le Drac, Téclaireur d'escadre le Hamelin et l'aviso le Parsival,
Avant d'ouvrir les hostilités, le commandant Rivière envoya un ultimatum au long doc lui enjoignant de déposer les armes et de se rendre à 8 h. du malin à son camp. N'ayant point obtenu de réponse à l'heure fixée, le commandant lit avancer les troupes. Le bombardement, au(|uel prirent part les canonnières, commença à huit heures et quart, il dura jusqu'à 10 h. 45 m. où fut donné l'assaut. Une demi-heure plus tard, la citadelle était prise. Du côté des Français, il y eut quatre blessés dont le commandant Berlhe de Villers. Du côté des Annamites, on releva quarante morts et seulement vingt blessés, car tous ceux qui avaient pu courir s'étaient enfuis. Le tong doc « selon l'usage» s'empoisonna *. Ce qui est uue façon comme une autre de sortir d'embarras, mais ne constitue pas une preuve de courage pour l'homme qui veut et fait la guerre ; devant l'ennemi, il n'y a qu'une manière de mourir, c'est en combattant.
La prise de la citadelle de Hà-NOi ne répondait nullement aux vues dû ministère, elle ne semble pas avoir répondu d'avantage à celles de M. Le Myre de Vilers. Dans ses instructions au commandant Rivière, le gouverneur de la Cochinchine écrivait : « Toute ma pensée peut se résumer en cette phrase : évitez les coups de fusils ; ils ne serviraient à rien qu'à nous créer des embarras, d Mais alors, dironsnous à notre tour, pourquoi envoyer des fusils au Tonkin ? Mieux eût vallu les remplacer par quelques diplomates. Cinq cents hommes étaient beaucoup trop ou pas assez. Beaucoup trop pour ne pas engager les chefs à attaquer dès qu'ils se sentiraient en mauvaise position. Pas assez pour pouvoir attendre de pied ferme l'adversaire et ne répondre qu'à ses coups.
Nous nous trouvons ici en présence de la même politique hésisfante, incertaine qui, tout comme à l'époque de Francis Garnier, entend bien faire voir les dents, mais ne veut pas mordre. Ce procédé n'a jamais réussi et ne conduit qu'aux pires ennuis. Lorsque, dans une question politique, on a recours aux soldats, ce ne doit être qu'en prévision de la lutte prochaine. L'appel de troupes autrement cc^pris ne peut que provoquer le conflit armé qu'on veut éviter, ou dégénérer en impuissante et ridicule démonstration militaire.
(I) L'amiral Tiiifr, le j^éiiéral Chafij? et deux capitaines de vaisseau en oui fait autant après la prise de Wei-Hai-Wei par les Japonais (1895).
Quoi qu'il en ait été de la pensée du gouverneur de Cochinchine dans celte entreprise, il couvrit son chef d'expédition et demanda pour lui la croix de commandeur de la Légion d'honneur. D'autre part, profitant de l'état des esprits à Hue, il lit d'énergiques remontrances au gouvernement.annamite qui envoya un plénipotentiaire à Saigon. M . Le Myre de Vilers refusa de le recevoir ayant appris par M. Rheinart que la cour faisait enrôler des bandes chinoises au Tonkin et mettait Nam-Bjnh en état de défense. Tir-BiVc était perplexe, d'un côté la reine-mère lui recommandait une entente avec la France, de l'autre les lettrés lui conseillaient la résistance. Il ne sut prendre aucun parti catégorique, protestant à Saigon de ses sentiments pacifiques et invoquant à Pékin sa qualité de vassal.
L'appel à la Chine ne se fit pas en vain. Le marquis Tseng entra en relations avec le ministère à Paris. Malheureusement sa correspondance astucieuse et parfois discourtoise obligea M. de Kreycinet à écrire à notre représentant à Pékin pour qu'il avertit le Tsong-Ly- Yaoïen que le gouvernement français ne continuerait pas uûe conversation sur le ton pris par le marquis Tseng et, qu'en tout cas, il ne permettrait pçint à la Chine de s'ingérer dans la politique que nous suivions au Tonkin.
Rien n'y fit et, le 30 juin 1882, le gouverneur du Yun-Nan déclara que l'armée chinoise allait passer sur le territoire tonkinois « afin d'y poursuivre les bandes de pavillons noirs ». Les Annamites se préparaient activement à la guerre et faisaient leur possible pour nous mettre en conflit avec les Célestes. Dans notre colonie de Cochinchine même des appels à . la révolte étaient faits et, dans les premiers jours de janvier 4883, le gouverneur dut faire arrêter 150 individus compromis par leurs agissements, surtout dans les arrondissements de Chçr-Lô-n, de Bièn-Hoà et de Bà-Rja.
A Paris, l'amiral Jaurégniberry pensait à envoyer des secours au Tonkin, mais les crédits ne furent pas votés et l'on préféra laisser agir le ministre de France à Pékin, M. Bourée, qui, le 27 décembre 1881, lançait un télégramme de Schanghaï aïinonçant l'envoi à Paris, par le plus prochain courrier, d'un projet de convention agréé au Tsong-Ly-Yamen. Suivant ce projet, le Yun-Nan était ouvert, mais la suzeraineté de la Chine réservée ; on laissîiit, en outre, pleine action à cette puissance dans une partie du Tonkin, le reste étant placé sous le protectorat de la France. Une pareille direction politique à deux ne pouvait qu'amener des difficultés sans fin. Mais le plus extraordinaire est que cet inacceptable arrangement avait été combiné entre le vice-roi du Pelchili et notre représentant à Pékin, alors qu'à Paris le ministre des affaires étrangères déniait toute suzeraineté à la Chine, et qu'à Saigon le gouverneur faisait savoir à la cour de Hué que la France ne tolérerait aucune immixtion étrangère dans le règlement des affaires franco-annamites. Voilà les étranges résultats d'une politique sans suite, sans idée directrice. On en comprit pour-
tant le danger à Paris. M. Bourée, désavoué (dépêche du 5 mars 1883), fut remplacé par M. Tricou, mais resta encore plusieurs mois à son poste.