COMMANDANT RIVIÈRE
Les instructions données au commandant Rivière, après la prise de Hà-N()i, furent d'éviler toute dissémination des forces qui pourrait Texposcr à de désastreux échecs de détail, d'assurer l'administration de la province de Ilà-Noi provisoirement au nom de TiT-Dirc et de ne retenir que la gestion des douanes avec les affaires de haute police. En attendant des renforts amenés par la Corrèze — il y avait 800 hommes à bord, dont au moins 250 sont restés en Cochinchine pour renforcer les postes de Tintérieur * — le commandant devait faire étudier ta création d'un poste fortifié au confluent de la Rivière Claire, afin de surveiller San-Tûy.
L'arrivée du transport (la Corrèze parvint à Saigon le 13 février 1 883 et repartit le 1 5 pour le Tonkin) permit d'armer deux forts à Hâi-Phong et d'occuper Hôn-Gai (on y mit un poste de 25 hommes). Cette occupation, conseillée par M. Roque, un vieil habitant de Cochinchine alors installé au Tonkin, avait pour but d'empêcher le gouvernement annamite de concéder les mines de charbon de la localité à quiconque. La société chinoise China merchants steam navigation companij convoitait ces mines que, dans la suite, elle aurait pu céder à une compagnie anglaise ou allemande et nous créer ainsi de grosses difficultés.
Cependant la citadelle de i\am-IJ|nh, solidement armée par les Annamites, devenait une menace grandissante pour nos allées et venues dans le delta. Déjà le gouverneur de la place avait tenté de construire des barrages que l'arrivée de nos canonnières seule empêcha ; il excitait les populations contre nous et n'avait que des insultes à Tadresse des Français.
Les quelques renforts nouvellement arrivés permirent au commandant Rivière de s'en prendre à Nam-Binh. Laissant à Hà-Nôi le chef de bataillon Berthe de Villers avec iOO hommes et le Léopard, il partit, le 23 mars 1883, emmenant le reste de ses forces, dont le gros comprenait quatre compagnies et demie d'infanterie de marine, l'aviso le Pluvier, les canonnières la Fanfare, la Hache, le Fatagnuy la Carabine, la Stiiyrise, la chaloupe à vapeur le Haïphong,
(1) Le transport le Mytho était venu à Saigon dès le 28 tiécenil)re 1882 avec 800 hommes de troupes, dont il ne nous a pas été possible de reconstituer remploi. Il n'est guère probable que beaucoup de ces hommes aient été envoyés au Tonkin ; ils ont sans doute dû servir à la relève et au renforcement des troupes de Cochiachine.
les petits transports le Kéanfj-Mam, le Tonkin, le Whunipoa et quatre joiK|ues. (^^25, la flottille arriva devant Nam-Binh, Iccomnianflant Rivière lit immédiatement débarquer les troupes et somma le long doc d'avoir à rendre la citadelle ; celui-ci répondit par uu refus. Le ^0, la place fut reconnue et le 27 mars, à 7 heures du matin, commença le bombardement ; Tassant fut donné vers i\ heures et, aussitôt, l'ennemi s'enfuit de tous côtés. Dans cette affaire, les Français eurent trois blessés dont le lieutenant-colonel Carreau qui mourut six semaines plus tard des suites de sa blessure. Les Annamites avaient eu 200 hommes hors de combat.
La prise de Xam-Binh inquiétai vivement le ministre, qui fit transmettre l'ordre au commandant Rivière de ne plus rien entreprendre hors le cas d'absolue nécessité, le prévenant du même coup qu'aucun renfort ne pouvait partir de Toulon avant le mois de mai.
Durant labsence du commandant Rivière, 4.000 Annamites et pavillons noii's vinrent attaquer Hà-NOi (nuit du 26 au 27 mars), ils furent repoussés. Parmi les assaillants^ tout comme parmi les défenseurs de Nam-Binh, on crut reconnaître des réguliers chinois et même des Européens, Cette manière de faire entrer des réguliers dans les bandes pirates fut suivie par la Chine jusqu'après le traité Fournier ; elle permettait aussi bien à cette puissance qu'à l'Annam de décliner toute responsabilité et de rejeter le tort sur les pavillons noirs.
Le 2 avril, le commandaîit Rivière, avec ses forces, était de retour à Hà-Xoi. Mais les pavillons noirs, eux aussi, revinrent en masses pour attaquer la citadelle ; leur nombre fut estimé à 15.000 hommes, ileini Rivière résolut de se donner de Tair, il opéra une sortie le 19 mai ; elle fut malheureuse, la colonne faillit avoir la retraite coupée et ne revint à Ilà-Noi que péniblement avec de nombreux blessés. Klle dut laisser 29 morts sur le terrain dont*le commandant Rivière, le C4ipitaine d'infanterie de marine Jacquin, le sous-lieuteuant d'Héral de Rrisis et l'aspirant Moulin ^ Le chef de bataillon -Berthe de Villers, mortellement blessé, put être ramené dans la citadelle où il expira ([uelques heures plus tard.
(1) Durant les opérations subséquentes, on lit de nombreuses recherches pour retrouver les corps des militaires laissés sur le terrain. Des Annamites chrétiens, envoyés dans ce but par Mgr Puginier, finirent par rapporter que la tète du commandant Rivière, couverte de chaux et enfermée dans une boite en hupie, avait été enterrée sur la Route de So-n-Tây entourée des têtes des autres oKiciers et soldats, de manière à être foulées aux |)ieds par les passants. Ces tristes restes fui'ent exhumés le 18 septembre 1883. Le 8 octobre, on retrouvait le corps de Rend Rivière, qui fut renvo\é en France par le Tarn (30 octobre i^^'-^) en même temps que le <'orps du chef de bataillon Rerthe de Villers. Henri Rivière repose aujourd'hui au cimetière Montmartre à F*aris. Berthe de Villers à été inhumé à Uagè-la-Ville (Ain).
L'action s'était passée aux environs du marché de Cau-Giïy (Pont de papier) non loin de l'endroit où, dix ans auparavant^ était tombé Francis Garnier. Cette sortie a été très diversement racontée et commentée, mais^ ainsi que nous l'avons dit précédemment^ la critique de l'histoire n'a pas encore le droit de s'exercer. Nous ferons remarquer néanmoins que les marins jouent un peu trop souvent de malheur lorsqu'ils se mêlent de commander des troupes en rase campagne. Rappelons le débarquement opéré par l'amiral Hope à Taku (juin 1859) ; la prise de Chi-Hoà par l'amiral Charner, la sortie de Francis Garnier a Hà-NOi. la sortie de Henri Rivière, la colonne Seymour entre Tientsin et Pékin (juin 1900). Après tout, conduire des troupes en campagne est peut-être un métier qui exige de non moins longues éludes pratiques et livresques que conduire une Hotte de guerre.
OPÉRATIONS DIVERSES AU TONKIN. Dr H ARM AND, COMMISSAIRE