‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 93 sur 146 · AÎ · texte numérisé non relu

AÎ

Durant ce temps et pour mieux endormir tous les soupçons, le chef des lettrés du Binh-D|nh était venu en grande pompe faire visite à Mgr Van Gamelbeke, l'accablant de ses proleslalious de bon vouloir et d'amitié. Quelques jours après les massacres commençaient.

Mais pourquoi des massacres de clircliens et non un soulèvement général ? La raison va se lire dans l'extrait que nous donnons ciaprès d'une proclamation répandue par tout le pays :

Si les Français ont pu venir jusqu'ici, s'ils ont pu connaître nos routes, nos fleuves^ nos montagnes, tout ce qui se passe dans notre royaume, c'est uniquement grâce aux chrétiens et à leurs prêtres. Par conséquent, si nous ne les tuons pas tous, nous ne parviendrons jamais à nous débarrasser des barbares d'Occident. Dès que nous commençons à bouger quelque peu, les chrétiens préviennent les envahisseurs, et nous n'avons pas terminé nos préparatifs que ceux-ci arrivent pour nous détruire. C'est pourquoi tout le monde doit se mettre à l'œuvre et achever l'extermination des chrétiens. Si ce but est atteint, les Français seront réduits à l'immobilité complète, de même qu'un crabe auquel on a cassé toutes les pattes, ne peut plus bouger.

Ces gens après vingt-sept ans de contact, de lutte étaient aussi ignorants, aussi aveugles que le premier jour ; avec une mentalité pareille, il faudra des siècles avant que le peuple d'Annam sorte de sa vie servi le et végétative, car pour l'heure il n'apprend rien, ne veut rien apprendre et n'oublie rien non plus.

Assurément, il était des localitésoù chrétiens et bouddhistes vivaient en bonne harmonie. Là, on violenta ces derniers, on recourut à la menace pour les faire marcher. Ailleurs ce ne fut point nécessaire, les motifs de haine personnelle, la convoitise des biens des chrétiens et aussi la rancœur des riches contre ceux qui, mieux instruits de leurs droits, ne se laissaient pas facilement gruger, suffirent.

Les massacres débutèrent dans la province de Quâng-Ngâi. Le 1â juillet, les lettrés s'emparent de la citadelle de Quâng-Ngâi que les mandarins livrent après un semblant de résistance. Les incendies et les tueries commencent le lendemain. Le 16 juillet, le P. Poirier est abattu à coups de fusil dans son presbytère de Bàn-Gôi ; deux cent cinquante fidèles sont mis à morts en même temps, puis le feu consume église, maisons, corps des victimes, tout. Après ce premier massacre, il y eut deux jours de répit. Les mandarins du Binh-Blnh firent mine d'étouffer la révolte, ils reprirent la citadelle et exposèrent une quinzaine de têtes qu'on supposa plus tard avoir été celles de prisonniers de droit commun. Quoi qu'il en soit, tout le monde — missionnaires et administration française — y fut trompé.

On ne le fut pas longtemps, les protestations, les ordres et les démarches des mandarins n'empêchèrent pas les chrétientés de brûler ni le sang de couler à flots. Le 18 juillet, le P. Guégan fut massacré à Phù-Uoà (prov. de Quâng-Ngâi) ; le même jour, le P. Garin était brûlé avec ses chrétiens à Phurcrug-Cliuoi (prov. de Quâng-Ngâi),

^ et ie 4 a9<Û, pp fut le Iqnr de$ pp. B&rfat #t Pupojot i( Tb^c-D^ e^ à Ilôi-fiirc (proy. de Pinl»-Bmn). î.e 19 ^pùt, |« p. iFJtiajrpe («1 décapité à Ouân-Cau (prov. (Je Ptiù-Yèn). Le 26 apt^f, )« P. Çhatete^ fpt a3sassiné à cAy-Gia (prov. de Phù-Yôn) avec piusieijrs i^e ses chrétiens.

Les massacres et les iticeiH]ies ^'étaient propagés ainsi dans fô plupart des provinces : Quâng-Ngaî, Binh-fi|nh, KhânhHoà, Phù- Yên, Quâng-Tri, Thanh-Hoâ, Binh-Thu^n ; seul le voisinage de Hué, c'est-à-dire le phfi de Thira-Thiên, était resté indemne grâce à la présence des troupes françaises. Ce que l'on ne conçoit pas très bien, c'est le peu d'action du général de Courcy. Une petite colonne fut envoyée sur le tard dans le Quâng-Tr|. Quelques missionnaires se défendirent eux-mêmes. Le P. Geffroy vint le 3 août à Hue solliciter des secours du commandant en chef, il n'obtint rien. Il est vrai que le général de Courcy avait envoyé avant quelques troupes au chef-lieu du Thanh-Hoâ, ce qui, d'ailleurs, ne fit pas diminuer les massacres. Autour du 17 août, Mgr Van Camelbeke vint supplier le iX>mmaQdaat du Lion stationné à Qui-Nho-n (prov. de BiQh-B|oh) d'aller au Khanh-Hoà recueillir les missionnaires et les chrétiens, 1^ commandant n'ayant pas d'instructions ne bougea point.

Dès le 4 août, Mgr Yan Camelbeke avait dû quitter sa résiciençe de Làng-Sông pour se réfugier à Qui-Nhoq avec quelques missionnaires, des élèves du séminaire et une foule de chrétiens. Le P. Martin mourut en route, son corps fut ramené à Qui-Nho*n. Le résident de France, M. Navelle, secourut les réfugiés et les aida de tout son pouvoir. Peut-être une intervention des troupes françaises de Qui-Nhan aurait-elle pu sauver encore de nombreux malheureu:^ qui n'avaient pas eu le temps de fuir. L'évèque s'adressa aux officiers du poste ; ils n'avaient pas d'ordres et ils laissèrent faire.

Le plus terrible était encore le problème de la nourriture et du logement. Ils étaient sept mille sur la plage dénudée, le riz augmentait de prix et la saison des grandes pluies était imminente. En cette pénible et désespérante occurrence, le général de Courcy fit bien peu, il paraissait se désintéresser des Annamites chrétiens ; pourtant c'étaient des êtres humains, et à ce seul titre n'avaient-ils pas droit aux secours que nous devons toujours et partout à nos semblables en détresse ?

Mgr Van Camelbeke finit par affréter le navire allemand Marie qui transporta un millier de réfugiés à Saigon. Un autre petit vapeur allemand, le Gerda, y conduisit également un millier. UArélhicseûes Messageries Maritimes qui disposait de quatre joure essaya de recueillir les chrétiens au Binh-Thui)n ; cette tentative n'aboutit point, les chrétiens s'étaient enfuis dans les montagnes et le P. Villaume avp' de terre pour gagner Saigon. Par mer et par terre,

il ' en Basse-Cochinchine 3.600 chrétiens aflamés et

<îaris le aénuèment le plus camplet. Oh les répartît dans les trois centres de Saigon, Vînh-Long et Bà-tl|a. < Ils ne tardèrent pas à se répandre un peu partout. L'administration (le général Bégin tout le premier) se montra fort bienveillante pour eux, et aida plusieurs à trouver un gagne-pain; elle autorisa une souscription qui produisit, en Cochinchine, la somme de 1 6.016 p. 35 ; les dons reçus du dehors se montèrent à 5.0â4p. 48. La plus grande partie de cet argent fut employée à secourir les chrétiens restés en détresse à Qui-Nho-n, à Tourane et à Hué. Quand le calme revint, les réfugiés s'en retournèrent dans leurs villages. Le départ eut lieu par fractions dans le courant de Tannée 1887. Quelques-uns seulement restèrent en Cochinchine. 3» (Les Institutions annamites, Tome III, page 104).

Pour en revenir aux horreurs et aux tueries, il faut dire que si beaucoup tombèrent sous le fer des assîissins, d'autres, qui s'étaient réfugiés dans les montagnes, y moururent de faim et de misère. Ailleurs les chrétiens opposèrent de la résistance. Un millier était cerné depuis deux mois sur le plateau de Trû-Kê (prov. de Phù-Yên); le P. Auger vint les délivrer et les ramena à Qui-Nho-n avec six canons pris à l'ennemi. Beaucoup avaient été blessés. D'autre part, les PP. Maillard à Phù-Thu-cng et Bruyère à Trà-Kiéu avaient organisé la défense de leurs districts ; ils soutinrent un long siège.

Le gouvernement finit par envoyer des troupes, mais déjà il n'y avait plus rien à préserver du feu, plus de victimes à sauver de mort. Du 16 juillet au 4 octobre 1885, huit missionnaires français, 24.000 chrétiens annamites furent massacrés ; toutes les maisons des chrétiens, 225 églises furent incendiées dans les six provinces formant la mission de Qui-Nho-n. Qui doit supporter la responsabilité de tout ceci ? Les faits ne se sont pas accomplis spontanément, dans les vingt-quatre heures. Ils ont mis deux longs mois à se dérouler. L'histoire, un jour, tirera la question au clair et dénoncera le coupable.

La pacification se fit très lentement et ce n'est qu'en mai 1887 qne Mgr Van Camelbeke put quitter Qui-Nho-n et retourner à Làng-Sông.

IMÊTRÔNEMENT DE HÀN-NGHI

Il devenait évident que celte insurrection des lelti'és recevait son impulsion principale de la cour en fuile. Ramener celle-ci h Ilue aurait enlevé aux rebelles bien des moyens d'action, mais il eût fallu pour cela entreprendre une guerre de montagne pénible, onéreuse et peut-être fort longue, car aucun moyen de persuasion ne réussit auprès de celte cour incorrigible. Cela ne pouvait durer de la sorte, et le général de Gourcy donna un successeur au roi Ilnm- Nghi. Le 14 septembre 1885, il proclama roi le prince Mo-Tién, frère aîné de Kién-Phtrcrc et de Ilâm-Ngni, son nom de règne l'ut Dong-Khanh.

Leadeux reines-inères,qui avaient suivi Hàm-Nghi jusqu'à Quang- Tr| où elles furent confiées aux soins des autorités provinciales, réintégrèrent leurs palais à Hué aussitôt ravènement de Dong-Khânh.

La proclamation du nouveau roi fut suivie de Tordre à l'armée annamite de déposer les armes dans toutes les provinces du royaume. Cet ordre ne fut qu'incomplètement exécuté, il en résulta deux pouvoirs, chacun aux mains d'un roi ; Tun à Hué, l'autre dans les montagnes du Thanh-Hoâ et du Quiuig-Trl. La guerre se poursuivit partout.

L'année suivante, on lit visiter le pays au nouveau roi sous bonne et forte escorte. Malheureusement cette « colonne royale » (partie de Hué le 16 juin 1886) n'était autre chose qu'une colonne de guerre en pays ennemi et n'avait rien du tout de la majesté d'une escorte de souverain. On fit marcher le roi tambours battant, il tomba malade et ne put reprendre la route que quelques semaines plus tard.

En novembre 1888, le lieutenant Mouteaux finit par capturer l'ex-roi Hàm-Nghi. Le Conseil des ministres lui assigna comme résidence Alger. Dans les premiers jours de décembre, Hàm-Nghi passa à Saigon où il fut interné à la caserne d'infanterie de marine en attendant son départ, qui eut lieu peu après * . L'ex-roi est encore actuellement à Alger, où il s'est marié à une française, il y a un an passé.

Disons aussi ce qui advint au régent Thuyét. Celui-ci était allé solliciter des aides à Pékin. Sur la demande de la France, le gouvernement impérial le retint en Chine, il y mourut en 1889 (?).

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