CHAPITRE m
Histoire des écoles dynamiques du dix-huitième siècle.
§ P"". Système de StahL
Les recherches et les travaux des physiciens et médecins du dix-septième siècle se bornaient à l'étude des fermens , des sels et des acides et au calcul de la forme des atomes, des angles, des courbures des vaisseaux , à celui de la force du cœur , de l'estomac, etc. ; tandis qu'on négligeait complètement l'observation de la nature. Cependant J. Swammerdam repousse la distinction des mouvemens en volontaires et involontaires , et Stahl soutient que les muscles soumis à la volonté ne se distinguent de ceux qui n'y obéissent pas que parce qu'ils ont des antagonistes sans lesquels tous les mouvemens seraient involontaires ; car ces physiologistes considè-
rent Tâme comme le moteur et le régulateur de tous les mouvemens. C. Perrault, renchérissant encore sur cette opinion, soutient, dans son traité du tact, que les os et la graisse sont insensibles à cause du peu d'attention de l'âme à conserver l'union des élémens de ces parties. Ainsi quelques naturalistes accordaient à l'âme une influence considérable sur le corps.
N. Mallebranche , l'un des plus célèbres succès* seurs de Descartes ^ compare les deux facultés de la matière, la sensation et le mouvement, aux deujc forces de l'esprit, l'intelligence et la volonté. Ces principes et ceux de la doctrine de Vanhelmont fort répandue en Allemagne , expliquent en partie la vogue du système de Stahl. Ce- novateur célèbre, né en 1660, à Anspach, fait ses études à léna, devient médecin du duc de Weimar et professeur à Halle , où il enseigne l'art de guérir pendant vingt-deux ans, meurt en 1734, à Berlin, où il avait été médecin du roi de Prusse.
La doctrine de Stahl n'est cependant pas aussi nouvelle qu'il le prétend. Elevé dans les principes de Sylvius et de Willis qui faisaient provenir les maladies de l'âcreté des humeurs, Stahl s'étonne de ce que les humeurs, malgré leur tendance à s'altérer, éprouvent si rarement des altérations , et de ce que tant de sels pris avec la nourriture et autrement, ne produisent aucun des accidens attribués aux âcre^ tes sahnes. Il remarque au contraire que certaines maladies sont communes à certains âges ou tempé-^»
ramens et que les passions ont une influence considérable sur leur développement. Ces remarques diverses lui font rechercher avec beaucoup de soin le principe d'où dépendent les forces des anciens et les tnouveméns des modernes. Il ne partage pas l'opinion des naturalistes anciens et modernes qui regardent la nature comme une chaleur intégrante, un éther ou l'oxigène, et il se réunit à ceux qui , suivaht la règle de Newton , réunissent les causes de tous les changemens du corps animal sous le nom collectif d'âme.
N'omettons pas d'ajouter que Stahl considérait la physique , la chimie et même l'anatomie comme des sciences étrangères à la médecine parce qu'elles font négliger l'étude dé l'essence de l'organisme ; la •vraie physiologie consistant, selon lui, à développer les lois de l'organisme et les règles d'après lesquelles s'opèrent les mouvemens vitaux. Il veut que. l'expérience seule enseigne les lois de l'organisme et que la médecine ne soit autre chose qu'un empirisme raisonné exerçant et fortifiant la mémoire et le jugement. Ses principes furent favorablement accueillis et ils auraient plus fructifié s'il avait moins négligé les causes physiques et chimiques ainsi que l'anatomie, et s'il eût montré moins d'exagération dans l'exposé de ses opinions.
Ce qu'il importe de considérer dans le système de Stahl , c'est le rôle qu'il fait jouer à Yorganisme ou l'ensemble dont les parties concourent toutes à un même but et diffèrent essentiellement d'une ma-
cliine. Pour prévenir les objections qu'on pouvait lui faire à cet égard , il établit des différences entre les corps inertes et vivans, les premiers ne pouvant être considérés comme des agrégats que dans leur état de simplicité et étant indifférens pour l'agrégation homogène ou hétérogène. Les corps vivans sont très disposés à la putréfaction, à la décomposition à cause du mélange de leurs parties hétérogènes , et c'est le contraire pour les corps inertes qui résistent très long-temps à la destruction. Ceux-ci ont une existence indéterminée et leur durée tient entièrement à l'état et au mélange de leur matière, ce qui n'a pas lieu pour les corps vivans; et enfin ceux-ci se reproduisent avant leur destruction.
Ces différences , qui semblent si caractéristiques à l'auteur du système que nous examinons, ne sont pas telles quand on y réfléchit sans prévention , car la quantité des élémens ou principes qui composent les corps inorganiques et organiques , la destructibilité, la cause de l'activité du corps organisé ne suffisent pas pour établir cette démarcation. La cause d'activité du corps organisé est l'être immatériel que Stahl appelle âme ou la nature des anciens qui préside à nos mouvemens volontaires et involontaires. Mais Leibnitz objecte à cette théorie psychologique que l'âme ne peut régir le corps indépendamment des lois du mécanisme.
L'âme, suivant Stahl, est le principe général delà vie et de la reproduction : c'est la force qui régénère , jnourrit et répare. A l'égard des sécrétions, notre pro?
fesseur démontre aisément les vices du système des fttomistes et il soutient qu'il suffit de reconnaître la séparation lente qui s'opère entre les parties solides et fluides des humeurs, pour apercevoir l'influence de son principe, là comme à l'égard des sensations. Il considère le mouvement tonique , celui de tension et de relâchement, comme cause de la circulation, des sécrétions, des congestions, des spasmes, des fièvres, des hémorrhagies et des évacuations, l'âme étant la cause provocatrice de tous ces mouvemens divers.
On avait perdu de vue la grande influence des irritations sur les changemens de la circulation capillaire et l'on avait recours aux explications chimiques ou mécaniques , lorsque Stahl fait voir que , dans la circulation , le sang n'obéit pas aux lois physiques , mais bien aux lois organiques. Les phénomènes qui décèlent l'augmentation de la tonicité lui suggèrent des idées exactes sur les avantages de la saignée dans la plupart des congestions et tous les changemens ayant l'âme pour cause ; la maladie doit être nécessairement l'effet du trouble , de l'irrégularité de son gouvernement dans l'économie.
Suivant notre auteur, la congestion sanguine est une des causes morbifiques les plus fréquentes , et l'homme tend à l'augmenter sans cesse par l'excès de son alimentation. Le mouvement tonique porte le sang vers la tête, dans l'enfance; sur les poumons, dans l'adolescence; sur les viscères de l'abdomen, dans la vieillesse. Les hémorrhagies dé-
pendent du mouvement tonique excité parla nature pour diminuer la pléthore sanguine. L'écoulement menstruel et le flux hémorroïdal en sont des preuves convaincantes. L'âcreté des humeurs et surtout l'altération de la masse du sang ne sont point admissibles comme causes de maladies , pas même pour la goutte et le rhumatisme. Le principe actif de la vie est affecté dans les maladies , et sa réaction amène les mouvemens susceptibles de les faire disparaître. C'est là l'autocratie de la nature tant vantée des anciens. Son activité est démontrée spécialement dans les fièvres. Aussi considère-l-il la fièvre, le retour périodique de ses accès, comme fort utiles dans beaucoup de circonstances , sans disconvenir que la nature commet par fois des erreurs. 11 applique le même raisonnement aux hémorrhagies.
Slalil établit une grande différence entre les congestions et ce qu'ilappelle l'état d'accumulation, par des raisonnemens qu'il est inutile de rappeler, non plus que la prétendue affinité qu'il trouve entre l'hypochondrie, les hémorrhagies, la goutte, la mélancolie et les affections calculeuses , qu'il fait provenir comme beaucoup d'autres maladies, de la lenteur de la circulation dans la veine porte, et que, pour cette raison, les stahliens appelaient vena porta, porta malorum.
La thérapeutique de notre professeur découle exactement de ses idées physiologiques et pathologiques. Ayant établi que les mouvemens vitaux d& la nature suffisent pour guérir les maladies, il devait
regarder comme dangereuse la trop grande activité du médecin, et penser, avec Hippocrate, qu'il doit moins guider Ja nature que lui obéir. Il considère le quinquina comme un palliatif des fièvres intermittentes et il l'accuse d'occasioJhner souvent des phihisies et des hydropisies. Dans le traitement des fièvres, il veut que l'on se conduise suivant les intentions de la nature qui guérit presque toutes les maladies fébriles par des évacuations. Celles par des sueurs, des hémorrhagies ou des évacuations alvines lui paraissent des plus favorables, et il use volontiers de la saignée pour favoriser les crises. Il emploie souvent aussi les évacuans , des remèdes secrets, et il rejette les eaux ferrugineuses , ainsi que la plupart des remèdes irritans.
J-S.Carl , l'un des plus célèbres disciples de Stahl, établit que le principe vital est l'âme douée de l'intelligence, l'opposant à la corruption des humeurs ainsi qu'à la destruction, au moyen du pouls et de la tonicité. Nous ne suivrons pas cet auteur dans sa doctrine déduite de celle de son maître et d'un mysti" cisme grossier. Il blâme toutefois l'usage des saignées préservatives et des purgatifs. Coschwitz, anatomiste célèbre , et Gohl comptent aussi parmi les disciples et partisans les plus zélés du stahlisme. M. Alberti, quoique professeur pendant quarante-sept ans à Halle, et auteur d'une foule de dissertations qui décèlent son fanatisme et son piétisme, fait peu d'honneur à son école. Richter le piétiste et le vendeur d'arcanes ; Goelike, qui considère les nerfs comme
lies cordes que l'âme fait vibrer ; Juncker, détracteur du quinquina;G-Ph. Neuter, professeur à Strasbourg, propagèrent les principes de Stahl sans donner plus de valeur à son système.
L'Anglais G. Cheyne , éclectique renforcé , adopte l'un des premiers plusieurs idées de Stahl , révoquant en doute l'existence des esprits vitaux et expliquant jies sensations par les seules vibrations des nerfs. F.Nicholls, partisan outré et mystique de ce système, attribue même à la colère de l'âme toutes les révolutions du corps , toutes les actions violentes. J. Tabor s'en éloigne un peu quand il avoue que le mélange des humeurs et leur mouvement ne dépendent pas de l'âme. R. Méad , devenu célèbre par son manuel de médecine, se montre iatromathématîcien en théorie et stahlien en pratique. G. Porterfield soutient la physiologie stahlienne dans son traité sur les mouvemens internes des yeux. R. Whytt , dans son essai sur les mouvemens involontaires, défend encore mieux cette psychologie. Il admet trois espèces de contractions iijusculaires : l'une naturelle, la seconde volontaire et la troisième produite par irritation. Mais il diffère de Stahl en soutenant que l'âme agit sur le corps, non comme un être raisonnable, mais bien comme un être sensible. D'autres médecins et professeurs en Angleterre adoptèrent aussi les principes des stahUens.
En France, F-B. dé Sauvages en est l'un des plus zélés défenseurs. Il divise la force motrice de Fâme ^^n deux espèces, suivant qu'elle agit librement ou
qu'elle est portée à se mouvoir par la nature des impressions qui résultent de la eonfusion des sensations de peint et de plaisir. Toutes les actions qui tendent à la conservation de notre vie sont naturelles et nécessaires. Il enseigne combien les forces des corps vivans diffèrent de celles des corps inertes, et si on lui objecte qu'il est impossible de concevoir l'influence de l'âme sur le corps, et qu'on ne connaît pas l'âme elle-même , notre systématique demande à son tour si l'on connaît mieux la gravité, l'attraction, l'élasticité. Sauvages, qui néglige de faire entrer en ligne de compte la force organique, ne pouvait guère mieux réfuter la théorie mécanique que par le secours de IJ^âme. C. Bonnet embrasse le système deStahl en exposant le mécanisme des sensations intérieures ; et l'on se range à ce parti d'autant mieux quela théorie hallérienne de l'irritabilité et de la sensibilité semblait alors moins satisfaisante.
Toutefois C-N. le Cat, puis J. Johnston avancent les premiers que les ganglions nerveux s'opposent à l'action de la volonté ; et ils démontrent que les organes qui en tirent leurs nerfs exercent des mouvemens involontaires. Le Cat attribue aux ganglions l'usage de remplacer les nerfs et regarde même lesglandes comme des substituts de ces ganglions. Th. Bordeu partage cette idée et donne une prépondérance d'action très considérable à ces glandes et au tissu cellulaire. Ce médecin célèbre conWère chaque organe isolément , ayant sa vie propre , des principes particuliers, et de là les cachexies biUeuse, séminale,
etc. , suivant la prédominance des sécrétions. L. de la Caz^e", son parent et son collaborateur , considère l'appareil aponévrotico-membraneux dont le foyer se trouve à l epigastre ainsi que le centre du grând sympathique, comme l'organe principal des mouvemens. Robert de Caen adopte les opinions des deux médecins précités, attribue le flux et le reflux des humeurs à la seule tonicité , considère l'estomac comme un être animé , vivant à part et auquel il fait jouer un rôle important dans toutes les fonctions de l'économie.
Le chancelier de l'université de Montpellier , P-J. Barthez, fait une application heureuse de la doctrine du principe vital , faisant rernarquer que ce principe n'agit ni d'après les lois de la mécanique et de la chimie , ni d'une manière réfléchie d'après les impulsions libres de l'âme. Les recherches de F. Fontana sur les contractions de l'iris fournissent aussi des argumens à la doctrine en question. L'un des principaux et derniers défenseurs du système de Stahl fut E. Platner dont le père avait adopté les mêmes principes. Suivant lui, l'âme favorise le retour du sang par les veines , le cœur n'ayant pas la moindre action sur elles. Il exphque de même les différentes sécrétions, chaque organe ayant son tact , ses désirs et ses aversions ; et il donne à cette faculté le nom de goût qui est un sens général répandu dans tout le corps par les nerfs.
Il faut avouer qu'après les essais infructueux tentés pour expliquer la cause des actions organiques
par les lois de la chimie et de la mécanique, lame de Stahl offrait une idée d'unité plus satisfaisante que la théorie hallérienne qui semblait représenter une force mécanique. Les adversaires de Stahl lui objectent qu'en admettait une cause spirituelle dans les actions du corps, c'est se livrer à une spéculation métaphysique qui doit être bannie de la médecine , et que la générahté des actions organiques même dgns les végétaux détruit le principe fondamental de ce système.
§ IL Système cUHofjmann,
♦ Cette théorie mécanipo-dynamique , intéressante par elle-même, l'est surtout pour avoir contribué au développement de la doctrine moderne del' excitation. Mais avant d'en faire l'étude , il convient d'examiner si F. Hoffmann n'est pas en partie redevable de ses principes à Glisson et à Leibnitz sur les traces de qui marchèrent les philosophes et médecins qui , comme Descaries et Stahl , ne voulaient pas expliquer tous les actes de la vie par l'influence d'une cause immatérielle ou de l'âme.
F. Glisson , professeur à Cambridge, explique vaguement ce qu'il entend par substance à laquelle il considère trois élémens : la substance fondamentale, par laquelle elle existe; l'énergitique, qui la fait agir, et l'additionnelle qui lui procure des qualités accidentelles. La seconde de ces substances est le prin-
cipe intérieur du mouvement et de ia vie , la mort D'étant que la dissolution de cette triple alliance. Par ses argumens et de nombreuses subtilités scolastiques que nous ne rappellerons pas, Glisson réfute l'objection des cartésiens que tout ce qui se meut doit être mis en mouvement par une caiïse étrangère et qu'un corps ne saurait être en même temps actif et passif. Il accorde à la fibre animale une force particulière qu'il appelle irritabilité et il ne veut pas que l'on confonde la perception avec la sensation. Il divise l'irritabilité en naturelle, vitale et animale, la regardant comme qualité commune à toutes les parties du corps. G. Charleton, en émettant quelques idées analogues , reste incertain entre Vanhelmont et Descartes. Il avance que toutes les parties sensibles du corps animal sont irritables, et L. Bellini fait un peu mieux connaître l'effet des irritans.
Leibnitz développe avec une clarté et une habileté entraînantes plusieurs des idées de Glisson et favorise le développement du système mécanico-dynamique. Mais, comme les plus grands génies , Leibnitz paye son tribut de faiblesse aux préjugés de son époque, en se montrant partisan du mysticisme et de l'alchimie. Il considère le corps comme provenant de la réunion de substances diverses , en attribuant deux forces , la simple et l'activité réelle, à chacune d'elles ; la cause de tous les changemens des substances et des corps qui en sont composés résidant en eux-mêmes. Il î^ppelle appétit l'action
tlu principe qui opère le changement d'une perception en une autre, et il admet le dogme de l'harmonie préétablie.
F. Hoffmann, né en 1660, à Halle, où son père était médecin, se passionne d'abord pour l'étude des mathématiques. Il fait ses études médicales à léna, où il prend le titre de docteur, en i68r. Sa pratique heureuse à Minden lui donne déjà de la célébrité. Il voyage successivement en Hollande et en Angleterre : puis il obtient, en 1694, la première chaire de médecine dans l'université de Halle, qu'il occupe pendant quarante-huit ans. Il meurt en 1 742, comblé d'honneurs et de richesses , après avoir été le soutien* l'ornement et la gloire de l'université.
Son style clair, concis , démonstratif, contribue beaucoup à faire bien accueillir ses ouvrages. Sa théorie semble un exposé de vérités utiles et de conclusions rigoureusement déduites, tant ses propositions sont bien coordonnées et dans un rapport exact et réciproque. Il marque beaucoup d'aversion pour les hypothèses et recherche les effets généraux dont il déduit des effets particuliers. Le premier principe de son système est que le corps humain possède des forces matérielles à l'aide desquelles il opère ses mouvemens. Tout corps jouit des forces de cohésion et de résistance qui lui ont été données par le créateur; et toutes les forces corporelles agissent d'après le nombre , la mesure et l'équilibre.
La cause de l'activité plus grande dont jouissent certains corps, réside dans l'influence de l'âme sen-
sitive ou l ether répandu partout , et qui , chez les végétaux, produit la germination , le mouvement des humeurs et les sécrétions. Ce jfluide se prépare dans le cerveau qui le tire du sang et qui détermine les actions organiques , par le moyen des nerfs. Aussi Ja moelle épinière , distribuant partout le fluide élhéré , est-elle la plus importante de toutes les parties du corps. Le fluide nerveux est l'intermédiaire par lequel l'âme agit sur le corps et détermine les mouvemens de l'instinct et des passions. Il cherche à prouver contre Stahl , que l'âme raisonnable n'est pas la cause première de tous les mouvemens.
Hoffmann fait grand cas des anciens et d'Hippocrate surtout, dans les écrits duquel il cherche des principes conformes à ses opinions, en donnant à ceux-là une interprétation un peu forcée. Quoiqu'il prenne à tâche de se montrer opposé au principe de Stahl, il adopte lui-même un principe inconnu , des lois inconnues et tirées du mécanisme. L'une des erreurs capitales du fondateur de l'école en question est d'avoir soutenu que la vie consiste dans le mouvement continuel du cœur et des artères qui maintient l'intégrité du mélange dont le corps est composé. Cette hypothèse n'est pas la seule qui dépare sa physiologie.
En pathologie, il attribue les maladies aux vices du mouvement qui peut être ou trop fort , ou trop faible, occasionnant des spasmes dans le premier cas, et l'atonie dans le second. Parmi les spasmes généraux, il range les fièvres, les inflammations, les
hémon hagies, les catarrhes et les diarrhées; puis il parle des maladies qu'il classe dans les spasmes particuliers; et dans un troisième ordre de spasmes désignés souslenemde convulsions, il range les palpitations, l'épilepsie, l'asthme et le vomissement. H fait {)rovenir les altérations des humeurs des spasmes ou de l'atonie qui les ont précédées. D'autres causes morbifiques agissent sur les parties nerveuses par compression ou par distension. Les poisons agissent d'abord sur les solides ainsi que les miasmes contagieux. Suivant lui, les humeurs s'altèrent par l'interruption des sécrétions, et il se développe une surabondance de principes salins dans les humeurs animales , non pas cependant, comme le prétend Stahi , à cause de l'usage des alimens saJés et des excès d'alimentation. Il parle enfin des âcretés salines comme cause de maladie, à la manière des humoristes et des alchimistes.
Il considère aussi la pléthore sanguine comme cause fréquente de maladie, se rapprochant ou s'écartant de Stahl à l'égard de la manifestation et de la manière d'agir de l'état pléthorique. L'air atmosphérique est aussi une cause fréquente de maladies, des épidémies surtout. Ainsi , il attribué les fièvres intermittentes à l'influence des marais. Il croit à celle des planètes sur la marche des maladies et il admet des années climatériques. Les spasmes qui chassent le sang du dehors au dedans ou qui le poussent impétueusement dans une partie quelconque , lui paraissent être la cause prochaine des fièvres et des
inflammations. Remarquez bien qu'il considère les inflammations d'estomac comme très fréquentes et souvent méconnues, parce qu'elles se présentent sous différens masques, entre autres sous celui d'une maladie bilieuse; et que la connaissance de l'anatomie lui paraît indispensable pour le médecin.
Hoffmann enseigne que le pouls est vite et fréquent dans les inflammations. Il croit aux jours critiques signalés par les anciens. Les médicamens agissent d'après leur affinité naturelle ou leurs qualités sensibles, et leur action se manifeste sur les solides ou sur les humeurs. Il préfère les remèdes peu composés , ceux qui sont énergiques, et il divise les médicamens en fortifians, caïmans, évacuans et altérans. Ce praticien célèbre enrichit la thérapeutique de plusieurs remèdes précieux, fait mieux connaître les eaux minérales, apprend à en composer d'artificielles. Il signale leur utilité dans plusieurs maladies chroniques^ et celle des bains chauds pour la guérison des spasmes et des inflammations. Il recommande l'usage du vin, spécialement celui du Rhin et ceux de Hongrie. Enfin il donne souvent le camphre, se montre réservé dans l'emploi de l'opium dans lequel il a plus de confiance que Stahl ; et, contrairement à celui-ci, il a une prédilection marquée pour les ferrugineux, employant contre la syphilis les décoctions sudorifiques , le calomélas préférablement aux autres préparations mercurielles.
Il suit les règles tracées par Hippocrate, dans le traitement des maladies aiguës; conseille la saignée
coinnie moyen prophylactiquo et ii signale les exercices , la diète , l'eau froide connme moyens de guérison fort efficaces. Il rejette les drastiques et il n'emploie guère que l'ipécacuanha et Témétique à titre de vomitifs.
Favorablement accueilli en France et en Angleterre, le système d'Hoffmann trouve de zélés défenseurs dans l'université de Halle. Buchner , son successeur et président de l'académie des curieux de la nature ; le conciliateur Nicolaï s'efforcent de rapprocher l'école iatromathématique de l'école mécanicodynamique et le solidismede Thumorisme. Nietzky, Eberhard, Apinus, Burchart, Burggrav, qui, comme son maître, fait provenir un très grand nombre de maladies du duodénum , de l'estomac et de sa sympathie avec tous les autres viscères ; Browne Langrisch, défenseur des esprits vitaux d'Hoffmann, décèlent par leurs opinions et leurs écrits qu'ils adoptent entièrement ou en partie les principes du célèbre réformateur.
Cependant Brini s'élève contre la doctrine des esprits vitaux, alléguant surtout les expériences de Bidloo, qui n'a pu découvrir de cavité dans les nerfs à l'aide des meilleurs microscopes. Mais ce qui favorise davantage la propagation de la théorie d'Hoffmann à l'étranger , c'est son rapport avec le système iatromathématique de Boerhaave. Gorter approfondit la doctrine de la force vitale et des esprits vitaux ; il assigne le premier aux plantes un principe supérieur au simple mécanisme et attribue
leurs niouvemens vitaux au même principe intérieur que celui qui préside aux fonctions animales. II établit une très grande distinction entre le mouvement vital et les effets de l'élasticité ; il signale enfin l'action des irritations sur le mouvement vital. Gaubius adopte des principes analogues sur la force vitale et démontre dans sa pathologie que la force des parties solides vivantes est indépendante de l'âme, force particulière qu'il ne faut pas confondre avec celle du corps inanimé.
L'excellent et spirituel Ludwig , auteur de divers manuels, tâche de prouver l'existence du fluide nerveux et son mouvement oscillatoire. Vanswiéten, justement célèbre par son grand ouvrage, adopte aussi les principes des humoristes et ceux des dynamico - mécaniciens , et enfin J. Lieutaud , S. Schaarschmidt , Santorini , Fracassini et plusieurs autres écrivains adoptent les opinions de Boerhaave et Hoffmann ainsi que l'existence du fluide nerveux sur lequel repose en grande partie le système de ce dernier.
§ III. De H irritabilité hallérienne.
Peu satisfait des recherches faites pour trouver la cause des phénomènes du corps vivant, dans l'alchimie ou le mécanisme, dans un principe immatériel ou des esprits vitaux à moitié matériels , Glissou admet le premier une force radicale ou inhérente à
la fibre, qui la détermine à se contracter indépendamment de l'influence des esprits vitaux; et Gorter, convaincu de cette vérité, lui donne plus d'extension, sans que lui et ses contemporains puissent cependant distinguer l'action , les différences et le siège de cette propriété. Il était réservé au grand Haller de la mettre plus en évidence.
En 1739, il manifeste d'abord son opinion sur l'irritabilité , comme cause des mouvemens musculaires, puis il la distingue de la sensibilité.Poursuivant ses expériences avec autant d'ardeur que de succès , il démontre que diverses parties du corps jouissent de l'irritabilité. Il l'étudié partout , sur chaque tissu séparément et, de tous les organes, le cœur lui paraît être celui qui la possède au plus haut degré et qui la conserve le plus long-temps. Il soutient que les muscles soumis à la volonté sont moins irritables que ceux qui agissent sans cesse et hors de son influence. Mais en remontant à une cause première, en recherchant pourquoi la fibre musculaire est irritable , quelle est sa composition , ce célèbre physiologiste se perd dans le labyrhinte des hypothèses. En même temps il constate l'aptitude des organes à recevoir l'impression de tel excitant plutôt que de tel autre , et il en déduit une théorie nouvelle des tempéramens.
Il dirige ses recherches sur la différence notable qui existe entre la force nerveuse et l'irritabilité , la première étant mise en action par la volonté et l'autre agissant sans interruption : celle-ci n'étant point
appréciable sur les tendons , le périoste , etc. Il réfute les opinions de Baglivi et Hoffmann sur l'influence de la dure-mère dans la production des sympathies, puisqu'il trouve cette membrane constamment insensible. Il discute et réfute l'opinion dominante alors de l'ébranlement des nerfs et de leur tension, soutenant d'ailleurs l'existence du fluide nerveux. Il explique la sensibilité des tendons et ligamens devenus malades , et il distingue soigneusement la contractilité du tissu cellulaire de l'irritabilité et celle-ci de la sensibilité.
A cette époque, F. Winter étudie l'irritabilité de Glisson qu'il considère aussi comme la cause unique de tous les mouvemens, en soutenant que les nerfs ont seuls la faculté de l'exciter et de la mettre en action. Des disciples de ee physiologiste distingué prouvent contre Haller que les vaisseaux sanguins sont doués de l'irritabilité et démontrent que la chaleur ou le froid, l'habitude, le genre de vie, les poisons, etc., la modifient , l'altèrent ou l'exaltent différemment.
G. Zimmermann ; iEder, botaniste célèbre;?. Castell et beaucoup d'autres disciples ou partisans de Haller répètent , confirment ou rectifient ses expériences. Mais C-N. Le Cat soutient que le mouvement musculaire est sous la dépendance du fluide nerveux; que les membranes et les tendons sont doués de sensibilité; et un autre écrivain compare les fluides nerveux et électrique , les considérant comme très analogues. Un certain H-F. Delius tente vai-
nement de réfuter les principes d'Haller par des raisons insuffisantes et dénuées de preuves. R. Whytt est un des plus forts antagonistes d'Haller, auquel il prouve qu'il a soutenu à tort que la peau et diverses parties du corps sont privées d'irritabilité. La découverte d'Haller , comme toutes celles d'une importance majeure, excite l'attention des savans, fait naître des discussions répétées desquelles cependant la vérité sort triomphante et dont la science profite.
J-G. Zinn , l'un des élèves les plus distingués d'Haller, conclut de ses recherches sur les nerfs et leurs membranes que la partie médullaire est le siège unique du sentiment. J-F. Cigna et surtout J-G. Rœderer soutiennent que l'irritabilité haliérienne influe sur les sécrétions. G. Battie , médecin à Londres, distingue l'irritabilité de l'élasticité, regardant le principe du mouvement des muscles comme aussi indépendant de l'influence nerveuse que de celle du sang; les effets de la ligature ne prouvant rien, selon lui, puisque la paralysie survient également dans les muscles dont on a lié les nerfs ou les vaisseaux sanguins. Alors, en 1757 , Fontana acquiert une célébrité méritée par ses belles recherches sur la théorie de l'irritabilité, en complétant les expériences d'Haller. Il démontre que tout acte de l'irritabilité contribue à la diminuer et que le repos lui rend son énergie, l'influence du fluide nerveux devant être considérée comme une cause excitante.
G-G. Benefeld et J-D. Gran soutiennent que la
fibre élémentaire du corps est générale , la même partout, et que le tissu cellulaire la recèle. A. de Haè'n se montre d'abord très opposé à l'irritabilité hallcrienne, non par des expériences directes, mais en tirant ses objections des écrivains qui l'ont précédé , puis il revient de ses erreurs et finit par avouer les grands services rendus à la médecine par Haller. J-L. Roger avance que l'irritabilité ne renferme que la disposition au mouvement et n'en est pas la raison suffisante. Le célèbre Tissot et L. Sichi font des expériences nombreuses ayant pour objet de démontrer l'insensibilité des tendons , des membranes et l'irritabilité du cœur. Enfin Verschuir , par des expériences très exactes, démontre la trop grande part d'irritabilité accordée au cœur et que les artères jouissent d'une grande force vitale , ce qu'Haller reconnaît. Verschuir déduit de ses expériences une théorie de la fièvre un peu différente de celle d'Hoffmann. D'après lui toute fièvre est précédée d'un resserrement spasmodique des artères cutanées auquel succède une exaltation de l'irritabilité du cœur et des gros vaisseaux.
P-Â. Fabre, professeur à Paris, fait d'ingénieuses observations microscopiques qui lui prouvent que le sang affecte toutes sortes de directions dans les vaisseaux capillaires, et desquelles il conclut que l'exaltation de l'irritabilité vasculaire est la vraie cause de l'inflammation et non pas l'obstruction. D'autres ''physiologistes répètent et confirment \es^ expériences précitées et l'un d'eux désigne sous le
nom de force vitale, la force organique. Le principe de l'irritabilité comme cause prochaine des inflammations étant d'une application heureuse et facile, on abandonne les anciennes idées sur les obstructions et les congestions. L'identité de la force nerveuse et de l'irritabilité ramènent à des idées plus exactes sur la force élémentaire du corps animal.
J-A. Unzer explique les mouvemens du corps par les forces immatérielles des nerfs. Il soutient qu'une infinité d'irritations transmises au cerveau se dissipent dans les nerfs, sans, que l'âme en soit informée, chacune de ces irritations exerçant par elle-même une impression sur les nerfs et les muscles qu'elle met en jeu. On conçoit d'après cela les mouvemens qui s'opèrent sans la coopération de l'âme et ceux qui continuent quelque temps après la mort. Mais Haller ayant soutenu que l'irritabilité est indépendante de la force nerveuse, quelques physiologistes tirent une conclusion toute différente de leurs expérimentations.
Ces recherches préparent les esprits à l'adoption de la théorie nerveuse née en Irlande, fort appuyée en Allemagne et dont le premier principe est que tous les phénomènes de la vie sont dûs à l'influence nerveuse, les corps extérieurs agissant d'abord sur les nerfs, toutes les maladies étant dépendantes du système nerveux et les médicamens agissant bien plus sur les solides que sur les humeurs. Ces principes ont une analogie frappante avec ceux du célèbre Hoffmann qui admettait cependant des maladies humorales.
G. Ciillen, nourri des principes de Boerhaave, s'aperçoit que la doctrine de celui-ci fait jouer aux humeurs un rôle trop important; et, combinant les opinions d'Hoffmann avec la nouvelle doctrine des forces du corps, il imagine la théorie du solidisme. Il suppose que toutes les causes des fièvres sont débilitantes, admettant que la tonicité des vaisseaux est exaltée par le frisson. Il divise les fièvres en synochus et typhus. Celui-ci revêt différentes formes et agit d'une manière particulière sur divers organes. L'augmentation de la sécrétion bilieuse , le développement de la putridité ne sont que des circonstances accidentelles, et la fièvre hectique elle-même ne forme point une espèce distincte, puisque c'est le symptôme d'une affection locale, le plus ordinairement d'une suppuration intérieure. Le célèbre professeur d'Edimbourg considère le froid tantôt comme débilitant, tantôt comme excitant, suivant qu'il est violent ou peu intense. 11 adopte les jours critiques en faisant remarquer qu'ils varient suivant le type de la fièvre. Il repousse les purgatifs et il montre une très grande prédilection pour les toniques et les excitans.Il rejette l'opinion de Boerhaave sur les congestions pour admettre la théorie de Tirritation ; et il avance des opinions contraires à celles de ses prédécesseurs sur la goutte. Il explique l'action des médicamens d'après les principes d'Hoffmann. Ils exercent leur première action sur l'estomac, mais en vertu des nombreuses sympathies de ce viscère, ilsagissent/lynamiquement et non matériellement sur toutes les parties du corps.
D. Macbricle suit une marche analogue en attachant encore plus d'importance aux changemens immatériels de la force nerveuse et à l'influence de l'âme. J. Grégory adopte ces principes, faisant bien remarquer la différence qui existe entre la vivacité et l'intensité des actions suscitées par l'irritabilité. Il ne veut pas que l'on regarde les âcretés comme des causes morbifiques, et soutient que les sécrétions et les excrétions s'opposent à l'altération des humeurs. S. Musgrave attribue également toutes les maladies aux affections du système nerveux, qui, suivant lui, développe et entretient aussi la chaleur animale. De La Roche , partisan de ces écrivains, soutient que le principe vital a une propriété antiseptique , que les miasmes contagieux l'affectent immédiatement et qu'il s'oppose à la putréfaction.
Toutes ces idées sont adoptées et développées en Allemagne. A. Thaer, Ch-F. Elsner font remarquer, l'un d'après Baglivi , que la crudité dans les fièvres est la suite d'une contraction spasmodique dont la cessation amène la coction ; l'autre que l'essence de la fièvre consiste dans un changement général et inégal de l'irritabilité. Schaeffer soutient que les fièvres ne proviennent ni de l'altération des humeurs , ni de l'obstruction des vaisseaux. Il considère les évacuations critiques seulement comme effets et signes de la solution qui vient de s'opérer. Les miasmes contagieux ne passent pas, dit-il, dans la masse des humeurs, mais agissent sur les nerfs, et occasionnent des dérangemens dans les organes. Enfin
ses objections sur l'idée qu'on se formait avant lui des dépôts laiteux, sont fondées principalement sur le défaut d'analogie entre le lait et la matière de ces dépôts.
F-V. Berlinghieri est aussi très zélé défenseur du solidisme , quoique détracteur de Cullen. Il désigne sous le nom de réaction le principe en vertu duquel les solides agissent sur les fluides , principe que le praticien ne doit jamais perdre de vue dans le traitement des maladies et l'emploi des remèdes. Griraaud, professeur à Montpellier, admet une grande analogie entre les fièvres et les maladies dites nerveuses. Tous les efforts des solidistes ne satisfont pas le besoin que l'on avait d'introduire l'unité d'explication de différens phénomènes du corps vivant; et l'on continue, comme Haller, à vouloir séparer la force nerveuse de l'irritabilité et à accorder à chaque partie sa vie propre, son irritabilité particulière. Mais on ne peut parvenir à constater si celle-ci dépend de la sensibilité ou si ce sont deux forces distinctes. K. Sprengel, guidé par les principes des anciens empiriques, publie un manuel de pathologie dans lequel il distingue les effets de l'irritabilité des phénomènes de la sensibilité , en réunissant ces deux facultés sous le nom commun de force vitale.
Ne terminons pas l'examen des écoles dynamiques sans dire un mot du matérialisme, car de tout temps les théories médicales furent empreintes de la philosophie dominante. Celle de Th. Hobbes, enseignant que tout est matière, soutenue par de La Mettrie, était
fort en vogue au milieu du dix-huitième siècle. Cette doctrine fut vivement repoussée parTrallesetRrause. D. Hume et J. Priesley se montrent zélés partisans du matérialisme : les discussions qui en sont l'objet ne donnant rien de satisfaisant, les médecins et les naturalistes se détachent des spéculations métaphysiques pour se livrer plus particulièrement à l'étude des forces organiques.