CHAPITRE IL
Histoire de l'école ialromathémalique.
Les explications chimiques si peu satisfaisantes tombent en discrédit. Elles sont abandonnées. Mais comme si c'était le propre de l'esprit humain de
marcher d'erreur en erreur pour arriver à la découverte de quelques vérités importantes , une autre théorie désignée sous le nom de iatromathématique ou iatromécanique, dans laquelle les solides jouent le rôle principal et les fonctions organiques sont soumises au calcul d'après les lois de la statique et de l'hydrauUque , une autre théorie, dis-je , est substituée à la chimiatrie , dans le cours du dix-septième siècle. Quoique opposés dans leurs principes, ces deux systèmes se succèdent immédiatement, parce que la découverte récente de la circulation prête à l'appUcation du calcul à cette fonction ; parce que la physiologie de Descartes explique les changemens et les phénomènes organiques par la figure et le mouvement des atomes ; et enfin parce que le grand génie de Galilée éclaire et entraîne alors la plupart des savans d'Italie.
Déjà auparavant, Sanctorius, professeur à Padoue, puis à Venise , avait soumis au calcul la transpiration cutanée et inventé des instrumens divers pour déterminer la vitesse du pouls , le degré de chaleur.. Ses expériences , ses raisonnemens aphoristiques et mathématiques sur la transpiration insensible paraissent répandre une grande clarté sur la physiologie de l'homme , lui attirent une très grande considération et des éloges outrés. Borelli , élève de B. Castelli et fondateur de l'école iatromathématique , fait une application heureuse de la théorie des leviers aux mouvemens des membres et compose un ouvrage fort estimé sur les mouvemens des animaux ,
tels que le vol des oiseaux, le nager des poissons , le ramper des vers, etc.
La théorie des mouvemens musculaires de Borelli est ingénieuse et vraie dans beaucoup de points, mais elle est défectueuse par rapport à son œtiologie chimique, car il fait provenir la cause prochaine de ces mouvemens de l'effervescence du fluide nerveux et du sang. Il donne aussi des explications toutes mécaniques des diverses fonctions de l'économie animale, et il évalue la force de l'estomac de l'homme à un poids de mille trois cent cinquante livres. L. Bellini, son élève, marche sur ses traces, en faisant jouer à la fermentation un rôle important dans l'exécution des fonctions.
Les médecins mathématiciens de l'Italie, généralement instruits et plus considérés que les chimistes, sentaient la difficulté de faire l'application de leurs connaissances à la pratique de l'art de guérir. G. Baglivi établit une différence notable entre la théorie et la pratique , expliquant tout dans celle-là par la mécanique et la statique; tandis que , pour la pratique, il suit l'école hippocratique et les principes de Sydenham. J. Donzellini établit une distinction semblable. D. Gulielmini explique les fonctions par les lois de l'hydrodynamie et la circulation par l'ascension des liquides dans les tubes capillaires. P-A. Michelotti , J-B. Mazini exphquent les sécrétions d'après les principes de Descartes et des iatromathématiciens.
Ces principes se propagent plus difficilement en
France. Cependant P. Chirac, chimiatre zélé, se passionne tellement pour les idées de Borelli , qu'il lègue une somme de trente mille livres pour établir à Montpellier une chaire d'anatomie comparée et une autre de théorie iatromathématique qui n'est pas créée. C. Perrault , moins célèbre anatomiste qu'architecte , explique la voix par les lois de la mécanique. Cette théorie est développée plus amplement par D. Dodart,qui répète sur lui-même les expériences de Sanctorius. A. Ferrein et quelques autres médecins combattent la théorie de Dodart, et comparent l'organe de la voix à un instrument à cordes. F. Quesnay (i) mérite à peine d'être cité parmi les systématiques de l'époque , puisque ses opinions sont un pur mélange des idées iatromécaniques et chimiatriques.
Ph. Hecquet et H. Gourraigne soutiennent que la théorie médicale repose sur la circulation du sang et que celle des esprits vitaux suffit pour expliquer les autres fonctions et les maladies , les fièvres continues dépendant de la stagnation du sang dans les vaisseaux contractés, et les malignes de sa congestion provoquée par l'atonie de ces organes. Mais F-B. de Sauvages doit être mis au premier rang des iatro-
(i) Quesnay fut secrétaire perpétuel de l'académie de chirurgie et médecin du roi. Le Dauphin , père de Louis XVI , disait un jour à Quesnay que la royauté était un fardeau pesant : Monsieur, je tielrouve'pas'cela , répondit Quesnay. — Eh ! que feriez-vous donc, si vous étiez roi ? — Monsieur , je ne ferais rien.... — Et qui gouvernerait? --Les lois.
mathématiciens français. Il est inutile de rappeler ses calculs sur la vitesse du sang et la force du cœur; sa théorie des fièvres, celle des sécrétions et l'action des médicamens qu'il explique à la manière des cartésiens, par l'attraction des parties similaires.
D'autres circonstances et l'ascendant du génie de Newton , de Boerhaave et Hoffmann firent mieux rénssir cette école en Angleterre , en Hollande et en Allemagne. F. Hoffmann trouve bien la cause des phénomènes de l'économie animale dans les forces immatérielles, mais il explique leur action par les lois de la mécanique. La vie, suivant lui, dépend du mouvement des parties nerveuses et du système vasculaire. Ce mouvement peut être altéré par l'atonie ou par des spasmes. Boerhaave, disciple de Pitcarn, explique l'inflammation par la stagnation du sang dans les petits vaisseaux , place aussi la cause de la vie dans le mouvement.
J. BernouUi profite du calcul intégral et différentiel dont il est l'auteur et de la théorie des courbés pour exphquer le pouls et les autres fonctions du corps. Il acquiert une réputation bien méritée par sa théorie du mouvement musculaire. Suivant lui , l'homme perd les deux tiers de son corps dans l'espace d'une année par le changement continuel de la matière. Son fils pubhe sur l'hydrodynamique un ouvrage dans lequel il expose parfaitement les lois en vertu desquelles les fluides se meuvent dans les canaux.
L'Ecossais J. Keill donne une direction nouvelle au
système iatromathématique en y rattachant la théorie de l'attraction, l'analyse et le calcul des logarithmes. Il admet deux espèces d'attraction : l'une réunissant toutes les parties avec la masse entière du sang, l'autre ne réunissant que certaines particules les unes avec les autres. Il réduit à quelques onces seulement la force d'impulsion du cœur. Il admet que la diastole et la périsystole exigent deuxfois.'autantde temps que la systole. J. Jurin fait des objections à ces calculs qui , partant tous d'un faux principe , celui de la comparaison des forces vitales aux lois physiques, sont entachés d'erreurs capitales.
G. Cheyne compte aussi dans l'école qui nous occupe. Il considère l'intempérance comme la cause éloignée de la plupart des maladies et il enseigne que la goutte est produite par un sel acre ou irritant qui obstrue les vaisseaux délicats des articulations disposés par eux-mêmes à s'engorger. Les médecins anglais s'occupent surtout de la théorie des sécrétions d'après les principes de Newton. On les explique par le rapport des parties constituantes du sang avec les orifices ou diamètres des vaisseaux. On fait même entrer les idées de ce grand philosophe dans la théorie des sensations et la cause de la chaleur est attribuée au frottement des globules sanguins contre les parois des vaisseaux.
Les iatromathématiciens comptèrent des partisans jusqu'au milieu du dix-huitième siècle. Hamberger croit que les seules molécules attirées sont celles dont la pesanteur spécifique se rapproche le plus de celle
du vaisseau absorbant. Ainsi, si une humeur très légère vient à être sécrétée , l'organe qui la sépare doit avoir la pesanteur spécifique la moins considérable. F. Lamure réfute cette théorie. J-G. Brendel applique l'analyse à la médecine; il prouve, contrairement àLeeuwenhoek etBoerhaave, qu'il ne peut y avoir de globules sanguins composés de six autres molécules.
K. Sprengel cite honorablement, parmi les iatromathématiciens du dix-huitième siècle, J-G. Rruger, son maître, dont l'histoire naturelle et la physiologie ont pour base l'attraction. Rruger ne se dissimule pas que l'on abusait singulièrement de la mécanique en voulant calculer les forces des organes du corps comme celle des machines. Dans sa pathologie , il associe les idées mécaniques avec les chimiques. Il fait provenir les maladies des dérangemens survenus dans le mouvement et la fièvre d'une vélocité du cœur supérieure à celle qu'exigent les mouvemens volontaires. Il croit enfin avec Boerhaave que l'obstruction est la cause productrice de l'inflammation.
Le système iatromathématique dont il s'agit obligeait ceux qui s'en occupaient à se servir du raisonnement plutôt que de l'imagination dans la recherche, de la vérité. L'élude des mathématiques et de la méthode analytique exigeait plus de précision dans la déduction des preuves et l'on était redevable à l'immortel Newton de cette manière de philosopher. Ce système fut utile dans son application à la théorie des fonctions. Ilfaut avouer aussi que rapparence de certitude donnée par cette secte aux preuves de
ses axiomes séduisit bien des médecins trop peu versés dans la philosophie newtonienne et que le goût de l'analyse transcendante fit négliger l'étude des faits et la voie de l'observation qui est la seule dans laquelle on ne s'égare pas.