CHAPITRE PREMIER
Aperçu historique sur l'état de la médecine avant et pendant le dernier période décennal du dix-huitième siècle.
L'histoire de ce période n'est pas moins célèbre dans les fastes scientifiqnes que dans ceux de la politique. Pressés par des besoins nouveaux , pénétrés des idées philosophiques des génies des dix-septième et dix-huitième siècles , les Français opèrent une révolution marquée par des institutions précieuses ,, par de grands désastres, et ils tâchent d'allier les principes de la raison, de la justice, avec l'intérêt personnel , des passions désordonnées et l'ignorance fanatique. Le besoin d'une réforme générale dans les sciences se fait sentir et s'opère également. Mais,
dit Bacon de Vérulam , il existe une grande différence entre les événemens politiques et les vicissitudes auxquelles les sciences sont exposées. De nouvelles lumières n'entraînent pas , à beaucoup près, le même danger que les raouvemens politiques qui suscitent des troubles , et souvent l'effusion de beaucoup de sang. En politique, les preuves servent rarement et l'on a plus souvent égard à la considération, à la ♦faveur, à la célébrité, à l'opinion publique. Dans les sciences , au contraire , il faut , comme dans les mines , ouvrir de nouveaux filons et entreprendre de nouvelles opérations.
Dès 1770, l'Allemagne réforme une partie de ses écoles, et jusqu'en 1790 la jeunesse cherche à se distinguer par l'éducation philantropique. Les dernières classes de la société prennent part à l'instruction publique : l'éducation physique est réhabilitée , et l'on s'attache à développer l'intelligence en formant le goût et le jugement. En France , la manie de détruire tout ce qui tient à l'ancien régime fait abolir les académies comme des débris des siècles de barbarie. On néglige l'étude des anciens auteurs, on dédaigne l'érudition et l'on applique la philosophie critique à toutes les sciences , son but étant de signaler les vices du dogmatisme et de ramener les esprits à la méthode expérimentale. La philosophie deRant est suivie par de nombreux adeptes et l'on abuse du néologisme.
Toutefois les sciences sont cultivées avec un succès admirable. La chimie surtout fait plus de pro-
grès dans ce court espace de temps qu'elle n'en avait fait dans tous les siècles précédens , grâce aux prodigieuses découvertes du malheureux Lavoisier, créateur d'un nouveau système de chimie qu'on cherche vainement à renverser. Par malheur on en fait l'application aux théories médicales et à la physiologie surtout. L'Encyclopédie méthodique enregistre les différentes parties de l'histoire naturelle et signale ses récens progrès. Des botanistes célèbres * font mieux connaître une foule de plantes et reculent les limites de la physiologie végétale.
On supprime alors par bonheur et au profit de la science les distinctions si mal à propos établies entre les médecins et les chirurgiens : leurs études et leurs droits sont communs. Des perfectionueraens se font aussi en Prusse à l'égard des épreuves probatoires que l'on exige des jeunes médecins. Quoiqu'il en soit, on n'est pas assez exigeant dans les examens. Avant de s'y présenter, beaucoup de candidats n'ont pas étudié suffisamment et le très grand nombre de médicastres qui se multiplient en France nuit à l'état civil de la médecine , dégrade une profession si honorable quand elle est dignement exercée.
L'immense érudition d'Haller , ses grandes découvertes avaient répandu de nouvelles clartés sur la physiologie etl'anatomie que Meckel et Sœmmering enrichissent encore ainsi que Blumenbach et beaucoup d'autres anatomo-physiologistes célèbres. On s aventure moins dans la voie des hypothèses et l'on
s'applique à raisonner d'après la structure visible des parties.
En pathologie et en thérapeutique , les théories humorales et celle de l'irritation nerveuse luttaient ensemble ; mais on s'accordait sur l'inutilité des recherches ayant pour objet l'essence des maladies. La pathologie humorale dominait en Allemagne et en France. La doctrine de l'irritabiUté nerveuse, le solidisme, fort heureusement soutenu par G. Cullen, comptait de nombreux partisans en Angleterre. L'Allemand J-U. Schaîffer prouvait aussi par l'observation que l'altération des humeurs et les prétendues âcretés dépendent de l'affection des parties solides. Toutefois le goût de l'empirisme dominait alors.
A-G. Richter, chirurgien célèbi*e, se distingue surtout par ses écrits sur l'inflammation et ses suites. A-F. Hecker publie un traité de thérapeutique fort estimé. Aubry , Alph. Le Roy et Lepecq de La Clôture réitèrent les conseils de leurs illustres prédécesseurs Houlier, Duret etFoés, en rappelant les médecins aux principes et à la méthode d'Hippocrate. Les maux vénériens sont mieux appréciés , la nature et le traitement de la phthisie pulmonaire mieux con nus. Les descriptions de maladies épidémiques par Max. Stoll rehaussent sa grande réputation. Enfin la très grande majorité des médecins qui écrivirent dans ce période , sans pencher pour une routine aveugle , montrent une préférence màrt^iiée pour l'empirisme raisonné.