‹ Abrégé de l'histoire de la médecine, considérée comme science et comme art dans ses progrès et son exercice, depuis son origine jusqu'au dix-neuvième siècleChapitre 3 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l'origine et de i'état de la médecine chez les plus anciens peuples;

§ I". Delà médecine en Égypte.

L'obscurité qui enveloppe l'origine du monde couvre aussi celle de la médecine; c'est un voile épais que nous regrettons de ne pouvoir soulever. Les conjectures faites à cet égard et les données que

1 on a sur ce qu'elle était à une époque moins reculée, présentent deux fa ts contradictoires, en apparence : 1° la presque nullité et l'imperfection des connaissances dont elle se composait; 2° l'élévation au rang des dieux, de ceux qui l'exerçaient. Si l'on réfléchit cependant que l'invention est fort au dessus du perfectionnement , ce rapprochement entre l'enfance de la médecine et la haute considération des premiers praticiens semblera moins surprenant.

Nous ignorons encore si l'art de guérir prit naissance chez plusieurs peuples à la fois ou dans un seul pays ; mais il est à croire que les lésions extérieures , les maladies chirurgicales fixèrent d'abord l'attention. Les premiers habitans de la Phénicie, de l'Egypte, et les Ethiopiens vivant dans un état voisin de nature, adorant tous les objets qui agissaient sur eux sans savoir comment, nous font pressentir le défaut, la nullité des principes de la science dont nous cherchons l'origine.

Isis, épouse et soeur d'Gsiris, le plus grand bienfaiteur de l'Egypte, était considérée comme symbole de la lune dont les phases passaient pour avoir beaucoup d'influence sur la santé. On lui accordait une puissance médicale particulière. En rappelant à la vie son fils Orus , elle avait donné une bien grande preuve de son merveilleux talent. Les Egyptiens lui attribuaient la découverte de plusieurs médicamens. Orus apprit de sa mère à connaître et à guérir les maladies. Tous deux furejit mis au rang des dieux.

Ensuite Athotis , auquel on attribue des livres d'anatomie, fut un roi médecin. Il pourrait bien être ce Taaut, appelé par les Grecs Mercure-Trismégiste, auquel on rapporte la collection des sciences médicales inscrites sur les tiges du papyrus. Cette collection fut appelée Scientia causalitatisl Les médecins de ce temps là étaient obligés de se conformer aux préceptes qu'elle renfermait, et sous peine de mort, en cas d'infraction. C'était probablement un recueil d'observations sémiologiques. Les prêtres ou médecins s'en servaient pour prédire si les maladies devaient se terminer par la guérison ou par Ja mort. Ils établissaient vraisemblablement leur diagnostic d'après la manière dont le malade se plaçait, position qui fournit, en effet, des signes intéressans.

La science resta donc stationnaire, comme elle devait l'être, les praticiens étant asservis aux règles tracées par leurs prédécesseurs et toute innovation étant mterdite. « Cet attachement aveugle et opimatre aux idées reçues a toujours été regardé comme la plus forte preuve du peu de progrès de la civiUsation et de l'enfance de la société, l

Cet asservissement fataf mettait cependant un obstacle aux empiétemens de médicastres comparables aux Le Roi, aux Audin-Rouvière , spéculant de msaul'" 7 " P"blique,et qui poussent

jusqu au dernier abus la liberté d'écrir; et de

Postérieurement à Athotis, on attribua à Hermès

d'autres ouvrages au nombre de quarante-deux contenant l'histoire de toutes les connaissances humaines. Les six derniers traitaient de l'anatomie ; des rnaladies, surtout de celles des femmes; des affections des yeux; des instrumens de chirurgie et des médicamens. Reste à savoir si ces traités ont une origine aussi ancienne que l'ont prétendu les prêtres d'Egypte qui en étaient dépositaires; car en supposant authentique l'existence de cet Hermès , il est vraisemblable qu'il légua sa science à la postérité dans un langage pratique et symbolique, les connaissances d'alors se transmettant surtout par tradition orale.

Apis, autre divinité des Égyptiens, est aussi regardé par des historiens comme l'inventeur de la médecine et le maître d'Esculape représenté avec une large place chauve sur la téte.

On faisait dépendre les maladies de la colère des dieux. Les prêtres chargés de les apaiser étaient les seuls ou du moins les principaux médecins, déguisant les médicamens dont ils faisaient usage à l'aide d'un langage allégorique. Les plantes et les animaux étaient désignés par des noms mystiques. Le lierre était appelé la plante d'Osiris; la verveine, larmes d'Isis; le safran, sang d'Hercule, etc.

La haute médecine était réservée aux prêtres supérieurs , et la pratique des accouchemens abandonnée aux femmes par des motifs faciles à. saisir. Ce fait est constaté vers l'an du monde il\-2n ou 3433, dans l'histoire de l'Ancien-Testament, par la résolu-

tion de l'un des Pharaons ordonnant aux sages-femmes de son royaume de faire périr immédiatement tous les fils des femmes israélites qu'elles accoucheraient. Les sages-femmes égyptiennes eurent horreur d'un ordre si barbare. Elles ne l'exécutèrent pas.

Nous devons à Moïse les premiers renseignemens sur un traitement scientifique. Cela remonte à seize ou dix-sept siècles avant Jésus-Christ. Les prétresmédecins d'Egypte étaient fort honorés. Leur dignité tenait de celle du souverain. Ils vivaient du produit de leurs propriétés et des offrandes présentées aux dieux. On choisissait solennellement les animaux pour les sacrifices. On distinguait les viandes saines de celles qui, ne l'étant pas, passaient pour occasiouer des maladies, spécialement les maux d'yeux, la lèpre , etc. Hérodote' et Plutarque assurent que ces prêtres ne mangeaient d'aucune espèce de poisson, ni farineux, ni oignons; mais ils usaient du vin et de l'huile d'olive à l'exclusion de toute autre. Ainsi nos divins confrères ne faisaient pas sur eux une trop mauvaise application de leurs connaissances hygiéniques.

Le régime du peuple était fixé d'après des règles jugées capables de conserver la santé. Les rois s'y soumettaient. L'éducation des enfans tendait à les habituer aux fatigues , à la frugalité. Diodore assure que jusqu'à l'âge viril, les alimens ne s'élevaient pas au delà de vingt dragmes, ou deux onces et demie par jotir.

Les prêtres médecins, chargés des embaumemens,

furent considérés , dit-on , comme d'habiles anatomistes. Mais l'aversion des Égyptiens pour les ouvertures de cadavres et leurs procédés grossiers ne permettent pas d'y croire. Quant à la chimie, ils avaient une habileté surprenante. Leurs connaissances , dans cette science et en métallurgie, sont encore une énigme.

En somme , l'art de guérir se perfectionna très peu chez les premiers Égyptiens. Concentré dans le sacerdoce, ne pouvant être exercé librement , aucun procédé scientifique , aucune application des observations à la théorie ne formaient la base des études. La médecine fut l'art de prophétiser : « Le fils recevait les connaissances de ses pères comme un dépôt sacré. Il les transmettait aussi sans y faire le plus léger changement. »

§ IL De la médecine chez les Israélites ^ jusqu'à la captivité de Babylone.

On croyait chez les Israélites que les catastrophes et les maladies étaient occasionées par le Tout-Puissant. Les descendans d'Abraham, à l'exemple des autres peuples, faisaient des sacrifices par crainte ou par reconnaissance. Si la guérison tardait peu, on en inférait que la victime avait été agréable à la divinité i nvoquée. Aujourd'hui plus d'un médicastre ressemble à ces anciennes idoles : peu lui importe si l'offrande est faite par repentir ou par gratitude.

Après plus de quatre siècles d'existence sous

la domination des Pharaons, Jes Israélites trouvèrent un libérateur , Moïse , qui fut instruit dès l'enfance sur l'arithmétique, la géométrie, la médecine et les autres sciences, par des prêtres égyptiens et des Grecs établis dans le pays. Mais cette assertion n'offre pas toute la garantie d'authenticité désirable. Moïse possédait des connaissances merveilleuses qui passent pour avoir jailli d'une source divine. Il surpassa les magiciens d'Egypte et donna des preuves d'un savoir surprenant en chimie. Son gouvernement était monastique. De même que les connaissances naturelles de tout genre étaient héréditaires dans la caste des prêtres égyptiens, de même les lévites formant la noblesse héréditaire chez les Hébreux, étaient à la fois juges et médecins.

Il est fait mention dans l'histoire de Moïse d'une maladie qui pourrait bien être la syphilis à laquelle tant d'auteurs donnent une origine postéi ieure à la découverte de l'Amérique. J'appuie mon opinion sur un fait de l'Ancien-Testament que voici : « Vers l'an i45i avant Jésus-Christ des femmes madianites envoyées au camp des Juifs gagnèrent ce peuple facile et le corrompirent dans l'ame et dans le coi-ps. La vengeance de Moïse renforce cette assertion; car après la défaite des Madianites, il commanda de tuer tous les mâles, toutes les femmes, et il fit grâce aux filles vierges qui se trouvèrent au nombre de trente-deux mille. » Nous n'avons point à examiner l'atrocité de cette manière de s'opposer à la contagion, telle qu'elle soit.

Moïse a donné quelques bons préceptes d'hygiène. Il signale le premier à quels caractères on reconnaît différentes sortes de lèpres et de maladies cutanées. Les lévites chargés du traitement de la lèpre isolaient les malades, purifiaient leur corps et faisaient des sacrifices expiatoires. La pratique de l'art de guérir leur fut confiée bien long-temps ainsi qu'aux piophètes qui leur succédèrent. On faisait usage de moyens cura tifs autres que les holocaustes; on transmit à la postérité le premier souvenir d'une épidémie. Saùl, atteint de mélancolie, est soulagé par les sons harmonieux de la harpe de David. Sous le règne de celui-ci, est-il dit dans la Bible, survient une peste qui enlève soixante-dix mille hommes en trois jours et qui pourrait bien avoir été causée par le rassemblement ou la communication des peuples dont le berger devenu roi avait ordonné le dénombrement.

Salomon, qui avait de très vastes connaissances en histoire naturelle comme dans les beaux arts, était aussi un habile médecin. On lui attribue un livre qui enseignait à traiter les maladies et qa'Ézéchias détruisit parce que l'usage des remèdes qu'il indiquait nuisait aux intérêts des lévites qui guérissaient les malades par des sacrifices expiatoires. Si le fait est vrai, il prouve, ce qui est trop connu de nos jours, que l'égoïsme, l'intérêt personnel et l'esprit de parti font trop souvent opposition au progrès des lumières et de ce qui est véritablement utile.

Les Juifs et les lévites se corrompirent et dégé-

liéièrent à im tel point que Dieu leur envoya des prophètes avec pouvoir de provoquer et guérir les maladies. Élie rapelle à la vie le fils d'une veuve de Sarepta qui l'avait secouru précédemment. Il prédit au roi Joram une maladie des intestins dans laquelle ces organes corrompus paraîtront sortir du corps. Elisée ranime le fils asphyxié d'une femme sunamite. Le roi Assa , atteint de la goutte , meurt au bout de deux ans de souffiances pour s'être confié aux lévites, médecins ordinaires, avoir négligé d'invoquer le Seigneur et de consulter les prophètes. Naaman, général de l'armée du roi de Syrie, suivant le conseil d'Elisée, se baigne sept fois dans le Jourdain et guérit de sa lèpre. Giézi, disciple d'ÉUsée, fait preuve d'avarice et n'a pas l'habileté de son maître. Enfin les Israélites, devenus captifs et dispersés chez les nations, n'offrent plus rien d'intéressant sous le rapport de l'art de guérir, sinon que des moines furent regardés par eux comme des saints et des médecins à qui la foi et les paroles suffisaient pour guérir.

§ III. De la imklecine chez les Hindouoc.

Bans rinde, pays de la civilisation le plus anciennement connu, la population était partagée en plusieurs tribus. Celles des Brames comprenait les savans et les médecins. D'après Strabon , ils observaient la plus grande sobriété, passaient leur vie dans la contemplation et méditaient sur les causes

de tous les phénomènes de la nature. H existait une autre secte de philosophes, les Samanéens , partagés en deux classes , les Hylobiens et les médecins proprement dits. Ceux-ci menaient une vie bien simple. Ils se nourrissaient de farine de riz qu'on leur donnait avec empressement. Ils traitaient les maladies par le régime préférablement aux remèdes dont les plus usités étaient des onguens et des cataplasmes. Les magiciens et les sorciers , allant de village en village débiter leurs drogues et leurs mensonges, formaient encore une caste distincte des deux précédentes.

i( La surveillance des malades était confiée dans les villes à une classe particulière de magistrats chargés des sépultures, et sous l'inspection desquels les Samanéens pratiquaient la médecine, qui était à peu près la seule science à laquelle on s'adonnât, parce qu'on regardait l'étude trop assidue des autres comme désavantageuse et même nuisible. » Il paraît qu'il existait une loi portant défense à tous ceux qui découvriraient un poison de le faire connaître sans présenter en même temps son antidote. Si l'on obtenait ce double résultat , on était comblé d'honneurs par le roi. Mais si l'on publiait la découverte d'un poison sans indiquer celle du remède propre à en atténuer les effets, on était puni de mort.

On attribuait les maladies aux mauvais génies, et la guérison à leur expulsion par des purifications et des paroles. Le but de la sagesse et de la philosophie était d'amortir les pas.sions charnelles pour empè-

cher le physique d'avoir trop d'influence sur le rnoral. On insinuait que la sobriété et l'abstinence faisaient participer aux émanations des bons génies. Telle a pu être l'origine de la médecine théurgique qui s'est répandue des bords du Gange en Perse, en Syrie et en Egypte.

Selon des écrivains dignes de foi, les Brames modernes continuent d'exercer la médecine sans rien faire pour son avancement , puisqu'ils transmettent à leurs enfans cette science telle qu'ils l'ont reçue de de leurs ancêtres. Les Hindoux ne sont pas moins superstitieux que les Chinois. Pour en avoir une preuve, il suffit de dire que ceux qui sont appelés pour traiter des morsures de serpens, versent de l'huile dans le vase qui contient les urines du malade; puis ils prédisent sa mort ou son rétablissement, suivant que l'huile surnage ou se précipite.

La théorie de ces docteurs fourmille d'erreurs ridicules. Ils attribuent aux vers toutes les maladies de la peau , faisant provenir les autres des vents , des vertiges , de l'altération des humeurs. Ils prétendent que le corps est composé de cent mille parties parmi lesquelles il y a dix-sept mille vaisseaux. Ils' placent avec plus de raison le régime en tête des moyens curatifs. Leur excessive propreté, les bains chauds , les frictions sont fort efficaces pour l'entretien et le rétablissement de la santé. On sait que les Hindoux, les Chinois, les Japonais usent communément des caustiques, des scarifications, de l'acupuncture.

§ rv. De la médecine des anciens Grecs.

Comme chez les autres nations barbares, la médecine est d'abord excessivement imparfaite en Grèce. Mais grâce aux progrès d'une civilisation qui donne un développement prodigieux aux lettres etaux sciences , l'art de guérir ne reste point en arrière. Sur cette terre classique, on recueille des observations, on saisit des faits et des principes qu'on peut dire parfaitement exacts puisqu'ils sont consacrés par une expérience de plus de vingt siècles.

A'ers l'époque où les fils de Jacob passèrent en Egypte , les Pelasges commencèrent à se couvrir de peaux et à cultiver le chêne à glands doux dont ils vécurent long-temps. Des peuplades errantes venues de l'Asie mineure, de la Phénicie et de l'Egypte, s'établirent en Grèce où elles introduisirent des mœurs plus douces et des cérémonies religieuses. Leurs chefs distingués par leur bravoure, leur sagesse et leurs connaissances étaient regardés comme des favoris , des inspirés des dieux.

Ces prophètes ou devins transmirent à titre d'héritage leur science et les faveurs dont on les avait comblés. Les membres de chaque famille prirent part à la célébrité du premier aïeul et le nom du fondateur fut appliqué à tous ses descendans. Ainsi Mélampe chez les Argiens; Orphée chez les Thraces ; Tirésias chez les Thébains et Bacis chez les Athéniens sont les noms collectifs d'autant de familles

qui jetèrent les premières étincelles de la civilisation. « II en fut de même pour Hercule, Homère, et surtout Hippocrate qui était de la famille des Asclépiades.»

Ces divinités, ces héros de l'ancienne Grèce, guérissaient des maladies sans divulguer leurs talens. L'ignorance du peuple faisait attribuer la promptitude des guérisous obtenues par des moyens naturels, à des formules magiques, aux. purifications, etc. « Vers l'époque à laquelle les Israélites s'enfuirent d'Égypte, une colonie de prêtres appelés Curetés vint s'établir en Grèce, sous la conduite de Deucalion. Peu après, les Cahires ayant Cadmus à leur tête, arrivèrent de Phénicie. Les Cabires furent les premiers maîtres des plus anciens Grecs. » Il paraît qu'Esculape naquit parmi eux. Les Curètes et les Cabires enseignèrent l'agriculture, l'art de cultiver la vigne, et tout ce qui se rapporte à l'économie rurale. Ils portaient des habits de femme, et se faisaient raser le sommet ou la partie postérieure de la tête.

Orphée, fils d'OEagre, ou d'Apollon et de CaUiope, était vrai semblablement de la secte des Curètes. Il fit connaître les mystères d'Eleusis, et institua diverses cérémonies rehgieuses. Il exerçait la médecine; la résurrection d'Eurydice en est une preuve merveilleuse. Les conjurations, les formules magiques, jouaient un grand rôle, dans la pratique médicale d'alors. Les ïhessaliens et les Thraces honoraient Orphé{^ comme devin et médecin.

Mélampe acquiert une très grande célébrité par ses cures chez les Argiens, et surtout par celle des trois filles de Pretus leur roi, devenues lépreuses et folles. On prétend que c'est avec l'ellébore blanc; d'autres, que c'est par un exercice violent et les bains qu'il obtint leur guérison. Pretus donna une partie de ses états et Iphianasse, l'une de ses filles , en mariage à Mélampe , en reconnaissance de ses soins et de son habileté. Bacis, dont il a été parlé plus haut et que revendiquent les Arcadiens, les Athéniens et les Béotiens, parvint aussi à guérir une Lacédémonienne tombée en démence.

Pœon, qu'il ne faut pas confondre avec Apollon, était médecin des dieux. Homère lui attribue ce haut emploi à l'égard de Mars , blessé devant Troie. « Jupiter ordonne à Pœoxi de le guérir. Pceon obéit sur l'heure, et mettant sur sa blessure un baume exquis, il le guérit sans peine ; car dans un dieu il n'y a rien qui soit mortel. »

Apollon , fils du Soleil, est la principale divinité médicale des Grecs. La musique, la médecine et l'art divinatoire lui ont été donnés pour attributs. L'utihté de la musique dans le traitement de quelques maladies peut avoir porté les poètes à ranger la médecine parmi les attributs du dieu de la musique : l'Apollon Carnien est révéré surtout comme dieu de la médecine, ayant enseigné l'art d'éloigner la mort. Diane, sœur d'Apollon, fut honorée comme sage-femme^ œnsen>atrice des femmes en couche ; on lui attribiie l'invention de l'éduca-

tion physique des enfaiis. Venus se livrait aussi à la pratique des accouchemens ; et une autre divinité médicale fort ancienne, Eleutho, avait assisté Latone quand elle mit au monde Apollon et Diane.

Les Grecs se vantaient en outre d'avoir eu des héros médecins, élevés par le centaure Chiron. Celui-ci, fils de Saturne et de Philyre, appelé par Homère le plus sage et le plus juste des centaures, vivait sur le mont Pélion en Thessalie, avant l'expédition des Argonautes. Pindare le représente ayant un physique dur et repoussant, mais un caractère très doux. Il mourut d'une blessure faite par l'une des flèches d'Hercule. Sa plaie ayant offert, dit-on, un caractère malin, on appela depuis chironiens les ulcères qui présentent un aspect analogue et chironia ou centaurium, la plante avec laquelle Chiron tenta de se guérir. Hésiode composa une ode à la louange de ce bienfaiteur de l'humanité.

Les héros grecs reconnurent le centaure Chiron pour leur maître dans les sciences, en médecine surtout. Xénophon cite parmi ses élèves les plus distingués, Céphale, Esculape, Mélanion, Machaon, Podalire, etc. Chiron fut considéré comme inventeur de l'art de guérir, à cause de son habileté et du succès qu'il obtenait de l'emploi des plantes médicinales. Il guérit entre autres. Phénix d'une cécité réputée incurable. On attribuait aux plantes des vertus merveilleuses. Homère nous affirme que la belle Agamède connaissait les simples

que la terre produit, ainsi que leurs diftërens usages.

Aristée, l'un des élèves de Chiron, fut très célèbre aussi. On pétend qu'il arrêta les ravages de la peste dans l'ie de Cée, en offrant aux dieux des sacrifices au lever de la Canicule. Actéon son fils, et disciple de Chiron, mourut hydrophobe.

De tous les élèves de Chiron, le plus illustre fut Asclépias ou Esculape, fils de Coronis et d'Apollon ou d'Arsinoé. Le bâton et le serpent sont deux attributs d'Esculape. Le premier parce que les malades ont besoin d'un appui; le second parce qu'il est le symbole du rajeunissement et de la sagacité.

Esculape excellait par son habileté à guérir les maladies externes ou chirurgicales. Il est vrai que les autres étaient moins faciles à apprécier. Le talent •consistait à panser les pilaies avec des plantes capables d'assoupir la douleur, et d'arrêter l'hémorrhagie sans omettre les paroles mystiques, les chants agréables et l'invocation des dieux. On prétend qu'Esculape rappela plusieurs morts à la vie. Son épouse s'appelait Epione ou Lampétie. Ses fils, Machaon et Podalire, chirurgien et médecin, sont également célèbres par leur éloquence leur talent militaire et leur habileté dans l'art de guérir. Pana cée , Hygée ou Hé^ie et Eglé furent regardées par allégorie comme filles d'Esculape.

C'est surtout pendant le siège de Troie que Machaon fit briller son talent en chirurgie. «Âgamemnon le fait chercher parmi les combattans pour panser le grand Ménélas blessé par une flèche ennemie.

Machaon commence à tirer du baudrier la flèche^ mais, en ia tirant, le bois se rompt, et le fer demeure engagé par ses crochets; il détache donc promptement le baudrier, défait la cuirasse , et ôte la lame qui était dessous. Après avoir bien considéré la plaie, il en suce le sang, et, pour en apaiser les douleurs, il y met un appareil que le centaure Chiron avait autrefois enseigné à Esculape. »

Ce grand homme était fort estimé de ses compagnons d'armes. Homère lui conserve un souvenir très honorable dans son Iliade, livre xi. u Les Grecs, voyant Machaon dangereusement blessé, craignirent que, s'ils venaient à être repoussés, lesTroyens ne l'achevassent ou qu'il ne Tombât vif entre leurs mains. Dans cette crainte, Idoménée, s'ad ressaut à Nestor, lui dit : « Fils de Nélée, qui êtes la gloire des » Grecs , dépêchez- vous , montez promptement sur » votre char; prenez avec vous Machaon et l'em» » menez vers nos vaisseaux. Un grand médecin » comme lui vaut mieux que des bataillons entiers » dans une armée ; car il sait arracher et couper les » traits qui sont dans les plaies, et, par des appareils ') admirables, il apaise les douleurs des blessés. »

Le merveilleux à part, la chirurgie était bien, éloignée du perfectionnement auquel elle est parvenue depuis. Vous pourrez en juger par la manière dont Patrocle panse Eurypile blessé, u Arrivé sous la tente, Patrocle couche Eurypile sur des peaux de taureau, coupe légèrement avec son couteau le trait qui lui traverse la cuisse, nettoie la

plaie avec de Teau tiède, et y applique une racine amère qu'il brise avec ses mains , et qui, dans un I moment, eut étanchéle sang, desséché la plaie et apaisé la douleur, n

L'anatomie était fort peu connue en Grèce , comme ailleurs. Cependant Homère nous parle deux fois d'un muscle formant cloison entre ia poitrine et l'abdomen, dont la situation et les fonctions sont mieux connues aujourd'hui, u Le fils d'Evemon , le vaillant Eurypile, lance son javelot contre le roi Apisaon , qui pressait de plus près Ajax ; il l'atteint au dessous du diaphragme et l'étend à ses pieds. » Et dans un autre passage : « A peine Sarpédon a-t-il fini ces mots, que les ténèbres de la mort lui couvrent les yeux ; car Patrocle, sautant de son char , lui met le pied sur la gorge et arrache de sa plaie le javelot qu'il lui avait enfoncé près du cœur. Le diaphragme sort avec le fer, et l'âme suit le javelot et s'envole. »

Quelques moyens rationels sont cependant employés pour différens cas, contre les blessures surtout; celui, par exemple, dont on se servit pour rappeler à la vie Hector évanoui, et auquel nous avons journellement recours. « Ceux qui avaient soin de ramener Hector ne furent pas plus tôt arrivés sur les bords du Xanthe, qu'ils le mirent à terre et lui versèrent de l'eau sur le visage : la froideur de l'eau le fait un peu revenir , il rouvre les yeux à la lumière, se relève sur les genoux et vomit un sang noir : sa faiblesse le reprend; il retombe

et d'épaisses ténèbres se répandent sur ses yeux,, » Machaon fut tué par Eurypile. Podalire, à son retour de Troye, fut jeté sur les côtes de l'île de Scyros, présenté au roi Damœtas, dont il guérit la fille des suites d'une chute, en la saignant des deux bras, au moment où l'on désespérait d'elle. Ravi de joie sur les heureux effets d'une opération sans doute bien rare alors , puisque c'est le premier exemple qui nous en soit parvenu, Damœtas lui donna cette fille en mariage avec toute la presqu'île de Carie, où Podalire fonda une ville qu'il appela Syrna, du nom de sa royale épouse. D'autres prétendent que Podalire fut assassiné sur les côtes d'Ausonie.

Hercule fut aussi mis au nombre des divinités médicales de la Grèce. Prométhée , déhvré de sa cruelle maladie et du vautour qui lui dévorait le foie; l'Attique et l'Élide, délivrées par ses soins d'épidémies, affreuses ne sont pas les moins mémorables de ses travaux, ni ceux qui justifient le moins ses droits comme médecin à la reconnaissance de la postérité.

§ V. De la médecine dans les temples grecs.

Les hommes élevés par leurs bienfaits au rang des dieux et des héros, en Grèce, ne tardèrent point à avoir des temples consacrés par la reconnaissance publique. Les malades et les blessés <y rendaient en pelérinage avec des offrandes pour obtenir leur guérison. Lçs distractions du voyage.

la salubrité du site où le temple était élevé, l'exallation proclultepar les cérémonies religieuses, avaient une grande part à la guérison de plusieurs maladies.

Esculape considéré, comme la première des divinités médicales, avait ses principaux temples dans le Péloponèse , en Thessalie , dans la Phocide , etc. Ceux d'Épidaure et de Ces ont été très célèbres. C'étaient des sanctuaires qu'aucun profane n'osait aborder avant d'avoir été purifié , et dans lesquels les J3rêtres transmettaient l'oracle de la divinité. Situés dans les contrées les plus salubres , les plus riantes , les plus fertiles, loin des exhalaisons malfaisantes, environnés de forets ou de magnifiques jardins , ayant dans leur intérieur ou dans leur voisinage des sources d'une excellente qualité, ces temples étaient à bon droit consacrés au dieu de la santé.

Esculape était représenté différemment sur des statues symboliques , rnais presque toujours avec un serpent dont la forme et la description varient beaucoup. Au reste ,1e serpent figure presque partout, dans l'antiquité, depuis la séduction d'Eve, comme symbole de la ruse et de la magie. Les prêtres entretenaient dans les temples d'Esculape des serpens auxquels ils enlevaient la faculté de nuire. Ils leur apprenaient à lécher les malades et diverses supercheries d'un grand effet sur l'imagination. On prédisait l'issue des maladies suivant que les serpens regardaient d'un œil favorable ou avec fureur celui qu'on leur présentait, ou suivant qu'ils mangeaient ou non ce qu'on leur offrait. Le coq, sym-

bote de la vigilance, était aussi consacré à Esculape. XI avait encore d'autres attributs peu intéressans.

Toutes les pratiques usitées dans ces temples prouvent que les maladies étaient regardées comme J.'effet de la colère du ciel.L'abstinence à laquelle on soumettait d'abord les malades, les purifications, les cérémonies religieuses, les chants, etc., prouvent aussi qu'on cherchait à rétablir la santé par un régime très sévère et en agissant sur l'imagination. I^es bains, les frictions et diverses manipulations étaient mis en usage dans la même intention. Les songes avaient aussi une place de distinction dans cette thérapeutique. Si les malades succombaient ojj ne guérissaient pas , on l'attribuait au manque de confiance ou d'obéissance à la divinité.

Après la guérison, on allait remercier et faire des offrandes au dieu invoqué et à ses prêtres. On donnait un vase quelconque à l'usage du temple. Beaucoup de malades y déposaient un modèle en ivoire, pn or , en argent ou de tout autre métal représentant la partie du corps dont ils avaient souffert; ou bien ils suspendaient aux colonnes du temple le tableau ou la description de leur maladie. Aujourd'hui mal passé n'est qu'un songe , et les temples d'Escu- !ape ne sont plus surchargés d'offrandes.

Des auteurs affirment, non sans vraisemblance, cpie les ouvrages d'IIippocrate ont été composés en grande partie sur les tables votives conservées dans le temple de Cos et dans quelques autres. « Ceux qui inventaient des instrumens de chirurgie, les

déposaient aussi dans les temples du dieu de la médecine. Erasistrate en donna un au temple de Delphes , destiné pour l'évulsion des dents. »

Le souvenir des bienfaits d'Esculape se perpétuait dans ses temples par des fêtes instituées en son honneur. Il transmit ses connaissances à la postérité, en choisissant ses élèves parmi ses plus proches parens. Cette famille d'Esculape formait,comme chez les prêtres d'Égypte , une caste particulière, en possession de l'exercice de l'art de guérir. Aristide ajoute que la médecine fut regardée pendant longtemps comme propriété héréditaire dans la famille des Asclépiades, dont Nébrus, l'un d'eux se rendit célèbre en arrêtant une épidémie terrible qui détruisait l'armée des Amphictyons assiégeant Cirrha, et en provoquant une dysenterie meurtrière chez les habitans de cette ville, avec des herbes malfaisantes jetées dans la source qui fournissait à leurs besoins.

Les fausses idées que l'on avait de l'état des corps après la mort , les préjugés qui s'opposaient à toute espèce de recherche cadavérique, empêchèrent sans doute les Asclépiades de faire aucune découverte anatomique. L'art desembaumemens n'atteignit pas non plus un haut degré de perfection chez les Grecs qui brûlaient ordinairement les cadavres. Homère dit seulement comment le corps de Patrocle fut lavé et parfumé. « On met un grand vaisseau d'airain sur le feu ; on se met à laver le corps; on le parfume d'huiles précieuses; on remplit ses plaies d'un

baume exquis, et, après l'avoir mis sur un lit de parade, on le couvre d'une étoffe très fine , etc. »

§ VI. État de la médecine chez les premiers

Romains,

Tandis que les Romains vivaient en république, ils s'adonnaient préférablement àl'étude de l'histoire, de l'éloquence, de la législation, et ils adoptèrent les systèmes de leurs voisins , des Grecs surtout à l'égard des sciences et des arts. Les Etrusques furent leurs maîtres dans les sciences et dans Tart de guérir. Une coutume fort usitée à Rome pour apaiser le courroux du ciel et détourner les épidémies, consistait à interroger les livres que la Sibylle de Cumes avait cédés au roi Tarquin. Ces livres, consultés dans les grandes catastrophes et les épidémies, étaient confiés exclusivement à deux magistrats. Esculape était adoré des Romains. Ils vénéraient singulièrement le temple d'Épidaure, et ils y firent souvent consulter le dieu de la médecine.

Après l'introduction du culte d'Esculape à Rome, Junius Bubalcus érigea le premier temple à la déesse Hygée des Grecs, que les Romains adorèrent sous le nom de dea Salus. Ils révéraient d'autres dieux et déesses originaires de la Grèce et de l'Égypte, quoiqu'ils eussent déjà créé des divinités auxquelles ils attribuèrent un grand pouvoir en médecine, notammracnt la déesse Febris, qui avait un temple et des autels sur le mont Palatin ; les déesses Prosa et

ProsU'erta, aides de Lucine, qui présidait aux accouchemens , étaient invoquées pour que l'enfant, au sortir du sein de sa mère, se présentât favorablement. Des processions et autres cérémonies religieuses étaient mises en pratique pour combattre les épidémies. Les relations des Romains avec les Grecs étant devenues plus nombreuses, plusieurs de ceux-ci vinrent exercer la médecine à Rome, et des affranchis s'établirent dans des boutiques, rnedicince, où ils débitaient des remèdes et exerçaient leur art moyennant rétribution.

§ VIL Médecine des Chinois et des Japonais.

La civilisation stationnaire, imparfaite, des Chinois et des Japonais, le despotisme de leur gouvernement, la sotte vanité, et peut-être les dispositions d'esprit peu favorables de ces peuples, ont nui singulièrement aux progrès des sciences et des arts. Le peu que nous en savons nous fait conjecturer qu'ils tirèrent d'eux-mêmes leurs premières notions médicales, ou qu'ils les reçurent dos Grecs par la Ractriane , ou par rÉgypte. « On dit qu'Hoang-Ti composa, il y a quatre mille ans , le code d'après lequel les médecins chinois se dirigent encore aujourd'hui. :» Ne possédant aucune notion d'anato.mie, ils se sont créé une physiologie fort erronée, et il serait fastidieux d'en déduire les preuves. On dit cependant qu'ils connaissent la circulation et qu'ils excellent dans l'exploration du pouls. Les différences qu'ils établis:

sent dans les pulsations et les parties du corps où ils veulent qu'on les apprécie, sont trop ridicules pour mériter confiance et attention.

Leur pratique offre du moins un fait important : c'est qu'ils croient remplir une des principales indications, en prescrivant un régime très sévère dans toutes les maladies. Du reste, à quoi servirait de parler des remèdes les plus en vogue parmi eux et de ceux qu'ils proscrivent, d'après des principes également erronnés.

Les Chinois et les Japonais redoutent singulièrement la saignée. Il a déjà été parlé de leur prédilection pour les bains, les moxas, l'acupuncture, etc. Les Scythes et les Celtes n'offrent rien d'assez intéressant dans leur histoire, par rapport à la médecine, pour en faire mention.

A travers les fables et les allégories qui enveloppent l'origine de l'art de guérir, on découvre des faits d'un haut intérêt. Le jeûne , l'abstinence , les bains, la saignée, etc., sont des moyens dont les bons effets sur la conservation et le retour de la santé sont déjà constatés. Les maladies qui frappent les plus anciens peuples connus sont la peste, diverses épidémies ou maladies contagieuses, des affections cutanées et quelques maladies sporadiques fort mal connues et tout aussi mal décrites. La botanique et la chimie sont présentées sous un point de vue trop merveilleux pour croire tout ce qui en a été dit. L'art des embaumcmens et peut-être quelques vivisections fournissent les premières données sur

l'anatomie, qui reste fort incomplète pendant une longue série de siècles.

Ces faits épars , dont le souvenir se conserve par tradition orale, ou sur les tables votives suspendues aux colonnes des temples d'Esculape, excitent l'attention de quelques hommes de génie qui les considèrent isolément et les rapprochent pour en tirer des conséquences, des principes, dont ils forment un système, une théorie, à la recherche desquels nous allons nous livrer.

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