‹ Abrégé de l'histoire de la médecine, considérée comme science et comme art dans ses progrès et son exercice, depuis son origine jusqu'au dix-neuvième siècleChapitre 4 sur 38 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Examen des premières théories médicales, avant et jusque après

Hippocrate,

§ I. Premières traces (Viine théorie médicale.

Après avoir étudié l'histoire de la médecine en Grèce, et découvert la raison de ses progrès dans son heureuse situation, dans son commerce, ses fréquentes relations avec les autres nations, et surtout dans l'éducation, la liberté et l'admirable civilisation des peuples qui l'habitent , on est attristé à

Ja vue de l'étal stationnaire des sciences médicales chez les autres peuples. En Grèce, où les productions du goût et de Fesprit ont obtenu les récompenses les plus flatteuses, les honneurs les plus éclatans, l'émulation fit naître des prodiges dans les lettres, les sciences et les arts.

(( La théorie des fonctions du corps humain était intimement unie aux recherches sur la nature de lame. Les sages spéculèrent d'abord sur la manière dont s'opérèrent la respiration , la digestion , la génération et les sensations, sur la production des jmaladies par des causes diverses j>. Telle fut sans doute la première base d'une théorie médicale qu'on regardait comme une partie de la philosophie. L'école de Pythagore s'occupait de la diététique du corps et de celle de l'esprit. La promenade , la lutte , la course et la danse étaient journellement obligatoires pour les élèves, ainsi qu'une sobriété exemplaire. Son système de philosophie générale s'appliquait aussi à la médecine et à la physiologie en particulier : mais tout ce qui a été écrit à ce sujet est trop romantique pour mériter une attention sérieuse. Pythagore définissait la santé la continuation de la constitution primitive, et la maladie, le dérangement de cette constitution.

La théorie des fonctions animales , celle du sommeil, ne méritent pas davantage d'être examinées et réfutées.

Les Pythagoriciens ne recouraient point aux grands moyens de la chirurgie: ils se distinguaient

par leur habileté clans le traitement des maladies internes.

Empédocle, médecin devenu célèbre par des cures étonnantes, est sorti de l'école pythagoricienne. Il est l'auteur de la doctrine des quatre élémens, le froid et le chaud , le sec et l'humide, ou l'air et le feu, la terre et l'eau. Il donnait aux causes agissantes qui déterminent ces élémens à produire tous les corps, les noms symboliques d'amitié et d'inimitié, dénominations qui semblent indiquer les forces attractives et répulsives. Empédocle parait être le premier qui ait cru à la possibilité des générations spontanées. Le premier il donna le nom d'amnios à la membrane qui renferme le fœtus et les eaux où il nage.

Ses recherches physiologiques avaient pour objet principal 'la théorie de la génération, qui excitait une grande diversité d'opinions parmi les philosophes. Il prétendait que l'embryon résulte du mélange des deux liqueurs prolifiques et reçoit sa forme du père ou de la mère, suivant que le sperme de l'un ou de l'autre prédomine. De tout temps, la fonction de la génération a beaucoup occupé les naturt^listes , les philosophes, les physiologistes ; et ceux qui prétendent aujourd'hui que la différence d'âge, de force ou de vigueur de l'un des deux êtres qui concourent à la reproduction de l'espèce humaine, exerce une inlluence appréciable, presque toujours identique sur son produit, par rapport au

sexe, n'ont point encore soulevé le voile qui enveloppe mystérieusement l'origine de cette importante fonction.

Le philosophe d'Agrigente professait que sentir et penser ne font qu'un, et que toute existence cesse avec la vie. Ses idées sur la nutrition, l'accroissement, la respiration, ne méritent pas une réfutation sérieuse.

Anaxagore, contemporain d'Empédocle, est l'inventeur de la théorie des hoinéornénes ou des corpuscules. Il pensait que le nouvel être (embryon) provient uniquement de la semence du père, et que la mère ne fait que fournir la place où il doit se développer. Suivant lui, la bile, en pénétrant dans les poumons, les vaisseaux et la plèvre, devenait la cause des maladies aiguës^ etc.

Leucippe et Démocrite d'Abdère sont les deux fondateurs de l'école éclectique. Le philosophe abdéritain regardait la respiration comme une condition indispensable à la continuité de la vie. Nous avons quelques fragmens de son système sur la génération et sur le mode de nutrition du fœtus, qui ne méritent pas d'être connus, si ce n'est par celui qui se plait à rechercher les innombrables erreurs par lesquelles l'esprit humain a passé.

Dans ces temps de l'enfance de l'art de guérir , au lieu d'observer les phénomènes de la nature, au lieu d'étudier les qualités des corps, on se perdait en subtilités sur les causes des phénomènes de la vie et sur l'organisation de l'homme.

§ IL Commencement de r exercice public de la

médecine.

Jusqu'à la cinquantième olympiade, c'^st à dire jusqu'à l'an 676 avant Jésus-Christ , la médecine, chez les Grecs , fut pratiquée spécialement dans les temples. Puis , on tenta d'enlever cette prérogative aux prêtres d'Esculape, et quelques hommes avouèrent qu'ils guérissaient les maladies par des moyens naturels. Ces médecins populaires étaient appelés communémentyye/'/o<i6'w^65,parce qu'ils allaient de contrée en contrée exercer leur art. Le public ne tarda point à reconnaître qu'ils étaient plus dignes de sa confiance que les jongleurs religieux. « L'événement qui contribua le plus à divulguer la médecine secrète des pythagoriciens , fut la révolte des habitans de Crotone contre leur ordre. »

Les gymnases, qui eurent tant d'influence sur la civilisation des Grecs , étaient consacrés à Esculape. Ils devinrent des écoles de médecine où les prêtres enseignèrent cette science à leurs parens et aux étrangers recommandables par leurs vertus.

Il est vraisemblable que les médecins d'Athènes dirigeaient le traitement de leurs malades d'après certains préceptes. Hygienus parle d'une loi portant défense aux esclaves d'exercer la médecine. Il semble aussi que les Grecs avaient à leur solde des médecins militaires , quoique Xénophon donne à entendre qu'on les appelait seulement après les

batailles sanglantes, pour panser les blessés. Les aleptes ou médecins recevaient aussi et traitaient des malades chez eux.

§ III. Médecine d'Hippocrate.

La médecine , par son enseignement dans les écoles des Asclépiades de Cos et par sa pratique en public , tendait à une réforme à jamais mémorable. Les soins actifs et généreux de la famille d'Hippocrate la dégageaient des jongleries imaginées par l'ambition et la cupidité des prêtres. En Grèce, où les sciences et les arts arrivèrent à un si haut point de perfection , la médecine fondée sur l'observation et l'expérience fit un pas immense. Cette grande irapulsion fut donnée sur les côtes d'Asie , notamment dans les villes florissantes de l'Ionie, où s'étaient réunis des savans dans tous les genres. Les temples de Cos et de Gnide furent les premiers où I la médecine se dépouilla des pratiques absurdes qui en avaient masqué l'exercice jusqu'alors. « Les inscriptions votives retraçant le tableau fidèle des maladies observées dans les temples, depuis une longue suite d'années, conduisirent aux résultats les plus importans pour la séméiotique et la pathologie, n

Dans l'espace de près de trois cents ans , la famille d'Hippocrate fournit sept médecins célèbres par leurs cures et leurs écrits. Ces écrits , que l'on porte au nombre de 72 , sont vulgairement attribués à un

seul membre de cette illustre famille, à Hippocraté , fils d'Héraclicle, le pluscélèbre (Ventre eux, parce qu'il produisit les meilleurs ouvrages et contribua le plus au perfectionnement de l'art de guérir. La généalogie et les détails particuliers qui concernent cette famille si honorablement connue ô8o ans avant l'ère vulgaire , sont consignés dans l'histoire de la médecine par R. Sprengel.

Hippocrate, fils d'Héraclide et de Phénarile, est celui que l'on doit considérer comme le véritable réformateur de la médecine de son époque. Il apprit de son père à observer les maladies de ceux qui se présentaient dans les temples et à les traiter à la manière des Asclépiades. Il est fort à regretter que les œuvres du plus illustre des médecins aient été singulièrement altérées en arrivant jusqu'à nous. Les anciens eux-mêmes pensaient qu'une partie des écrits attribués au divin vieillard appartenait à ses parens. Ses fils et son gendre falsifièrent ses œuvres, en intervertirent l'ordre et cherchèrent à expliquer les passages obscurs par diverses additions. Cet exemple eut malheureusement d'innombrables imitateurs.

« Disciple des premiers philosophes de son siècle , ami de Démocrite , doué du jugement le plus sain, d'une pénétration rare et d'un savoir profond , Hippocrate ne tarda point à entrevoir que l'observation est, dans toutes les sciences, la voie qui conduit le plus sûrement au but. » Il ne hasai dait aucune conclusion qui ne fut déduite d'un grand

nombre de faits. Il n'était pourtant pas purement empirique. Il mérite le titre de philosophe à cause de la méthode qu'il suivait dans ses observations, et de son zèle investigateur pour la recherche de la vérité.

Il admettait l'existence de quatre humeurs ou liquides , le sang , le phlegnie , la bile et l'alrabile , dont le défaut , la surabondance ou la disproportion occasionnaient les maladies , surtout par les changemens survenus dans les quantités et propriétés de ces élémens. Telle a été l'origine de l'humorisme dont il posa les fondemens dans sa physiologie et sa pathologie et que Platon prit à tâche de développer.

Hippocrate avait peu de connaissances anatomiques. Il est à présumer qu'il disséqua seulement des animaux. L'ostéologie est la partie de Fanatomie qu'il décrit av^c plus d'exactitude. Les autres branches de l'anafdmie étaient inconnues de son temps. II ignorait que le coeur était le centre de la circulation , et il confondait les nerfs et les tendons dont il avait faussement interprété les usages.

Toutefois il avait pressenti combien les connaissances anatomiques ont d'influence sur la pratique de la médecine; et il avoue ingépuement avoir pris une suture pour une fêlure au crâne. Son traité des fractures dépose en faveur de ses recherches sur l'ostéologie , bien que ses préceptes sur les maladies des os et surtout ceux sur la réduction de leurs luxations soient extrêmement défectueux.

II entrevit le premier l'existence des sympathies

et il fit remarquer celles qui lient les mamelles à l'utérus. Sa théorie de la génération est fort erronée , ainsi que son opinion sur l'avortement, qu'il attribue à la trop grande accumulation du phlegme dans l'utérus.

Il s'occupait surtout des causes éloignées des maladies tirées des observations météorologiques, de l'influence des saisons, des constitutions annuelles. Le premier il a fixé l'attention sur les périodes des maladies qu'il désignait sous les noms de crudité ^ coction et crise ^ et il s'attacha surtout à bien saisir les signes qui annonçaient une terminaison heureuse ou fatale. C'est à ces titres qu'il passe pour inventeur du pronostic ou de l'art de pronostiquer. Il est inutile de rappeler toutes les considérations auxquelles il se livrait , touchant les excrétions qu'ils regardait comme critiques , et à la valeur desquelles il attachait une haute importance; on les retrouve dans presque tous les ouvrages qui traitent des écrits d'Hippocrate.

Les signes auxquels il s'attachait de préférence étaient tirés de l'habitude du corps et de l'ensemble du malade; de l'état de ses yeux, de sa langue, de son nezj de celui de sa respiration et des autres fonctions, y compris celles dti cerveau comme organe de l'intelligence. Il ne savait point apprécier l'état du pouls, et il prenait en grande considération l'abaisseînent et l'augmentation de chaleur, aux extrémités surtout.

Hippocrate considérait le régime comme l'un des

moyens les plus capables de produire la guérison des maladies. C'était une remarque fort importante dont il ne tira pas tout le parti possible , et à laquelle malheureusement il joignit une erreur grave, en ajoutant qu'il fallait nourrir le malade selon ses habitudes , et le soutenir jusqu'à ce que la maladie fût dans sa vigueur. Il régla avec beaucoup de soin l'emploi du lait, du vin, de l'eau, des eaux minérales, des bains, des fomentations, de l'air et de plusieurs autres objets également du ressort de la diététique ; il voulait qu'on observât et qu'on imitât la marche de la nature qu'il appelle le premier des médecins.

Il employait rarement les évacuans au début et

dans la période d'acuité des maladies ; il s'attachait

à humecter les voies pour accélérer l'élaboration

du principe dé là maladie; il croyait enfin faire

pour le mieux en se bornant au rôle de spectateur

quand l'affection morbide était parvenue à sa plus

haute période. Il saignait quand il remarquait un

état de plénitude des vaisseaux, surtout dans les

maladies aiguës très intenses, et si le sujet était jeune

et robuste. Il recommandait de faire la saignée le

plus près possible de la partie malade , l'expérience

lui ayant appris sans doute que c'était le moyen le

plus sûr de vaincre l'irritation. 11 provoquait des

évacuations alvines si le malade était épuisé par un

vomissement opiniâtre et dangereux. Il ne voulait

pas que les évacuations fussent trop abondantes, et

il recommandait d'avoir égard au climat , à la saison ,

à la constitution atmosphérique , à la nature de l'affection. Ses purgatifs étaient presque tous tirés de la classe des drastiques , employés en outre à titre de vomitifs. Presque tous ses médicamens étaient tirés du règne végétal.

Il passe pour l'inventeur de l'art d'appliquer des bandages. Dans toutes les blessures graves , il ordonnait le repos et un régime sévère , et il ne faisait pas difficulté de laisser couler le sang des grandes plaies. Il appliquait des cataplasmes émolliens chauds en diverses circonstances, et il employait souvent le vomitif dans les plaies de tête, ayant remarqué que le vomissement bilieux est un accident fréquent de ces blessures. Enfin il employa le trépan dans quelques-uns des cas les plus graves.

Dans ses aphorismes, dit le professeur Broussais , Hippocrate embrasse d'un seul coup d'œil l'état fébrile, qu'il examine dans les variétés qui l'ont le plus frappé. Mais il ignorait à quoi on reconnaît les inflammations internes et surtout celle du tube digestif, et l'on a dit précédemment qu'il traça des règles précieuses et commit des erreurs graves sur le régime.

Son principal mérite est d'avoir réussi à peindre à merveille les signes qui présagent la mort et ceux qui donnent l'espoir d'une terminaison favorable. Aussi faisait-il grand cas de l'art de pronostiquer , et il a saisi avec une sagacité admirable la plupart des signes tirés de la position du malade, de l'état de sa physionomie, etc., qui précédent la terminaison

heureuse ou fatale d'une maladie. Dans les vomissemens et les évacuations alvines des maladies aiguës , il cherche les signes des crises et les considère comme indépendans de 1 état des organes. Il faisait ainsi la médecine d'observation , se dirigeant d'après une méthode empirique.

Hippocrate donne son opinion sur la durée des fièvres, comptant beaucoup sur les jours impairs. Tout ce qu'il dit à ce sujet , quoique fort incertain , pour ne rien dire de plus, a été copié, imité, modifié, corrigé pendant une longue série de siècles, sans qu'on ait jamais été d'accord sur l'époque des évacuations critiques ni sur le point de départ de l'invasion des maladies. Il s'est attaché à bien décrire les épidémies, et il y a réussi beaucoup mieux que plusieurs écrivains depuis lui. D'abord il rend compte des vicissitudes atmosphériques ; puis de l'histoire générale de la constitution morbide, et les observations particulières viennent après. La crudité, la coction des humeurs, ainsi que les qualités des matières excrétées l'occupent beaucoup , et en pure perte pour la science.

Hippocrate, dit encore le savant auteur de l'examen des doctrines médicales, se représentait les maladies aiguës comme une série de phénomènes nécessaires à la coction, s'imaginant qu'il suffisait au médecin de ne pas en interrompre le cours pour satisfaire à la voix de sa conscience. Méthode d'expectation dans laquelle le médecin compte les jours , observe les urines et les selles pour y trouver

quelques indices d'une crise prochaine , porte successivement son espoir d un quartenaire à l'autre , ou se désespère et pense se dégager de toute responsabilité en portant quelque temps d'avance un fâcheux pronostic. Cette prédilection impassible pour l'observation des maladies, ce respect outré pour la nature à qui la marche en était presque abandonnée ont pu contribuer à faire appeler par Asclépiade de Bithynie , la médecine du vieillard de Cos, T étude de la mort.

En résumé , Hippocrate opéra une révolution salutaire dans la médecine pratique; mais ses successeurs ne surent pas mettre à profit ses importantes découvertes. Il éleva à une hauteur prodigieuse l'art d'observer les maladies et d'en tracer admirablement les caractères ; mais il ne sut pas en tirer tout le parti possible pour leur guérison ni porter la science à ce degré de certitude que pouvait lui donner déjà une si grande masse de faits et d'expérience. Enfin la route si bien tracée par lui fut abandonnée par ses successeurs; les théories spéculatives des écoles dogmatiques succédèrent à la médecine d'observation. Essayons d'en faire connaître les principales causes.

Page 1