CHAPITRE XXII
LE RÉTABLISSEMENT DE LA PAIX
Après la bataille de Saint-Jacques et la paix d'Ensisheim, la guerre entre Zurich et l'Autriche et les confédérés ne fut plus conduite, de part et d'autre, avec la même vigueur qu'auparavant. Slùssi et Reding ne vivaient plus. Les campagnes dévastées , le commerce des villes interrompu , les dépenses toujours croissantes de la guerre, commençaient à lasser les deux partis. L'empereur Frédéric , attaqué par les Hongrois au cœur de ses états , menacé par les Turcs , brouillé avec les autres princes de sa maison , en butte à la méûance des princes de l'empire depuis l'appel des Armagnacs , ne pouvait plus faire de grands efforts pour soutenir la guerre contre les Suisses. Un millier de confédérés, pour la plupart de Glaris, attaquèrent près de Ragatz, le 5 mars 1446, six mille Autrichiens et les défirent entièrement. Ce fut la dernière action importante de la guerre.
Louis, électeur palatin, et les électeurs de Mayence et de Trêves engagèrent les parties à se réunir dans la ville de Constance. Le duc Albert d'Autriche, les principaux magistrats des cantons, un grand nombre de princes et de seigneurs s'y rendirent; le comte Jean de Neuchâtel, malgré ses infirmités, voulut assister à cette réunion. Au milieu des prétentions opposées des parties, les médiateurs comprirent que le point essentiel était d'obtenir, avant toute chose, le rétablissement de l'état de
158 LE RÉTABLISSEMENT DE LA PAIX
paix, sauf à en régler plus tard les conditions. Ils y parvinrent enfin ; la paix fut conclue et proclamée entre la maison d'Autriche, les seigneurs qui faisaient cause commune avec elle, la ville de Zurich, les cantons et leurs alliés. Le 12 juin 1446, les cloches de toutes les églises annoncèrent aux habitants des villes , des campagnes et des vallées de la Suisse, que les confédérés étaient réconciliés.
Il s'en fallait pourtant bien qu'on fût d'accord à tous autres égards. Les Zuricois ne pouvaient se résoudre à renoncer à l'alliance autrichienne, qu'ils avaient achetée au prix de si grands sacrifices. Ils regardaient même , ou du moins un grand nombre d'entr'eux, leur alliance avec les cantons comme anéantie par la guerre qu'on leur avait faite. Leur territoire était presque tout entier au pouvoir des confédérés , et ils en réclamaient avant toute chose la restitution , y compris les districts de Wollerau et de Pfefficon, cédés à Schwytz par la paix de 1440. Enfin, au bout de quatre ans, après bien des négociations, des conférences, des prononcés d'arbitres, le chevalier Henri de Bubenberg, seigneur de Spiez, avoyer de la ville de Berne, rendit comme sur-arbitre, le 15 juillet 1450, la dernière sentence. L'alliance autrichienne fut déclarée dissoute ; l'alliance perpétuelle entre Zurich et les confédérés fut rétablie; les conquêtes faites sur les Zuricois leur furent restituées, sauf Wollerau et Pfefficon qui restèrent à Schwytz.
Zurich, épuisée par la guerre, dépouillée du comté de Kybourg qu'elle avait cédé à l'Autriche pour prix de son alliance, restait en outre créancière de celle maison , sans espoir de remboursement, d'une somme considérable qu'elle lui avait avancée pendant la guerre. Mais l'intervention des confédérés lui fit obtenir, quelques années après la paix, la restitution de ce territoire contre la quittance de cette dette. Ce fut le premier fruit de la réconciliation.
Fribourg, ville autrichienne, quoique alliée des Bernois, avait su éviter toute participation à la guerre ; elle avait même indisposé contre elle ses alliés de Berne, en refusant de leur accorder aucun secours même contre les Armagnacs. Engagée
LE RÉTABLISSEMENT DE LA PAIX
dans une guerre contre le duc de Savoie, et bientôt après contre les Bernois , elle fut sur le point de succomber et ne dut son salut qu'à l'intervention du roi de France, du duc de Bourgogne et des confédérés. Le comte Jean de Neuchàlel, choisi pour arbitre par les parties, fixa les conditions de la paix. Elles furent onéreuses pour la ville vaincue et provoquèrent de vives dissensions entre les bourgeois qui s'accusaient réciproquement, les uns d'avoir provoqué la guerre, les autres de l'avoir mal conduite et terminée. Le duc Albert, frère de l'empereur, qui vint en personne à Fribourg, s'efforça d'y rétablir la tranquillité par de sages ordonnances , mais les mesures violentes et injustes du maréchal Thûring de Halwyl , qu'il y laissa comme gouverneur après son départ, lui aliénèrent tous les esprits. Le duc , voyant son autorité décliner dans cette ville qu'il n'avait su ni défendre, ni gouverner, se décida à y renoncer; Halwyl partit, en laissant aux bourgeois l'acte de renonciation de son maître et après s'être emparé de toute l'argenterie des familles riches par une ruse peu digne du prince qu'il représentait. Les Fribourgeois, restés libres avec un territoire amoindri, un trésor obéré et une population divisée , ne virent d'autre ressource que d'offrir la souveraineté au duc de Savoie. Ils lui jurèrent fidélité, l'an 1532. Ce prince mit lui-même à son autorité des limites qui lui donnèrent le caractère d'un protecteur plutôt que d'un souverain. Avec leur affranchissement de la domination autrichienne, les Fribourgeois recouvrèrent l'amitié de leurs voisins les Bernois ; ceuxci leur rendirent volontairement leur part de souveraineté sur Gûminen et Grassbourg , qu'ils avaient perdu par la guerre. L'ancienne alliance fut renouvelée.
Pendant les années qui suivirent la conclusion de la paix , les Suisses resserrèrent leurs alliances soit enlr'eux , soit avec leurs alliés, et en contractèrent de nouvelles. L'alliance de Glaris avec les Waldstetten et avec Zurich fut étendue à tous les cantons. Celle d'Appenzell avec sept cantons fut rendue perpétuelle. Les efforts de la maison d' Autriche pour recouvrer la possession de Schaffhouse, conduisirent cette cité dans
44Ô LE RETABLISSEMENT DÉ LÀ PÀÎ*
les bras des confédérés; elle conclut une alliance pour \ingtcinq ans avec tous les cantons , à l'exception d'Uri et d'Unterwalden. L'abbé de Saint-Gall en avait déjà fait autant avec Zurich , Lucerne , Schwyiz et Glaris ; il acheta , peu d'années après , le comté de Toggenbourg du dernier seigneur de Rarogne. La ville de Saint-Gall qui, en profilant habilement des circonstances, était parvenue peu à peu à se rendre indépendante de l'abbé, conclut, la même année que Schaffhouse et avec les mêmes cantons, une alliance perpétuelle. LViince des sept dixains du Valais avec les Quatre- Waldstetten fut aussi rendue perpétuelle en 4473. EnGn, l'an 4470, les trois ligues des Grisons formèrent entr'elles une confédération pour assurer les droits de tous leurs membres , la paix tant intérieure qu'extérieure, et la liberté du traGc et des communications.
A la même époque, Tan 1452, les cantons conclurent une alliance perpétuelle avec la couronne de France.
Les Suisses jouissaient alors d'une telle réputation de bravoure, que tout le monde recherchait leur appui et qu'ils étaient sans cesse appelés à prendre part aux guerres qui s'élevaient entre leurs voisins. L'attrait du gain et de la vie libre et aventureuse des camps exerçait d'ailleurs un si grand empire sur la jeunesse, que les magistrats ne parvenaient pas toujours à la détourner de prendre part à des expéditions militaires auxquelles les cantons voulaient rester étrangers. Telle était enfin l'humeur guerrière de toute la nation , que lorsque dans un tir qui eut lieu en 4438 à Constance, un patricien de celte ville refusa avec une expression insultante de recevoir d'un Lucernois une monnaie (plappart) de Berne, sept cantons, sans même attendre les Bernois, quoique plus directement offensés, prirent les armes, et en peu de jours quatre mille hommes parurent sous les murs de Constance. Cette ville se racheta à prix d'argent.
Au retour de celte expédition , les gens des Waldstetten passèrent une nuit à Rapperschwyl. Une grande partie des bourgeois étaient mécontents de l'Autriche, qui ne les avait point
LÉ RÉTABLISSEMENT i>B LA PAîX. ïki
récompensés des nombreux sacri6ces qu'ils avaient faits pour sa cause durant la guerre de Zurich. Ils profitèrent de cette occasion pour Se soulever et chasser les partisans de l'Autriche. Rapperschwyl devint une ville libre sous la protection d'Uri, Schwytz et Untervvalden , auxquels Glaris se joignit plus tard. Il s'en suivit une guerre de courte durée avec l'Autriche; elle se termina par la conquête de la Thurgovie, qui devint une possession commune des sept cantons orientaux. Les confédérés avaient assiégé sans succès la ville de Winterthour, mais le duc la vendit, quelques années plus tard, aux Lucernois.
Le concile de Baie s'était dissous, comme celui de Constance, sans avoir rempli l'objet essentiel de sa convocation. Mais, à l'autre extrémité de l'Europe, il survint un événement qui devait, mieux que ces assemblées , avancer l'accomplissement des vœux des fidèles. L'empire d'Orient, dont le siège était à Constantinople , marchait depuis long-temps vers sa ruine. La religion y avait dégénéré en disputes de mots et en vaines subtilités; la corruption des mœurs ^ les divisions, les intrigues, les trahisons, la faiblesse et l'incapacité des empereurs et des hommes auxquels ils donnaient leur confiance, préparaient la dissolution de l'empire, dont les provinces passaient l'une après l'autre dans les mains des peuples barbares qui l'attaquaient de tous côtés. Enfin, l'an 1453, les Turcs s'emparèrent de Constantinople; le dernier empereur, Conslantin Paléologue, mourut glorieusement en défendant sa capitale. Parmi les fugitifs qui cherchèrent un asile en Italie, il se trouvait des savants qui furent accueillis à Florence par l'opulente et généreuse famille des Médicis. Ils ranimèrent dans l'Europe occidentale le goût des sciences et des langues anciennes. La Bible , que le peuple ne connaissait plus depuis long-temps , devint peu à peu l'objet des études des savants; quelques rayons de lumière commencèrent à percer les épaisses lénèbres qui couvraient l'Eglise. En même temps, Faust et Gutlenberg inventaient l'imprimerie, qui devait rendre la connaissance des lettres accessible à tous et mettre la parole de Dieu à la portée
LE RÉTABLISSEMENT DE LA PAIX
des pauvres comme des riches , des ignorants comme des savants.
Les Bâlois obtinrent du pape Pie II , Encas Sylvius Piccolomini , avec lequel ils avaient formé des relations bienveillantes lorsqu'il était secrétaire du concile , une université qui fut fondée en 4460, et qui a rendu des services signalés aux sciences et à la religion.
Une contestation grave vint troubler momentanément la paix intérieure de la ville de Berne. Les seigneurs dont les familles avaient assisté à la fondation de la ville , ou étaient venues s'y établir plus tard , exerçaient la principale influence dans les affaires de la république. Ils la méritaient par leur courage et leur habileté soit sur les champs de bataille, soit dans le gouvernement et les négociations, aussi bien que par le désintéressement avec lequel ils avaient toujours prodigué leurs biens pour l'agrandissement du territoire. La plupartd'entr'eux avaient volontairement cédé à la ville certains droits de juridiction et de police dans leurs terres. Un des ofGciers chargés de l'exercice de ces droits ayant abusé de son autorité , fut mis en prison par ordre du seigneur de la terre, Nicolas de Diesbach. L'affaire fut portée devant le conseil. Le banneret Pierre Kistler, boucher de sa profession t soit par un zèle excessif pour l'autorité de la ville, soit par jalousie contre la noblesse, attaqua Diesbach avec véhémence et parvint à faire prévaloir son avis dans le conseil. Tous les seigneurs, l'avoyer Nicolas de Scharnachthal en tête, durent se retirer comme intéressés dans la cause. Malgré les graves remontrances du trésorier Francklin , pelletier , âgé de quatre-vingt-dix ans , respecté pour sa loyauté et sa franchise aussi bien que pour sa longue expérience des affaires de la république, Diesbach fut condamné. Dès ce moment Kistler usa de son crédit pour attaquer les droits des seigneurs partout où il en trouva l'occasion. Bientôt après, il fut élu avoyer. Une nouvelle contestation, qui n'aurait jamais dû s'élever ni occuper l'histoire, vint se joindre à la première. Le nouvel avoyer Gt revivre un ancien mandement contre le luxe et J'immodestie des habits , qui interdisait certaines manières de
LH RÉTABLISSEMENT DE LA PAIX
se vêtir envisagées jusqu'alors comme un privilège distinctif de la noblesse. Les gentilshommes eurent la faiblesse de braver ce mandement d'une manière inconvenante et doublement repréhensible, en se montrant au service divin, eux et leurs femmes, dans les costumes défendus. Condamnés à l'amende et à un bannissement d'un mois, ils quittèrent la ville et se retirèrent dans leurs châteaux. Les autres cantons, inquiets de ces dissensions, offrirent leurs bons offices pour les terminer; Kistler leur répondit qu'il ne s'agissait que de bagatelles qui ne méritaient pas de les occuper. Cependant ses mesures violentes et inconsidérées affaiblissaient insensiblement son crédit; le mécontement des paysans, dont il attaquait les droits aussi bien que ceux des seigneurs, devint si menaçant, que ceux-ci durent travailler eux-mêmes à le modérer. L'intervention des confédérés fut enfin acceptée; mettant de côté leurs ressentiments, les gentilshommes firent des concessions importantes aux dépens de leurs droits seigneuriaux ; on leur permit en revanche de se vélir comme il leur plaisait ; Kistler acheva l'année de sa magistrature et ne fut plus réélu.
Le comte Jean de Fribourg et Neuchâtel termina, l'an 1457, sa bienfaisante et honorable carrière. Ses dernières années furent troublées par des contestations avec les bourgeois de Neuchâtel. Un incendie ayant consumé en 1450 toute cette ville, à l'exception de treize maisons, les bourgeois se prévalurent de la destruction des archives pour réclamer des franchises beaucoup plus étendues que les chartes ne leur en avaient jamais accordé. Ce différend fut concilié par la sagesse et la modération du comte et par les bons offices des Bernois. Une charte accordée par Jean, en 1454, non seulement confirma celle <le 1214 et les concessions postérieures, mais étendit encore considérablement les privilèges des bourgeois.
Quelques années avant sa mort, le comte Jean s'était associé dans le gouvernement son neveu Rodolphe, margrave de Bade- Hochberg, fils de ce margrave Guillaume qui avait joué l'un des principaux rôles dans la guerre de Zurich, et petit-fils d'une sœur de Conrad de Fribourg. 11 l'institua son héritier peu de
kkk LE RÉTABLISSEMENT RE LA PAIX.
temps avant de mourir, mais à peine Rodolphe était— il en possession du comté, que Louis de Chàlons, prince d'Orange, le revendiqua comme un fief vacant qui devait retourner au suzerain après rextinction de la ligne masculine. La cause fut successivement portée devant l'officialilé de Besançon, devant le pape et devant l'empereur; Rodolphe déjoua toutes les attaques de son adversaire par son habileté, sa prudence et son activité, par l'affection de ses sujets et par l'appui des Bernois. La sentence de l'empereur ne fut jamais rendue; Louis de Chàlons mourut au milieu de ses efforts pour l'obtenir, son fils fut presque toute sa vie prisonnier du roi de France, et Rodolphe de Hochberg resta paisible possesseur de Neuchàtel.
Tel était en général l'état de la Suisse , quand une querelle entre un meunier et son valet au sujet du salaire de celui-ci, devint la cause indirecte de la plus grande guerre que les confédérés eussent encore soutenue.
Ce fait se passa dans la petite ville de Mulhouse, en Alsace. Le valet n'ayant pas trouvé , à ce qu'il parait , chez les magistrats, une protection suffisante, sortit de la ville, fit des menaces d'incendie, et finit par vendre sa chétive créance à un gentilhomme du voisinage qui ne cherchait qu'un prétexte pour nuire aux bourgeois. Ceux-ci s'adressèrent aux confédérés, toujours prêts à saisir les occasions de faire la guerre et surtout de protéger les bourgeois et les paysans contre la noblesse. Berne et Soleure conclurent une alliance pour quinze ans avec Mulhouse. Alors tous les nobles de la contrée déclarèrent ne pouvoir souffrir au milieu d'eux une étable de vaches suistes, et ils commencèrent les hostilités. Dans le même temps , la ville de Schaffhouse, engagée dans une querelle semblable avec ses voisins, réclama le secours des confédérés. La noblesse , de son côté, engagea le duc Sigismond d'Autriche à prendre part à cette guerre, qui fut appelée la guerre de Waldshut, parce que les Suisses firent le siège de cette ville dont ils ne parvinrent cependant pas à se rendre maîtres. D'ailleurs, l'issue en fut malheureuse pour le duc et la noblesse, et par la paix qui fut conclue l'an 4468, contre l'avis de Berne qui insistait pour
LOUIS XI ET CHARLES-LE- HARDI. ikîi
qu'on exigeât une cession de territoire , Sigismond s'engagea à payer aux Suisses une somme d'argent.
Cependant, le ressentiment de ce prince n'avait pas cessé avec la guerre. Après avoir cherché inutilement à exciter le roi de France contre les Suisses, il s'adressa au duc de Bourgogne, qui lui avança non-seulement l'argent dont il avait besoin pour exécuter le traité , mais une somme beaucoup plus considérable, contre l'engagère de ses possessions en Alsace, dans le Brisgau et dans la Forêt-Noire. En sacrifiant ainsi, presque sans espoir de retour, ces antiques domaines de sa maison, il espérait susciter aux Suisses un ennemi qui vengerait les revers que lui et les siens avaient essuyés.