‹ Abrégé de l'histoire des SuissesChapitre 29 sur 49 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

LA FRANCE

Peu de temps après, les confédérés assiégèrent de nouveau Zurich. L'empereur Frédéric, qui ne possédait en propre qu'une partie des domaines de sa maison , menacé de plusieurs côtes à la fois et abandonné à ses propres ressources par les princes de l'empire, était hors d'état de soutenir cette guerre avec la vigueur nécessaire pour la conduire à une prompte et heureuse fin. C'était là ce qui l'avait engagé à ouvrir avec le roi Charles VIÎ de France , des négociations à la suite desquelles ce prince venait de mettre à sa disposition un corps de troupes que la paix avec les Anglais laissait pour le moment sans emploi. C'étaient des troupes semblables à celles qu'Enguerrand

LA FRANCE

de Coucy avait conduites en Suisse, soixante-neuf ans auparavant, composées d'hommes de diverses nations, qui ne connaissaient d'autre vertu que la bravoure et se livraient, envers les habitants des pays où ils se trouvaient, aux plus horribles excès. Leurs cruautés les avaient fait appeler les Ecorcheun : on les appelait aussi les Armagnacs , du nom du comte d'Armagnac, qui les avait long-temps commandés.

En même temps, on travaillait à ébranler la fidélité des gentilshommes dans l'Argovie bernoise. Thomas de Falkenstein, quoique bourgeois de Berne dont sa famille avait reçu de nombreux bienfaits, était attaché à l'Autriche par intérêt et par ambition. Il surprit par trahison la ville de Brougg, la réduisit en cendres et passa une partie de ses habitants au GI de l'épée. *

Toute la confédération s'émut à cette nouvelle. Berne , qui avait déjà un nombreux corps de troupes à l'armée qui assiégeait Zurich , en mit aussitôt un second en campagne. Le comte de Neuchâtel envoya ses gens de guerre joindre l'armée de ses combourgeois : « Faites pour les Bernois comme pour moi- • même, » leur dit-il en les congédiant. Lucerne, Bàle, Soleure, se joignirent aussi à eux, et toutes ces troupes réunies allèrent assiéger le château de Farnsbourg, à quelques lieues de Bâle, où Falkenstein s'était retiré. Ils étaient sur le point de s'en rendre maîtres, quand ils apprirent l'arrivée des Armagnacs devant Bâle.

Dans le premier moment, ils se contentèrent de demander du renfort au camp devant Zurich, d'où on leur envoya aussitôt six cents hommes. Les avis que les magistrats de Bâle leur firent parvenir sur la force de l'ennemi et sur l'importance d'agir avec prudence furent reçus avec mépris et même avec insulte. Dans la soirée du 25 août, les chefs, selon la coutume des Suisses dans ce temps-là, assemblèrent leurs soldats pour délibérer sur les mesures à prendre et cherchèrent à faire prévaloir l'avis de rester devant Farnsbourg jusqu'à ce qu'il eût capitulé , ce qui ne pouvait tarder long-temps, et d'attendre plutôt l'ennemi dans cette contrée montagneuse, que d'aller le chercher dan9

432 IA FRANCE

]a plaine, où, vu leur petit nombre, ils combattraient avec bien plus de désavantage. Mais les soldats, transportés d'ardeur et comme affamés de combats, étaient sourds à toutes les représentations et demandaient à grands cris de marcher à l'ennemi. On décida qu'une troupe d'environ quinze cents hommes se dirigerait du côté de Praltelen , pour reconnaître la force et la position de l'ennemi , mais en évitant de s'engager avec lui de sorte qu'ils ne pussent venir rejoindre le corps principal. On leur défendit particulièrement sur leur honneur et leur serment, de dépasser la Birse.

Ces quinze cents hommes partirent dans la nuit; cinquante Neuchâtelois en faisaient partie sous le commandement d'Albert de Tissot, vaillant chevalier. Ils rencontrèrent en chemin deux chanoines de Neuehâtel qui revenaient du concile , et qui restèrent frappés d'étonnement en voyant cette petite troupe marcher au devant d'une armée formidable. Ils représentèrent aux confédérés la multitude innombrable des Armagnacs, la terreur qu'ils répandaient partout sur leur passage, et l'impossibilité de réussir dans leur entreprise avec des forces si peu considérables. Alors un des principaux d'entre les confédérés leur répondit : « Il le faut pourtant; et si nous ne pouvons venir à » bout de surmonter les obstacles dont vous parlez, nous don- » ncrons nos âmes à Dieu et nos corps aux Armagnacs. »

Ils arrivèrent devant Praltelen le 26 août, à huit heures du matin. L'ennemi était informé de leur approche; un corps nombreux les attendait sur la prairie en avant du village, et l'avis de leur arrivée fut aussitôt transmis aux autres corps et au dauphin.

Les capitaines voulurent s'arrêter pour délibérer sur le parti qu'ils devaient prendre, mais l'impatience de leurs soldats ne leur en laissa pas le temps. Ils attaquèrent avec fureur les Armagnacs, les mirent en déroute et les poursuivirent jusqu'à Multenz, où un corps plus nombreux que le premier les attendait dans une position fortifiée par des retranchements. Rien ne pouvait plus les arrêter; ils attaquent celui-ci à son tour; après des efforts inouïs, ils parviennent à le mettre en fuite et

LA FRANCE. 153

poursuivent les fuyards jusqu'à la Birse. Celait la limite qui leur avait été fixée.

Ici encore les chefs s'efforcèrent de les retenir en leur rappelant leur serment et les ordres qu'ils avaient reçus en par* tant. Ils ne recueillirent que des insultes. Dans ce moment, un homme envoyé de Bàle à travers mille dangers pour les avertir de la position critique où ils se trouvaient, vint les conjurer de retourner en arrière pendant qu'il en était encore temps. Croyant voir dans cet avertissement une trahison ou une lâcheté, ils massacrèrent ce malheureux. Alors, comme poussés par l'image vengeresse des victimes de Greiffensée et de Saint-Jacques sur la Si h 1 , ils se jettent dans la rivière sous le feu de l'artillerie française qui sème la mort dans leurs rangs. Leurs officiers , n'espérant plus de s'en faire obéir , les suivent pour partager leur sort.

A peine arrivés sur l'autre rive , et avant d'avoir pu reformer leurs rangs, une charge de dix mille hommes de cavalerie les sépara en deux troupes, qui, une fois séparées, ne devaient jamais se revoir. L'une , dans une prairie entourée par la Birse, fut aussitôt enveloppée par l'ennemi : l'autre s'efforça de se frayer un passage, peut-être dans l'espoir d'atteindre Bâlc; vain espoir! toute l'armée du dauphin se trouvait maintenant devant eux. Ils parvinrent enfin, toujours combattant, et après la perte d'un grand nombre des leurs, à l'hôpital de Saint- Jacques, où ils trouvèrent momentanément un abri.

Cependant la nouvelle était parvenue dans la ville de Bâle que les Suisses étaient aux prises avec les Armagnacs. Cette ville se trouvait elle-même dans une position très-critique. Le conseil était assemblé; mais sa délibération durait trop longtemps au gré des bourgeois, réunis en foule devant l'hôtel-deville et qui demandaient à marcher au secours des confédérés. Un boucher arracha la bannière des mains du banneret en s'écriant : « Que tout bon Bâlois me suive! » Trois mille bourgeois sortirent avec lui de la ville, mais bientôt après, l'ennemi ayant remarqué leur sortie manœuvra pour leur couper la retraite. Ce mouvement fut aperçu de la ville , qui risquait

LA FRANCE

ainsi de rester sans défense, à la merci des Armagnacs. On envoya donc messager sur messager à ces trois mille hommes, pour les engager à revenir; enfin le bourgmestre, Jean Hoih, leur en apporta Tordre en personne; ils rentrèrent dans la ville, tristes et décourages.

Les Armagnacs mirent le feu à l'hôpital pour en chasser les Suisses ; ceux qui ne périrent pas dans les flammes se retirèrent dans le jardin, qui était enclos de murs. Là, ils soutinrent par trois fois l'attaque de leurs adversaires qui toujours revenaient au combat avec de nouvelles troupes; deux fois, après les avoir repoussés, ils sortirent à leur tour de l'enclos, les chassèrent devant eux et les refoulèrent au loin. Mais après le troisième assaut , réduits à une poignée de combattants, couverts de blessures, épuisés à force de vaincre (le jour tirait à sa fin et la bataille durait depuis huit heures du matin), ils ne purent tenter une nouvelle sortie et ils attendirent Un quatrième assaut. Il n'eut pas lieu : instruit par ses défaites, l'ennemi se tint à distance et démolit à coups de canon les murs du jardin. Alors les Suisses ne songèrent plus qu'à vendre chèrement leur vie. Tant que les bannières flottèrent au-dessus de leurs têtes , ils se serrèrent autour de ces signes de l'honneur militaire; mais quand elles furent tombées avec ceux qui les portaient, alors ils se précipitèrent avec fureur dans les rangs ennemis, et il n'en fut aucun dont la mort ne fut maintefois vengée. Pendant ce temps, leurs frères restés sur les bords de la Birse avaient combattu avec le même héroïsme et le même succès; capitaines et soldats, divisés avant la bataille, se trouvèrent d'accord quand il ne s'agit plus que de combattre; tous périrent, sauf quelques blessés que les Bàlois recueillirent après la bataille, avec la permission du dauphin, et qui guérirent par leurs soins. Douze autres , qui avaient été séparés du reste de la troupe au passage de la Birse, échappèrent au carnage et regagnèrent leurs foyers; mais n'ayant point à montrer de blessures qui attestassent qu'ils eussent fait leur devoir, ils furent notés d'infamie. Des cinquante Neuchâtelois , un seul

LA FUANCE. 433

eut le malheur de survivre à ses frères et à son honneur , quarante-neuf moururent.

Un gentilhomme de cette contrée, Bourcard Mùnch de Landskron , qui avait pris la part la plus active à la négociation entre l'empereur et le roi de France et qui avait servi de guide aux Armagnacs, traversait le champ de bataille après le combat, et en contemplant le sol arrosé de sang et jonché de cadavres , il dit à ses compagnons : • Nous nous baignons ici dans des > roses! » Un Suisse blessé qui luttait contre la mort, Arnold Schick, d'Uri, enlendit ce lâche et féroce propos, se releva sur son séant : « Eh ! bien, mange celle-ci! » lui cria-l-il, et ramassant toutes ses forces, il lui lança un caillou au visage avec une telle roideur, qu'il le renversa de son cheval avec la tête fracassée et qu'il mourut deux jours après.

La postérité a fermé les yeux sur la coupable désobéissance des quinze cents Suisses à Saint-Jacques sur la Birse, pour ne se souvenir que de leur glorieux dévouement.

La nouvelle de la victoire des Armagnacs parvint dans la nuit au camp de Farnsbourg. Dès que les soldats en eurent connaissance, il ne fut plus possible de les retenir; chacun craignait pour sa ville ou pour sa commune, chacun voulait marcher en toute hâte au secours des siens. Ou ne parvint pas même à obtenir d'eux d'emmener les canons; le camp se dispersa en un instant, et toute l'artillerie fut abandonnée à l'ennemi.

Deux jours après la bataille, le résultat en fut connu à Zurich par une lettre de Thûring de Halwyl. Pour la première fois depuis le commencement du siège, toutes les cloches sonnèrent à pleines volées , et les trompettes annoncèrent du haut des tours la victoire des alliés de Zurich. Les assiégeants, déjà préparés par ces démonstrations et par les railleries des assiégés à la nouvelle de quelque grand désastre, ne tardèrent pas à recevoir, par un messager des Bâlois, la confirmation de leurs alarmes. Bientôt après , un messager de Berne vint rappeler les troupes bernoises , et malgré les instances des cantons de l'intérieur qui auraient voulu continuer le siège, toute

LA FRANGÉ

l'armée se dispersa après avoir ravagé aux environs de la ville tout ce qui avait été épargne jusqu'alors.

Déjà pendant la bataille, le dauphin, saisi d'admiration à la vue des efforts héroïques des Suisses, et rebuté de prodiguer le sang de ses soldats contre des hommes qu'il aurait mieux aimé avoir pour alliés que pour ennemis, avait été sur le point de leur offrir une capitulation honorable; mais les gentilshommes autrichiens, dans leur haine implacable contre les paysans, c'est ainsi qu'ils appelaient les confédérés, étaient parvenus, à force d'instances, à l'en détourner. La mésintelligence ne larda pas à s'introduire entre ce prince et l'empereur; ce dernier se plaignait de ce que le dauphin avait amené quarante mille hommes au lieu de cinq mille dont ils étaient convenus, de ce qu'il restait inaclif après sa victoire, faisant vivre ses troupes aux dépens de l'Alsace et de la Souabe, et paraissait songer plutôt à faire des conquêtes sur l'empire qu'à poursuivre la guerre contre les confédérés. Le dauphin, de son côté, accusait l'empereur de ne pas tenir ses engagements; il se croyait quitte des siens par la délivrance de Zurich et de Farnsbourg, et ne se souciait point de courir les chances d'une invasion dans un pays si favorable à la défense, contre des peuples aussi pauvres que braves, avec lesquels la lutte serait redoutable et la victoire sans profit. Le duc Philippe de Bourgogne avait un grand intérêt à ce que, ni l'empereur, ni le roi de France, ne parvinssent à établir leur domination sur les Suisses avec lesquels il vivait en bonne intelligence; il désirait donc le rétablissement de la paix; les ménagements qu'il avait à garder avec ces deux princes le faisaient hésiter à se prononcer ostensiblement; mais le comte de Neuchâtel et Jean d'Arberg, seigneur de Valangin, tous deux amis et combourgeois des Bernois, avaient le même intérêt que lui; il n'eut donc pas de peine à leur persuader d'interposer leurs bons offices à cet effet. Ces deux seigneurs s'y employèrent avec tant de zèle, que, deux mois après la bataille de Saint- Jacques, la paix fut conclue à Ensisheim , en Alsace, entre le dauphin Louis, au nom du roi Charles VJf , et les sept cantons alors confédérés,

1Ë RETABLISSEMENT DE LA PAIX

Soleure, Baie, le comte de Neuchâtel, le seigneur de Valangin, Bienne et la Ncuvcville. Le dauphin ne larda pas à retourner en France.

Ainsi , le sang des quinze cents Suisses ne fut pas répandu inutilement, et leur défaite valut pour leur pays la plus éclatante victoire.

Page 1