‹ Abrégé de l'histoire générale des singesChapitre 42 sur 43 · Eclaircisse mens · texte numérisé non relu

Eclaircisse mens

brebis, à un troupeau , et celui-ci à un autre : c’est ce qu’on appelle le claveau. Un auteur ( Roder à Castro . Lib . 4. de Meteor . microc . C4/7. 6.) rapporte avoir vu un cheval couvert de pustules de petite vérole ; et il n’est pas rare que les chèvres eu soient attaquées , et qu’un grand nombre en périsse. On prétend que c’est la même contagion qui s’est étendue jusqu’en Laponie. ( Jo . Lindestolpe , lib. de venen , lipsiœ , *7 $9 i page 3x1), et qui a infecté les rennes. C’est même la seule peste que les Lapons craignent pour ces animaux. »

Tel est le sommaire des principales observations que les vo}/ageurs et les naturalistes nous ont transmises sur les mœurs et la manière de vivre des singes. Ces animaux étant encore peu connus sous leurs rapports physiques , il est aisé d’en conclure que leurs habitudes morales doivent , à plus forte raison , i’être bien moins, et qu’il s’écoulera , je ne dis pas bien des années , mais bien des siècles , avant qu’on ait sur la vie de chaque espèce des renseignemens certains et complets. De tout ce qu’on a dit , il nous paroît résulter que de tous les quadrupèdes , le singe est celui qui possède à un plus haut degré de perfection l’art d’imiter les actions

sur les Singes, isi

de l’homme r en se servant avec plus d’adresse j plus de prestitude que les autres , des extrémités de ses pattes , qui font l’office des mains et des pieds ; la queue même devient pour plusieurs espèces un moyen de saisir différens corps , de s’y accrocher et de s’y suspendre. C’est celui des quadrupèdes dont les organes paroissent avoir plus d’aptitude au mouvement , et plus de facilité à étendre , à varier son exercice et ses usages $ c’est donc celui que l’éducation peut en général rapprocher davantage de l'homme. 11 me semble même , à cet égard , qu’on est tombé dans un excès tout opposé à celui dont on a voulu relever l’erreur. On avoit d’abord trop donné au singe : on lui a ensuite trop refusé. Je me suis déjà assez fortement prononcé à l’article de l’orang-outang contre l’opinion de ceux qui veulent l’assimiler à l’homme. Les réflexions que je vais exposer ne paroîtront donc pas suspectes , et l’on me croira , j’espère ? le partisan du paradoxe de cette prétendue identité de perfections qu’on suppose exister entre celui qui commande à la brute et la brute elle-même. Mais je pense qu’en voulant rendre trop sensible Ja distance qui sépare l’homme du singe , on a trop déprécié les facultés de celui-

i$i- Eclairci ssemens

ci* Un examen moral comme un examen physique me paroît fixer au singe , dans la série des animaux , le premier rang. On me cite , pour détruire cette supériorité , la finesse de l’odorat , la docilité , la fidélité ? îa reconnoissance du chien , l’industrie du castor , l’intelligence de l’éléphant , etc. mais lie sent' on pas qu’on ne doit jamais juger de la perfection d’une chose par des comparaisons isolées et partielles ? que ces mêmes autorités pourroient valoir contre nous-mêmes ? que c’est sur la vue d’un ensemble, d’après un examen et un parallèle général de facultés des objets comparés , qu’il faut établir les pièces servant au jugement que l’on doit prononcer ? Considéré physiquement , l’homme surpasse tous les animaux par la finesse exquise du tact, par la manière, variée à l’infini , dont il déploie les facultés qui en dérivent. Or quel est l’animal qui sous ce point de vue se rapproche plus de l’homme que le singe ? Voyez s’il en est un dont la phy-

sionomie soit aussi expressive , et rende si fortement les passions dont il est animé ? Voyez s’il en est un qui ait les yeux aussi prompts à se mouvoir, qui ait autant de souplesse , autant de dextérité dans l’usage des

mains , qui soit meilleur copiste de nos actions ?

s u r l es Singes. 233

t îo 11s ? Le singe les imite de lui-même ; ses yeux sont presque ses seuls maîtres. Il semble faire ce que nous faisions nous mêmes , avant que notre raison se développât : mais il n’en est pas ainsi des autres quadrupèdes 3 ils n'achètent que fort chèrement ? et par un long exercice , la facilité de copier un trèspetit nombre de nos actions.

La vengeance est une de ces passions à l’empire de laquelle la plupart des animaux sont soumis ^ mais l’obéissance qu’on lui rend n’est pas la même dans tous. C’est par la diversité des moyens employés pour satisfaire ce besoin , que l’on doit juger du degré d’intelligence , et certes tout le monde sait combien le singe excelle en malice vindicative. L’on connoît aussi les ruses qu’il met en œuvre ? afin de se procurer quelque objet qu’il puisse manger. Une observation qu’il ne faut pas négliger est le rapport des vices , de la dégoûtante brutalité que Ton remarque entre l'homme corrompu et le singe , le sentiment déréglé qu’excite dans ces quadrumanes la présence d’une femme. Les autres animaux ne fournissent pas d’exemples semblables, et des rapprcchemens aussi marqués*

Si tous les singes se ressemblent par des

caractères communs , un tact excellent . une

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facilité merveilleuse à profiter de cette faculté ? leurs mœurs ne sont cependant pas toutes les mêmes. Les orangs-outangs sont ceux qui sont le plus susceptibles d’éducation et d’attachement. Nous avons vu, à l’article qui les concerne, des traits de leur sorte de sensibilité et de leurs penchans à des affections douces. Les singes à museau court et à longue queue , les guenons , les sapajous , les sagouins se prêtent aussi en général , avec assez de facilité , aux leçons qu’on leur donne , et répondent , avec assez de fruits , aux soins de leurs maîtres } mais il n’en est pas ainsi des singes à museau alongé des cynocéphales. ïîs sont ordinairement d’un caractère fier et intraitable leur férocité même exige qu’on prenne des précautions lorsqu'on s’approche deux.

Les singes du nouveau continent doivent différer , du moins un peu , dans leur manière de vivre de ceux de l’ancien monde. L’auteur de tous les êtres ne leur a pas assigné en vain quelques caractères particuliers, «t qui forment une démarcation des plus frappantes : telle est la situation des ouvertures nasales , leur écartement , la présence de deux dents molaires de plus a chaque mâchoire. On ne voit point non plus dans aucun singe ds

sur les Singes. 13S

l’ancien continent une queue prenante , cette poche osseuse que l’on remarque a la gorge de l’aiouate et de l’ouarine. Laissons aux naturalistes futurs le soin d éclaircir ces difficultés. Ne nous amusons point à raconter ici différentes espiègleries du singe } ou eti connoît le plus grand nombre. Voyons les ruses qu’on oppose à leurs ruses , et la manière dont l’homme s’y prend pour s’emparer de ces animaux. Valmont de Bomare va nous en instruire.

Chasse des singes , et propriétés de leur chair en m édecin e.

« Dans la description historique que nous venons de faire de ces animaux, nous avons dit que les nègres les tuent , ou leur lancent des flèches dans le visage } nous avons dît encore que leur instinct d’imitation en fait peut-être tout le mérite et l’utilité. On rapporte que dans les endroits où croissent le poivre et le coco , les Indiens tirent parti de l’adresse des singes , pour en recueillir ce qu’ils ne pourraient avoir sans leur secours : ils montent sur les premières branches , ils en cassent les extrémités où est le fruit 9 l'arrangent par terre comme par jeu et se

23& Eclairci ss emens retirent : les singes qui les ont examinés , Viennent aussitôt après sur les mêmes arbres , les dépouillent jusqu’à la cime et disposent ces branches comme ils l’@nî vu faire aux Indiens ; ceux*ci reviennent pendant la nuit et en enlèvent la récolte. Il y a des hommes qui mettent à profit l’instinct imitateur qu’ont les singes, pour les, prendre : les uns portent des coupes pleines d’eau, ou de miel . s’en frottent le visage devant eux , et y substituent adroitement de la glu , puis ils se retirent ; les singes qui les ont vus de dessus un arbre ou un rocher, s’approchent de ces couper pour en faire de même ; mais ils s’aveuglent et se mettent dans l’impossibilité de fui r. D’autres portent des bottes qu’ils ôtent et mettent plusieurs fois , et ils en laissent de petites enduites de gîij ; quand ils sont retirés, les singes viennent pour les essayer, et ne peuvent plus les ôter ni éviter Je chasseur. Quelquefois on porte encore des miroirs où l’on se regarde à differentes reprise? > et l’on en laisse d’autres où il y a des ressorts , qui se relâchant , serrent dès qu’on y touche ; le 3inge vient prendre ces miroirs pour s’examiner , et aussitôt il se trouve les deux pattes de devant engagées et hors d’état de faire un pas. Les hab tans de Saint- Vincent-le Blanc

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les prennent à la chasse avec de fausses trappes et autres machines ; iis mettent les petits en cage pour pouvoir attraper ensuite le père et la mère ; ils les traitent un peu rudement et les font crier , alors les singes accourent* Veut-on prendre les singes pithèques ; on laisse près de leur domicile des boissons fortes et enivrantes , et dont on feint de boire devant eux ; dès qu’on s’est retiré , ils viennent goûter de ce breuvage en criant chin-chin , et ils s’enivrent si bien qu’ils s’endorment ; alors les chasseurs les prennent aisément. On reconnoît les pays qui n’ont pas été habités , par la familiarité de ces animaux. -

Quelques Indiens font différemment la chasse aux singes; ils se rendent sur le sommet des montagnes , dans les endroits où oes animaux élèvent leurs petits. Les chasseurs , pour les prendre , y construisent des, bûchers , et répandent tout autour du maïs : dans cet amas de bois , ils jettent une matière qui 9 étant échauffée par le feu, fait un bruit semblable à celui du tonnerre , ce qui donne aux singes , dans le moment qu’ils sont occupés à manger le maïs , une frayeur si grande , qu’ils s’enfuient et abandonnent leurs petits à la discrétion des chasseurs ; quelquefois ils ont

2,38 Eclaircissemens

la force de les porter sur le dos , et ils vont se percher sur les arbres comme les oiseaux. Ils sautent d’arbre en arbre avec une agilité extrême , et ils y courent plus facilement que sur terre. S’ils voient qu’on les couche en joue , ils marchent contre le vent et poussent des cris horribles en grinçant les dents. Leur dextérité est si grande, qu’ils savent éviter les flèches qu’on lance sur eux , et quelquefois les prendre avec leurs mains comme si on les décochoit pour jouer. Quand Tua d’eux est blessé , qu’il tombe et que le chasseur s’en saisit , ils remplissent l’air de leurs gémissemens : si le singe percé de flèches ne tombe pas , souvent les autres s’empressent de le secourir. Mais malheur au premier chasseur qui paroîtra dans le reste du même jour , car il lui faudra essuyer un déluge , une grêle de pierres. Ces animaux , en montant sur les arbres, après une telle alerte, portent chacun une pierre dans une main et une dans la gueule pour s’en servir contre les passans qu’ils voient armés. On assure avoir vu des chasseurs succomber et périr sous les coups de pierres lancées par ces singes.

La chair du singe est astringente} quoique filandreuse , bien des personnes en mangent ?

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sur-tout à Cayenne. M. de la Condamine nous apprend que les singes sont le gibier le plus ordinaire et le plus du goût des Indiens et des habitans voisins de la rivière des Amazones ? Mémoires de l' academie , *745»

Leur graisse est nervale et résolutive ; on la recommande dans la rigidité des articulations. Dans l’Inde portugaise , les os du singe broyés sont estimés sudorifiques et antivénérieiis. On trouve quelquefois dans la vésicule du fiel d’une ou de deux espèces de singes des Indes ( c’est le doue et l’ouanderou ) , une pierre grosse comme une noisette , que les Indiens vendent plus de cent écus , dit Tavernier; les Indiens n’en permettent pas l’exportation ; ils eu font des présens àux ambassadeurs. Ces pierres ont les mêmes propriétés que le bézoard le plus précieux*

Nous touchons à îa fin de Thisfolre de ces animaux, dont la vue, au premier instant , a fait élever dans notre ame un sentiment d’humiliation. Nous avons d’abord cru apercevoir dans la brute un rival de notre espèce $ mais en rentrant en nous* mêmes , cette idée s’est sur-le-champ évanouie , et nous 'avons reconnu que le singe n’avoit que la forme matérielle de l’homme , n’étoit qu’un animal d’un instinct simplement supérieur à celui des autres quadrupèdes , et n’ayant que le^ masque de l’espèce humaine. Pleins de recouooissance , nous nous sommes prosternés devant cet Etre suprême qui nous pénétra d’un souffle divin , et qui ne donna qu’à nous une petite portion de sa sublime intelligence. La raison ! cette parole impose silence à tous ces misérables qui , oubliant la dignité de leur auguste caractère } ou feignant plutôt de la mécon-

noître 5

sur les Singes. 141

aoître , voudroient anéantir de tous les efforts cette royauté que nous reçûmes de l’Auteur de la Nature. Qu’on cesse de nous objecter des ressemblances d’organisation , des supé- ; riorités de force \ nous avons admiré l’architecture de ces deux édifices construits sur le même pian; mais l’un est presque nu à Tinté- r .rieur , et l’autre est richement 'et. magnifiquement décoré. La force de l’animal le plus puissant peut-elle lutter contre la supériorité morale des moyens que la raison fournit à l’homme T Ainsi il existera toujours entre nous , et le singe , qu’on nous présente comme uns excellente copie de nous-mêmes , une distance immense dont on ne sauroit > avec tous les raisonnemens 5 rapprocher les limites , et le singe ne sera jamais au plus que le singe de notre espèce.

Qn a dû voir par la quantité de nos recherches , par l’abondance des matériaux que nous avons mis en œuvre 9 notre désir de réunir ici toutes les connoissances qu’on a pu acquérir sur ces quadrumanes. A tous les articles de Buffbti nous avons ajouté des remarques nouvelles sur leurs caractères physiques , sur leurs habitudes , puisés dans les meilleures sources. Quoique les observations anatomiques ne puissent plaire qu’à

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un petit nombre de nos lecteurs , nous avons cependant voulu donner l’extrait le plus essentiel de celles que le célèbre Daubenton a faites sur ces animaux , afin qu’on ne nous reprochât pas d’avoir négligé quelque complément de leur histoire. Toutes les espèces nouvelles publiées récemment par Audebert , celles même dont les auteurs systématiques , les compilateurs ont parlé , ont trouvé ici leur place. Nous ne nous sommes point borné à recueillir simplement ce qu’on avoit dit avant nous. Les galeries du muséum d’histoire naturelle , ces mêmes lieux qui avoient présenté à Audebert les objets qu’il a peints avec tant de vérité , nous étoient aussi ouvertes. Nous avons donc eu la facilité de les examiner , de les comparer ^ nous avons pu nous livrer à quelques discussions critiques , et nous nous estimerions heureux si dans le nombre il y en a quelqu’une d’utile et propre à jeter du jour sur une matière encore très - embrouillée , comme tant d’autres sujets de la zoologie. Les singes étant composés de familles trèsnombreuses , répandues depuis les régions les plus orientales de l’ancien Monde jusqu’aux plus occidentales du nouveau continent, en occupant toute la zone torride et les limites

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australes de la tempérée , n’ont été qu’à peine entrevus. Ne nous étonnons donc pas si leur histoire est encore si imparfaite : 011 Va pas achevé d’écrire la première page du grand livre de la Nature.

- FIN DE L’UÎSTOiai DES SINGES.

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