‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme] (volume 2)Chapitre 16 sur 36 · RAGE · texte numérisé non relu

RAGE

curer la nourriture; et que, quand même ceux-ci trouveraient des moyens de subsister, ils seraient condamnés à Jlanguir le reste de leurs jours dans un désert horrible, sans espoir de goûter jamais les consolations de la vie domestique , séparés de tont commerce avec les hommes, si on en excepte des sauvages nus qui passaient leur vie à chercher quelque proie dans cette solitude, et qui étaient peutètre les hommes les plus grossiers et les moins civilisés de la terre.

« La mort ne s’est jamais montrée dans toutes ses horreurs, qu'à ceux qui l'ont attendue dans un pareil état; et comme le moment affreux qui devait décider de notre sort approchait, chacun vit ses propres sentimens peints sur le visige de ses compagnons, Cependant tous les hommes qu'on put épargner sur rvice des pompes, se préparérent à travailler an cabestan, et le vaisseau flottant sur les dix heures dix minutes, nous ftmes le dernier effort, et nous le remîmes en pleine eau. Nous eümes quelque satisfaction à voir qu'il ne faisait pas alors plus d'eau que quand il était sur le rocher; et quoiqu'il n'y en eût pas moins de trois pieds neuf pouces d’eau dans la cale, parce qu'elle avait gagné sur les pompes, cependant nos gens n’abandonnérent point leur travail, et ils parvinrent à l'empêcher de faire de nouveanx progrès. Mais ayant enduré pendant plus de vingt-quatre heures une fatigue de corps et une agitation d'es-

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prit excessives, et perdant toute espérance, ils commencérent à tomber dans l'abattement : ils ne pouvaient plus travailler à la pompe plus de cinq ou six minutes de suite ; après quoi chacun d'eux, entièrement épuisé, s’étendait sur le pont, quoique l’eau des pompes l’inondât. Lorsque ceux qui les remplacçaient avaient un peu travaillé, et qu'ils étaient épuisés à leur tour, ils se jetaient sur le pont comme les premiers, qui se relevaient pour recommencer leurs efforts ; se soulageant ainsi les uns Jes autres, jusqu’à la catastrophe qui devait bientôt mettre un terme à tous leurs efforts à la fois. Le bordage qui garnit l'intérienr du fond d'un navire est appelé a carlingue, et entre celui-ci et le bordage de l'extérieur , il y a un espace d'environ dix-huit pouces : l’homme qui jnsqu’alors avait mesuré Ja hauteur de l'eau, ne l'avait prise que sur la carlingue, et avait fait son rapport en conséquence ; mais celui qui le remplaça pour le même service la mesura sur le bordage extérieur , par où il jngea que l’eau avait gagné en peu de minutes dix-huit pouces sur les pompes, diflérence qui était entre le bordage du dehors et celui de l'intérieur. À cette nouvelle, le plus intrépide fut sur le point de renoncer à son travail ainsi qu'à ses espérances, ce qui aurait bientôt-jeté tout l'équipage dans Ja confusion et le désespoir. Quelque terrible que füt d'abord pour nous cet incident, il devint par occasion Ja cause de notre salut : l'erreur fut bientôt découverte , et la joie subite que ressentit chacun

de nous en trouvant qué sa situation n’était pas aussi dangereuse qu'il l'avait craint, produisit une cspèce d'enchantement qui fit croire à tout l'équipage qu'à peine restait-:1l encore quelque péril réel. Cette confiance et cet espoir mal fondés inspirérent une nouvelle vigueur; et quoique notre état fût le même que lorsque la fatigue et le découragement firent rebuter le travail, cependant les efforts se succédérent avec tant de courage et d'activité, qu'avant huit heures du matin les pompes avaient gagné considérablement sur la voie d'eau. Chacun parlait alors de conduire le vaisseau dans quelque bavre, comme d'un projet sur lequel il n'y avait pas à balancer ; tous ceux qui n'étaient pas occupés

aux pompes travaillérent à relever les ancres. Nous :

awions pris à bord l'ancre de toue et la seconde ancre ; mais 1l nous fut impossible de sauver la petite ancre d’affouche , et nous fùmes obligés d’en couper le cäble; nous perdimes aussi le câble de l'ancre de toue parmi les rochers ; dans notre situation ces pertes étaient des bagatelles auxquelles nous ne faisions pas grande attention. Nous travaillâmes ensuite à guinder le mât de hune et la vergue de misaine; à onze heures nous remimes enfin à la voile, et à la faveur d’une brise de mer nous portâmes vers la terre.

« Il était cependant impossible de coñunuer long-temps le travail par lequel on avait fait franchir la voie d’eau par les pompes; et comme on né pouvait pas découvrir exactement où elle se

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en dedans. Sur ces entrefaites, M. Monkhouse, un

des midshipmen, me proposa un expédient dont

il s'était servi. à bord d'un vaisseau marchand , qui

faisant plas de quatre pieds d’eau par heure, fut

pourtant ramené sain et sauf de la Virginie à Lon-

dres. Le maître du vaisseau avait eu tant de confiance dans cet expédient, qu’il avait remis en mer son bâtiment, quoiqu'il connût son état, ne croyant pas qu’il füt nécessaire de boucher autrement sa voie d'eau. Je n’hésitai point à laisser à M. Monkhouse le soin d'employer le même expédient. Voici comment 1l exécuta cette opération : il prit une des voiles appelées bonnettes basses, et après avoir mêlé ensemble une grande quantité d’étoupe et de Jaine hachées très-menu, il appliqua le mélange par poignée sur la voile , aussi légèrement qu'il li fut possible, et il étendit par-dessus le fumier de notre bétail et d’autres ordures : si nous avions eu du fumier de cheval, il aurait été meilleur. Lorsque la voile fut ainsi préparée, on la plaça par-dessous la quille, au moyen de cordes qui la tenaient étendue; le trou, en aspirant! l’eau, aspira en même temps, de la surface de la voile, la laine et l’étoupe que Ja mer ne pouvait pas entrainer, parce qu’elle n'était pas assez agitée. Cet expédient réussit si bien que notre voie d'eau fut fort diminuée, et qu’au lieu de gagner sur trois pompes, une seule suflit pour l'empêcher de faire des progrès. Cet événement fut pour nous une nouvelle source de con-

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fiance et de consolation; les gens de l'équipage témoignérent presque autant de joie que s'ils eussent déjà été dans un port; loin de borner dès lors leurs vues à faire échouer le vaisseau dans le havre d’une île ou d’un continent, et à construire de ses débris un petit bâtiment qui püt nous porter aux Indes orientales, ce qui avait été quelques momens auparavant le dernier objet de notre espoir, ils ne pensèrent plus qu'à ranger la côte de la Nouvelle- Hollande, afin de chercher un lieu convenable pour radouber le bâtiment, et poursuivre ensuite notre voyage comme si rien ne füt srrivé. Je dois à cette occasion rendre justice et témoigner ma reconnaissance à l'équipage, ainsi qu'aux personnes qui étaient à bord , de ce qu'au milieu de notre détresse on rentendit point d'exclamations de fureur , etde ce qu'on ne vit point de gestes de désespoir ; quoique tout le monde parüt sentir vivement le danger qui nous menacait, chacun , maître de soi, faisait tous ses efforts avec une patience paisible et constante , également éloignée de la violence tumuültueuse de la terreur et de la sombre léthargie du désespoir.

« Sur ces entrefaites , nous profitâämes d'un petit vent d’est-sud-est pour guinder le grand mât de hune et la grande vergue, et portâmes vers la terre jusqu'à environ six heures du soir (du 12), que nous jetâämes l'ancre, par dix-sept brasses, à sept lieues de distance de la côte , et à une lieue du banc de rochers sur lequel nous avions touché.

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DES VOYAGES. 32t « Ce banc de rochers qui gît par 15° 45” de laütude sud, et à six ou sept lieues de la Nouvelle Hollande , n’est pas le seul écueil qu'il y ait sur cette L] A e partie de la côte , surtout dans le nord, et nous en avons vu un autre au sud, sur l'extrémité duqnel nous passâmes, pendant que nous avions des sondes si inégales, environ deux heures avant d'échouer ; une partie de cet écueil est toujours an-dessns de eau, et ressemble à du sable blanc ; une parue de l'eau,

| celui qui manqua de nous faire périr est aussi à sec | à la marée basse : en cet endroit le rocher est de | grès, mais tout le reste est de corail.

& Tandis que nous étions à l'ancre pendant la nuit, le vaisseau faisait environ quinze pouces d’eau par heure, ce qui n'annonçait pas un danger prochain; le 13, à six heures du matin, nous appareillämes pour continuer à faire route vers la terre. A neuf heures, nous passämes tout près et en dehors de deux petites îles situées par 15° 41" de laütude sud , et à environ quatre lieues de la côte ; je les appelai Hope Islands (îles de l'Espérance ), parce que , dans notre danger, le dernier objet de notre espoir ou plutôt de nos désirs, aurait été d'y aborder. À midi nous étions à environ trois lieues de la terre; la sonde rapportait alors douze brasses, et nons avions plusieurs bancs de sable en dehors de nous. La voie d’eau n'avait pas augmenté ; mais afin d'être prêts à tout événement, nous {imes des préparatifs pour larder ane autre bonnette. L'aprésmidi, j'envoyai le maître avec deux canots pour

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sonder à l'avant du vaisseau , et pour chercher un # trouvé havre où nous pussions nous radouber. A trois À mêmes heures nous vimes une ouverture qui avait l'ap- étions. parence d’un bavre ; mais les canots trouvèrent que F trop fr l’eau n’était pas assez profonde pour le vaisseau. À entrer Quand le soleil fut près de se coucher, comme plu- à plus er sieurs bas-fonds nous entouraient, nous mîmes à © de hur l'ancre à environ deux milles de la côte. La pinasse À une pa était toujours en mer avec un des contre-maîtres, } | du vais qui revint à neuf heures , et rapporta qu’à environ : pouvoi deux lieues sous le vent il venait de découvrir un ! | sions € havre où l’eau était profonde, et qui offrait d’ailleurs ! | d’une toutes les commodités qu'on pouvait désirer pour } { Llié qu débarquer sur la côte, ou pour mettre le vaisseau { chond à la bande. {notre ] « En conséquence de cette découverte, je Jevai se mo l'ancre, le 14, à six heures du matin. Malgré À lus me toutes les précautions que je pris, nous n'eûmes 4 trepris un moment que trois brasses d’eau. Le vent com- 4 au soir mença à souffler : heureusement nous avions un vis-à-v h endroit pour nous refugier; car nous reconnümes rester ( he bientôt que le vaisseau ne voulait plus manœuvrer. { sespéri Notre situation n’était pas sans danger. Je mouillai 4% rels d donc par quatre brasses, à environ un mille de la nom côte, et je fis signal aux canots de revenir. J’allai Æ vrimes ensuite moi-même dans le canal, que jetrouvaitrès- % chaien étroit, et je le balisai ; le havre était aussi plus petit À mèren que je ne comptais; mais il convenait parfaitement À devine à l'usage que j'en voulais faire ; il était très-remar- « L quable que dans tout notre voyage nous n'avions À parmi

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DES VOYAGES. 323 trouvé aucun ouillage qui pût nous procurer les mêmes avantages dans les circonstances où nous étions. Le reste du jour et toute la nuit le vent fut trop frais pour nous hasarder à lever l'ancre et à entrer dans le havre. Afin de nous mettre encore plus en sûreté, nous amenâmes sur le pont les mâts de hune et de perroquet, ainsi que les voiles et une partie des vergues, dans la vue d'alléger l'avant du vaisseau autant qu'il serait possible, afin de pouvoir parvenir à sa voie d’eau , que nous suppo-

| sions être dans cette partie. Au milieu de la joie

d'une délivrance inespérée , nous n'avions pas oublié que notre conservation ne tenait qu'à un bouchon de laine. Le vent continuant, nous gardâmes notre poste dans toute la journée du 15; le 16, il se modéra , et, sur les six heures du matin, je vou-

À lus mettre à la voile; mais il fallut abandonner l’en-

treprise et filer de nouveau le câble. La veille, au soir, nous avions aperçu un feu près du rivage, vis-à-vis de nous; et comme nous étions forcés de

‘rester quelque temps dans cet endroit , nous ne dé-

sespérions pas de faire connaissance avec Îles naturels du pays. Nous vîrnes le jour un plus grand nombre de feux sur les collines, et nous découvrimes avec nos lunettes quatre Indiens qui marchaient le long de la côte; ils s'arrétérent et allumèrent deux feux; mais il "ous fut impossible de deviner quelle était leur intention.

« Le scorbut commença alors à se manifester parmi nous avec des symptômes très - effrayans.

524 HISTOIRE GÉNÉRALE Notre pauvre T'aïtienTopia, qui se plaignait, depnis quelque temps, que ses gencives étaient malades et enflées, et qui, suivant l'avis du chirurgien, Le prenait une grande quantité de jus de citron, avait alors des boutons livides sur les jambes, et d'autres marques infaillibles que la maladie avait fait des progrès rapides, malgré tous nos remèdes 5 ) ,

parmi lesquels on lui avait administré surtout le !

quinquina. La santé de M. Green, notre astrodr ’

nome, s’affaiblissait, et ces circonstances, entre plusieurs autres, nous faisaient désirer impatiem-

ment d'aller à terre.

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D TMEN ET SRÉSEE TE NE

«Le matin du 17, quoiquele vent soufilât toujours À grand frais, je me hasardaï à lever l’ancre et à n'a vancer vers le havre ; mais dans la route, le vais- !

seau toucha deux fois. Nous le remîmes à flot la première sans peine, mais la seconde il tint fortement. Nous mîmes à la mer plusieurs objets dont nous fimes un radeau le long du vaisseau : heureusement la marée 'montait, et à une heure de l'après-midi, le bâtiment flotta. Nous le remorquâmes bientôt dans le havre; et après lavoir amarré le long d’une grève escarpée, nous portâmes à terre , avant la nuit, les ancres, les câbles et toutes les haussières.

«Bientôt l’on s’occupa de radouber le vaisseau. Lés rochers avaient fait une ouverture à travers quatre bordages , et même dans les couples ; trois autres bordages étaient fort endommagés, et ces trous offraient un coup d’œil très-extraordinaire.

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