‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme] (volume 3)Chapitre 27 sur 27 · A RL PCR PARA REC MAP M OZ 2 LUE R · texte numérisé non relu

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plaisir à des chants plus grossiers encore que les leurs; car nous remarquâmes qu’ils écoutaient avec intérêt ceux de nos deux Zélandais , qui poussaient des sons forts , assez dépourvus de mélodie.

« Les armes qu'ils fabriquent sont des massucs de différentes espèces, dont la sculpture prend beaucoup de temps; des piques et des dards. Ils ont des arcs et des flèches, qui semblent destinés seulement à leurs plaisirs, à la chasse des oiseaux, par exemple, et non pas à tuer leurs ennemis. Les escabelles ont à pen prés deux pieds de long, quatre ou cinq pouces d’élévation , et environ quatre pouces de largeur; elles se courbent dans le milieu, et elles portent sur quatre forts jambages, qui ont des pieds circulaires : elles sont d’un seul morceau de bois noir ou brun, bien poli et incrusté d'ivoire. Ils incrustent également d'ivoire les manches de leurs chasse-mouches, qui d'ailleurs sont sculptés. Ils font avec de l'os de petites figures d'hommes, d'oiseaux, et d'autres choses : travail qui doit être difficile, car ils n’'emploient qu’une dent de requin.

« Les ignames, les bananes et les cocos forment la plus grande partie de leur nourriture végétale ; les cochons, les volailles , les poissons , les coquillages de toute espèce, leur nourriture animale ; mais le bas peuple mange des rats. L'igname, la banane, le fruit à pain , le poisson et les coquillages sont la base de leur nourriture dans les différentes saisons ; les cochons, les volailles et les tortues pa-

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tiennent en réserve : pour cela, ils déposent les

fruits sous terre avant qu'ils soient mürs, et ils les y laissent jusqu'au moment de la fermentation ; ils les en tirent alors, et ils en font de petites boules si aigres et si mauvaises , qu'ils préféraient souvent notre pain, quand même il était un peu moisi.

« En général, ils cuisenuleurs alimens au four dela même manière qu'à Taïti, et ils ont l’artde tirer de quelques fruits différens mets que la plupart d’entre nous jugèrent très-bons. Je ne les ai jamais vus fair: usage d'aucune espèce de sauce, ou boire à leur repas autre chose que de l’eau, ou du jus de coco : ils ne boivent la Aava que le matin. Leur manière de cuire les alimens et de manger est malpropre ; ils les posent sur la premiére feuille qu'ils rencontrent, quelque sale qu’elle soit; mais les mets destinés aux chefs se mettent communément sur des feuilles vertes de bananier, Quand le roi faisait un repas, il était servi par trois ou quatre personnes : l’une découpait, une seconde divisait en bouchées les gros morceaux, et d’autres étaient prêtes à offrir les cocos et les diverses choses dont il pouvait avoir besoin. Je n'ai jamais rencontré de nombreux convives dînant ensemble, où mangeant du méme plat : lors même qu'ils paraissent réunis pour un repas, on divise les mets en grosses portions des-

tinées à un certain nombre d'individus : ces grosses portions se subdivisent; en sorte qu'il est rare de trouver plus de deux ou trois personnes qui mangent ensemble. J'ai déjà dit que les femmes ne sont point exclues des repas des hommes; certaines classes d'insulaires ne peuvent ni manger ni boire ensemble. Cette distinction commence au roi, et je ne sais pas où elle finit.

«Ils semblent ne pas avoir d'heure fixe pour leurs repas. Au reste , il faut observer que durant notre séjour parmi eux, Îcur assiduité auprés de nous dérangea beaucoup leur manière de vivre habituelle. Si nous ne nous sommes pas trompés dans nos observations, les naturels d’un rang supérieur ne prennent que la £ava le matin, et les autres mangent peut-être un morceau d’igname ; mais il nous a semblé qu'ils mangent tous quelque chose dans l'après-midi. Il est vraisemblable que l'usage de faire un repas pendant la nuit est assez commun, ct qu'interrompant ainsi leur sommeil, ils dorment souvent le jour. Ils vont se coucher avec le soleil, et 1ls se lèvent avec l'aurore.

« Ils aiment beaucoup à se réunir : de sorte qu'il est trés-commun de ne trouver personne dans les maisons ; les maîtres du logis sont chez les voisins, ou plutôt au milieu d'un champ des environs , où ils s'amusent à causer, et où ils prennent d’autres divertissemens. Des chants, des danses et de la musique , exécutés par des femmes, forment surtout leurs amusemens particuliers. Lorsque deux

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ou trois femmes chantent à la fois, et font claquer leurs doigts, on donne à ce petit concert le nom d'oubaï ; mais lorsqu’elles sont en plus grand nombre , elles se divisent en groupes, qui chantent sur différentes clefs, et qui produisent une musique agréable, ce qu’on appelle hiva ou héva. Les naturels varient également les sons de leurs flûtes ; et pour faire plusieurs parties, ils emploient des instrumens de diverses longueurs ; mais leurs danses approchent beaucoup de celles qu'ils exécutent en public. Les danses des hommes, si toutefois on peut ici faire usage de ce terme, ne consistent pas surtout dans le mouvement des pieds, comme les nôtres; mais on y remarque mille mouvemens de la main que nous ne pratiquons pas. Chacun de ces mouvemens a une aisance et une grâce qu'il est impossible de décrire on de faire concevoir à cenx qui ne les ont point vus. Il n'est pas besoin de rien ajouter à ce que j'ai dit sur ce point dans le récit des fêtes qu’on nous donna.

« J'ignore si la durée de leur mariage est assurée par une sorte de contrat solennel; mais 1l est sûr que le gros du peuple se contente d'une femme. Les chefs néanmoins en ont ordinairement plusieurs; au reste , il sembla à quelques-uns d’entre nous qu'une seule était regardée comme la maïtresse de la maison.

« Nous jugeâmes d'abord qu'ils ne font pas grand cas de la verta des femmes, et nous nous attendions à voir souvent des infidélités conjngales ; mais

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nous étions bien loin de leur rendre justice. Je ne sache pas qu'il se soit commis une infidélité de ce genre durant notre séjour : les femmes des premiers rangs qui ne sont pas mariées ne prodiguèrent pas plus leurs faveurs. Il est vrai que la débauche se montra d’ailleurs : peut-être même, relativement à la population, est-elle plus communce ici que dans les autres pays ; mais il me parut que Îles femmes qui s’y livraient étaient en général, si elles n'étaient pas toutes, des classes inférieures ; et celles qui permirent des familiarités à nos gens faisaient le métier de prostituées.

« Le chagrin et la douleur que cause à ces insulaires la mort de leurs amis ou de leurs compatriotes est la meilleure preuve de la bonté de leur caractère : pour me servir d'une expression commune , leur deuil ne consiste pas en paroles , mais en actions; car, indépendamment du toughi dont j'ai déjà parlé, ils se donnent des coups de pierre sur les dents ; ils s’enfoncent une dent de requin dans la tête, jusqu’à ce que le sang en sorte à gros bouillons ; ils se plongent une pique dans l'intérieur de la cuisse, dans le flanc, au-dessous des aisselles , et dans la bouche à travers les joues. Ces violences supposent un degré extraordinaire d'affection, ou des principes de superstition très-cruels : leur système religieux doit y contribuer , car elles sont quelquefois si universelles , que la plupart de ceux qui se maltraitent si rudement ne peuvent connaître Ja personne qu'on pleure. Nous vimes,

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DES VOYAGES. 547 par exemple, les insulaires de Tongatabou pleurer ainsi la mort d’un chef de Vavaou , et nous füûmes témoins d’autres scènes pareilles. IT faut observer que leur douleur ne se porte aux derniers excès qu’à la mort de ceux qui étaient trés-liés avec les pleureurs. Quand un naturel meurt, on l’enterre, aprés l'avoir enseveli à la manière des Européens, dans des nattes et des étoffes. Les fiatoukas semblent être des cimetières réservés aux chefs; mais le bas peuple n’a point de sépulture particulière. Te ne puis décrire les cérémonies funébres qui ont lieu immédiatement après l'enterrement ; mais il y à lieu de croire qu'ils en pratiquent quelquesunes, car on nous dit que les funérailles de la femme de Mariouaghi seraient suivies de diverses cérémonies ; que ces cérémonies dureraient cinq Jours, et que chacun des principaux personnages de l’île y assisterait.

« La durée et l’universalité de leur deuil annoncent qu'ils regardent la mort comme un trésgrand mal : ce qu'ils font pour l'éloigner le prouve d’ailleurs. Lorsque j'abordai sur ces îles en 1775, je m'aperçus qu'il manquait aux naturels un des petits doigts de la main, et souvent tous les deux : on ne me rendit pas alors un compte satisfaisant de cette mutilation ; mais on m'apprit cette fois qu'ils se coupent les peuts doigts lorsqu'ils ont une maladie grave et qu’ils se croient en danger de mourir : ils supposent que la divinité, tonchée de ce sacrifice , leur rendra ja santé. Ils font l’'impn-

tation avec une hache de pierre. Nous en vintes à peine un sur dix qui ne fût pas muulé de ectie maniére : ces petits doigts de moins produisent un effet désagréable , surtout quand ils les coupent de si prés, qu'ils enlèvent une partie de l'os de la main ; ce qui arrive quelquefois. (1)

« En voyant avec quelle rigueur ils pratiquent quelques-unes de leurs cérémonies funébres ou religieuses , on est tenté de croire qu'ils cherchent à assurer leur bonheu: at. delà du tombeau ; mais ils n'ont guère en vue que des choses purement temporelles ; car ils semblent avoir peu d'idée des chitimens d’une autre vie à la suite des fautes commises dans ce monde. Ils pensent néanmoins qu'ils méritent d'être punis sur la terre , et ils n’oublient rien de ce qui peut mériter la bienveillance de leur dieu. Ils donnent le nom de Kallafoutonga à V'Auteur suprême de la plupart des choses. Ils disent que c’est une femme, qu’elle réside au ciel , qu'elle dirige le tonnerre , les vents et la pluie, et en général toutes les variations du temps. Ils imaginent que, lorsqu'elle est fâchée contre eux, les récoltes sont mauvaises ; que la foudre détruit beaucoup de choses ; que les hommes sont en proie à la maladie et à la mort, aussi-bien que les cochons et les autres

(1) L'éditeur du Voyage ajoute ici, d’après l'autorité du capitaine King, qu’il est très-commun de voir le bas peuple se couper une des jointures du petit doigt lorsque les chefs dont ils dépendent sont malades.

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animaux ; et que, si la colère de Kallafoutonga diminue, tout rentre dans l'ordre naturel, Il paraît qu'ils comptent beaucoup sur l'efficacité de leurs eflorts pour l'apaiser; ils admettent plusieurs dieux inférieurs à Rallafoutonga. Ils nous parlérent en particulier de T'oufoua-Bouloutou, où du dieu des nuages et de la brume ; de Z'alletebou , et de quelques-uns qui habitent les cieux. Celui qui occupe fe premier rang et qui a le plus d'autorité est chargé du gouvernement de la mer et de ses producuons; ils Pappellent Fettafaihé , ou, comme ils prononcent quelqnefois, Foutafoua ; ils disent qu'il est du genre masculin, et qu'il a une femme nomnée /y fava-K adji. Is croient qu'il y a dans l'Océan, comme au ciel, plusieurs puissances inférieures , telles que ’ahava Fonoua , Tariava , Mattaha , Evarou, ete. Toute les îles de ce groupe n’adoptent pas cependant le même système religieux ; car le dieu suprême de Hapaï, par exemple, est appelé ÆAlo-alo , etil y a des îles qui adorent deux ou trois divinités particulières. Au reste, ils se forment des idées très-absurdes sur la puissance et les attributs de ces êtres supérieurs, qui, selon leur croyance, prolongentseulement jusqu’à la mortles soins qu'ils prennent des hommes,

« Toutefois ils croient l’âme spirituelle et immortelle. Is lui donnent le nom de wie ou de principe vivant, Où, ce qui est plus conforme à leur système

général de mythologie , d’Otoua, c’est-à-dire, d’une divinité , ou d’un être invisible, Ils croient qu'im-

50 HISTOIRE CÉNÉRALE

médiatement aprés le trépas, les âmes des chefs se séparent de leurs corps, et qu’elles vont dans un endroit appelé Bouloutou, où elles rencontrent le dieu Gouleho. 11 paraît que ce Gouleho est la mort personnifice ; car ils avaient coutume de nous dire : « Vous et les hommes de Fidji, vous êtes aussi « soumis à la puissance et à l'autorité de Gou- « leho ». J'observai qu'en nous associant ainsi à un peuple qu'ils redoutent , ils voulaient nous faire un compliment , et reconnaîlre notre supériorité. Personne n'a jamais vu le pays de Gouleho , qui est le rendez-vous général de tous les morts. Nous jugeâmes cependant qu'ils le placent à l’ouest de Fidji; que ceux qui y arrivent une fois vivent à jamais , où , pour me servir de leurs expressions, qu'ils ne sont plus soumis à la mort, et qu'ils y trouvent en abondance celles des productions de leur pays qu'iis aiment le mieux. Quant aux âmes des classes inférieures du peuple, elles subissent une sorte de transmigration , ou, s'il faui me servir de leur langage , elles sont mangées par un oiseau appelé loata, qui voltige autour des cimetres.

« Je crois pouvoir assurer qu'ils n’adcrent aucun ouvrage de leurs mains, ou aucune partie visible de la création. Ils n’offrent pas à leurs dieux , comme les Taïtiens , des cochons , des chiens et des fruits, à moins que ce ne soit d’une manière emblématique ; car nous n’aperçümes rien de pareil dans leurs moraïs; mais il m'est démontré

des chefs se nt dans un contrent le est Ja mort nous dire :

s êLes aussi é de Gouint ainsi à nous faire upériortté, lebo , qui orts. Nous l’ouest de s vivent à pressions, et qu'ils y ctions de aux âmes subissent faui me es par un les cime-

rent aupartie vi= rs dieux, chiens et manière n de paémontré

qu'ils leur offrent des sacrifices humains. Leurs moraïs ou fiatoukas ( on leur donne ces deux noms, et surtout le dernier ) servent en même temps de cimetières et de temples, ainsi qu'aux îles de la Société, et en diverses parties du globe. Quelquesuns nous parurent destinés seulement aux sépultures ; ils étaient petits et inférieurs aux autres à ous égards.

« Nous ne pouvons parler que de la ae générale du gouvernement des îles des Amis. Il règne parmi les insulaires une subordination qui ressomble au système féodal de nosancêtres. Au reste, j'avoue que je ne connais pas, même imparfaitement, les subdivisions de l'autorité , les parties intégrantes de l'administration, et l’enchaînement de ces parties , d'où résulte un corps politique. Quel: ques insulaires m'ont dit que le pouvoir du roi est illimité, et qu'il est le maître des biens et de la vie de ses sujets ; mais le petit nombre d'observations qui se sont offertes à nous sur ce point sont plus contraires que favorables à l’idée d’un gouvernement despostique. Mariouaghi, le vieux ‘Toubaou et Finaou agissaient comme de petits souverains,

et ils traversaient fréquemment les mesures du roi, dont ilsexcitaient les plaintes. La cour de ces deux chefs, les plus puissans du pays, était aussi brillante que celle du monarque : nous comptions aprés eux Finaou et le fils de Mariouaghi. Mais si les grands personnages ne sont pas soumis au pouvoir despotique du roi, nous avons vu assez sou-

552 HISTOIRE GÉNÉRALE vent que la propriété et la sûreté personnelle du bas peuple sont à la merci des chefs dont ils dépendent.

« Tongatabou est divisé en plusieurs cantons : nous apprîmes les noms de plus de trente. Chacun a un chef particulier qui termine les différends, et qui rend la justice; mais il nous a été impossible de connaître, avec quelque précision, l'étendue de leur pouvoir, ou les règles qu'ils suivent pour proportionner les châtimens aux délits. La plupart de ces chefsont, dans les autres îles, des domaines d'où ils tirent des subsides. Nous savons du moins que le roi recoit de Tongatabou , à certaines époques, le produit de ses domaines éloignés. Cette île est sa résidence principale , et elle paraît être aussi celle de tous les personnages d'importance des îles des Amis. Les naturels l’appellent ordinairement la Terre des Chefs, et ils nomment les îles subordonnées les Terres des Serviteurs.

« Le bas peuple ne se contente pas de donner

à ces chefs le titre de seigneurs de la terre, il les

appelle en outre seigneurs du soleil et du firma-

ment. Les membres de la famille du roi prennent le nom de Fettafaihé, c’est-à-dire celui d’un de

Îcurs dieux, qui est vraisemblablement leur pro-

tecteur , et peut-être leur ancêtre commun. Toute-

fois, le souverain n'a d'autre titre que celui de

Toui-Tonga.

« Les naturels gardent, en présence de leurs chefs, et surtout du roi, une décence vraiment

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antons :

Chacun ends, et possible étendue nt pour plupart omaines u moins nes épo- :s. Cette raît être portance ordinait les îles

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admirable. Lorsque le monarque s’assied chez lui, ou en dehors de sa maison, tous les gens de sa suite s’asseyent en même temps, et forment un cercle devant lui; mais ils ne manquent jamais de laisser entre le prince et eux un espace libre que personne n'ose traverser, à moins d'affaire particulière avec lui. On ne peut non plus passer ou s’asseoir derrière lui, ct même près de lui, qu'avec son ordre ou sa permission ; et, comme on nous accorda souvent ce privilége, il n’est pas besoin de citer d'autres preuves du respect que nous leur inspirions. Quiconque veut parler au roi s'approche et s'assied aux pieds du prince ; il s'explique en peu de mots; et quand il en a reçu une réponse, il va reprendre sa place dans le cercle; mais quand le roi parle à quelqu'un, celui-ci répond de sa place et sans se lever, à moins qu'il ne recoive un ordre : dans ce cas il quitte sa place pour aller s'asseoir aux pieds du chef, les jambes croisées. Ils sont si habitnés à cette posture , que toute autre manière de s'asseoir leur est désagréable (1). Celui qui parlerait debout au roi serait réputé aussi grossier que ceux qui, parmi nous , se uendraient assis et le chapeau sur la tête en adressant la parole à leur supérieur placé debout et découvert.

« Aucune des nations du monde les plus civi-

(1) Cette manière de s'asseoir est particulière aux hommes :

lorsque les femmes sont assises , elles ont toujours les jambes jetées un peu sur le côté.

XXIL, 23

554 HISTOIRE GÉNÉRALF

lisées ne semble surpasser celle-ci dans le bon ordre qui s'observe en toute occasion , dans l’empressen ent avec lequel elle obéit à ses chefs, dans l'harmonie qui régne parmi toutes les classes du peuple et qui les dirige, comme si elles ne formaient qu'un seul homme, conduit par des principes invariables. On est frappé surtout de cette régularité de conduite, lorsque les chefs haranguent une troupe ‘insulaires, ce qui arrive sou vent : l'auditoire garde le plus profond silence durant le discours; 1l prête une attention qu'on ne trouve pas dans nos assemblées les plus respectables quand on y agite les questions les plus intéressantes et les plus sérieuses, Quel que füt le sujet d'un discours, nous n'avons jamais vu un seul auditeur montrer de lennui ou du déplaisir, ou rien qui annoncât le désir de s'opposer à la volonté de celui qui avait le droit de donner des ordres. Telle est même la force de ces lois verbales, si je puis les appeler ainsi, qu'un des chefs fut étonné de ce qu'on avait agi contre de pareils ordres, dans une occasion où il me parut que le délinquant n'avait pu en étre informé assez LÔt pour s'y soumettre.

« Quelques-uns des chefs les plus puissans le disputent an roi en ce qui regarde l'étendue des possessions; mais la dignité de son rang, ctles marques de respect qu'il reçoit des différentes classes du peuple le metient bien au-dessus d'eux : en vertu d'un privilége particulier de souveraineté , 1

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DES VOYAGES, 555 n’a point le corps tatoué : il n'est pas circoncis comme le sont ses sujets; quand il se montre en public, tous ceux qu'il rencontre doivent s'asseoir jusqu'a ce qu'il ait passé ; on ne peut se tenir dans un endroit qui se tronve au-dessus de sa tête; il faut, au contraire, qu'on vienne se mettre sous ses pieds. On ne peut rien imaginer de plus respectucux que le cérémonial observé envers le souverain et les autres grands personnages de ces îles. Ceux qui veulent faire leur cour s'accroupissent devant le chef; ils posent leur tête sous la plante de ses pieds , et aprés avoir touché ses picds avec le dedans et le revers des doigts des deux mains, ils se lèvent et ils se retirent. Il paraît que le roi ne peut rebuter aucun de ceux qui viennent lui rendre cet hommage , appelé moe-moea; car le bas peuple s’avisait souvent d'user de ce triste droit lorsque le roi marchait ; le prince alors était toujours contraint de s'arrêter, et de tendre un de ses pieds parderrière, jusqu'à ce que la cérémonie fût achevée. De pareils hommages doivent incommoder beaucoup un homme aussi gros et aussi lourd que Paouliho, et je l'ai vu quelquefois faire un détour pour éviter les insulaires qui arrivaient près de lui, ou pour gagner un endroit où il püt s'asseoir à son aise. Il y a des occasions où les mains qui ont touché les pieds du roi deviennent inutiles pour quelque temps; car les gens du pays sont contraints de les laver avant de les approcher d’aucune espèce d’alimens., Une pareille interdiction

L 4 rs , , 350 HISTOIRE GÉNÉRALE

dans une île où l'eau est peu abondante, semble exposer à beaucoup d’inconvéniens; mais les naturels ne sont jamais embarrassés; une plante remplie de suc, qu'ils frottent sur leurs mains, les purifie aussi-bien que de l’eau douce. Quand leurs mains ont besoin de cette purification , ils disent qu'ils sont tabouréma. Tabou signifie en général ce qui est défendu , et réma signifie main.

« Si le tabou vient des hommages rendus aux chefs, il est aisé de le faire disparaître, comme je le disais tout à l'heure; mais dans certaines occasions , il dure un certain temps. Nous avons vu sou vent des femmes tabouréma auxquelles on mettait les morceaux dans la bouche. A la fin de l’époque fixée pour Ja durée de la souillure, elles se lavent dans un des bains du pays, c’est-à-dire dans des trous boueux, remplis communément d'une eau saumâtre. Elles vont ensuite trouver le roi ; et après lui avoir rendu leurs devoirs selon le cérémonial usité, elles prennent un des pieds du prince, qu'elles appliquent sur leur poitrine, sur leurs épaules, et sur d’autres parties de leur corps. Le roi les baise aux deux épaules, et elles se retirent complétement purifiées. O-maï m'a assuré qu’elles doivent toujours venir trouver le roi pour être purifiées, mais je n'ose le garantir : si cela est, on expliquera peut-être pourquoi 1l voyage presque sans cesse d’une île à une autre. Je l’ai vu deux ou trois fois purifier des femmes; j'ai assisté aussi à une purification semblable, qu'opéra Finaou pour

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une de ses épouses; mais O-mui n'étant pas avec moi, je ne pus savoir à quelle occasion.

« Le mot tabou a une signification trés-ctendue, ainsi que je l'ai déjà observé, Les sacrifices humains portent le nom de tangatatabou; lorsqu'il n’est pas permis de manger, ou de se servir d’une telle chose, on dit qu'elle est tabou; on nous apprit en outre que , si le roi entre dans une maison appartenant à un de ses sujets, cette maison est tabou, et que le propriétaire ne peut plus l'habiter ; en sorte que le prince trouve dans ses voyages des maisons paruiculières qui lui sont destinées. Le vieux Touhaou présidait durant notre relâche au tabou; c'est-àdire ( si O-maï ne se trompa pas), lui et ses agens étaient inspecteurs de toutes les productions de l'ile; ils veillaient à ce que chaque insulaire cultivât sa portion de terrain ; ils désignaient ce qu'on pouvait manger, et ce dont il fallait s abstenir. Ces sages dispositions préviennent la famine, font cultiver en provisions une quantité suffisante de terres, et empêchent la dissipation des récoltes.

« D’après un autre règlement qui n’est pas moins sage, ils ont une sorte d’oflicier de police. F'inaou était chargé de ce département durant notre séjour : on nous dit que la punition de ceux qui commettaient des délits envers l’état, ou envers les particuliers, dépendait de lui. Il était d'ailleurs généralissime des troupes, et il commandait les guerricrs appelés au combat; mais, selon le témoignage unanime de tous les insulaires , il exerce rarement

558 , HISTOIRE CÉNÉRALE

cette dernière fonction. Le roi prit souvent la peine de nous informer de l'étendue du pouvoir de ce magistrat ; 11 nous dit, entre autres choses, que s'il devenait jamais un méchant homme, il serait tué par Finaou. Je cherchai à deviner le sens de cette expression de méchant homme, et je jugeai que , si Paoulaho ne gouvernait pas conformément aux lois ou aux coutumes, Finaou recevrait, des autres chefs et dù peuple en général, l’ordre de mettre à mort le monarque. Il paraît clair qu'un souverain soumis à de pareilles entraves, et dont les abus d’autorné sont punis de mort, ne peut être appelé un roi despotique.

« Lorsqu'on réfléchit sur la mulutude d'îles qui composent ce petit état, etsur la distance à laquelle elles se trouvent du siége du gouvernement, il semble que les sujets doivent essayer fréquemment de secouer le joug et de se rendre indépendans ; mais les naturels nous dirent que ces révoltes n’arrivent jamais. Parmi les raisons qui contribuent à une pareille tranquillité , il faut peut-être compter la résidence à Tongatabou de tous les chefs puissans. La célérité des opérations du gouvernement maintient aussi la dépendance des autres îles ; car s'il paraissait sur quelques-unes un séditieux qui eût la faveur du peuple, Finaou, ou le magistrat chargé de la police, serait envoyé tout de suite dans Île pays du factieux, avec ordre de le tuer. De cette maniére , ils étouffent les rébellions des leur commencement.

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Il y a parmi les chefs, ou parmi ceux qui en prennent le nom, autant de classes différentes que parmi nous; mais ceux de ces chefs qui possèdent de vastes territoires sont en petit nombre; les anires relèvent d’un supérieur que j'appellerais le principal baron, si je voulais me servir des termes de la langne féodale. On m'a dit eu'à la mort d’un insnlaire la succession entière appartient au roi ; que le monarque est néanmoins dans l'usage de la donner au fils aîné du défunt, à condition que celui-ci pourvoira aux besoins des autres enfans. Le fils du roi n'enléve pas à son père, comme à Taiti, des le moment où il vient au monde, le titre et Les honneurs de la royauté; mais il en hérite : en sorte que la forme du gouvernement est monarchique et héréditaire.

« L'ordre de la succession à la couronne n’a pas été interrompu depuis assez long-temps, eur nous avons eu occasion d'apprendre que les Fettafsihé (Paoulaho est un surnom par lequel on distingue le monarque du reste de la famille royale) sont sr le trône, en ligne directe, depuis cent trente einq ans au "moins. Nous leur demandâmes un jour si le souvenir de l’arrivée des vaisseaux de Tasman s'était perpétué parmi eux, et nons reconnümies que celte histoire se transmettait de race en race avec une exactitude qui prouve qu'on peut comp ter quelquefois sur les traditions orales; ils nous décrivirent les deux vaisseaux qu'ils comparaient aux nôtres ; ils indiquèrent le lieu du mouillage ;

ils ajoutérent que la relâche des bâtimens étran-

gers âvall été de peu de jours, et qu'ils étaient partis

pour Anamocka : afin de nous instruire de l'époque

de ce voyage, 1ls nous dirent le nom de Fettafaihé,

prince avancé en âge, qui régnait alors, et de ceux

qui lui avaient succédé jusqu’à Paoulaho, le cin-

quième roi, à compter de cette époque.

» D'aprés ce que nous avons dit du roi actuel,

il est naturel de penser qu'il tent le plus haut rang dans ces îles; mais, à notre grande surprise, nous avons vu le contraire. Latouliboulou , qu'on n'avait indiqué comme le roi lorsque j'arrivai à Tongatabou en 1775, et trois femmes, sont à quelques égards supérieurs à Paaulaho. Nous demandâmes ce qu étaient donc ces personnages extraordinaires, distingués par le nom et le titre de tammaha (1) : on nous répondit que le dernier roi, père de Paoulaho, avait une sœur d'un rang égal : : sien, et plus âgée que lui; cette sœur eut un fils et deux filles, d’un homme qui arriva de l'île de Fidji, et que ces trois enfans, ainsi que leur mére, étaient supérieurs en dignité. Nous nous efforcimes en vain de découvrir la cause de cette prééminence singulière des Tammabx, nous ne pimes savoir que les détails généalogiques dont je viens de par-

ler. La mère et une des filles résidaient à Vavaou;

en

(1) Tamoloa signifie chef, dans le dialecte de Hamao ;et en changeant une seule lettre, dont l'articulation n’est pas trèsmarquée , on fait {arrmaha.

tn Te

étrans t partis époque afaihé, de ceux

le cin-

actuel, ut rang e, NOUS m'avait ongatauelques ndîmes linaires, ha (1) :

le Paousien, et et deux Fidji, et étaient imes en minence s Savoir de parlavaou ;

nao ;eten

pas très-

cè A { z Fa ie £

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le fils, appelé Latouliboulou, et une seconde fille,

nommée Maoungaoula-K aïppa, demeuraient à Tongatabou ; la troisième fille dîna avec moi le 21 juin, comme je l'ai raconté plus haut. Le lecteur se souvient que le roi ne voulut point manger devant elle, que la princesse n'eut pas la même réserve ; que Paoulaho lui toucha le pied, et lui rendit d’ailleurs les hommages qu’il recevait des autres insulaires. Nous n'avons jamais eu occasion de lui voir donner ces marques de respect à Latouliboulou; mais nous l’avons vu interrompre son repas , et faire éloigner les alimens lorsque Latouliboulou venait le trouver. Latouliboulou envahissait à sa fantaisie les propriétés des vassaux du roi ; cependant, à la cérémonie appelée natché, il n'eut que le rang des chefs ordinaires. Ses compatriotes le croyaient fou, et plusieurs de ses actions annoncaient de la démence. On me montra à Eouah beaucoup de terres qui lui appartenaient. Je rencontrai un jour son fils encore enfant ; il portait le même titre que le pére. Le fils du plus grand prince de l'Europe n’est pas plus caressé, et n’est pas servi avec plus de complaisance que l'était cet enfant.

» La langue des îles des Amis a la plus grande affinuté avec les idiomes de la Nouvelle-Zélinde, d'Ounaitiou et de Mangia, et par conséquent avec celui de Taïtu et des îles de la Société. Elle emploie er bien «les occasions les mêmes mots que le dialecte de l’île des Cocos, ainsi qu’on le voit par

le vocabulaire qu'en ont rapporté Le Maire et Schouten (1). La prononciation diffère souvent beaucoup , il est vrai, de c£ile de la Nouvelle-Zélande et de Taïti;, mais un plus grand nombre de mots sont exactement les mêmes, ou si peu changés, qu'on explique d'une manière satisfaisante leur origine commune. L'idiome des îles des Amis est assez riche pour énoncer toutes les idées des insulaires ; et nous avons eu des preuves mulupliées qu'il s'adapte aisément au chant ou au récitauf; qu'il est même assez harmonieux dans la conversa: tion. Ses élémens sont peu nombreux, si nous pouvons en juger d'aprés nos faibles connaissances, et quelques-unes de ses regles se trouvent conformes à celles des idiomes perfectionnés : nous y obser-

(1) Ce vocabulaire se trouve à la fin du second volume de la Collection des Voyages de Datrymple. VL'équinage de Tasman voulut employer les mots de ce vocabulaire en parlant aux natureis d'Amsterdam ou de Tongatabou, et il ne put se faire entendre. Cette remarque est digne d'attention ; elle montre que, pour é'abiir l’affinité ou la différence des langues des différentes iles du grand Océan, on doit faire valoir avec réserve les argumens tirés des faits rapportés dans les journaux des navigateurs, dont la relâche a été aussi courte que celle de Tasman , et mème dans ceux de la plupart des navigateurs qui Font suivi, Personne n’osera dire qu'un naturel de l'ile des Cocos et un hubitant de Tongatabou ne sentendiaient pas. Quelques- mns des mots de lidiome de lite de Horn, autre terre découverte par Schou= ten, appartiennent aussi an dialecte de Tongatabou, Forez la Collection de Dalrymple.

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vämes, par exemple, les différers degrés de com paraison dont se sert le latin ; ais nous n y aper= cûmes pas de variétés dans les terminaisons des noms et des verbes.

» Nous sommes venus à bout æ reeucillir trois Ou quatre cents mot: : et parmi cé mots, il yena qui expriment les donbre es jusqu’ cent ml : : les naturels ne comptent jamais au-del!, 1] pre qu'ils en sont incapables ; car nous observimes qu'arrivés à ce point, ils se servent ordinairement d’un mot qui désigne un nombre indéfini. »

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