CHAPITRE VII
Second Voyage du capitaine Cook.
C'esr un beau spectacle de voir ce navigateur intrépide, infatigable, tenter l'approche du pôle austral dans toute la circonférence du globe , et aprés avoir été repoussé de tous côtés par les glaces, parcourir tous les parages du grand Océan , revenir
plusieurs fois sur ses traces, afin Je reconnaître XX, 1
9 HISTOIRE CÉNÉRALE toutes les terres, sans se lasser jamais des obstacles, sans croire jamais avoir assez fait.
A son arrivée en Angleterre, Coak fut promu au grade de commandant de vaisseau, qui, dans Ja marine anglaise, est immédiatement inférieur à celui de capitaine. Bientôt après 1l reçut ordre de faire un second voyage dont le plan était encore plus étendu que celui du premier. Il s'agissait de vérifier l'existence des terres Australes, qui avaient jusqu'alors excité tant de discussions parmi les g60graphes. Les moyens qu'employérent Cook et l'amirauté d'Angletcrre, pour assurer le succés d’un voyage pendant lequel ce navigateur n’a vu périr de maladie qu'un seul homme sur son bord , méritent d’être mis sous les yeux du lecteur. Cook luiméme nous apprend que ce phénomène est dû surtout aux précautions qu'il prit avant son départ.
« Le succès d'un voyage dont le but est de faire des découvertes, dit-il, dans les parties du globe les plus éloignées, dépend principalement des préparatifs qui doivent être conformes au premier objet à prendre en considération, savoir, la conservation des marins et celle du bâtiment : or, elle tient surtout à la nature, à la grandeur et aux qualités du navire choisi pour une expédition de ce genre.
« Cette considération premiére ne permet d'en admettre aucune autre que l’on voudrait mettre ensuite en balance avec les qualités que le navire doit nécessairement avoir. Si le bâtiment que
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l'on choisit manque de quelques-unes des qualités avantageuses ; si, pour des objets d'une utilité secondaire , on diminine l'emplacement convenable aux équipages, on s'expose à voir avorter son entreprise. Le plus grand de tons les dangers à craindre et à prévoir dans un pareil voyage, c’est que le vaisseau échoue sur une côte inconnue, déserte ou sauvage. Il faut donc qu'avant tout il soit de la construction la plus solide ; il ne doit pas tirer beaucoup d'eau, et cependant être d'une étendue et d’un port suffisant pour contenir les vivres et les munitions nécessaires à SOn équipage et au temps que doit durer l'expédition.
«31 faut d’ailleurs que le bâtiment soit construit de maniére à pouvoir échouer, et que sa grandeur et sa forme soient telles, qu'en cas de besoin on puisse le mettre commodément sur le côté pour le radouber. Les vaisseaux de guerre de quarante canons, les frégates et la plupart des vaisseaux marchands n'offrent point ces avantages. C'est une des canses qui a nui au succés de la plupart des voyages entrepris pour faire des découvertes dans l'hémisphère méridional. »
L'Endeavour, sur lequel Cook avait fait son premier voyage, avait toutes les qualités requises. On fit donc choix de deux bâtimens semblables pour cette seconde expédition. On mit sur chacun les provisions ordinaires pour deux ans et demi de navigation, Mais en place de gruau d'avoine, on substitua du froment, et du sucre en place d'huile ;
on y joignit de la dréche, de la chou-croute, des choux salés , des tablettes de bouillon, du salep, de la moutarde, du jus de moût de bière épaissie, etc., et l'on chargea le capitaine d'essayer ou de vérifier les propriétés anti-scorbutiques de ces substances. On lui donna des filets, des hamecons, des instrumens de pêche de toute espèce, avec des vêtemens d'hiver pour les matelots; on embarqua les meilleurs instrumens pour faire les expériences astronomiques et nautiques : MM. Wales et Bayley furent chargés de la direction de cette partie, l’une des plus essentielles de l’entreprise; et MM. Forster, pére et fils, de tout ce qui conccrnait l'histoire naturelle. On verra dans les détails de ce voyage avec combien de zèle et d'intelligence ces deux derniers ont su remplir leur objet.
Cook commandait la Résolution , et le capitaine Furneaux , l'Aventure. Le premier avait en tout cent douze hommes à bord , et l'Aventure quatrevingt-un.
Les instructions données à Cook par l’amirauté lui enjoignaient de se rendre à l’île de Madère, d'y embarquer du vin, puis d'aller au cap de Bonne- Espérance; il devait s’y ravitailler, ensuite s’avancer au sud , et tâcher de retrouver le cap de la Circoncision, qu’on disait avoir été découvert par Bouvet ; s’il rencontrait ce cap, s'assurer s'il fait partie du continent , ou si c’est une île : dans le premier cas, ne rien négliger pour en parcourir la plus grande étendue possible ; y faire les remarques et obser-
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vations de toute espèce, qui seraient de quelque utilité à Ja navigation et au commerce, et qui tendraient au progrès des sciences naturelles. On lui recommandait aussi d'observer le génie et le caractère des habitans, s’il y en avait, et d’employer tous les moyens honnêtes , afin de former avec eux des liaisons d'amitié ; de leur offrir des choses auxquelles ils attacheraïent du prix, de les inviter au trafic, et de se conduire humainement à leur égard. II devait ensuite tenter de faire des découvertes à l’est ou à l’ouest, suivant la position dans laquell: il se trouverait ; tenir la latitude la plus élevée , et s'approcher du pôle austral le plus qu'il lui serait possible, et aussi long-temps que l'état des vaisseaux , la santé des équipages et les provisions le permettraient; enfin avoir soin de toujours réserver assez de provisions pour atteindre quelques ports connus, où il en chargerait de nouvelles pour revenir en Angleterre par le cap de Bonne-Espérance.
Cook désigna au capitaine Furneaux, en cas de séparation , l’île de Madère pour premier rendezvous; le port Praya dans l’île de San-lago pour second ; le cap de Bonne-Espérance pour troisième, ct la Nouvelle-Zélande pour quatrième.
Le 13 juillet 1772, à six heures du matin, les deux vaisseaux sortirent de Plymouth; le 29, on mouilla à l’île de Madère, et trois mois après au cap de Bonne-Espérance.
Le 22 novembre on remit à la voile, et Cook
6 HISTOIRE GÉNÉRALE disposa sa route de maniere à reconnaître le cap de la Circoncision. Jugeant qu'on arriverait bientôù dans un climat froid , il fit distribuer des vètemens d'hiver aux matelots. Comme on entrait dans une mer qu'aucun navigateur n'avait encore parcourue, et qu'on ignorait où l’on pourrait se rafraichir, le capitaine donna les ordres les plus posiufs pour qu'on n’employät pas l’eau douce mal à propos. Une sentinelle fut mise à côté du réservoir; le chefdonnait lui-même l'exemple de se laver avec de l'eau de mer, et l'on employa sans relâche la machine de distillation perfectiornée par Irving. Une tempête s'éleva le 29, et dura jusqu'au 6 décembre. Forster en parle ainsi : « La mer prodigieusement grosse brisait avec violence sur le bäâtiment; nous n'avions eu aucune tempête pendant la traversée d'Angleterre au Ca p, et ceux de nous qui n'étaient pas accoutumés à la mer ne savaient comment se tenir dans des momens semblables. Le prodigieux roulis du bâtiment faisait de grands ravages parmi les tasses, les verres, les bouteilles, les plais, et tout ce qui était mobile. Des circonstances plaisantes suivaient quelquefois la confusion générale, et nous supportions tous nos accidens avec beaucoup plus de tranquillité que l’on n'aurait dù s’y attendre. Les ponts et les planchers de chaque cabane étaient continuellement humides ; le hurlement de la tempête et le mugissement des vagues ajoutés à l'agitation violente du vaisseau, qui nous interdisait presque toute espèce de tra-
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DES VOYAGES. 7 vail, formaient pour nous des scènes nouvelles et imposantes , mais en même temps trés-pénibles ct fort désagréables.
« Ces petits malheurs manquérent d’être suivis d'un grand. Un volontaire logé à l'avant du vaisseau s'éveilla tout à coup au milieu de la nuit, et entendit le bruit de l'eau qui courait dans son poste, ct qui brisait contre son coffre et ceux de ses camarades. Après avoir sauté hors de son hit, il se trouva dans l’eau jusqu’à mi-jambe. Il en averüt l'officier de quart, et, dans un moment, tout l'équipage fut sur pied : on fitjouer les pompes; les ofliciers encourageaient les matelots, avec une douceur alarmante, à travailler vivement : cependant l’eau semblait l'emporter sur nos efforts ; tout le monde était rempli d’une terreur qu’accroissait encore l'obscurité de la nuit : on se servit en outre des pompes à chapelets ; enfin un des matelots découvrit heureusement que l'eau entrait dans la soute du maître d'équipage par un hublot qui avait été enfoncé par la force des lames. On le répara sur-le-champ , et nous sortimes de danger ; mais les habits, les meubles et les effets de tout l'équipage furent trempés. 11 aurait été plus difficile, pour ne pas dire impossible, de vider l’eau du vaisseau , si le volontaire s'était éveillé un peu plus tard. La présence d'esprit et le courage des oiliciers et des matelots devenaient inutiles, et nous aurions peut-être été engloutis par les flots au milieu d’une nuit trés-sombre.
« Ce vent, accompagné de pluie et de grêle, soufflait quelquefois avec tant de violence, qu’on fut chassé fort loin à l’est de la route projetée, et qu'on perdait l'espérance de gagner le cap de la Circoncision. Mais le plus sensible de tous ces malheurs fut la perte d'une grande partie des animaux d’'approvisionnement qu'on avait embarqués au Cap : ce passage brusque d’un temps doux et chaud à un climat extrêmement froid et humide, affecta tout le monde sans distinction. Le mercure , dans le thermomètre , était tombé à 38°, tandis qu’au Cap il se tenait communément à 67 et plus.
« Chaque jour , à chaque instant, tout le monde s’attendant à voir terre, la plus petite circonstance relative à cet objet fixait l'attention. On examinait avec curiosité les brouillards que l’on voyait à l'avant du navire; chacun désirait d'annoncer le prewmier Ja côte. La forme trompeuse de ces brouillards, et celle des îles de glace à moitié cachées dans la neige qui tombait, avaient déjà occasionné plusieurs fausses alarmes : Aventure avait aussi fait signal qu'elle voyait terre : un des lieutenans monta plusieurs fois au haut des mâts, et avertit le capitaine qu'il la voyait distinctement, Cette nouvelle amena tout le monde sur le pont; mais on n’aperçut qu’une immense plaine de glaces, brisée aux bords en plusieurs petites pièces. Un grand nombre d'îles de toutes les formes et de toutes les grandeurs se montraient par-derrière , aussi
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