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DES VOYAGES. 559 l'eau, où on les prend aisément. Ils donnent à cette plante utile et salutaire le nom d’enoou. On y trouve aussi une grande quantité de pourpier , ressemblant au pourpier ordinaire, que les naturels appellent étouri. Ceue plante croît aux îles de la Société , où elle sert de nourriture après qu'on l’a fait cuire sous terre. Plusieurs arbres de cette île se rencontrent aux îles de la Société ; j'y ai remarqué des plantes que nous ne connaissions pas encore.
« Le sol est extrêmement maigre ; des bancs de corail, très-peu élevés au-dessus de la surface de la mer, lui servent de support : ils sont revêtus d'un sable blanc, grossier , mêlé de débris de corail et de coquillages , et d’une couche très-mince de
| terreau.
« Apres avoir doublé une pointe, nous arrivämes derrière les maisons, et nous découvrimes une autre pointe qui s’avançait dans la lagune, et formait une espèce de baie, dont le rivage était entiérement garni d’arbrisseaux et de bocages. L'eau est trés-basse entre les deux pointes : nous aperçûmes une troupe de naturels qui y passèrent la mer, en traïnant leurs piques après eux. Nous entrâmes à l'instant dans les buissons, et passiämes prés des huttes, dont les habitans étaient sur le bord de la mer : nous n’aperçcümes que des chiens dans l'intérieur de ces huttes trés-petites, basses et couvertes d’une espèce de natte de feuilles de cocoüer. Les remises de leurs pirogues sont faites
360 HISTOIRE CÉNÉRALE
exactement des mêmes matériaux, maïs sont un peu plus grandes. J’y trouvai des pirogues trèscourtes, fortes et pointues aux deux bouts, avec une quille aiguë. En arrivant sur la grève, nous nous mêlâmes parmi les naturels, qui furent fort étonnés de nous voir sortir de leur village.
« Sur ces entrefaites, Oedidi nous aïdait à causer avec eux ; ils nous dirent qu'ils ont un chef on un ériki. En tout , leur langue approche beaucoup du dialecte de Taïu, excepté que leur prononciation est plus grossière et plus gutturale.
« Les hommes de la troupe dont on a parlé plus haut parurent alors au milieu des buissons. Ils étaient armés de longues massues on de pieux arrondis et courts , et de piques longues, les unes de quatorze, les autres de neuf pieds, et garnies de queues de raies dentelées. Nous nous hâtâmes alors de nous rembarquer. Ils se pressèrent autour de nos canots, et semblèrent mettre en délibération s'ils nous attaqueraient ; notre retraite ayant devancé leur dessein , ils parurent contens de notre départ, et nous aidèrent à pousser nos canots au large ; quelques-uns jetèrent de petites pierres qui tombèrent dans l'ean prés de nous, et tous semblaient fiers de nous avoir épouvantés. Ils parlèrent beaucoup , el trés-haut, après que nous fümes en mer, et finirent par s'asseoir le long du rivage à l'ombre des arbres. Des que nous fûmes à bord , le capitaine fit tirer par-dessus leurs têtes, et dans la mer, devant eux, quatre ou cinq coups de canon
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pour leur montrer quelle était notre puissance. Les derniers boulets surtout les effrayérent tellement, qu'ils s'enfuirent tons avec la plus grande précipi= tation. Ils ne nous vendirent pas plus de trente cocos et de cinq chiens.
« Les vastes lagnnes qui sont en dedans de ces îles circulaires sont probablement d’abondans réservoirs de poissons , qui fourmissent aux habitans une subsistance assurée. La partie sablonneuse des bancs est un lieu où les tortues peuvent commodément déposer leurs œufs; et 1l paraît, par les débris que trouva l'équipage du Dauphin, qu'ils savent prendre de ces gros animaux, dont la chair doit étre un régal pour eux. Le peu de plantes qui croissent sur ces écueils est très-utile , et leur facilite les moyens de pêcher. Quelques arbres sont si gros, que de leurs troncs on peut faire des pirogues, et avec leurs branches des armes et des outils. Le cocotier, la principale richesse de plusieurs nations du globe , est aussi pour eux d’une utilité infinie. Ses fruits donnent , quand ils sont verts, une à deux pintes de liqueur l'inpide, d’une douceur agréable et d'une saveur particuhiére : cette boisson rafraichissante est excellente pour apaiser la soif dans un climat chaud. A mesure que le fruit mürit, l'amande se forme : de molle comme de la crême qu’elle était d'abord , elle devient ferme et huileuse, et elle est très-nourrissante. On en exprime souvent une huile dont on se sert pour oindre les cheveux et tout le corps. La coque, qui
esi dure, fournit des coupes , et la bourre filan-
drouse qui l'enveloppe , des cordages fort élasiques qui ne s’usent guère par le frottement; et, en outre, divers meubles et des ornemens : les feuilles ou branches qui du sommet de la tige s’élancent en longs panaches , couvrent les maisons, et en les tressant on en fabrique des paniers : l'écorce intérieure donné une espèce de vêtement qui suffit dans ce climat , et lorsque la tige ne pousse plus de reictons, on J'emploie encore à la construction des huttes, où à la mâture d’une pirogue.
« Outre les poissons eu les végétaux, ces insulares ont aussi des chiens qui sont ichtyophages, et que les habitans des îles de la Société trouvent bons à manger, Ainsi, sur ces misérables bancs de rochers, la nature produit ce qui est nécessaire à la subsistance de tonteune race d'hommes. On sait que le corail est l'ouvrage d’un ver qui agrandit son habitation à mesure que la grosseur de son corps augmente. Ce petit animal , qui offre si peu de marques de sentiment, qu'on le distingue à peine d'une plante, construit un édifice de rochers , depuis un point du fond de la mer, que l'art humain ne peut pas mesurer, jusqu'à la surface des flots, et il prépare une base assurée à la demeure de l'homme, |
« Le nombre de ces îles basses est très-grand ; on est bien éloigné de les connaître toutes ; il s'en trouve dans toute Fétendue du grand Océan, en« tre les tropiques. Elles sont surtout très-communes
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DES VOYAGES, 363 dans l’espar: de 10 ou 15 degrés à l'est des iles de la Soc. Quiros, Schouten , Roggeweer , Byron, Wallis, Carteret, Bougainville et Cook en ont tous rencontré de nouvelles dans leur route, et, ce qui est plus remarquable , ils y ont vu des habitans à deux cent quarante lieues à l’est de Taïti. A chaque nouvelle route que suivront les navigateurs , ils découvriront probablement d’autres îles de cette espèce , et surtout entre les 16° et 17° parallèles sud : ccs parallèles n'ayant pas encore été parcourus en allant vers les îles de la Société , il serait digne des savans de rechercher pourquoi ces îles sont si nombreuses et forment un archipel si grand au vent de celles de la Société, tandis qu'elles sont dispersées au loin les uncs des autres au-delà de ce groupe d'îles montueuses. Il est vrai qu'il se trouve un autre archipel de bancs de corail a ouest (je veux parler des îles des Amis); mais celles-ci sont très-différentes , et paraissent beaucoup plus vieilles ; elles occupent plus d'espace, et renferment assez de sol pour que les productions végétales des bautes terres puissent y croître.
« Le 18, à la pointe du jour, continue Cook, aprés ayoir passé la nuit à courir de petites bordées, j'arrivai à une autre île que nous avions aperçue à l’ouest ; nous la trouvâmes pareille en tout à celle que nous venions de quitter. Elle présente des bouquets nombreux d’arbrisseaux , d’arbres et de cocotiers. Elle s'étend du nord-est au sud-ouest, sur une longueur de près de quatre
lieues, et elle a de trois à cinq milles de large. Elle est à deux lieues dans le sud-ouest de l’extrémité occidentale de Tiouki. Ces îles doivent être les mêmes auxquelles le commodore Byron a donné le nom d’iles de George.
Aprés avoir dépassé ces îles, différens signes, et surtout une mer tranquille, nous annoncaient le voisinage de laterre. Le 19, on en vit une à l’ouest; c'était encore une de ces îles submergées, ou à moitié inondées, si communes dans cette partie de l'Océan , c'est-à-dire, une ceinture de petites iles jointes ensemble par un récif de rochers de corail. En général, la mer est partout incommensurable en dehors de la bordure : tout l'intérieur est couvert d'eau. On m'a dit qu'il s'y trouve beaucoup de poissons et de tortues dont se nourrissent les naturels. Ceux qui habitent les parties basses donnent quelquefois des tortues aux habitans des parties hautes pour des étoffes. Ces mers intérieures seraient d'excellens havres si les hitimens pouvaient y aborder. Si on en croit ies habitans des autres îles, on peut entrer dans quelques-uns. Les Européens n’ont pas fait sur ce sujet des recherches assez exacts; le peu d'espérance d'y trouver de l'eau douce acommrinément découragé toutesleurs tenta üves. J'en ai vu beaucoup , mais je n’y ai pas aperçu une seule passe. Un grand nombre d'insulaires, avec de longues piques à la main, couraient le long du rivage. La lagune intérieure paraissait très-spacieuse; plusieurs pirogues y étaient à la voile.
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« Cette île gît par 15° 26’ de lautude , et 46° 20’ de longitude ouest. Elle a cinq lieues de long ; sa largeur est d'environ trois lieues. En approchant de l'extrémité méridionale, on découvrit, du haut des mâts , une autre île basse au sud-est, à environ quatre ou cinq lieues; mais comme elle était au vent, je ne pus pas l’atteindre. Bientôt après, une troisième parut au sud-ouest ; à deux heures aprés midi , j'étais vis-à-vis de l’extrémité , située par 15° 47° de latitude sud, 146° 30° de longitude ouest : sa longueur est de sept lieues ; elle n’en a pas plus de deux de largeur. Elle ressemble aux autres à tous égards; seulement on voit un peu moins d'ilots , et un peu moins de terre sur le récif qui enferme le lac. En rangeant la côte nord à la distance d’un demi-nulle, nous vimes des insulaires, des huttes, des pirogues et des espèces d’échafauds construits , à ce qu'il nous parut, pour faire sécher du poisson. Les insulaires paraissaient de la même race qu'à Tiouki, et, comme eux, ils étaient armés de longues piques. En serrant l'extrémité ouest, nous découvrimes une quatrième île au nord-nordest. Elle semblait basse comme les autres, et elle gît à l’ouest de la prenuére île, à la distance de six lieues. J'ai donné à ces quatre îles le nom de Palliser, en honneur de mon digne ani sir Hugues Palliser , contrôleur de la marine.
« Je crois, dit Forster , que la plus septentrionale est l’île pernicieuse sur laquelle Roggeween perdit la galère l’#fricaine : le gouvernail de cha-
loupe que Byron trouva sur Tiouki, qui est à peu de distance de cestles, semble confirmer mon opinion.
« Ne voulant pas faire route plus loin dans l'obscurité, ajoute Cook, je passai la nuit à courir de petites bordées, et le 20, à la pointe du jour, nous doublâmes l'extrémité ouest de la troisième île. Nous éprouvâmes tout de suite une grosse houle qui venait du sud, signe certain que nous étions hors de ces îles basses ; et comme nous ne voyions plus de terre, je mis le cap sur Taïti, profitant d'un fort vent d’est, accompagné de grains. On ne peut pas déterminer avec certitude si ce groupe d'îles fait partie de celles qu'ont découvertes les navigateurs hollandais, la position des îles qu'ils ont trouvées les premiers ne nous ayant pas été transmise avec assez de précision. Il est cependant nécessaire d'observer que la partie de l'Océan qui s'étend du 20° au 14° ou 12° parallèle est si remplie de ces îles basses, qu'un navigateur ne pent pas prendre trop de précaution dans sa marche.
« Il n’est pas possible , dit Forster, de décrire la joie que ressentit l'équipage en voyant qu’on faisait route pour Taïti. Assurés de la bienveillance des insulaires, nous regardions cette île comme une seconde patrie.
« Oedidi était peut-être plus empressé qne nous tous de voir Taïti, où il n'avait jamais été, quoique plusieurs de ses parens et de ses amis y fissent leur séjour. Les habitans des îles de la Société la regardent comme la plus riche et la plus puissante ; nous
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Jui avions souvent dit la même chose : sa curiosité n'en était que plus vive; d’ailleurs, ayant rassemblé un grand nombre de curiosités, il comptait qu’elles le rendraient un personnage important parmi ses compatriotes ; enfin 1l avait acquis tant de nouvelles idées, et visité des pays si lointains et si inconnus , qu'il espérait attirer les regards et l’attention du sien. 1] était ravi de penser que chacun le caresserait, que son intimité avec nous , que la connaissance qu'il avait de nos usages et de nos maniéres , et par-dessus tout, l'usage qu'il ferait de nos armes à feu pour se divertir, l’éleveraient au-dessus des autres insulaires. Sans doute il souhaïtait aussi de rendre service à ses compagnons de voyage, qu'il aimait d’un attachement sincére, et dont il était généralement estimé.
« Nous eùmes connaissance de la haute terre de Taiu le 21 avril, et à midi nous nous trouvions à environ treize lieues à l’est de la pointe Vénus, sur laquelle on gouverna.
« Chacun contemplait la métropole des îles du tropique ; elle était infiniment plus belle alors que huit mois auparavant ; sur les montagnes, les forêts revêtues d’un feuillage nouveau, semblaient étaler avec complaisance la variété de leurs teintes; les coteaux et les plaines surtout brillaient par l'éclat de leurs couleurs : la verdure la plus vive embellissait leurs fertiles bocages ; tout rappelait à notre esprit l’île enchantée de Calypso. L’imagination et les yeux revolaient sans cesse vers ce déh-
cieux paysage; et ce qui accrnt encore n08 plaisirs, en longeant la côte, nous découvrimes des lieux que nous avions déjà parcourus.
« Dés que les insulaires nous apercurent, ils
mirent leurs pirogues en mer et nous apportèrent des fruits en présens. Parmi les premiers qui vinrent à bord, se trouvaient deux jeunes gens d’un certain rang, que nous fimes entrer dans la chambre, où on leur présenta Oedidi. La politesse de la nation voulait qu’ils lui offrissent en dons des vêtemens : à l'instant ils ôtèrent les leurs, qui étaient d’une étoffe fine, et les mirent sur ses épaules. Pour les remercier , ‘il leur montra tous ses trésors , et il leur donna quelques plumes rouges auxquelles ils attachaient un grand prix.
« Le lendemain 22, à six heures du matin, on mouilla dans la baie de Mutavai ; nous fûmes aussitôt entourés d'une foule de pirogues.
« Oedidi, qui était allé à terre avec le capitaine, ne revint pas le soir ; il avait rencontré plusieurs de ses parens, et en particulier sa sœur Téïàa, une des plus jolies femmes de l'île, mariée à un homme grand et bien fait appelé Nouna, personnage d'un certain rang et natif d'Ouliéiér. Sa maison très-vaste était située prés de nos lentes, à environ trois cents pieds au-delà de la rivière. Ocdidi avait quitté ses vêtemens européens avant d'aller à trre, et mis ceux que ses amis lui avaient donnés. Il changea de costume avec un empressement et nn plaisir qui montraient sa prédilection pour les