‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme] (volume 5)Chapitre 18 sur 34 · SES PE · texte numérisé non relu

SES PE

200 HISTOIRE GÉNÉRALE inspirés par l'humanité, produisirent l'effet qne j'en attendais. Je m'étais occupé de cet objet avec le même soin lorsque j'abordai pour la première fois aux îles des Amis, et j'ai vu depuis, avec beaucoup de chagrin, que je n'avais pas réussi. Je crains que de pareilles espérances ne soient toujours trompées. Dans une expédition comme la nôtre , où 1l devient nécessaire d’avoir à terre un certain nombre d'hommes, les détachemens qu'on laisse sur la côte ont tant d'occasions et un tel désir de connaître les femmes du pays, qu’il est bien difficile d'empêcher ces liaisons; et un capitaine qui se croit sûr de la santé de son équipage est souvent détrompé trop tard. |

M. Williamson, qui alla reconnaître l’île, essaya d'y débarquer, mais les habitans l’en empéchérent ; ils se rendirent en foule au canot , et ils s’efforcérent d'enlever les avirons, les fusils , et tout ce qui leur tomba sous la main ; ils le pressérent si vivement, que son détachement, obligé de faire feu, tua un homme. Je ne fus instruit de cette malheureuse circonstance qu'après notre départ de l'île ; en sorte que je dirigeai mes mesures comme s’il n'élait rien arrivé de ficheux. M. Williamson me dit depuis que les insulaires emportèrent leur compatriote tué; que, frappés de cette mort, ils s'éloignérent , qu'ils continuèrent à Ini faire signe de débarquer, mais qu'il se garda bien d’accepter l’invitation. Il ne parut pas, d’après le rapport de

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DES VOYAGES. 201 M. Williamson , que les insulaires eussent le projet de tuer ou même de frapper aucun de nos gens; il semblait que la curiosité seule les excitait à obtenir par échange des choses utiles; car ils étaient prêts, de leur côté, à donner en retour ce qu'ils avaient.

« Lorsque mes vaisseaux furent mouillés, je dcbarquai aussitôt ; tous les naturels se prosternérent la face contre terre , et restèrent dans cette humble posture, jusqu'à ce que j'eusse employé les gestes les plus expressifs pour les déterminer à se relever. Ils m’apportèrent ensuite une quantité considérable de petits cochons, qu’ils me présentérent avec des bananiers. Ils pratiquèrent les mêmes cérémonies que nous avions vues, dans des occasions pareilles, aux îles de la Société et sur d’autres îles; l’un d'eux fit une longue prière à laquelle l'assemblée prit part quelquefois. Je leur témoignai ma reconnaissance des marques d'amitié qu'ils me donnalent , et je leur offris de mon côté les diverses choses que j'avais apportées du vaisseau. Quand les cérémonies de ma réception furent terminées , je plaçai une garde sur le rivage, et on me conduisit à un étang. L'eau était bonne, et l’on pouvait y remplir commodément les futailles. Cette pièce d’eau était si considérable, qu’elle mériterait le nom de lac : elle se prolongeait à perte de vue dans l'intérieur du pays. Après m'être assuré moimême de ce point essentiel et des dispositions pa-

cifiques des habitans de l’île, je retournai à bord, et j'ordonnai de se préparer à remplir les futailles le lendemain. Le 21, je descendis de nouveau à terre avec le détachement chargé de ce service, et Je postai sur la grève des soldats de marine qui y montèrent la garde.

« Les échanges commencèrent dés que nous eùmes débarqué ; les naturels nous vendirent des cochons et des patates, que nous payâmes avec des clous et des morceaux de fer grossièrement taillés en forme de ciseaux. Nous fimes de l’eau sans aucun obstacle; les gens du pays nous aiïdèrent an contraire à rouler les futailles, et ils nous rendirent de bon cœur les services qne nous leur demandämes, Comme tout se passait à ma satis{action, et que ma présence à l’aiguade n’était pas nécessaire, je laissai le commandement à M. Williamson , et je remontai la vallée, accompagné de M. Anderson et de M. Wehber : le premier disposé à écrire, et le second à dessiner tout ce que nous rencontrerions digne de remarque. Une troupe nombreuse d’insulaires nous suivait, et je choisis pour notre guide l’un d'eux, qui avait ruis beaucoup d'activité à maintenir le bon ordre. Il annonçait de tempsen temps notre approche, et les per. sonnes que nous rencontrions se proslernalent la face contre terre, et elles demeuraient dans cette posture jusqu’à ce que nous eussions passé, Je sus par la suite qu'ils observent ce cérémonial respec-

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DES VOYAGES. 209 tueux envers leurs grands chefs. En longeant la côte, nous avions observé , de nos vaisseaux, dans chaque village, un ou plusieurs corps blancs semblables à des pyramides, ou plutôt à des obélisques : l'un de ces corps, qui me parut avoir au moins cinquante pieds de hauteur, se voyait très-bien du mouillage, et il semblait n'être pas situé bien avant dans la vallée. Le principal objet de ma promenade était de l'examiner de près ; notre guide comprit parfaitement nos intentions; mais l’'obélisque se trouvant au-delà de l'étang, nous ne pümes l’atteindre, Un autre s’offrait à nos regards à environ un demi-mille de la vallée , nous en primes la route. Dès le moment où nous approchämes, nous reconnûmes qu’il était dans un cimetiére ou moraï, qui ressemblait, à bien des égards, d'uue maniére frappante aux moraïs que nous avions rencontrés sur les îles de cet océan, et en particulier

Peu ; ses diverses parties portaient le même nom: c'était un terrain oblong d’une étendue considerable, et environné d’une muraille de pierre d'environ quatre pieds de hanteur ; il était pavé de cail- Joux mobiles; ce que je nomme la pyramide, el qui est appelé henananou dans la langue du pays, occupait l’une des extrémités. La pyramide res-

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que nous avions aperçue des vaisseaux ; elle avait

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chages entrelacés à de petites perches , lesquelles présentaient un mauvais treillage creux et ouvert en dedans depuis le fond jusqu'au sommet » cn formaient les quatre côtés. L'édifice tombait en ruine, mais il était assez conservé pour nous laisser voir qu’il avait été originairement couvert d une étoffe mince, légère et grise. 11 paraît que les insulaires consacrent à des usages religieux cette espéce d’étoffe, car nous en aperçûmes une grande quantité suspendue en plusieurs endroits du morai, eton m'en avait mis quelques piéces sur le corps lorsque je débarquai pour la première fois. Il y avait de chaque côté de la pyramide de longues pièces de treillages ou d'ouvrages d'osier , appelés hereanis, qui tombaient également en ruine ; et à l'un des coins, près d’une planche attachée à la hauteur de cinq à six pieds, et chargée de quelques bananiers, deux perches minces qui s’inclinaient l’une vers l’autre. Ils nous dirent que les fruits étaient une offrande à leur dieu. Ils donnent à cette espèce d’autel le nom de heraïremy ; c'est l'ouhatta des Taïtiens. Devant l'henananou un petit nombre de morceaux de bois sculptés représentaient des figures humaines; ces sculptures, jointes à une pierre de deux picds de hauteur, couvertes d’étoffes appelées oo, et consacrées à Tongaroa, dieu de l’île, nous rappelèrent de plus en plus les diverses choses que nous avions rencontrées dans les moraïis des dernières terres où nous avions

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DES VOYAGES. 20) abordé, Un hangar aussi petit qu'une loge de chien, que les naturels nomment hartepahou, était en dehors du moraï et contigu à l’henananou et à l’hoho; il était précédé d’un tombeau, où l'on nous dit qu’on avait enterré une femme.

« Le côté le plus éloigné de la cour du morai offrait une maison ou hangar d'environ quarante pieds de long, de dix de large au milieu, d'une moindre largeur à chacune des extrémités, et de dix pieds de hauteur. Les naturels du pays donnent le nom de hemanaa à cet édifice, qui est beaucoup plus long, mais moins élevé que leurs habitations ordinaires : l'entrée se trouvait au milieu, du côté qui regardait le moraï. Il ÿ avait au côté le plus éloigné de ce hangar, en face de l’entrée , deux figures de bois d’un seul morceau, sur un piédestal ; elles étaient d'environ trois pieds de hauteur , assez bien dessinées et assez bien sculptées ; les insulaires les appelaient eatoua no véheina , ou figures de déesses : l’une d'elles portait sur sa tête un casque sculpté, peu différent de celui de nos anciens guerriers ; l’autre, un bonnet cylindriqne, qui ressemblait au fomoaou des Taïtiens; des pièces d’étoffe leur enveloppaient les reins et tombaient fort bas. On voyait à peu de distance de chacune un morceau de bois sculpté , orné également de lambeaux d'étoffe, et un amas de fougere entre on devant les piédestaux. Nous jugeämes qu'on y avait déposé cette fougère à différentes

époques, car nous y remarquâmes tous les degrés du desséchement, et une partie était entièrement flétrie, tandis qu'une autre partie conservait sa fratcheur et sa couleur.

« Le milieu de la maison , devant les deux figures de bois, offrait un espace oblong, enfermé par une bordure de pierres, peu élevé et convert de ccs Jambeaux d’étoffe dont j'ai parlé si souvent. Les insulaires donnaient à cet endroit le nom de heneni; ils nous dirent que c'était le tombeau de sept chefs, qu'ils désignérent par leurs noms. Nous remurquions des analogies si fréquentes entre ce cimetière et ceux des îles des Amis et de la Société, que nous nous attendîmes à trouver la ressemblance portée plus loin. Nous ne doutâmes pas que les cérémonies ne fussent les mêmes , et que cette peuplade n’eût aussi l’horrible habitude de sacrifier des victimes humaines. Des indices directs ne tardérent pas à confirmer nos soupcons; car, en sortant de la maison , nous aperçümes près de l'entrée un pelit espace carré et un second, moindre encore ; et ayant demandé ce que c'était, notre guide nous répondit tout de suite qu'on avait enterré dans l'un un homme sacrifié aux dieux Taata (1), Tabou (2), et dans l’autre, un cochon immolé aussi à la divi-

(1) Les naïurels de cette île disent quelquefois Tanata ou

Tangata.

(2) On prononce quelquefois Tasou.

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DES VOYAGES, 207 nité. Nous observâmes, à peu de distance de ceuxci, trois autres espaces carrés, ornés chacun de deux morceaux de bois sculptés, et couverts de fougère : c'étaient les tombeaux de trois chefs. On voyait sur le devant un espace oblong et enclos, que notre conducteur appelait aussi tangatatabou ; il ajouta si clairement que nous ne pümes nous y méprendre, qu’on y avait enterré les vicumes humaines sacrifiées aux funérailles des trois chefs. Je fus vivement affligé de rencontrer des preuves de cet usage sanguinaire dans toutes les terres du grand Océan parmi des peuples qui sont si éloignés, et même qui ne se connaissent pas , quoique tout annonce l'identité de leur origine. Ce qui augmenta ma douleur , tout indiquait que ces barbares sacrifices étaient très-communs. L'île semblait remplie de tombeaux de victimes humaines, pareils à celui que je viens de décrire : il était l’un des moins considérables , et il avait beaucoup moins d'apparence que plusieurs autres qui frappérent nos regards au moment où les vaisseaux longèrent la côte , et en particulier qu'un situé de l’autre côté de l'étang dans cette vallée. L'henananou, ou la pyramide blanche, tirait sa couleur des pièces d’étoffe qui la décoraicnt : diverses parties de l’enclos renfermaient des arbres. L’hemanaa était couvert des feuilles de l'eti; et comme j'observai que les naturels n’emploient pas les feuilles de cette plante dans la couverture de leurs habitations, 1l est vraisemblable

qu'ils les emploient toutes à des usages religieux,

« Nous traversämes des plantations pour aller au morai et pour en revenir. La plus grande partie du terrain était plat, et entrecoupé de fossés remplis d’eau, et de chemins élevés par les naturels à une certaine hauteur. Nous y trouvämes surtout des champs de taro, lequel croît ici avec beaucoup de force; car on choisit les champs au-dessous du niveau ordinaire, pour qu'ils conservent l’eau dont celte racine a besoin. L’eau vient probablement de Ja source qui entretient l'étang où nous remplimes

nos futailles. Nous apercûmes dans les endroits

plus secs des plantations très-régulières de mürier à papier, qu’on tenait fort propres, et dont la végétation n'était pas moins vigoureuse, Les cocotiers , tous peu élevés, n'avaient pas une aussi belle apparence; les bananiers, sans être d’une grande taille, promettaient davantage. En général, les arbres qui environnaient le village, et les autres que nous vimes autour de Ja plupart de ceux devant lesquels nous passâmes avant de mouiller, sont des sebestiers, mais moins gros que dans les îles situées plus au sud. La partie la plus étendue du village se trouve près de la grève, et on y compte plus de soixante maisons; environ quirante autres sont dispersées plus avant dans l'intéricur du pays, du côté du cimetière.

« Lorsque nous eümes examiné soigneusement tout ce qui se trouvait aux environs du moruï, et,

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lorsque M. Webber eut achevé ses dessins de l’édifice et du pays voisin, nous retournâmes à nos ca= nots, en suivant un chemin différent de celui par lequel nous étions venus. Une foule nombreuse était rassemblée sur la grève ; nos gens achetaient des insulaires des cochons de lait, des volailles et des racines; une loyauté extrême présidait aux échanges : je ne m’aperçus pas néanmoins qu’aucun des naturels fit la police. À midi, j'allai diner à bord, et M. King se rendit à terre pour commander le détachement. Dans l’après-dinée, je débarquai de nouveau avec le capitaine Clerke : nous voulions examiner une seconde fois l’intérieur du pays ; mais la nuit survint avant que nous pussions exécuter notre projet: j'y renonçai pour le moment, et il ne se présenta pas ensuite d'occasion de l’effectuer. Je ramenai tout le monde à bord au coucher du soleil. Nous remplîimes neuf futailles durant cette journée, et nous obtinmes soixante-dix ou quatre-vingts cochons de lait, un petit nombre de volailles, beaucoup de patates , quelques bananes, et des racines de taro, que nous payâmes surtout avec des clous et des morceaux de fer. Les insulaires sont dignes de tous nos éloges pour l’honnéteté qu'ils mirent dans les échanges ; ils n’essayérent pas une fois de nous tromper, soit à terre, soit le long du bord ; quelques-uns d’eux, il est vrai, montrérent d’abord une disposition au vol, ainsi que je l'ai déjà dit, ou plutôt ils crurent qu'ils

avaient droit à tout ce dont ils pouvaient s'emparer: mais ils ne tardèrent pas à changer de conduite lors. qu'ils virent que nous les punirions.

« Parmi les choses qu'ils apportérent au marché, nous remarquâmes une espèce particulière de manteaux et de bonnets, qui passeraient pour élégans, même dans les pays où l’on s'occupe le plus de à parure ; les premiers ont à peu prés la grandeur et la forme des manteaux courts que portentles femmes en Angleterre, et les hommes en Espagne ; ils descendent jusqu'au milieu du dos, et ils sont attachés sur le devant d’une manière assez lâche. Le fond est un réseau sur lequel on a placé de trésbelles plumes rouges et jaunes , si près les unes des autres , que la surface ressemble au velours le plus épais, le plus moelleux et le plus lustré. Les dessins en sont trés-variés ; quelques-uns offrent des espaces triangulaires ronges et jaunes; d’autres, une espèce de croissant; plusieurs, entièrement rouges , avaient une large bordure jaune, et à une certaine distance on les eùt pris pour un manteau d’écarlate galonné d’or à la bordure. Les couleurs éclatantes des plumes dans ceux qui étaient neuf n'ajoutaient pas peu à leur beäuté. Les naturels ; mettaient un grand prix ; car rien de ce que nous leur offrîmes ne put les déterminer d'abord à nous en céder un seul; ils ne voulaient les échanger que contre un fusil : par la suite néanmoins on nous en vendit quatre ou cinq, que nous payâmes avec de

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paraît qu'ils s'en servent seulement dans leurs céarché, rémonies d'appareil et dans leurs jeux ; car tous les le man- naturels auxquels nous en vimes firent les gestes légans, que nous avions vu faire auparavant aux chanteurs. us de la « Le bonnet à presque la forme d’un casque ; le adeur et milieu est orné d'une crête, qui est quelquefois de femmes

la largeur de la main : il serre la tête de près , et il a des trous par où passent les oreilles. C’est un châssis de baguettes d’osier couvert d’un réseau dans lequel on a ussu des plumes de même que snr les manteaux ; mais le tissu en est plus serré, et les couleurs en sont moins variées. La plus grande parlie est rouge, et 1ls présentent sur les côtés quelques rayures noires , jaunes ou verles, qui suivent la courbure de la crête : 1l est vraisemblable que le bonnet et le manteau forment un ajustement complet, car nous renconträmes des naturels qui portaient l’un et l'autre.

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une quantité si considérable de ces belles plumes | rouges; mais nous le sûmes bientôt, du moins pour une espèce , car ils apportérent à notre mar- | ché une quantité considérable de petits oiseaux rouges qui formaient des paquets de plus de vingt, et qui étaient enfilés par les narines à une bro- | chette de bois. Les premiéres robes d'oiseaux que nous achetâmes à bord ne contenaient que: les

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plumes placées dans l’intervalle des ailes à Ja tête; mais depuis nous nous en procurâmes beaucoup d’autres où se trouvaient les plumes de derrière avec la queue et les pieds. Les premières nous donnérent tout de suite l'explication de la fable adoptée jadis touchant les oiseaux de paradis, qu’on disait manquer de jambes. Les habitans des îles situées à l’est des Moluques, d’où nous viennent les robes des oiseaux de paradis, leur coupent vraisemblablement les pieds , par la même raison que les insulaires d’Atouaï : ceux-ci nous dirent qu'ils font cette amputation afin de conserver les plumes plus aisément, et sans perdre aucune des parties qu'ils regardent comme précieuses. M. Anderson jugea que l'oiseau rouge de cette île est une espèce de guépier ; il est à peu prés de la grosseur d’un moineau , et d’un beau rouge écarlate ; il a la queue et les ailes noires ; son bec arqué a deux fois la longueur de sa tête , et 1l est rougeâtre ainsi que les pieds. Ceux que nous achetämes avaient la tête vide, ainsi que les oiseaux de paradis; mais il paraît que, pour les conserver, ils n’emploient d’autre méthode que de les sécher, car les robes, quoique humides, n'avaient ni la saveur ni l'odeur qui résultent de l'emploi des substances antiputrides.

« Le 22, les naturels arrivérent en pirogues, et apportérent des cochons et des racines que nous achetâmes. L'un d'eux, qui offrit de nous vendre

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DES VOYAGES. 213 des hameçons, avait un paquet d’étoffe attaché à Ja corde d’un de ces hamecons, et il eut soin de le réserver lorsqu'il nous vendit l’hamecon. Nous lui demandäâmes ce que c'était; il nous montra son ventre ; 1l parla de la mort, et il dit en même temps que cela était mauvais : il ne parut pas disposé à répondre à notre question d’une manière plus claire. 11 cachait avec empressement les choses que renfermait son paquet : nous le priâmes de l'ouvrir ; 1l y consentit, mais avec beaucoup de répugnance et de difficulté , car il ÿ avait bien des morceaux d’étoffe : nous vimes qu'il eontenait une tranche de chair de deux pouces de longueur qui paraissait avoir été séchée , et qui était humectée d'eau salée : nous jugeâmes que ce pouvait être de la chair humaine, et que les habitans de flîle mangent peut-être leurs ennemis : nous n'avions en effet que trop de preuves de l'existence de cet usage parmi quelques-uns des peuples du grand Océan. Nous interrogeâmes donc l’homme à qui appartenait le paquet ; il nous répondit que c'était de Ja chair humaine. Nous demandämes ensuite à un autre de ses compatriotes qui était auprés de lui, s'ils avaient coutume de manger les guerriers qu'ils tuaient dans les batailles, et il répondit aussitôt d’une manière aflirmative. (1)

(1) On verra plus bas que M. King ne croit pas que les habitans des iles Sandwich soient cannibales actuellement,

214 HISTOIRE GÉNÉRALE « Plusieurs pirogues, qui arrivérent dans la ma-

tinée du 23, échangérent les racines et les autres objets qui formaient Jlenr cargaison. Toujours

éloigné de croire que ce peuple était cannibale,

malgré les soupçons bien fondés que nous avions

conçus la veille, je profitai de l’occasion pour faire de nouvelles recherches sur cette matiére. Nous avions acheté un petit instrument de bois, garni de dents de requin ; il ressemblait un peu à la scie ou au contean dont se servent les naturels de la Nouvelle-Zélande pour disséquer les corps de leurs ennemis, et nous pensâmes qu'il avait peut-être ici le même usage. L'un des insulaires nous apprit tout de suite le nom de l'instrument ; il nons dit qu'il servait à découper le ventre d'un homme ou d'une femme tuée; sa réponse expliquant ct confirmant les idées que nous avait données le naturel qui toucha son ventre le 22 , je lui demandai si ses compatriotes mangeaient la partie qu'ils découpaient ainsi, et il déclara que non, d’une manière trés-positive : je lui fis une seconde fois la même question ; alors il parut effrayé, et gagna sa pirogue à la nage. Au moment où il l'atteignit, il exprima par ses gestes l'usage de l'instrument. Nous demandämes aussi à un vieillard qui était assis sur le devant de la pirogune s’il mangeait de la chair humaine : il répondit que oui, et il se mit à rire comme sil se fût moqué de la simplicité de notre question. Nous lui proposämes la même question

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une seconde fois ; il fit la même réponse, et il ajouta que c'était un excellent mets, ou, pour me servir de ses expressions, ur manger savoureux. »

Le capitaine Cook partit d’Atouaï le 23, et il mouilla le 29 sur une autre des îles Sandwich, appelée Oniheaou.

« Six on sept pirogues, dit:il, étaient venues près de nous avant que nous eussions laissé tomber l'ancre ; elles nous apporièrent des cochons de lait, quelques patates, et beaucoup d'ignames et de nattes. Les hommes qui les montaient ressemblaient aux insulaires d’Atouaï , et ils paraissaient connaître également l'usage du fer, qu'ils demandaient aussi par les noms de hamaïté et de toë ; ils échangèrent avec empressement tout ce qu'ils avaient contre des morceaux de ce métal précieux. De nouvelles pirogues nous accostérent bientôt quand nous cûmes mouillé ; mais les naturels qui montaient celles-ci ne semblaient avoir d'autre objet que de nous faire une visite en forme. La plupart d'entre eux se rendirent volontiers sur le pont ; ils s'y prosternérent devant nous, et ils ne quittérent cette humble posture que lorsque nous leur dîmes de se relever. Ils amenérent plusieurs femmes qui se tinrent dans lenrs embarcations le long du bord des vaisseaux, et qui se conduisirent d’une manière beaucoup moins modeste que celles d’Atouaï ; elles chantèrent en chœur un air qui n’était pas remarquable par la mélodie , mais leurs sons étaient parfaitement d’ac-

cord , et elles battaient la mesure d’une manitre trés-exacte, en se donnant avec leurs mains des coups sur la poitrine. Les homines qui passèrent sur notre bord n’y demeurérent pas long-temps; et avant de partir, quelques-uns nous priérent de leur permettre de laisser sur le pont des tonffes de leurs cheveux.

« Ils nous fournirent une occasion d'examiner de nouveau s'ils étaient cannibales. Nous ne rernimes pas la question sur le tapis; elle y revint d'ellemême, et d’une manière qui ne comportait aucune équivoque. L'un des insulaires n'ayant pu obtenir la permission d'entrer par le sabord de la saintcbarbe , nous demanda si nous le tuerions et si nous le mangerions, supposé qu'il y entrât; il fit en même temps des gestes si expressifs, qu'il était impossible de ne pas le comprendre. Nous eûmes soin de demander à notre tour si c'était l'usage dans le pays de manger des hommes. Un autre des naturels qui chservait soigneusement ce qui se disait et ce qui se faisait, répondit tout de suite que ses compatriotes nous mangeraient sûrement, si nous étions tués sur la côte. Il parla d'un air si tranquille, qu'il nous parut clairement qu'ils ne nous tueraient pas pour nous manger , Mais que ce repas de chair humaine serait la suite de notre inimitié avec eux. Jai profité ici des notes de M. Anderson, et je suis fiché de dire que je ne vois p25 la moindre raison d'hésiter à donner comme certain que ces

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horriblesbanquets d'anthropophages sont aussi goùtés à Oniheaou où l’on vit dans l'abondance, qu'ils Je sont à la Nouvelle-Zélande.

« Je voulais débarquer , mais je trouvai le ressac si fort , que je craignis de ne pouvoir regagner mon bord si je débarquais. M. Gore, que j'avais envoyé à terre, m'’avertit, le 30 au soir, par un signal, de lui envoyer des canots; ces canots ne tardérent pas à revenir avec quelques ignames et un peu de sel. Ceux de nos gens qui étaient à terre en avaient acheté une quantité assez considérable dans le cours de la journée ; mais la violence du ressac avait cansé la perte de la plus grande partie de ces deux denrées au moment où on voulut les embarquer. M. Gore et vingt hommes n'osant pas affronter des vagues si terribles, passèrent la nuit dans l'île, et ce malheureux contre-temps occasionna sans doute des liaisons avec les femmes du pays, que je désirais si vivement de prévenir , et que je m'applaudissais d’avoir empêchées. La violence du ressac, que nos canots ne purent surmonter, n'empêcha pas les naturels d'arriver aux vaisseaux sur leurs pirogues. Ils nous apportérent des provisions que nous payâmes avec des clous et des morceaux de cercles de fer, et je donnai des rubans, des boutons et des bracelets aux femmes qui se trouvaient dans les embarcations. L'un des hommes avait un lézard tatoué sur la poitrine , et nous aperçûmes sur celles des autres des figures

d'hommes grossièrement imitées, Ils nous apprirent se tre qu'il n'y a point de chef ou de hairi dans cette el le ile, mais qu’elle est soumise à Teniounéou, chef couv d'Atôuaï ; ils ajoutérent qu'Atouai n'est pas gou- l'air. vernée par un seul chef, mais qu’elle en a plusieurs OCÉAI auxquels on rend l'honneur du moë ou de la pro- quid stration. Ils nous nommeérent, entre autres, Otaeuio les n et Teratotoa. Parmi les choses qu'ils nous appor- trave térent, il y avait un petit tambour presque sem- rais $ blable à ceux de Taïui. un pi

«Le 1% février, je fis une promenade dans quil: l'intérieur de l'île, accompagné d'un chef auquel s'ils : javais donné un bouc, deux chèvres, un verrat d’eau et une truie de race anglaise, et diverses graines, que à et suivi de deux hommes qui portaient les deux habit cochons. Dès que nous fümes sur un terrain élevé, envir je mw’arrétai pour examiner le pays, etj'aperçus de LE de a

l'autre côté de la vallée où j'avais débarqué, une plups

femme qui appelait ses trois compatriotes. Le chef son

se mit à marmoter quelques paroles ; je jugeai qu'il nos g faisait une prière, et ses deux camarades qui por- de m

taient les cochons continuèrent , durant cet inter- min

valle, à marcher autour de moi ; ils firent au moins Ini } une douzaine de tours avant que le chef eût acheve seule son oraison. Nous nous remîmes en route aprés sem

cette cérémonie, et nous renconträmes bientôt des pou naturels qui arrivaient de tous les côtés, et qui se dou prosternérent la face contre terre tant que je fus que à la portée de leur vue. Le canton que je traversei choi

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se trouvait dans l’état de nature et rempli de pierres,

el le sol paraissait trés-maigre ; 1l était cependant

couvert d’arbrisseaux et de plantes qui parfumient Pair. Jamais je n'ai senti sur aucune des îles de cet océan une odeur aussi agréable, Ceux de mes gens qui demeurèrent deux jours à terre avaient observé les mêmes choses dans les parties de l'ile qu'ils traversérent ; 1]s avaient découvert plusieurs murais Salans, dont quelques-uns renfcrmaient encore un peu d'eau; mais ils y operçurent si peu de sel, qu'ils ne purent en recueillir une grande quantité; s'ils n'observérent rien qui indiquât un ruisseau d’eau douce , on leur montra de petits puits presque à sec, qui offraient une eau assez bonne. Les habitations des naturels étaient dispersées dans les environs. M. Gore supposa qu'il n’y avait pas plus de cinq cents habitans dans l’île entière, car la plupart des naturels se rassemblérent au lieu où son détachement faisait les échanges ; et ceux de nos gens qui pénétrérent dans le pays virent peu de monde autour des maisons ; ileut occasion d’examiner l’intérieur des ménages des insulaires, qui Jui parurent très-propres, mais 1l ne vit pas une seule fois les hommes et les femmes manger ensemble; les femmes se réunissaient ordinairement pour prendre leur repas. La noix huileuse de douédoué leur sert de flambeau durant la puit, ainsi que chez les Taïtiens ; ils cuisaient aussi leurs cochons dans un four; mais, ce qui est contraire à

220 HISTOIRE GÉNÉRALP

l'usage des îles de la Société et des Amis, ils coupent l'épine du dos dans toute sa longueur. M. Gore vit un exemple du tabou, ou, selon Ja prononciation des naturels, du tafou; car une femme mettait les alimens dans la bouche d’une autre qui se trouvait soumise à cette espèce d’interdit. Il remarqua d’autres cérémonies mystérieuses : unc femme, par exemple, prit un petit cochon qu'elle jeta dans le ressac jusqu'à ce qu'il fût noyé, et elle y jeta ensuite un petit fagot; une autre fois la même femme frappa avec un bâton sur les épaules d’un homme, qui s’assit devant elle pour recevoir cette discipline. Les habitans de l'île semblent avoir une vénération particulière pour les chouettes, qui sont très-privées, et M. Gorc jugca que c'était parmi eux une habitude assez générale de s’arracher une dent. Il leur demanda la raison d’une coutume aussi bizarre, et ils lui dirent pour toute réponse que cela était tiha : ils expliquérent de la même manière un autre de leurs usages, celui de donner un faisceau de leurs cheveux en signe de respect ou d'amitié. »

Le capitaine Cook, qui partit le 2 février desiles Sandwich, arriva le 7 mars sur la côte d'Amérique, prés de la Nouvelle-Albion, au-dessus de Ja Californie, par 44° 33' de latitude, et 124° 20° ouest. C'est à ce point qu'il a commencé la reconnaissance de la côte du Nouveau-Monde ; il a prolongé celle reconnaissance jusqu'au 71° degré de lati-

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DES VOYAGES. 221 tude. Il a employé prés de six mois à cet important travail, dont on n'a pu ici montrer les fatigues et les dangers. Il faut lire la grande relation pour se former une idée de sa constance et de son exactitude. Nous nous bornerons à indiquer les relâches qu'il y a faites, à citer des observations touchant les sauvages qu'il a rencontrés, lorsqu'il s’est vu au milieu des glaces du nord, essayant de trouver le passage par le nord-est , ou par le nord-ouest. Nous le laisserons parler lui-r:ême des obstacles qu'il à eus à combattre, des dangers qu'il a essuyés, et nous présenterons seulement aux lecteurs les résultats de ses travaux et de ses tentatives.

Il se trouva, le 29 mars, devant un port situé par 49° 29/ de latitude nord, et 127° 19° de longitude ouest, dans lequel il voulut mouiller.

« Trois pirogues, dit-il, s’avancerent vers la Résolution : l'une de ces embarcations portait deux hommes, la seconde six , et la troisième dix : l’un des Indiens se leva ; il fit un long discours, et des gestes que nous prîmes pour une invitation de descendre à terre. Sur ces entrefaites, il jeta des plumes vers nous, et plusieurs de ses camarades nous jetérent des poignées de poussière ou d’une poudre rouge : celui qui avait rempli les fonctions d’orateur était couvert d’une peau; il tenait dans chacune de ses mains quelque chose qu’il secouait, et d’où il tirait un son pareil à celui des grelots de nos enfans. Lorsqu'il se fut fatigué à débiter sa

harangue et ses exhortations, dont nous ne comprimes pas un seul mot, il se reposa; deux autres hommes prirent successivement la parole : leur discours ne fut pas aussi long , et ils ne le déclamèrent pas avec aulant de véhémence. Nous observämes que deux ou trois de ces Indiens avaient leurs che. veux entitrement couverts de petites plumes blanches, et que quelques-uns en avaient de plus grandes , fichées en différentes parties de leurs cheveux. Quand ils eurent terminé leur bruyant discours, 1ls se tinrent à peu de distance du vaisseau ; ils conversérent entre eux d’une ‘nanière famihére, etils ne montrèrent pas la moindre sur. prise ou la moindre défiance : plusieurs se levèrent de temps en temps, et prononcérent des phrases qui ressemblaient à celles de leurs premières harangues ; et l’un d’eux chanta un air agréable, dans lequel nous remarquâmes plus de douceur et de mélodie que nous ne l’aurions imaginé ; 1l répéta souvent le mot haëla , qui nous parut être le refrain de la chanson. Le vent qui s'éleva bientôt aprés nous ayant approchés davantage de la côte, les pirogues arrivérent prés de nous en plus grand nombre; il y en eut le long de la Résolution, jusqu’à trente-deux , qui portaient chacune de trois à sept ou huit hommes et femmes; plusieurs Indiens se tinrent debout sur les pirogues; ils haranguérent, et ils firent des gestes, ainsi que les premiers. Une tête qui offrait un œil et un bec d'oiseau d’une

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