‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme] (volume 5)Chapitre 21 sur 34 · XXII. 1 Mt. il · texte numérisé non relu

XXII. 1 Mt. il

226 HISTOIRE GÉNÉRALF.

laine ; des sacs remplis d’ocre rouge, des morceaux de bois sculptés, des grains de verroterie, et plusieurs colifichets de cuivre et de fer, qui ont la forme d’un fer à cheval, et qu'ils suspendent à leur nez ; des ciseaux ou des ouuls de fer fixés à des manches. Ces métaux nous firent juger qu'ils avaient recu la visite des navigateurs d’une nation civilisée, ou qu'ils -vaient eu des liaisons avec les tribus du continent d'Amérique qui fréquentent les Européens. Des crânes et des mains d'hommes, qui n'étaient pas encore dépouillés de leur chair, furent ce qui nous frappa le plus parmi les choses qu'ils nous offrirent ; ils nous firent comprendre d'une manière claire qu'ils avaient mangé ce qui manquait, et nous reconnûmes en effet que ces crânes et ces mains avaient été sur le fu. Cette circonstance ne nous donna que trop lieu de penser que cette peuplade mange ses ennemis, comme font les habitans de la Nouvelle-Zélande et de quelques autres îles du grand Océan. Ils échangérent leurs marchandises contre des couteaux, des ciseaux, des morceaux de fer ou d’étain, des clous, des miroirs, des boutons, du métal, de quelque espèce qu'il füt. Ils ne montrérent aucun désir pour les grains de verroterie, et ils rejetérent toutes nos étofles.

« La nouvelle de notre arrivée attira un concours nombreux de naturels durant la journée du 3r. Nous fûmes entourés un moment de plus de cent

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DES VOYAGES. 227 pirogues, dans chacune desquelles nous pûmes, en prenant un terme moyen, supposer cinq personnes : en effet, quelques-unes en avaient trois ; mais On en comptait sept, huit et neuf sur un grand nombre, et dix-sept sur une seule. Plusieurs Indiens montérent à bord ; ils s’approchérent de nous en prononcant des harangues et faisant des cérémonies pareilles à celles que j'ai décrites plus haut. Si nous leur inspirâmes d'abord de la défiance ou de la crainte, ils ne paraissaient plus éprouver ces sentimens ; car ils se rendirent sur le pont, et ils se mélérent avec les matelots sans aucune réserve. Nous ne tardâmes pas à découvrir qu'ils étaient aussi habiles filoux qu'aucun des peuples que nous avions rencontrés. Ils étaient même plus dangereux sur ce point; car ayant des instrumens et des outils de fer, ils conpaient le croc d’un palan, ou bien ils enlevaient le fer des cordages dès que nous cessions un moment de les surveiller : ils nous volérent ainsi un grand croc du poids de

| vingt à trente livres, d’autres d'une moindre gros- | seur, et diverses ferrures. Nous eûmes en vain la

précaution de mettre des hommes de garde dans nos canots ; ils y prirent tous les morceaux de fer qui valaient la peine d'être emportés. Ils combinaient leurs larcins avec assez de dextérité; l’un d'eux anusait la sentinelle à l’une des extrémités de nos. embarcations , tandis qu'un de ses camarades arrachait le fer à l’autre extrémité. Si nous

nous apercevions du vol tout de suite, nous dé. couvrions le voleur sans beaucoup de peine, car ils étaient toujours prêts à s’accuser mutucllement, Mais en général les coupables abandonnaiïent leur proie avec répugnance , et nous fümes obligés quelquefois de recourir à la force.

« On débarqua les observatoires le 1°° avril, et on les établit sur.un rocher élevé à l’un des côtés de l’anse, près de la Résolution. Un détachement commandé par un officier alla couper du bois et nettoyer les environs de l’aiguade. Nous trouvämes des pins en abondance, et nous fimes de la biére.

« Les naturels venaient nous voir en foule , et nous apercevions tous les jours de nouvelles figures. Ils se présentaient d'une manière singulière : ils faisaient d’abord en pirogues le tour de la Résolution et de la Découverte; et durant cet intervalle, un chef ou un de leurs grands personnages se tenait debout sur son embarcation, une pique ou une arme quelconque à la main, et il ne cessait de parler, ou plutôt de crier. L’orateur avait quelquefois le visage couvert d’un masque qui offrait la figure d’un homme ou celle d'un animal; et au lieu d’une arme, il avait à la main un des grelots dont j'ai parlé plus haut. Après avoir décrit un cercle autour de nous, ils arrivaient le long des vaisseaux, et ils commencaient les échanges sans autres cérémonies. Trés - souvent, néanmoins, ils nous régalaient d’une chanson, à la-

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DES VOYAGES: 229 quelle l'équipage entier d’une pirogue prenait part, ce qui produisait une harmonie d'un effet agréable.

« Durant ces visites, ils ne nous donnèrent d'autre peine que celle de contenir leur disposition au vol ; mais le 4 au main nous eûmes une alarme sérieuse. Le détachement qui coupait du bois, et qui remplissait les futailles sur la côte, vit que tous les naturels des environs s'armaient avec un soin extrême; ceux qui n'avaient pas des armes bien meurtrières, préparaient des bâtons et rassemblaient des cailloux. Dès que je fus instruit de ces préparalifs, je crus devoir armer de mon côté; mais, résolu de me tenir sur la défensive, j'ordonnai aux travailleurs de se retirer au sommet du rocher où se trouvaient les observatoires, et d'abandonner le terrain où les Indiens s'étaient ‘assemblés à un jet de pierre de l'arrière de la Résolution. Nos craintes étaient mal fondées : ils ne songeaient pas à nous ; mais 1ls voulaient se défendre contre une tribu de leurs compatriotes qui venait les attaquer : ceux d’entre eux qui avaient formé avec nons des

haisons d'amitié, apercevant notre inquiétude, mirent tout en usage afin de nous convaincre qu'ils n'avaient pas d'autre projet. Nous remarquämes qu'ils avaient des sentinelles dans chaque point de lanse, et que des pirogues allaient souvent porter des avis etdes instructions an grand corps assemblé près des vaisseaux. Cependant l'ennemi, embarqué

sur environ douze grosses pirogues, parut en travers de la pointe méridionale de l’anse, où il s'arréta et où il demeura rangé en bataille, parce qu'une négociation avait commencé. Quelques-uns des négocialeurs passérent en pirogues entre les deux troupes, et plusieurs discours furent pro noncés de part et d'autre. Enfin la querelle, quel qu’en füt le sujet, parut arrangée; mais on ne permit aux étrangers ni de venir le long des vaisseaux, ni de faire des échanges , ni de communiquer avec nous. Nous étions vraisemblablement la canse de la dispute ; les étrangers désiraient peut-être partager les avantages du petit commerce que nous faisions sur la côte ; les habitans de la baie voulaient garder pour eux seuls cette aubaine. Nous en eûmes d'ailleurs diverses prenves : il parut même que les habitans de la haie n'étaient pas unis; car les plus faibles étaient souvent obligés de céder au parti le plus fort , et dépouillés de tous leurs biens, sans qu'ils opposassent la moindre résistance.

« Le 12 au soir, nous recûmes la visite d'une troupe d’Indiens que nous n'avions pas encore vus, et qui en général avaient la physionomie plus douce et plus agréable que la plupart de ceux que nous

fréquentions journellement. Quelques-uns de ces à

derniers les accompagnaient. Je les engageai à des. cendre dans ma chambre : ils y consentirent pour la premiére fois, et j'observai que rien ne fixa leur attention ; ils regardérent toutes nos merveilles

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avec Ja plus grande indifférence. I] faut cependant faire ici quelques exceptions, car un petit nombre d’entre eux montrérent une sorte de curiosité.

« Le 18, une troupe d'étrangers arrivèrent dans l'anse sur six ou huit pirogues : ils examinéreni quelque temps nos vaisseaux, . ils se retirèrent ensuite sans venir le long de la Résolution ou de la Découverte. Nous crûmes que les habitars de Noutka, qui se trouvaient en grand nombre autour de nous, ne leur permirent pas d'approcher. J'ai déja observé que la penplade établie sur les rives de l’anse où nous étions mouillés voulait jouir seule des avantages de notre commerce ; et si elle per attait quelquefois à des sauvages voisins de faire des échanges avec nous, elle avait l'adresse de tenir à haut prix les choses qu’elle nous cédait, et de diminuer chaque jour la valeur de ce que nous donnions de notre côté. Nous reconnûümñes que la plupart des hommes de distinction qui vivaient près de nous allaient revendre à des tribns éloik gnées les objets qu'ils recevaient aux vaisseaux ; car nous nous apercümes qu'ils disparaissaient souvent durant quatre ou cinq jours, et qu'ils revenaïent avec de nouvelles cargaisons de peaux et d'ouvrages du pays, dont ils se défaisaient toujours avec avantage, vu la passion de nos équipages pour ces curiosités : mais ceux qui venaient nous voir tous les jours nous furent plus utiles. Aprés avoir échangé les bagatelles qu'ils nous apportaient , ils

s'occupaient de la pêche, et nous ne manquions

jamais d'obtenir une portion de ce qu'ils prenaient :

ils nous veudirent d’ailleurs une quantité considé-

rable d’une huile très-bonne, qu'ils gurdaïent duns

des vessies ; quelques-uns essayérent de nous tromper en mêlant de l’eau avec de l'huile; et une fois

ou deux , ils portèrent la friponnerie et l'adresse

jusqu'a remplir leurs vessies d'eau pure sans y

mettre une goutte d'huile : il valait mieux supporter ces tromperies que d'en faire le sujet d'une querelle ; car nous ne leur donnions guére en échange que des choses de peu de valeur, encore ne savions-nous pas comment entretenir notre fonds. Ils estimaient peu les grains de verroterie et les autres bagatelles qui me restaient : ils ne demandaient que des métaux, et le cuivre était alors plus recherché que le fer. Avant de quitter cette station , on en trouvait à peine quelques morcraux dans les vaisseaux, excepté les choses qui nous étaient absolument nécessaires. Pour satisfaire les naturels, nous leur cédâmes tous les boutons de plusieurs de nos habits, nous enlevâmes la garniture de nos bureanx : nons leur vendiîmes des chaudrons de cuivre, des thfiéres et des vases d'étain, des chandeliers et d’autres choses pareilles dont nous faisions usage , en sorte que les Américains de cette partie du monde ont recu de nous des ouvrages plus v:riés qu'aucun des peuples parmi Îlesquels nous avons abordé dans le cours du voyage.

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« Le 20, je voulus reconnaître le port en détail.

Je me rendis d'abord à la pointe occidentale , où je rencontrai un grand village sur le bord d'une anse bien fermée. Les habitans de ce village, qui étaient fort nombreux, et dont je connaissais la plupart, me recurent d’une manière très-amicale ; chacun d'eux me pressa d'entrer dans sa maison, ou plutôt dans son appartement ; car plusieurs familles vivent sous le même toit. J'acceptai leur invitation, ct ces hommes hospitalie:s étenilirent devant moi une natte sur liquelle ils me prièrent de m'asseoir ; 1ls me donnérent d'ulleurs toutes sortes de marques de politesse. Je vis dans la plupart des maisons des femmes qui fabriquaient des étoffes avec une plante ou une écorce; elles suivaient exactement le procédé des insulaires de la Nouvelle-Zélande ; d’autres étaient occupées à ouvrir des sardines. Des pirognes venaient de débarquer sur la grève une quantité considérable de ce poisson, qui fut distrsbueë à mesure à plusicurs personnes; elles l'emportérent dans leurs habitations, où elles le fumerent de la manière qne je vais décrire. Ils suspendent les sardines à de petites baguettes, d’abord à environ un pied du feu ;ilsles placent ensuite plus

loin, et les éloignent encore pour faire place à

d’autres, jusqu'à ce que les dernières baguettes touchent le sommet de la cabane. Lorsque les sardines sont bien sèches , ils les détachent, ils en font des ballots, et ils ont soin de les couvrir de

nattes, afin de les comprimer : ils les gardent pour le temps où ils en auront besoin : les sardines ainsi préparées ne sont pas désagréables. Ils préparent de la même maniére Ja morue et d’autres gros poissons; mais ils se contentent quelquefois de les sécher en plein air sans les approcher du feu.

« De ce village, je remontai la côte occidentale du port. J'aperçus les restes d’un village ; les bois ou la charpente des cabanes étaient encore sur pied, mais les planches qui en avaient compost les flancs et les toits n’existaient plus; quelques appareils pour la pêche se trouvaient devant le village; je n'aperçus personne qui en prit soin : ces appareils étaient faits comme de grands paniers d'osier, et les baguettes en étaient plus ou moins serrées, selon la grosseur du poisson auquel on les destinait, Plusieurs de ces nasses avaient au moins vingt pieds de long sur douze de hauteur. Les naturels les posent en long dans une eau basse, et les assujettissent à de gros poteaux ou piquets, qui sout plantés au fond d’une manière trés-solide. On voit au-delà des ruines de ce village une plaine peu étendue, revêtue des plus gros pins que j'aic Jamais rencontrés. Ce qui me parut d'autant plus remarquable , que le terrain élevé de la plupart des autres parties de cette côte orientale du port étail nn.

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aussi polis que ceux que je venais de visiter, J'attribuai en grande partie, et peut-être devais-je attribuer uniquement ce froid accueil à la mauvaise humeur d'un chef qui ne voulut pas me laisser pénétrer dans les cabanes, qui me suivit partout où je portai mes pas, et qui me témoigna plusieurs fois, par des gestes très-expressifs, combien il était impatient de me voir partir. J'essayai vainement de le gagner par mes largesses; 1l les accepta, mais il ne changea pas de conduite : quelques unes des jeunes femmes qui se plaisaient à nous voir se revêtirent à la hâte de leurs plus beaux habits ; elles s’assemblérent en corps; elles nous témoignèrent que nous étions les bien-venus, et elles chantérent en chœur des airs qui n'avaient rien de rude ou de désagréable,

« J'aperçus, à mon arrivée à bord, que, durant mon absence, les vaisseaux avaient reçu la visite de deux ou trois embarcations, dont les équipages annoncérent par des signes qu'ils venaient du sudest, de l’antre côté de la baie. 15: evaient apporté des peaux, des vêtemens et divers onvrages du pays, que nous achetâimes. Je ne dois pas oublier un singulier article de leur cargaison : c'étatent deux cuillers d'argent qu'ils nous vendirent ; nous les jugeämes de fabrique espagnole, d’après leur forme particulière ; l’un d'eux les portait à son cou comme un ornement : ils parurent aussi mieux fournis de fer que les habitans de Noutka.

« Le 22, à huit heures du matin, douze ou quatorze pirogues d’indigènes étrangers à la tribu qui vivait prés de nous arrivèrent, venant du sud : dès qu'ils eurent doublé la pointe de l'anse où nous étions mouillés, ils s’arrêtérent et ils se unrent plus d'une demi-heure rangés en ligne à une distance de six cents à neuf cents pieds des vaisseaux. Nous

crümes d'abord qu'ils craignaient de s'approcher

davantage, mais nous nous trompions ; ils se préparaient à une cérémonie préliminaire. Ils ne tardérent pas à s'avancer en se tenant debout sur leurs embarcations, et en chantant : quelques-unes de leurs chansons, auxquelles toute la troupe prit part, étaient d’un mouvement lent, et d'autres d'un mouvement plus vif; ils les accompagnaient de mouvemens trés-réguliers de leurs mains; ils frappaient en mesure avec leurs pagaies les côtés de leurs piragues, et ils faisaient d’ailleurs une mulutude de gestes très-expressifs : ils gardèrent le silence pendant quelques secondes, à la fin de chaque air, et ils recommencérent ensuite, en prononçant par intervalles, à perte de voix, le mot houi. Après nous avoir donné un essai de leur musique, que nous écoutâmes plus d'une demi-heure, et que nous trouvämes extrêmement agréable, ils se rendirent le long des bâimens, et ils échangerent lcurs cargaisons. Plusieurs des habitans du port, avce lesquels nous avions formé des liaisons d'amitié, se trouvaient parmi eux, et ils dirigérent

ou quaribu qui sud : dès où nous ent plus distance x. Nous procher s se pré ne tar sur leurs -unes de upe prit d'autres agnaient niains ; raies les d'ailleurs s gardé- ,àlafin suite, en x , le mot leur mui-heure, able , ils échangeitans du s Haisons irigérent

DES VOYAGES. 237 tous les échanges d’une manière qui fut très-avantageuse aux étrangers.

« Lorsqu'ils eurent terminé leurs échanges et leurs cérémonies , nous prîmes chacun un canot, le capitaine Clerke et moi, et nous allâmes au vil- Jage situé à la jointe occidentale du port. J'avais observé la veilie que les environs offraient une quantité considérable d'herbe, et il était nécessaire d'en recueillir pour le petit nombre de chèvres et de moutons que nous avions encore à bord. Les habitans nous recurent avec les démonstrations d'amitié qu'ils m'avaient faites auparavant, et dés que nous eùmes débarqué, j'ordonnai à mes gens de couper de l'herbe : je n'imaginais point du tout que les naturels refuseraient de nous céder une chose qui paraissait leur être absolument inutile, et dont nous avions besoin. Je me trompais néanmoins, car mon détachement eut à peine donné les premiers coups de faux, que plusieurs Indiens nous empéchérent de continuer ; ils dirent que nous devions makouk, c’est-à-dire acheter. J''tais dans une de leurs maisons lorsqu'on vint m'instruire de ce fait; je me rendis à la prairie où se passait la dispute, et j'y vis douze Indiens, dont chacun réclamait une partie de la propriété de l'herbe qui croissait en cet endroit. Je conclus mon marché avec eux, et je crus, après cet arrangement, que nous serions les maîtres de couper l'herbe partout où nous le voudrions : je m'aper-

cus bientôt que je me trompais encore; car la ma. niére généreuse dont J'avais payé les premiers qui se disaient propriétaires du terrain m'attira de nou: velles demandes de la part de quelques autres : on eût dit que chacune des tiges d'herbes appartenait à des maîtres différens , et il fallut en satisfaire un si grand nombre, que je ne tardai pas à vider mes poches. Quand ils s’aperçurent que je n'avais plus rien à leur offrir, leurs importunités cessèrent : ils nous permirent de couper de l'herbe partout, et d’en embarquer autant que nous le voulûmes.

« Je dois observer que de toutes les nations cu tribus peu civilisées parmi lesquelles j'ai relâché dans le cours de mes voyages, les habitans de cette baie n'ont paru avoir les idées les plus précises et les plus rigoureuses du droit de propriété surtoutes les productions de leur pays. Ils voulurent d’abord faire payer le bois et l’eau qu'embarquérent mes gens ; et si je n'étais trouvé à l'endroit où ils formérent leurs réclamations, je n'aurais pas manqué de souscrire à leurs demandes : mes travailleurs ne pensérent pas ainsi, car ils ne s'embarrassérent pas de leurs plaintes; et les naturels, voyant que nous étions résolus à ne pas les écouter, cessérent enfin de nous parler de cette affaire; mais ils se firent un mérite de leur condescendance, et ils nous rappelérent souvent ensuite qu'ils nous avaient donné du bois et de l’eau par amitié.

« J'eus occasion, dans cette course, d'examiner

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DES VOYAGES. 239 plus en détail la consiruction des cabanes, les meubles , les ustensiles, et les particularités les plus frappantes des nsages et de la manière de vivre des habitans. Je décrirai {out à l'heure les coutumes et les mœurs de cette peuplade, et j'aurai soin d'ajouter à mes remarques celles de M. Anderson. Lorsque nous eûmes achevé nos observations, nous quittâmes les naturels, dont nous nous séparâmes bons amis, et nous retournâmes aux vaisseaux.

« Nous appareillâmes le 26 au soir malgré les indices d’une tempête. Comme la nuit approchait, je délibérai un moment si j'aurais la hardiesse de faire voile, ou si j'attendrais au lendemain ; lim patience de continuer mon voyage, et la crainte de perdre cette occasion de sortir du port, firent sur moi plus d'impression que les dangers, etje résolus de mettre € : ::2r à tout événement.

« Les naturels, les uns à bord de nos vaisseaux, et les autres sur leurs pirognes, nous suivirent jusqu’en dehors du port. L'un d'eux, qui avait concu de l’attachement pour moi, fut au nombre des dermers qui nous quittérent : je lui fis un petit présent, et il me donna de son côté une peau de castor d’une valeur beancoup plus grande. Je tächai d'être aussi libéral que lui, et j'ajoutai à ce qu'il avait déjà recu des choses qui lui causérent un extrême plaisir; il me forca alors d'accepter le manteau de castor qu'il portait, et pour lequel je lui connaissais un attachement particulier. Sensible

240 HISTU RE GÉNÉRALE

à ce trait de générosité , et ne voulant pas qu'il fùt la dupe de son amitié, je lui offris un grand sabre à poignée de cuivre qni le rendit complétement heureux. Il me pressa vivement , ainsi qu’une foule de ses compatriotes, de revenir sur cette partie de la côte ; et afin de n'y exciter, 1l me promit à mon retour une quantité considérable de peaux, Je suis persuadé que les navigateurs qui aborderont ici aprés moi trouveront les naturels bien fournis d'une marchandise qu'ils nous ont vue rechercher avec empressement, et qu'on y achétera des fourrures à trés-bon marché.

« Lorsque j'abordaiï à ce port, je lui donnai le nom de Port du roi Georges; mais je reconnus ensuite que les naturels du pays appellent Nout/a. Son ouverture se trouve au coin oriental , par 49° 53’ de lautude nord, et 126° 48’ de longitude ouest.

« Le terrain qui borde la côte de la mer est uni et d’une moyenne élévation; mais en dedans de la baie , il offre presque partout des montagnes escarpées, qui se terminent en sommets arrondis ou obtus, et présentent sur leurs flancs des chaînons aigus, mais de peu de saillie. Plusieurs de ces montagnes peuvent passer pour hautes, tandis que d’autres sont d’une élévation très-médiocre : elles sont toutes, même les plus élevées, couvertes entiérement de bois épais jusqu’à leur sommet ; chaque partie des plaines qu'on trouve vers la mer est

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DES VOYAGES. 241 également boisée, Les flancs de quelques-unes des montagnes offrent cependant des espaces nus , mais en petit nombre, qui indiquent que ces hauteurs sont en général composées de rochers : à proprement parler, elles ne sont couvertes que d’une espèce de terreau au moins de deux pieds de profondeur, qui vient des débris des mousses et des arbres. Leurs fondemens ne doivent donc être regardés que comme des rochers énormes d’une teinteblanchâtre et grise dans les endroits où ils ont été exposés à l'air ; et lorsqu'on les brise , on les trouve d’un gris bleuître, comme les rochers qu'on rencontre partout à la terre de Kerguelen. Les côtes escarpées n'offrent pas autre chose ; et les petites anses qu'on voit dans le port ont des plages composées de fragmens de ces rochers, et d’un petit nombre de cailloux. Toutes les anses offielit une quantité considérable de bois flotté qu'y amene le flot, et des ruisseaux d’eau douce assez abondans pour remplir les futailles d'un vaisseau. Les ruisseaux semblent provenir unique. ment des nuages pluvieux et des brouillards suspendus autour du sommet des montagnes : on ne doit pas en effet compter sur beaucoup de sources

dans un pays si plein de rochers, et l'eau douce

qu'on voit dans la partie supérieure du port est

vraisemblablement produite par la fonte des neiges :

les naturels du pays ne nous ont pas dit que ce port

reçut une rivière considérable, et nous n’avons eu

d'ailleurs aucune raison de le supposer; l'eau des

ruisseaux est parfaitement claire; elle dissout le savon avec une grande facilité.

« Le temps, durant notre s'‘our, fut clair c: serein quand le vent soufllait cu nord à l'ouest ; mais s’il venait du sud, il était brurneux et pluvieu. Nous avons trouvé le climat beaucoup plus doux que sous le même parallèle à la côte orientale d’Amérique.

« Nous n’apercümes point de gelée sur les terrains bas ; la végétation y était au contraire fort avancée, car je vis de l'herbe qui avait déjà plus d’un pied de longueur.

« On trouve, surtout dans les bois, le pin du Canada, le cyprès blanc ( cupressus thyoides), le pin commun, et deux ou trois autres espèces de pins. Le pin du Canada et le cyprès blanc forment presque les deux tiers des arbres ; on les confont de loin, carils offrent égalementdes sommets aigus;

mais on les distingue bientôt à leur couleur lorsqu'on en approche : le second est d’un vert beau coup plus pâle que le premier : en général la végétauon des arbres est trés-forte, et ils sont tous d’une grande taille. | « Nous remarquâmes d’ailleurs peu de variéti dans les productions végétales : sans doute plusieurs n'avaient pas encore de bourgeons à cette époque peu avancée du printemps. L'espace que nous eximinâmes fut tellement circonscrit, que quelquesunes sans doute échappèrent à nos recherches. Nous}

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