‹ Abrégé de l'histoire générale des voyages [microforme]Chapitre 57 sur 79 · DR TER · texte numérisé non relu

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dont le plus grand porte le nom de Piton des Salvages.

Suivant Cada-Mosto, le prince don Henri envoya la premiére colonie à Madère, sous la conduite de Tristan Tassora et de Jean Gonsalez Zarco, qu'il en nomma gouverneurs. Ils firent entre eux le partage de l’île. Le canton de Macham échut au premier, et celui de Funchal à l'autre. Les nouveaux habitans pensèrent aussitôt à nettoyer la terre; mais ayant employé le feu pour détruire les forêts, il leur devint si impossible de l'arrêter, que plusieurs personnes, entre lesquelles Zarco était lui-même, ne purent échapper aux flammes qu'en se retirant dans Ja mer, où, pendant deux jours, ils demeurérent dans l’eau jusqu'au cou, sans aucune nourriture. Madère était alors habitée dans ses quatre parties, Machico, Santa-Cruz, Funchal et Caméra de Lobos. C’étaient du moins les principales habitations; car il y en avait de moins considérables, et la totalité des habitans montait à huit cents hommes, en y comprenant une compagnie de cent chevaux, Il n’est pas surprenant que depuis tant d'années ils se soient multipliés jusqu’à se trouver en état, suivant le récit d’Atkins, de mettre aujourd'hui dixhuit mille hommes sous les armes.

Les campagnes de l'ile sont fort montagneuses ; mais elles n’en sont pas moins fécondes et moins délicieuses. Elles sont rafraîchies par sept ou huit rivières, et par quantité de petits ruisseaux qui descendent des montagnes, On ne saurait voir sans ad

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Le capitaine Uring était à Fanchal en 1717. Il raconte qu'elle est défendue par deux grands forts, et que sur un roc, à quelque distance du rivage, elle en à un troisième qui est capable d’une bonne défense par sa situation. Derrière la ville, continuetil, le terrain s'élève par degrés jusqu'aux montaunes, et s'étend en forme de cercle dans l’espace de plusieurs milles. Cette campagne est remplie de jardins, de vignobles et de maisons agréables ; ce qui rend Îla perspective charmante. Il tombe des montagnes une abondance de belles eaux , qui sont conduites assez loin par des aquédues, et qui servent aux habitans pour arroser et pour embellir leurs jardins.

Funchal, dit Atkins, qui y étaiten 1720, est la résidence du gouverneur et de l'évéque, et forme une ville grande et bien peuplée : elle a six paroisses, plusieurs chapelles, trois monastères d'hommes, et trois de l’autre sexe. Les religieuses sont moins resserrées à Funchal qu'a Lisbonne; elles ont la liberté de recevoir les étrangers, et d'acheter d'eux toutes sortes de bagatelles. Le collège des Jésuites est un fort bel édifice. A l'égard des habitans, c'est un mélange de Portugais, de Nègres et de Mulâtres, que le commerce rend égaux, et qui ne font pas difficulté de s’allier par des mariages.

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On convient généralement que l'air de Madére est excellent, Ovingion assure qu'il est fort tempéré, et que le ciel y est presque toujours clair et sercin, Il observe, à cette occasion, que les climats qui sont, comme Madère, entre le 30° et le 4a° degré de latitude, étant exempits des excès de froid et de chand, sont non-seulement les plus délicieux, mais encore les plus favorables à la santé.

Moquet parle de Madère comme du plus charmant séjour de l'univers, L'air, ditAl, y est d'une douceur admirable , et l’on ne doit pas être surpris que les anciens y aient placé les Champs-Elysées, Ainsi, Moquet semble entrer dans l'opinion de ceux qui comptent Madère entre les Canaries.

Suivant la description d’Atkins, l’île est un amas de montagnes entremélées de vallées fertiles : les parties hautes sont couvertes de hois qui servent de retraites aux chèvres sauvages; le milieu contient des jardins, et le bas des vignobles ; les chemins y sont fort mauvais, ce qui oblige d'y transporter le vin dans des barils sur le dos des ânes.

La description que Cada-Mosto nous a donnée de Madère semble préférable à toutes celles qui sont venues après lui. 1] observe que le terrain, quoique montagneux, est d’une rare fertilité ; qu'il produisait autrefois jusqu’à trente mille stares (1) vénitiens de blé, et qu'il rendait soixante-dix pour un ; mais que, faute d'habileté dans la culture, 1l ne rend plus

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que trente où quarante ; qu'il est rempli de sources excellentes, outre sept ou huit rivières ; que ce fut cette abondance d’eau qui fit naître au prince Henri de Portugal la pensée d'y envoyer des cannes de Sicile; que cette transplantation dans un climat plus chaud leur donna tant de fécondité, qu’elles surpassérent toutes les espérances ; que le vin y était fort bon de son temps , quoique alors extrêmement près de son origine , et l'abondance si grande, que les transports étaient déjà considérables. Entre les vignes qui furent portées à Madère, le prince Henri ft choisir à Candie quelques ceps de Malvoisie, qui réussirent parfaitement, et qui font aujourd'hui du malvoisie de Madère un des meilleurs vins du monde.

En général, le terroir de Madère est si favorable aux vignobles, qu'on y voit plus de grappes que de feuilles , et qu'elles y sont d’une grosseur extraordinaire. On y trouve aussi, dans sa perfection, le raisin noir, qui se nomme pergola. Cada - Mosto ajoute que les habitans commencaient alors la vendange à Pâques.

L'île ne produit rien avec tant d'abondance que du vin; on en distingue trois ou quatre espèces : celui qui a la couleur du Champagne a peu de réputation ; le pâle est beaucoup plus fort; la troisième espèce, qu'on nomme malvoisie, est vérilablement délicieuse ; la quatrième est le tirto, qui n'est pas moins coloré que le malvoisie, mais qui lui est fort inférieur par le goût. On le mêle avec

204 HISTOIRE GÉNÉRALE d'autres vins, autant pour les conserver que pour leur donner de la couleur. Cada-Mosto remarque qu'en le faisant cuver, on y jette une sorte de pâte composée de la picrre de jess, qu'on pile avec beaucoup de soin , et dont on met neufou dix livres dans chaque pipe. Le vin de Madere a cette propriété, qu'il se perfectionne, ou que, s'il a souffert quelque altération, 1l se répare à la chaleur du soleil ; mais il faut, pour cette opération, que la bonde soit ouverte, et qu'il puisse recevoir de l'air.

Le produit d'un vignoble se partage, dit-on, avec égalité entre le propriétaire et ceux qui cueillent et pressent le raisin. Cependant on voit la plupart des marchands s'enrichir, tandis que les vignerons et les vendangeurs languissent dans la pauvreté. Les Jésuites étant en possession du meilleur vignoble de Malvoisie, en uraient un profit considérable.

On compte qu'année commune, l’île de Madere donne vingt mille pipes de vin. Il s'en consomme huit mille entre les habitans, et le reste se transporte aux Indes occidentales et dans d’autres pays, mais particulièrement à la Barbade, où les Anglais le préférent à tous les vins de l'Europe.

Atkins prétend, commeOvington, queles cendres des bois brûlés, aux premiers temps de la découverte, donnérent beaucoup de fécondité aux cannes à sucre; mais qu'un ver, qui commenca bientôt à sy introduire, ayant ruiné les plantations, elles furent changées en vignobles qui dédommagérent

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DES VOYAGES. 209 les habitans par l'excellence de leurs vins. La vendange se fait aujourd’hui dans le cours des mois de septembre et d'octobre, et le produit annuel monte à vingt-cinq mille pipes. Suivant le même auteur, Madère n’a proprement que deux sortes de vins : l'un brunâtre, l’autre rouge , qu’on nomme tinto, et qui, suivant l'opinion commune, tire ce nom de ce qu'en effet il est teint, quoique les habitans s’obsunent à le désavouer.

Les négocians anglais, à qui l’on a permis de résider dans cette île, y ont transporté d'Angleterre des groseilles, des framboises, des noisettes et d’autres fruits, qui ont mieux réussidans un climat chaud que la plupart des fruits de Madère ne réussissent sous un ciel aussi froid que celui d'Angleterre. La banane est estimée des habitans avec une sorte de vénération , comme le plus délicieux de tous les fruits; jusque-là qu'ils se persuadent que c'est le fruit défendu, source de tous les maux du genre humain. Pour confirmer cette opinion, ils allèguent la grandeur de ses feuilles, qui ont assez de largeur pour avoir servi à couvrir la nudité 'e nos premiers péres. C'est une espèce de crime, à Madère, de couper une banane avec un couteau, parce qu’on voit ensuite dans la substance du fruit quelque ressemblance avec l'image de Jésus-Christ.

Entre les arbres, Cada-Mosto vante beaucoup le cédre et le nasso de Madère. Le premier est fort haut, fort gros et fort droit. Son odeur est trésagréable, On en fait de belles planches, qui servent

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206 HISTOIRE CÉNÉRALE particulièrement pour les lambris. Le nasso est cou. leur de rose. Outre les planches, on en fait des bois de fusil, et des arcs d'u excellent ressort. On envoie les arcs aux Indes occidentales, et les planches en Portugal.

Atkins découvrit dans les jardins de Madère une curiosité qui lui parut fort extraordinaire. C’e:t ia fleur immortelle, qui, étant cueillie, dure plusieurs années sans se faner. Elle croît comme la sauge, ct la fleur ressemble à celle de la camomille. L'auteur en prit plusieurs, qui se trouvérent aussi blanches et aussi fraiches à la fin de l’année qu'au moment qu'il les avait cucillies.

Cada-Moste rapporte que de son temps l’île étuit «bondante en toutes sortes de bestiaux , et que les montagnes renfermaient beaucoup de sangliers. On y voyait des faisans blancs. Mais, excepté les cailles il n’y avait point d'animaux qui prissent la fuite € vant l’homme. On sent qu'il doit en être autrement aujourd'hui. Quelques habitans raconterent à l'outeur que, dans l’origine de l'établissement, or y trouva un nombre incroyable de pigeons, qui se laissaient prendre avec.un lacet qu'on leur jetait au cou, et qui, ne se défiant d'aucune trahison, regardatent stupidement l’oiseleur. Il ajoute que ce récit Jui parut d'autant plus vraisemblable, qu'on voyait encore la même chose dans quelques îles nouvellement découvertes.

Les principales provisions de l’île sont , le chevreau, le pore, le veau, qui est communément assez

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maigre ; les légumes, les oranges, les noix, les gnames , les bananes, etc. Comme 1l n’y a point de marchés fixes , la campagne envoie dans les villes ce qu'elle juge nécessaire à la consommation. Uring se plaint que communément les alimens y sont fort chers. Le commerce se fait par des échanges. Atkins observe que les provisions qu’on recoit le plus volonuers à Madère, sont la farine, le bœuf, l: sardine elle hareng ; le fromage, le beurre, le sel et l'huile. Ce qu'on recherche après ces alimens, ce sont des chapeaux, des perruques, des chemises, des bas, toutes sortes de grosses étofles et de draps fins, surtout les noirs, qui sont de la couleur favorite des Portugais. On demande aussi des meubles et des ustensiles, comnie de la vaisse!!e d’étain , des écritires, du papier, des livres de compte, etc. Les habitans donnent du vin en échange; le vin commun sur le pied de trente mille réis la pipe ; le malvoisie, sur le pied de soixante mille. Chaque millier de réis monte à six francs cinquante centimes, dont trois et demi se payent en marchandises de la même valeur, et trois en billets. Mais, lorsqu'il est question d'un envoi considérable, ils accordentune plus forte remise, Commeils transportent ensuite ces marchandises au Brésil, elles sont quelquefois d'une grande cherté à Madère.

Dans le temps de la vendange, les pauvres n'ont guère d'autre nourriture que le pain et le raisin. Sans cette sobriété , il leur serait difficile d'éviter la fièvre dans une saison si chaude ; et les plaisirs des

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sens , auxquels ils s'abandonnent sans réserve, joints à l'e.. ès de la chaleur, ruineraient bientôt les plus vigoureux tempéramens. Aussi les Portugais, même les plus riches, s'imposent des règles de sobriéré dont ils ne s’écartent presque jamais. Ils ne pressent point leurs convives de boire. Les domestiques qni servent dans un repas ont tonjours la bouteille à |; main, mais ils attendent si exactement l’ordre des maîtres pour leur offrir du vin, qu’un simple sigre ne serait pas entendu. Cette affectation de tempirance est portée si loin ; qu’un Portugais n’oserait uriner dans les rues, parce qu'il s’exposerait au reproche d'ivrognerie.

Les habitans de Madère ont beaucoup de gravité dans ieur parure, et portent communément le noir, par déférence , comme Ovington se l’imagine, pour le clergé de l’île, qui s’y est mis en possession d’une extrême autorité. Mais ils ne peuvent être un moment sans l'épée et le poignard. Les valets même ne quittent point ces ornemens inséparables l’un de l'autre. On les voit servir à table , l'assiette à la main, l'épée au côté, jusque dans les plus grandes chaleurs ; et leurs épées sont d’une longueur extraordinaire.

Les maisons n'ont rien néanmoins qui sente le fasie. L'édifice et les meubles sont de la même simplicité. On voit peu de bâtimens qui aient plus d'un étage. Les fenêtres sont sans vitres et demeurent ouvertes pendant tout le jour. Le soir, elles se fer-

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L'île a cependant perdu de sa fertilité depuis l'origine de ses plantations. A force de fatiguer la terre, on a tellement diminué sa fécondité, qu'on est obligé, dans plusieurs endroits, de la laisser reposer pendant trois où quatre ans ; et lorsqu'elle ne produit rien à présce terme, elle est regardée comme absoiument stérile. Cependant on n'attribue pas moins cette altération à la mollesse des habitans qu'à l'épuisement du terrain. L’niccntinence règne à Maderé dans toutes les conditions. Ovington rejte une partie de ce désordre sur l'usage établi de se marier sans se connaître, et souvent sans s'être vus.

Lemeurtre estrarement puni à Madére. Lasource de ce détestable abus est la protection que l'Église accorde aux meurtr’ers. Ils trouvent un asile inviolble dans les moindres chapelles, qui sont en grand nombre. Funchal en est rempli, et les campagnes même en ont plusieurs. C’est assez qu'un criminel

uisse toucher le coin de l'autel pour braver toutes es rigueurs de la justice. Le plus rude châtiment ul ait à craindre , est le bannissement ou la prion, dont il peut méine se racheter par des présens. ns, quand la nature a placé l'homme dans un jour où elle a tout fait pour son bonheur, ii dés- 1, 14

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Le clergé est si nombreux, qu'il paraît sur.

prenant que tant de riches ecclésiastiques puissent être entretenus dans ce degré d’opulence par le travai] d’un si petit nombre d'habitans. Pour diminuer l'étonnement , les Portugais répondent qu'on n’admet personne au sacerdoce, s'il ne jouit déji de quelque bien qui l'empêche d’être à charge à l'Église.

Les églises sont les lieux où l’on ensevelit les morts. On orne avec beaucoup de soin le cadavre, mais on l’enterre sans cercueil , et l'on ne manque pas de mêler de la chaux avec la terre, pour le consumer promptement, desorte qu'en moins de quinze jours sa place peut être remplie par un autre corps; précaution qui semble diminuer le danger de cette absurde coutume de changer les temples en cimeuères, Comme l'Église romaine a décidé sur le sort des hérétiques, elle ne traite pas leurs cadavres avec beaucoup de ménagement. Les Anglais qui meurent à Madère sont moins considérés que les carcasses même des bêtes ; car on leur refuse toute sorte de sépulture , et leur partage est d’être précipités dans la mer. Ovington rapporte un exemple de cet usage, qu'il traite de barbarie , dans un marchand anglais qui mourut sous ses yeux. Tous les marchands de la même nation voulant l’enterrer avec décence, à: le sauver du moins de la rigueur du clergé, prirent le paru de le transporter entre les rochers, dans l'es

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DES VOYAGES. 211 pérance qu'il y serait à couvert des recherches ecclésiastiques ; mais ils furent trahis dans leur marche. Les Portugais se rendirent en foule au lieu de la sépulture, exhumérent 1e corps, et l'exposérent aux insultes publiques, après quoi , ils le jetérent dans l'Océan. On en use de même aux Indes orientales, dans tus les pays de la domination portugaise. 11 n'y a pas de lieu qui paraisse assez vil pour y enterrer un liérétique ; on appréhende que les vapeurs de son cadavre n'infectent toute l'étendue d’un canton catholique. Cependant la haine des prêtres se hisse quelquefois adoucir par une somme d'argent. L'auteur rapporte l'exemple d'un enfant qui avait été secriement enterré. Le clergé portugais exigea que l'enfant: fût exhumé pour recevoir le baptème des catholiques ; et, après cette cérémonie , il consentit qu'on lui rendît la sépulture.

Les chanoines de l’église cathédrale jouissent du plus henrcax sort du monde, si le honheur consiste

\ A Q » . . \ Line connaître m1 la pauvreté mile travail. Leur régle

les oblige, à la vérité, de se rendre à l’église dés quatre heures du matin ; mais comme cette heure ne lvorise point assez le goût qu'ils ont pour le repos, Ovington a remarqué qu'ils ont soin tous les jours de faire retarder l'horloge, afin qu’elle fasse entendre quatre heures lorsqu'il en est réellement cinq; et, par cet arüfice , ils ménagent tout à la fois leur sommeil et leur réputation.

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