‹ Abrégé de l'historie de la médecineChapitre 1 sur 44 · LONDRES, MÊME MAISON, 2IQ, REGENT STREET · texte numérisé non relu

LONDRES, MÊME MAISON, 2IQ, REGENT STREET

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Une science dont l'origine remonte aux temps les plus reculés , dont la marche est lente ou rapide , tantôt rétrograde et parfois merveilleuse , dont l'existence enfin est liée à celle de l'homme, ne peut manquer d'offrir un grand intérêt dansson histoire. Bornée d'abord à quelques faits aperçus par hasard ou par un esprit observateur , la médecine n'est point un sujet d'études et d'occupations spéciales. C'est un art exercé et enseigné par des hommes supérieurs. Les premiers praticiens connus sont des demi-dieux , des rois ou des héros.

Considérée sous le double rapport de la théorie et de la pratique , la médecine présente des différences et des analogies remarquables. Les premières découvertes font naître des réflexions et une doctrine première. Des faits nouveaux, plus nombreux, différemment appréciés , enfantent d'autres systèmes qui tombent et sont encore remplacés ; car la science de l'homme , si mobile en tout , se prête encore plus difficilement à nos divisions arbitraires que la nature inanimée et les sciences physiques. Mais les réfor-

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mateurs qui ont rejeté indistinctement les faits et les principes fondamentaux des systèmes qu'ils attaquaient pour leur en substituer d'autres également défectueux , ont agi comme ces architectes qui détruisent des fondations mal assises pour en établir d'autres avec des matériaux aussi fragiles , aussi mal disposés, quoique différens. Pour montrer enfin ce qu'il y a de plus intéressant dans la pratique et la théorie de l'art de guérir , il faut offrir dans un cadre très resserré les faits et les principaux systèmes qui composent son histoire.

Il fallait toute l'érudition et la patience germaniques des Sprengel , père et fils , pour entreprendre et terminer Y Histoire Je la Médecine , qui a été traduite par A-J-L. Jourdan. Cet immense recueil des faits et des découvertes dont l'art de guérir s'est enrichi depuis quarante siècles , se compose de neuf volumes , que bien peu d'élèves et même de praticiens studieux ont entièrement parcourus. Et pourtant, dans ce siècle de controverse, il est plus nécessaire que jamais de connaître l'histoire de la médecine. Ici , on soutient que nous ne traitons guère mieux les malades qu'autrefois ; là , on démontre l'ignorance des anciens, les progrès tout récens de la science , et on affirme que les fondemens sur lesquels on l'élève sont impérissables. C'est trop ou

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trop peu priser les anciens et trop préjuger sur l'avenir. Pour soutenir que toutes les vérités connues sont filles des premiers siècles , ou que les découvertes importantes en médecine sont nées d'hier et tout -à-coup , il faudrait prouver que les premiers hommes avaient le génie divin , la science infuse , et que nous sommes des êtres dégénérés , sans esprit inventif , nous hommes du progrès ! Ou bien il faudrait prouver le contraire.

En déroulant les faits et les doctrines , l'histoire de la médecine apprend aussi à réfléchir. Elle fait distinguer la vérité de Terreur. Elle doit ne rien dire de faux, ne rien cacher de vrai. La vérité doit être son seul guide , non cette vérité de détails qui ne caractérisent rien et sont dépourvus d'intérêt, mais cette vérité qui fait apercevoir le génie des grands médecins et les progrès de la science. Les vérités historiques étant recherchées avec plus d'avidité que jamais , celui qui en a trouvé plusieurs de quelque importance doit se hâter de les mettre au jour, n'importe sous quel costume , au risque même de choquer ceux qui n'estiment le fond des choses que par la forme.

Et comme on se résigne difficilement à acheter au prix d'une très longue lecture la connaissance de plusieurs faits importans , c'est une sorte de bonne

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fortune de trouver un ouvrage dont Fauteur , faisant les fonctions de rapporteur , présente succinctement ce qu'il importe le plus de connaître.

On ne doit point oublier non plus que l'histoire n'est pas une satire , et que la critique doit toujours être dépourvue d'amertume et d'envie :

Est raodus in rébus : surit certi denique fines Quos ultra citràque nequit consistere rectum .

De longues élucubrations donnent droit à l'indulgence , et il n'est pas permis de prendre un ton de supériorité choquante pour critiquer un ouvrage que l'on n'approuve pas. Ce serait paraître redouter l'émulation d'autrui, et vouloir que la science soit un privilège exclusif.

La découverte de l'Amérique , celle de l'imprimerie , la restauration des sciences et l'essor des arts , en Europe , font naître une infinité d'ouvrages ; mais pas une seule histoire complète de la médecine jusqu'au dix-huitième siècle. Cette trop longue indigence disparaît enfin. Mais celui qui veut connaître les phases diverses de la science est obligé de lire l'histoire de la médecine de Sprengel , dans laquelle on trouve surabondamment des faits particuliers, des redites , des erreurs et des digressions étrangères à l'art de guérir.

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En évitant ces inconvéniens , je crois avoir recueilli tout ce qu'il y a de vrai , d'utile, d'intéressant dans celte volumineuse histoire. Les théories et les faits remarquables sont reproduits avec une exactitude scrupuleuse et en peu de mots. En d'autres termes , je me suis appliqué à abréger l'histoire de la médecine, sans l'étrangler; à la résumer, sans omettre un seul fait important.

Je crois avoir bien indiqué les auteurs qui ont rendu des services éminens à l'art de guérir. L'exposé de leurs travaux et de leurs découvertes mettra les jeunes médecins à portée de choisir de bons ouvrages , et dispensera des écrivains de placer des extraits historiques en tête de leurs traités particuliers. Vous verrez aussi que les fondateurs de systèmes ont. été précédés par des hommes qui ont démontré l'erreur de la théorie régnante et fait quelque importante découverte. Vous verrez comme les progrès des arts , des lettres , ceux de la civilisation rendent l'homme charitable , tolérant , inventif , et combien la décadence des sciences , le retour de la barbarie , sont funestes à la plus utile des professions. L'histoire de la science et des maladies de Thomme et des principaux médecins du monde , ne saurait donc manquer d'intérêt.

\ mesure que l'on découvre cet édifice immense ,

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on ne sait qui étonne le plus ou de la diversité des matériaux apportés pour sa construction , ou des merveilles que Ton y voit, ou de la position et des efforts des travailleurs , ou de son élévation si rapide depuis deux ou trois cents ans. Mais avant de nous livrer à cet examen , traçons une esquisse de l'état actuel de la médecine comme profession , comparée à d'autres , pour montrer ce qu'elle est , ce qu'elle fut, ce qu'elle devrait être.

Disons d'abord à ceux qui reprochent aux chirurgiens-médecins militaires , d'avoir peu fait pour le progrès des sciences , que la traduction de X Histoire de îa Médecine y l'Examen des doctrines médicales et l'Atlas historique et bibliographique de la médecine furent composés par des médecins militaires. Leur dévouement, leurs services prouvent qu'ils ont peu fait pour eux-mêmes , mais beaucoup pour la science et l'humanité,

L'exercice de leur profession hors des régimens et des hôpitaux où ils sont employés , ne les indemnise presque jamais du prix de leurs études et de leurs travaux. A quelques exceptions près, ils subissent des déplacemens trop fréquens pour gagner une confiance lucrative. On l'acquiert rarement avant le décès de ceux qui en jouissent, et il fout quelquefois attendre beaucoup. D'ailleurs , la position rigoureuse

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des chirurgiens-médecins militaires dévoués à leur service ou trop anciens pour y renoncer , est suflisamment prouvée par les dépenses , les sacrifices qu'ils font en se déplaçant , sans aucune compensation avantageuse, ou pour avoir la jouissance d'un avancement qui leur procure quelques centaines de francs de plus (i).

Il faut dire que les chirurgiens-médecins militaires employés comme experts près des conseils de

(i) En 1827, quand je partis de Neufbrisach où j'étais médecin ordinaire avec les appointemens d'adjoint (i,5oo), pour aller à La Rochelle, où je touchais 2,000 francs, je dus donner ma démission de médecin des douanes et de médecin cantonnai , qui me valaient 1,100 francs par an. Quand je vins de La Rochelle à Calais, en 1 83 1 , époque où l'état venait au secours du commerce en défaillance , je fus obligé de vendre, pour cause de départ , une très grande maison et un mobilier considérable, sur lesquels je perdis 9,000 francs, un peu plus que la totalité de mes appointemens en quatre ans. Pour m'indemniser de ce sacrifice et du déplacement des sept personnes de ma famille, il me fut alloué trois francs par journée d'étape de La Rochelie à Calais.

Si les circonstances ne m'ont pas mis à portée de donner des preuves d'un dévouement héroïque dans la médecine militaire , je n'ai pas reculé, on le voit, devant des sacrifices pécuniaires bien grands, pour un officier de santé d'armée Par compensation , j'ai reçu de précieux témoignages d'estime des compagnies savantes des cités les plus populeuses de France , de médecins très distingués, et de très vives expressions de gratitude des braves confies à mes soins.

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révision , reçoivent seulement les deux tiers de l'indemnité allouée à chaque membre de ces conseils , au sous-intendant militaire et au capitaine de recrutement qui s'y trouvent aussi. Et pourtant le médecin ou le chirurgien militaire supporte une part absolument égale à celle de chacun de ces fonctionnaires , dans les frais de tournée et d'opérations de ces conseils. Souvent même il en a de plus considérables , parce qu'il est très rarement , comme eux , habitant du chef-lieu du département où l'on opère.

Quand on ne consulte pas les intéressés, quand le plus fort fait la part et la loi du plus faible , il en est presque toujours ainsi. Les docteurs chirurgiens et médecins militaires sont presque tous privés des droits que leur confère la loi sur les élections communales , faute d'avoir les trois ans de résidence exigés. A l'égard des autres élections , il y a à peine quelques censitaires dans tout le corps des officiers de santé militaires.

En i8a5 ? il y eut une vingtaine de promotions de médecins ordinaires et plus du double de chirurgiens-majors. Si vous désirez connaître quels avantages ont acquis , au bout de dix ans , ceux qui ne sont pas morts ou démissionnaires , sachez qu'ils reçoivent, après d'humbles suppliques, un supplément de solde de 200 fr. par an. La plupart de ces

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hommes laborieux auraient eu des avantages infiniment supérieurs dans la médecine civile , dans toute autre profession surtout. Si vous comparez l'annuaire militaire de 1825 avec celui de i833, vous reconnaîtrez que plusieurs colonels et sous-intendans de première et deuxième classe , à la première de ces deux époques , et postérieurement , sont lieutenans-généraux ou intendans à la seconde. Précieux annuaires , où d'heureux immobiles sont plus positivement rajeunis que s'ils étaient allés à la fontaine de Jouvence.

Et vous , nos futurs successeurs , vous qui vous livrez ardemment' à l'étude dans les illusions de la jeunesse et d'un avenir gros d'espérances , ne vous flattez pas d'avoir sitôt une existence heureuse avec un diplôme , les meilleures intentions et beaucoup de travail. Il vous faudra passer encore de longues veilles, pâlir souvent sur les débris du corps humain, et les cheveux blanchiront à plusieurs d'entre vous avant que vos talens suffisent à vos besoins , avant d'avoir acquis la confiance publique , le plus beau titre d'honneur d'un médecin , quand elle est méritée. Si la mort vous frappe , quand vos succès commencent à fixer l'attention de vos concitoyens , vous laisserez une veuve et des orphelins dans l'indigence. Votre cabinet ne sera point vendu comme l'étude du

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notaire ; votre réputation ne pourra , comme celle du négociant , faire le crédit dune association capable d'indemniser vos héritiers.

Le talent et la probité rencontrent tant d'écueils , le savoir-faire l'emporte si souvent sur le mérite! Supposez un praticien consciencieux , disant au malade qui l'appelle : « Notre science est immense , chaque jour de travail en recule les limites; et, avant d'en avoir de bien justes idées, je fus reçu docteur. Toutefois , j'ai vu bien des malades ; j'ai multiplié mes recherches sur les cadavres , je leur dois des succès (rue l'on appelle du bonheur. Votre maladie n'est identique à aucune des mille autres que j'ai observées dans des circonstances analogues ou contraires ; mais je me suis habitué à juger par analogisme , à laide de la mémoire , de l'expérience et du raisonnement. Je reconnais que votre mal se rapproche de te! autre, et surtout de certaines affections dont l'issue a été funeste. Avec vous , je serai plus heureux , parce que nous sommes tous les deux dans des conditions plus favorables. » Un tel langage déplairait au patient , et pourtant l'homme instruit le tiendrait plutôt que de s'abaisser au verbiage de ces médicastres qui captent la confiance de trop crédules cliens par le récit trompeur de leurs cures merveilleuses.

Vous serez souvent payé d'ingratitude ; vous aurez

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à vous plaindre de l'injustice des hommes , de la légèreté, de la jalousie d'autrui : Medici inier se mordicant dénie caninâ. Vous trouverez peu d'avantages dans la profession que vous embrassez , si vous la comparez à celle des avocats qui , par leur éloquence appréciée du public, ont un puissant moyen d'acquérir promptement de la réputation ; si vous la comparez à celle des hommes d'affaires qui s'enrichissent trop souvent jusque dans leurs faillites. Tel financier se retire avec 6,000 fr. de pension , après avoir veillé et dormi quarante ans auprès de sa caisse, et pour faire place à son fils , tandis qu'un médecin militaire, U. Coste , dont le père et le grand-père sont morts au service de la patrie , ne peut obtenir l'étoile de la Légion-d'Honneur , bien qu'il se soit distingué par ses services , par ses écrits et dans une campagne où tant de médiocrités furent récompensées. Tel receveur-général se fait remplacer par son gendre, sorti tout exprès d'une cour royale , tandis que tel médecin , Georget, auteur d'ouvrages estimés , n'a d'autre emploi que les modestes fonctions d'interne d'hôpital , avec un traitement annuel de quelques centaines de francs. La différence est énorme entre les appointemens des médecins et chirurgiens fonctionnaires et ceux alloués à d'autres emplois civils , militaires , etc.

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Ceux de nos confrères qui s'élèvent contre le cumul, à l'égard des médecins, méconnaissent l'époque actuelle et les hommes auxquels ils en font reproche. En effet, dans les arts, dans les sciences , en industrie surtout et dans le commerce, les hommes les plus distingués dirigent leurs études , leurs recherches , leurs travaux , leurs spéculations sur plusieurs objets, s'attachant plus aux uns qu'aux autres , suivant leur importance et l'avantage qu'ils y trouvent. Et , parmi les médecins , il en est qui se livrent exclusivement à la pratique civile de l'art de guérir ; d'autres l'exercent comme fonctionnaires , d'autres l'exercent et l'enseignent, d'autres consacrent leurs loisirs ou des heures de repos à des fonctions compatibles avec notre profession. L'exercice des unes délasse de l'exercice de l'autre. Et pourvu que ces fonctions diverses soient bien remplies , la société et les individus y gagnent également.

Puisqu'on a comparé souvent et jusque dans la chambre des députés (i) la profession de médecin à celle d'avocat , essayons d'en tracer un juste parallèle.

L'avocat a bien rarement à faire aux pauvres. Ils

(i) F oyez sa séance du 12 janvier i833.

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se disputent entre eux , se battent et ne plaident pas. Le commissaire de police et le juge de paix décident presque toujours dans leurs querelles. Ne possédant rien, l'intérêt, cette source si féconde des procès lucratifs , ne les divise pas. Le médecin au contraire a bien plus souvent à faire aux pauvres, pour des motifs que chacun aperçoit. A Paris , le tiers de la population meurt dans les hôpitaux (i). Dans les départemens , plus du tiers de la population meurt , sinon dans l'indigence, du moins sans avoir pu se procurer les secours nécessaires. Un jour, quand on exigera, dans toute la France , une déclaration de décès délivrée par un docteur en médecine ou en chirurgie, avant de procéder à l'inhumation, on sera fort surpris du nombre d'enfans surtout qui périssent sans avoir les soins d'aucun praticien. Passez, pauvres enfans, reçu les canaux, les chemins de fer dont votre patrie se couvre ne sont point faits pour vous.

La débauche, le désordre, disons-le, sont des

(i) Sur deux cent soixante-un mille trois cent soixante personnes décédées à Paris, de 1821 à i83o, il y en a deux cent treize mille cinq cent trois (quatre-vingt-trois sur cent) qui sont mortes, soit dans les hôpitaux, soit dans les maisons particulières, sans laisser de quoi se faire enterrer, c'est-à-dire sans laisser quinze francs de réserve.

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causes fréquentes d'indigence , de maladies , de décès. Les hommes livrés à ces inclinations funestes sont presque tous ingrats envers leurs médecins dont ils ont plus souvent besoin que d'autres. Ils sont trop indifférens à leur conservation personnelle, à la considération publique , pour se montrer reconnaissans envers celui qui leur sauva la vie. Mais la France ne doit-elle rien aux enfans que son sol a vu naître ?

L'avocat qui défend l'accusé ou plaide en faveur de l'orphelin , est en présence du public témoin de ses talens , de son éloquence. Sa réputation s'accroît par la voie de la presse. Le médecin appelé dans le sombre asile de l'indigent , n'y voit que solitude et misère. L'homme compatissant préfère seconder le médecin par un acte de charité , plutôt que d'attrister sa vue par les souffrances d'autrui. Il lui serait trop pénible de pénétrer jusqu'au lit de la douleur. Le praticien n'a donc que sa conscience pour unique témoin de sa noble conduite. Pendant des années il consacrera ses veilles , prodiguera les secours de son art, avant que sa réputation soit établie. Les émotions produites par le tableau de la plus affreuse pénurie, le regret de ne pouvoir user que très-incomplètement des moyens de guérison nécessaires, le dégoût et peut-être la communication du mal qu'il s'efforce de guérir, telles sont les rétributions

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plus fréquentes , plus assurées au médecin qu'un accroissement de réputation. Celle de l'avocat, au contraire , peut s'étendre beaucoup et fort avantageusement par les succès obtenus dans les plaidoieries d'une seule cause. Iras et verba locant , a dit Martial.

Si l'avocat vraiment digne de sa profession ne réclame pas d'honoraires, le médecin, aussi digne de la sienne, agit-il différemment ? Comparez le nombre des avocats qui ont reçu leurs honoraires avant ou après les avoir mérités, à celui des médecins relativement aux malades , et vous trouverez les preuves d'ingratitude incontestablement plus nombreuses chez ces derniers. A l'égard du privilège des médecins , quand une succession est ouverte , on ne peut penser sans douleur que , en effet , dans plusieurs contrées de France et dans bien des familles, les médecins ne reçoivent d'honoraires , d'honoraires trèsélevés , qu'en cas de décès. C'est incontestable, et ma main refuse de tracer l'induction que vous en tirerez. Soit effet de sentimens bien différens , ou du trouble causé par un décès, les soins donnés au défunt sont considérés comme une dette sacrée sur laquelle on n'élève pas la moindre réclamation. Au contraire , l'homme guéri évite son médecin, ou lui marchande le prix de sa guérison, ou le paie d'ingratitude. J'ai vu à Calais un docteur en médecine

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exiger et recevoir deux cents francs pour avoir fait un pansement et quelques visites à un suicidé qui survécut seize heures au coup de pistolet qui lui traversa la tête d'une tempe à l'autre ; tandis qua La Rochelle M. J ***, commissaire de marine, rétabli d'une maladie grave et invétérée par les soins du médecin qui lui fit plus de cent-vingt visites, refuse de le payer autrement que par de petits présens , faits dans le cours de cette maladie , et évalués à cinquante francs au plus. Ce qui se passe à l'égard de la vaccine est la plus grande preuve d'ingratitude. Autrefois, on aurait payé chèrement l'avantage d'être guéri de la petite-vérole et celui bien plus grand d'en être préservé. Aujourd'hui, on ne remercie plus le vaccinateur. On l'encourage à peine.

Quel avocat fit pour l'humanité autant que l'inventeur de la vaccination ou que l'illustre médecin qui enseigne à prévenir , à traiter de nombreuses maladies , nommément celles de l'appareil digestif. Et la découverte de la circulation n'est-elle pas encore une des plus belles de l'esprit humain?

L'avocat a des vacances. Il peut disposer du temps, plusieurs fois par an, pour ses affaires et son plaisir, Le médecin sans clientelle jouit d'une liberté grande, mais aussi fort embarrassante pour son appétit. Celui qui est très-occupé ne peut disposer d'un jour

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sans encourir les reproches d'autrui , sans s'en faire à lui-même. Il travaille tous les jours et sans relâche : il est comme à la chaîne.

Mais , direz-vous , les médecins , les chirurgiens fonctionnaires reçoivent des honneurs, des titres en compensation de la modicité de leurs appointemens. C'était vrai sous Napoléon, grand appréciateur des sciences et de la médecine. Depuis lui , pas un médecin , pas un chirurgien militaire n'a reçu la croix de commandeur de la Légion-dHonneur. Si l'on objecte que les grandes occasions, les batailles sanglantes, ont heureusement manqué, nous demanderons pourquoi les dignitaires de la Légion-d'Honneur sont bien plus nombreux actuellement qu'autrefois. Il y a plus de commandeurs de cet ordre parmi les colonels d'aujourd'hui qu'il n'y avait d'officiers parmi eux , sous l'empire.

Alors, la médecine et la chirurgie militaires avaient un conseil de santé composé des savans Coste, Des Genêt tes f Percy, Larrey, Gallée. Il a été réduit depuis des trois cinquièmes , tandis que les comités d'infanterie et de cavalerie , d'artillerie , du génie , se sont justement accrus des plus hautes illustrations dans leurs différentes armes. Et pourtant des chirurgiens-médecins sont placés dans tous les régimens, hôpitaux et établissemens militaires, en temps

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de paix, comme en campagne, et partout où le soldat souffrant a besoin de secours (i).

La chambre des Pairs , le conseil d'état sont ac-

(i) On lit dans le Journal universel et hebdomadaire de médecine et de chirurgie pratiques , du mois de septembre i833 , numéro 1 54 , page 388. « M. Gaultier de Claubry, l'un de nos médecins praticiens des plus recommandables , dont l'indépendance de caractère est appréciée de tous ses confrères , et qui s'est acquilé pendant quatorze ans, avec autant de savoir que de dignité , des fonctions de médecin de l'école polytechnique , avait mérité et obtenu le suffrage de tous les chefs de celte école au moment même qu'il recevait son inique destitution, pour que sa place fût donnée au médecin de la fille du ministre de la guerre... Proh pudor /...»

On lit dans le journal militaire officiel, numéro 24 bis, année 1 834 : * Par ordonnance royale du 16 juillet (veille de la démission offerte par le ministre),^.. Piron (J-B-E.), médecin ordinaire commissionné y a été admis dans le cadre des médecins ordinaires brevetés. »

M. le docteur Gaultier de Claubry est un ancien chirurgien-major des grenadiers de la garde impériale ; et c'est après la révolution de juillet, sous le ministère de M. le maréchal Soult, que s'accomplit un fait aussi authentique. Dans la première année qui suivit i83o , les officiers de santé commissionnés par décision ministérielle étaient inscrits dans le journal militaire officiel , conformément à l'ordonnance sur la publication de ce recueil. Mais cette publicité devenant trop gênante , sans doute, pour des actes aussi formellement contraires aux lois , ordonnances et réglemens sur l'avancement dans l'armée , particulièrement dans le corps des officiers de santé militaires, où l'on ne doit parvenir au grade de médecin ordinaire qu'après

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cessibles aux hommes les plus distingués dans tous les ordres, Tordre ecclésiastique excepté, dans toutes les professions, hors la médecine. Cette science a donc des limites tellement resserrées que le titre de médecin, de chirurgien, tel célèbre soit-il, exclut, dans notre belle patrie, la qualité, les avantages et prérogatives d'homme d'état. Des membres de diverses sections de l'institut, à l'exception des médecins, sont élevés à la Pairie. Et pourtant les chirurgiens et médecins ne montrèrent pas moins de dévouement dans les journées de juillet i83o et pendant l'épidémie du choléra, en i832, que d'honneur dans leur conduite

avoir été surnuméraire, sous-aide , aide-major et médecin adjoint, cette publicité devenant trop gênante, disons-nous, on l'a supprimée à l'égard des officiers de santé commissionnés. L'injustice et l'arbitraire ne peuvent se passer de l'incognito. La lumière et la publicité les tuent. Si les emplois de médecin ordinaire d'armée étaient donnés exclusivement aux médecins-adjoints , ceux-ci seraient remplacés directement ou subsidiairement par des aides-majors en disponibilité par suite de la suppression des quatrièmes bataillons dans l'infanterie tle ligne. L'intrusion d'un ou plusieurs médecins civils sautant à pieds joints dans le rang des médecins ordinaires d'armée , prive donc d'avancement d'anciens médecins-adjoints, aides-majors et sous-aides, et force à payer la double dépense d'un traitement d'activité pour ceux-ci et ceux-là.

« On conçoit quel découragement de pareils actes jettent dan? le corps des médecins et chirurgiens militaires. »

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à l'égard de l'ordonnance de police, du g juin i832, ayant pour objet d'en faire des délateurs.

Les plus hautes fonctions sont à la portée de tous les hommes illustres dans les emplois civils et militaires, dans l'administration comme dans le barreau et la magistrature, etc., tandis que les médecins et chirurgiens les plus célèbres n'ont que la tombe en perspective, au-delà de leur profession. Alors, mais seulement tilors, vos contemporains, revenus à des sentimens d'estime et d'équité, attestent le respect dont votre mémoire est digne, en allant à vos funérailles. Les journaux vous apprennent que les autorités civiles et militaires assistent à ces tristes et pieuses cérémonies plus fréquemment qu'ils ne publient des actes de munificence envers les plus dignes dans notre profession. Si vous jouissez d'une fortune acquise par vos talens et la considération publique, vos concitoyens préféreront vous conserver au milieu d'eux plutôt que de contribuer à votre éloignement par votre élection à la chambre des députés. La convention nationale honorait mieux la médecine. On voyait des hommes de cette profession passer de la chaire professorale dans le conseil national; et, sous l'empire, de sa vans médecins, Cabanis etChaptal, se faisaient distinguer aussi dans le sénat. Un seul appui, celui de la presse, nous est donc

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offert pour en user avec prudence et taire apprécier nos services et nos droits. Il est temps que les avantages de notre profession cessent de diminuer en raison de son perfectionnement. Tâchons de faire entrer dans l'exercice de la médecine et de la chirurgie les heureux changemens opérés dans son enseignement. Les progrès de la raison et de l'éducation publique, l'indissolubilité actuellement reconnue par tous les bons esprits de la médecine et de la chirurgie, permettent d'espérer la réalisation d'un vœu formé depuis long-temps par les amis de l'art et de l'humanité pour que tout médecin soit chirurgien, et vice, versa. Formons un corps, comme celui des avocats (i) ou des notaires, comme ceux du génie, de l'artillerie, de l'intendance militaire. L'administration de l'armée est aujourd'hui bien mieux dirigée

(i) Voltaire, dans le tome xxx , page 370, de ses ouvrages, édition de 1785, fait la réflexion suivante. « Ce fut vers ce temps (en 1700) que les avocats prirent le titre d'ordre. Ils trouvèrent le terme de corps trop commun; ils répétèrent si souvent Y ordre des avocats, que le public s'y accoutuma, quoiqu'ils ne soient ni un ordre de l'état, ni un ordre militaire, ni un ordre religieux, et que ce mot fût absolument étranger à leur profession. ^Quoiqu'il en soit, les journaux politiques ont publié, le 19 mai i833 , qu'une députalion du conseil de Y Ordre des avocats avait présenté à M. le garde-des-sceaux , leur confrère , un projet de règlement sur l'exercice de la profession d'avocat.

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par MM. les membres de l'intendance militaire formant un corps spécial, qu'elle ne l'était autrefois par MM. les membres de l'inspection aux revues et des commissaires des guerres. Il est à désirer que les vœux exprimés par les hommes les plus distingués dans notre profession soient entendus, que le service de santé militaire soit organisé par ceux même qui en font l'objet de leurs études, de leurs travaux. Qui pourra mieux, en effet, que les officiers de santé militaires apprécier les devoirs, les services de leur art, ses avantages et ce que l'on a droit d'en exiger(i )'. La science, l'amour de l'humanité et des sentimens de confraternité tendent à réunir les chirurgiens et médecins. Une puissance étrangère les divise. Cette désunion les rend faibles et malheureux. Elle profite à ceux qui les écrasent en se constituant leurs juges. Sous un gouvernement protecteur de l'agriculture , de l'industrie, du commerce, des sciences, des arts et des lettres, la médecine ne peut manquer d'être relevée comme la plus noble des sciences, la plus

(i) Voyez la lettre de MM. Broussais , Gama , Damiron, Lacretelle , Devergie , Audouard, Rampant, Moizin, Pascal, Soudan , Bëclard, Trachez, De Chamberet, Bégin, Desruelles, Goupil, Sédillot, H. Larrey , etc., etc., à leurs confrères des régimens et des hôpitaux militaires, du i5 septembre i83o, reproduite dans )a Lancette française du 'io novembre suivant.

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utile des professions; car c'est ainsi que la qualifiée l'un de MM. les ministres, dans son rapport au roi, publié dans le Moniteur du 5i octobre i85o. Les infatigables recherches, les courageux travaux de ceux qui l'exercent seront payés par d'honorables dédommagemens .

La société les doit à un art qui a fait tant de progrés depuis un demi-siècle, aux hommes qui répandent ses bienfaits avec tant de zélé et de désintéressement. Voici donc des réflexions que je soumets au jugement de mes confrères, devant l'autorité qui demande et recueille des documens sur la réforme si justement réclamée par le corps médical.

L'institution des médecins cantonnaux , introduite , en 1826, dans le département du Haut-Rhin, à l'imitation de celle bien antérieure du Bas-Rhin, a fait pressentir de quelle importance serait sa propagation dans toute la France. Les obligations du médecin cantonnai ne seraient pas restreintes aux indigens dénués de toute ressource. Il devrait encore les secours gratuits de son art à cette classe si nombreuse de journaliers et manœuvres dont le salaire est indispensable à leurs besoins et que la pénurie empêche de se procurer les soins d'un homme de l'art.

Le développement d'une maladie est souvent chez eux une cause de ruine, de malheurs irréparables.

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