CHAPITRE II
Histoire de la médecine depuis la décadence des sciences , jusqu'à l'établissement des écoles Arabes.
§ Ier. Examen de la médecine chez les Romains et les Grecs depuis le troisième siècle jusqu'au neuvième.
Aux causes de la décadence des sciences qui ont été signalées précédemment, il faut ajouter l'envahissement de l'empire romain par les peuples barbares et les ravages d'une peste effroyable qui, dans Rome seule, enlevait jusqu'à cinq mille victimes par jour, pour se figurer les misères publiques, l'abrutissement de l'esprit et de la raison, vers le milieu du troisième siècle. Les plus violentes diatribes contre les écrits d'Aristote et de Pline, des disputes fort opiniâtres entre diverses sectes chrétiennes ramenaient les peuples à la plus affreuse barbarie. Sous le règne de Julien qui fit établir des bibliothèques à Constantinople et à Antioche , les sciences auraient pu recouvrer quelque splendeur, si ce prince eût été plus ferme et moins superstitieux.
Mais, sous Théodose, les temples les plus magnifiques sont détruits, les bibliothèques incendiées, et les sciences tombent dans un néant affreux. Parmi les médecins de ces temps désastreux, Marcelius, de Sida en Pamphilie, se distingue dans le troisième siècle. On lui attribue quarante-deux livres de médecine écrits en vers hexamètres principalement sur des maladies nerveuses. Les Sérénus Sammonicus , père et fils , écrivent aussi en vers sur la médecine; et l'on peut supposer, d'après les opinions de Sammonicus fils sur l'hydropisie, qu'il attribue aux engorgemens de la rate et du foie , qu'il s'est occupé des causes et de la nature de certaines maladies. Vindicien, médecin de Valentinien , fait un poème sur la préparation de la thériaque et un composé de soufre et d'axonge qu'il conseille contre la toux opiniâtre. Théodore Priscius, son élève, publie un ouvrage dans lequel il recommande un très grand nombre de médicamens indigènes contre toutes sortes de maladies, sans s'inquiéter de leurs causes. Cependant il paraît être attaché aux principes de l'école méthodique, et il se dirige le plus ordinairement dans sa pratique d'après l'espèce d'humeur prédominante.
L'histoire des empiriques aveugles, des magiciens et des moines médecins du quatrième siècle est remplie d'absurdités honteuses pour l'esprit humain; on ne doit les tirer de l'oubli que pour signaler leur influence fatale. Ainsi Marcelius de Bordeaux, archiâtre sous le règne de Théodose Ier,
(97 ) accumule une immense quantité de recettes et de moyens goétiques dans la première partie d'un ouvrage destiné à ses fils et aux personnes qui veulent se traiter elles-mêmes. Le reste de cet écrit est surchargé de compilations, d'additions diverses et de charmes absurdes comme celui-ci : quand vous aurez répété trois fois neuf fois os gorgonis basio , vous pourrez retirer un corps étranger introduit dans le pharynx. Il restreignait la préparation des médimens ordinaires à des jours déterminés et faisait tourner les malades vers l'Orient pour prendre leurs potions.
« Malgré les progrès effrayans du charlatanisme, il restait cependant quelques traces du dogmatisme dans les écoles des médecins. Le penchant de ces derniers pour l'éclectisme favorisa la réunion du dogmatisme sévère ou du système de Galien avec le méthodisme. On crut même pouvoir concilier l'aveugle empirisme avec les principes du médecin de Pergame , malgré leur entière opposition. De là naquit la singulière forme dogmatico-empirique que la médecine grecque conserva pendant près de mille ans , espace durant lequel on ne fit rien d'important pour les progrès de l'art. » Pendant ce long période, l'histoire de la médecine offre de temps à autre un homme d'un génie supérieur chez les sectateurs de Mahomet et rarement parmi les chrétiens.
Au quatrième siècle , Zenon de Chypre jouissait , dans l'école d'Alexandrie, d'une réputation extra»
(98) ordinaire qui lui mérij^i l'estime de l'empereur Julien et lui attira une foule de jeunes gens parmi lesquels Magnus d'Antioche et Oribase furent ses plus célèbres disciples. Le dernier fit des extraits de tous les ouvrages des anciens et il les réduisit ensuite en un seul livre sous le titre de synopsis. Il traça des préceptes sur le régime et les exercices gymnastiques, parmi lesquels il recommande surtout l'équitation. Ce qu'il dit de la saignée qu'il conseille de pratiquer dans les inflammations , même quand elles sont fort avancées ; ses principes sur l'éducation physique des enfans ; ses conseils sur le choix des nourrices ; sa méthode de traiter les fièvres exanthématiques ; ce qu'il écrit sur les maladies du foie ; ses remarques sur la suppuration, suite du rhumatisme, prouvent sa grande érudition , sa sagacité philosophique, son esprit observateur, son habileté dans la pratique , et montrent combien un homme laborieux peut tirer parti de ses moyens , de son travail et d'expériences bien faites , même quand il surgit dans les temps les plus défavorables. La chirurgie, la thérapeutique et l'anatomie furent aussi l'objet des recherches de ce savant, quoiqu'il ne s'en soit pas occupé aussi exclusivement ni avec un succès égal. Enfin Némésius , évèque d'Emèse , fit un traité sur là nature de l'homme, qui a joui d'une grande célébrité, parce que des auteurs ont prétendu y trouver une description claire de la circulation du sang découverte par Harvey. Némésius s'occupa beaucoup plus d'histoire naturelle et de physiologie
(99) que de pratique médicale. L'une des principales remarques qui lui sont attribuées, c'est d'avoir établi une distinction entre les nerfs et les tendons, en refusant à ceux-ci toute espèce de sensibilité.
Les monumens des arts, les bibliothèques devenaient la proie du pillage et de la dévastation, lorsque les Nestoriens , qui cultivèrent la philosophie et la médecine , se répandirent en Orient vers le cinquième siècle. Leur école à Edesse se distingua par les excellens maîtres qu'elle fournit, et les élèves y apprenaient la médecine pratique dans un hospice public. Mais les persécutions dirigées contre cette école savante obligèrent les Nestoriens à abandonner Edesse. Les derniers philosophes payens qui vivaient encore pendant le sixième siècle à Athènes, dans l'école de Platon , éprouvaient un sort moins rigoureux. Le gouvernement leur accordait un traitement et une tolérance exemplaire. Mais Justinien , voulant avoir des fonds pour bâtir un grand nombre d'églises, supprima la pension des philosophes et des professeurs d'Athènes. Ceux-ci , indignés de l'avarice et de l'intolérance de l'empereur, se réfugièrent en Perse , où ils trouvèrent moins de circonstances favorables et d'amour pour la philosophie qu'ils avaient imaginé. A mesure que l'ignorance prévalait en Orient et en Occident, les préjugés prenaient plus d'empire , et le flambeau des sciences jetait à peine quelques pâles lumières. Les invasions successives des Huns, des Hérules,des Goths, etc.,