VIJ
à prendre avec un graphomètre la hauteurdelatour de cette petite ville , lorsque le duc de la Rochefoucault, qui semblait destiné à devenir le protecteur ou l'ami des hommes de mérite , et à l'amitié duquel on doit peut-être la vocation du célèbre Dolomieu pour les sciences, aperçut le jeune géomètre, âgé alors de moins de douze ans ; il vint à lui , le questionna, fut charmé de ses réponses, et le plaça, avec l'autorisation de ses parens , au collège d'Harcourt, où il lui fonda une bourse. L'illustre protecteur fut bientôt récompensé de sa bienveillance, par les progrès rapides de son protégé, qui, à l'âge de 24 ans , passa au collège de Lisieux en qualité de professeur de réthorique. Dans les momens de loisir que lui laissaient les devoirs de sa place , Dupuis étudia le droit, et se fit recevoir avocat au parlement de Paris en 1770. A peu près vers cette époque, il quitta l'habit ecclésiastique que jusqu'alors il avait porté, et il se maria. Il fut chargé, en 1775, de composer le discours latin pour la distribution des prix de l'Université. L'occasion était solennelle, le parlement de Paris venait d'être rétabli après la mort de Louis XV, et cet illustre corps assistait à la cérémonie : le jeune orateur saisit haliilemcnt une circonstance politique qui luipcrmettaitde traiter son objet sous un nouveau point de vue, et sou discours fut couvert d'applaudissemens; il lui fit beaucoup d'amis parmi les magistrats. Une autre occ<ision de justifier la confiance du prejuier corps enseignant de l'état, et d'obtenir un nouveau sucées littéraire,
Vllj
s'offrit quelques années après : en 1780 il fat charge de prononcer, au nom de l'Université, l'oraison funèbre de l'impératrice Marie -Thérèse. Son talent parut avoir acquis plus de force etplusde maturité. Dupuis fut jugé un excellent humaniste; et la république des lettres compta un nouveau citoyen fait pour l'honorer. Les mathématiques, qu'il avait apprises avec une grande facilité, réclamèrent bientôt toute son attention, et il suivit en même temps les cours d'astronomie de Lalande , dont il devint l'ami , comme il l'était déjà du duc de La RochefoucauK, de l'abbé Barthélémy, de l'abbé Leblond, et des hommes les plus distingués d'alors. Ses travaux journaliers et ses relations intimes lui donnèrent l'idée du grand ouvrage qui a établi sa réputation , l'Origine de tous les Cultes; il commença par en publier plusieurs fragmens dans le Journal des Savans ( cahiers de juin, d'octobre et de décembre 1777, et de février 1781), et en fit hommage à l'Académie des Inscriptions. Il réunit ces matériaux épars, les fit réimprimer dans VAstronomieAe Lalande, et les donna séparément, en unvolume in-4", 1781, sous le titre de Mémoires sur l'Origine des Constellations et sur V explication delnFahlepar l'Astronomie. Le système de Dupuis, fruit d'un esprit supérieur et d'une immense érudition , était nouveau et devait piquer la curiosité des savans et des gens du monde; il ouvrait d'ailleurs une roule nouvelle aux méditations des personnes instruites, et il obtint bientôt tous les genres de succès; il fut
loué avec enthousiasme, et cri tiqué avec amertume ; cependant l'auteur ne fut pas calomnié : de nos jours, cet honneur ne lui eût pas échappe sans doule. Bailly entreprit de réfuter ce système dans son Histoire de l'Astronomie (cinquième volume). Dupuis n'en continua pas moins à le perfectionner, et il lit paraître son ouvrage en 1794 (3 vol. in-4" et atlas, et 12 vol. in-8") sous le titre à' Origine de tous le.t Cultes, ou la Religioniiniverselle. L'apparition de cet ouvrage avait produit une sensation extraordinaire. Les uns y virent un livre paradoxal, capable pcut-êtrede saper les fondemens de la religion cli rétienne; les autres, et ils étaient en plus grand nombre, y reconnurent une conception singulière, mais forte, du plus haut intérêt, et qui était le produit du savoir, d'une investigation judicieuse, de la méditation, et d'une lente expérience . Ils pensèrent que cet ouvrage ne devait être jugé ni avec légèreté, ni avec précipitation, ni par les esprits superficiels; enfin ils le considérèrent comme un de ces moniimens que le génie humain élève, en signe de son passage à travers les siècles, et qu'il livre à la méditation des sages de tous les temps et de toutes les nations , hommes dont les lumières et lejugementsont indépendans des révolutions religieuses et politiques.
« L'ouvrage de Dupuis n'a détruit ni ébranlé aucune croyance : quand il parut, l'autel et le trône étaient renversés. Rétablis peu d'années après celte publication, ils n'en ont reçu aucun dommage, parce que la religion est ua sentiment et non un calcul ,
et que le cceur cède à son inspiration , quand l'esprit discute et juge. Dupais donna un Abrégé de cet ouvrage en un vol. in-S" (1798 an iv), qui a été plusieurs fois réimprimé , soit dans ce format, soit in-18, en un et deux volumes. M. le comte Destutt de Tracy a fait une espèce d'abrégé de l'ouvrage de Dupuis, sous ce titre: Analyse raisonnée de l'Origine de tous les Cidtcs (Paris, in-8°, 1814). Ce même OMyraffC AeV Origine de tous les Cultes acié commenté par le savant Pierre Brunet, de l'ancienne maison de Saint-Lazare , dans sa compilation du Parnllcle des Religions (5 vol. in-4°). Dulaure a donné, dans son livre intitulé : Des cultes qui ont précède et amené' l'idolâtrie et l'adoration des figures humaines (Paris, in-8°, 1805), une véritable introduction à rO/i5rj«e rfe tous les Ci^Z/e.y; et Dupuis lui-même a laissé parmi ses manuscrits des^ccherches sur les Cosmogonies et les Théogonies , qui pourront servir de pièces justificatives au système qu'il a développé dans son ouvrage. Chénier, dans son Introduction au Tableau de la littérature, où souvent il caractérise d'un mot les plus belles productions de l'esprit, dit : « Avec Dupuis l'érudition raisonnable cherche l'origine commune des diverses traditions religieuses. » Ami du travail et de la retraite, Dupuis s'était fixé dans la belle saison à Belleville. En 1778, aidé par Lctellier, il exécuta sur sa maison qu'il habitait un télégraphe dont il avaitpuisé l'idée dans Guillaume Amon'ons, géomètre, mécanlcicu français, dont Fonteuelle a
fait l'éloge. Au moyen d'un télescope, Fortin, ami de Dupuis, correspondait avec lui de Bagneux , oîi il demeurait, recueillant ainsi les signaux qui lui étaient faits de Belleville , et y répondant par les mêmes moyens. Au commencement de la révolution, Dupuis détruisit sa machine dans la crainte de se rendre suspect au gouvernement. Cette découverte, aujourd'hui si répandue en Europe, et particulièrement en France , fut dédaignée à l'époque de son invention. Ce ne fut que lorsque, pour le service du gouvernement, les frères Chappe parvinrent à l'exécuter et à la perfectionner, qu'on en reconnut toute l'importance. Dupuis avait été nommé professeur d'éloquence latine au Collège de France; il devint, en 1778, membre de l'Académie des Inscriptions , en remplacement de Rochefort, auteur d'une traduction en vers de l'Iliade d'Homère. Le duc de la Hochefoucault et l'abhé Bartliéleray firent pour lui les visites d'usage. Peu de temps après, l'administraLion du département de Paris le nomma l'un des quatres commis.sairesde l'instruction publique; mais les premiers orages de la révolution l'éloignèrent de la capitale : il se retira à Evreux; il était encore domicilié dans cette ville, lorsque le département de Scine-et-Oise le nomma député à la Convention nationale, où, au milieu des plus grands orages, il se fit remarquer par sa modération. Dans le procès du roi, il vota la détention comme mesure de sûreté générale; etaprès iacondamuutioujil scdéclaiapour le sursis. Lors
de rémission de son vote , il s'était ainsi exprimé : «Je souhaite queropinion qui obtiendra la majorité des suffrages fasse le bonheur de mes concitoyens, et elle le fera si elle peut soutenir l'examen sévère de l'Europe et de la postérité, qui jugeront le roi et ses juges. » Dupuis ne dut qu'au peu de confiance que ses collègues avaient dans ses lumières, l'impunité d'un discours aussi hardi. Ileùtétésans cela peut-être l'un de ceux à qui les tigres d'alors disaient d'un ton menaçant, par une affreuse allusion à la tête de Louis XVI : La sienne ou la tienne I II fut nommé secrétaire de la Convention, place qu'on ne lui permit pas de refuser. Quelques temps après il fait une motion d'ordre à l'occasion des qualifi-» calions de terroristes et des jacobins; se plaint des désarraemens arbitraires , et veut que l'on prenne des mesures pour régulariser la marche des citoyens dans leurs dénonciations ; présente des vues sur l'économie politique; enfin, soumet un projet de décret, tendant à faire rendre compte à tous les ageus de la république. La Convention le chargea de l'exécution des lois relatives à l'instruction publique. Il fit hommage à l'assemblée de son ouvrage, l'Origine de tous les Cultes, et l'assemljlée lui accorda une mention honorable. Lalande rendit compte dans le Moniteur de cet ouvrage, qui était attendu depuis long- temps, et dont l'impression avait été surveillée par l'abbé Leblond, sur l'invitation expresse du club des Cordeliers. Dupuis, qui craignait d'armer contre lui les âmes religieu-
IllJ
ses, en avait voulu brûler le manuscrit; mais sa femme s'en était emparée, et l'avait soustrait à ses regards aussi long-temps qu'elle craignit la perte d'un travail, fruit de tant de veilles laborieuses.
« Après la session conventionnelle, Dupuis fut nommé au conseil des cinq-cents, où il fit un rapport sur le placement des écoles centrales ; présenta des vues sur l'instruction publique, appuya le projet de Louvet sur la liberté de la presse, et réclama la publicité dans la discussion sur les finances. En l'an vu, il fut placé sur la liste des candidats au Directoire exécutif, et ballotté trois fois avec le général Moulin, qui fut enfin nommé; il devint membre de l'Institut national, qu'il concourut à réorganiser, et membre du coq)s législatif qu'ilprésida après le 18 brumaire an vin (9 novembre 1799). Il fut proposé par ce dernier corps et parle tribunal pour être membre du Sénat conservateur.La décoration de la Légion-il'IIonneur lui fut accordée peu de temps après. Libre de toutes fonctions politiques , il reprit ses occupations favorites, partageant son temps entre sa famille, ses amis et ses livres. Il babitait une petite maison de campagne qu'il avait en Bourgogne, lorsqu'il fut attaqvié d'une fièvre putride, à laquelle il succomba , le 29 septembre 1809, dans la soixante-septième année de son âge. Dupuis a encore publié les ouvrages suivans : \" Mémoires sur les Pelasges , insérées dans la collection del'Institut, classe de littérature ancienne. Le but que l'auteur s'est proposé est de
prouver, par loufeslesa itorifs's qu'il;! pu recueillirdes monumens et de l'histoire, que les Pclasges, orifjiuaircsd'Eîliiopie, i'orjiiaieiit une nalion puissanle qui s'est répandue dans toutes les parties de l'ancien monde, et à laquelle plus particulièrement la Grèce, l'Stalieet l'Espagne doivent leur civilisation; 2° Ménolve sur le Zodiaque de Tentyra (Uendra ouDenderah).Ce monument de la science sacrée et astronomie des Egyptiens, objet d'uiie étude particulière des savans de la glorieuse expédition d'Egypte, a été transporté à Paris en 1S02, par le zèle de deux Français, amateurs des arts (MM.Saulnier, fds du député de ce nom, et le Lorrain). Il a l'ounii à Dupuis le sujet d'une savante comparaison avec les zodiaques des Grecs, des Cliinois, des Perses, des Arabes, etc. Entrepris dans l'esprit qui a présidé à la composition de l'Oliginc de tous les Cultes , ce mc'tnoirc en est en quelque sorte le corollaire, le complément , et ne doit point en être sépare; 3° Mcmoive sur le Phénix (lu à l'Institut, et qui lait partie, ainsi que la réfutation de Larclier, de la collection des Mémoii-csde ce corps.) Cet oiseau fabuleux était, aux yeux de Dupuis, le syndjolc de la grande année, composée de l 'fGl années vagues, autrement période caniculaire , parce que la canicule eu ouvrait et en fermait la marche; 4" Dupuis a fait paraître dans le JS'ouvel Almanach des Muses, de 1805, un fragment en vers du poëme astronomique de Nonnus , ([u'il se proposait de traduire ea entier. Il a laissé
en manuscdt, outre celui dont nous avons parle plus haut, un travail fort étendue .W7- les Hic'rofjhjphcs égyptiens ; des Lettres sur la mylliolopie, adressées à sa nièce, et une //y/ f/«c//c/2 des discours choisis de Cicéron. On aura précédemment remarqué que les œuvres de Dupuis ont donne lieu à la composition de plusieurs ouvranes imporlans, même parmi ceux oîi l'on a préfendu le réfuter. Ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est que ce fut à la suite d'une conversation avec Dupuis, que feu M. lecomîe de Yolney composa son excellent ouvrage des Ruines ou Méditations sur les Révolutions des empires.V)\m\n?, est mort généramont regretté. C'était un savant du plus grand mérite, un homme d'un caractère doux, de mœurs pures , d'une société agréable.
« M.Dacier, son collègue à l'Institut, a fait son éloge. Madame Dupuis a publié xnie notice sur la vie et les ouvrages de son mari; et fous les auteurs de Biographies ont rendu hommage à ses qualités personnelles. Les continuateurs du Dictionnaire de l'abbé Feller, qui, par wnc assez sing-ulière inadvertance, li-.i attribuent l'ouvrage deM.Dulaurc: 7>ey Cultes qui ont prc'ccdc V idolâtrie, etc., s'expriment ainsi : « Dupuis pas.sait pour être un homme instruit et probe; mais on aurait souhaité aussi qu'il eût clioisi des sujets moins abstraits, et qu'il n'eût pas fréquenté les philosophes, afin d'être plus estimajile et moins irréligieux. » Cet éloge, même ainsi modifié, n'en est pas moins flatteur
IVJ
pour VaLUlenr deVOrigine de toii^ les Cultes, à qui, nonobstant une censure assez amère de ses ouvrages et qui, rigoureusement, pourrait passer pour une violente diatribe, les auteurs de la Biographie MWiVcri^cZZe rendent cependant cette justice :« qu'il est mort sans fortune , laissant pour tout héritage à sa veuve la réputation d'un homme probe. » Si nos talens divisent nos juges, il est beau de les rapprocher par nos qualités morales. »