CHANT II
C'est dans ce moment, où tous les sens du géant sont comme enchaînés par l'harmonie, que Jupiter s'approche doucement de l'antre où sa foudre est cachée, et qu'il s'en saisit à la faveur d'un nuage épais dont il couvre la grotte et Gadmus, pour dérober celui-ci à la vengeance du géant. Gadmus se tait et disparait de la vue de Typhon, qui, craignant d'avoir été trompé, court vers son antre chercher la foudre, qu'il ne retrouve plus. C'est alors qu'il s'aperçoit, mais un peu tard, de l'artifice de Jupiter et de Gadmus. Il veut, dans sa rage, s'élancer vers l'Olympe. Les mouvements convulsifs de sa fureur font trembler tout l'univers. 11 ébranle les fondements des montagnes ; il agite par de violentes secousses les rivages ; il fait retentir d'un horrible fracas les échos des forêts et des cavernes, et il porte le ravage dans tous les pays voisins du lieu qu'il habite. Les nymphes épiorées fuient au fond du lit de leurs fleuves desséchés, et se cachent dans les roseaux. Les bergers glacés d'effroi errent çà et là dans les champs, et jettent au loin leurs flûtes. Le laboureur abandonne ses bœufs au miheu des sillons. Les arbres déracinés couvrent de leurs débris les campagnes désolées.
Cependant Phaéton avait conduit son char fatigué aux rives du couchant, et la nuit étendait ses sombres voiles sur la terre et sur le ciel. Les dieux étaient alors errants sur les bords du Nil , tandis que Jupiter sur les sommets du Taurus attendait le retour de l'aurore. Il était nuit, et les sentinelles étaient posées aux portes de l'Olympe.
Le vieux Bootès, les yeux toujours ouverts, ayant près de lui le dragon céleste, surveillait les attaques nocturnes que pourrait tenter Typhon, père de ce dragon.
J'observerai ici que le poète a décrit exactement la position de la sphère à l'entrée de la nuit qui précède le jour du triomphe du soleil au printemps. On voit au
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couchant Phaéton ou le Cocher, dont le nom est aussi une des épithètes du Soleil, et au levant le Bouvier et le Dragon.
Tout l'univers présentait alors l'image d'un immense camp, dans lequel chaque partie de la nature personnifiée remplissait quelque fonction et faisait quelqu'une des choses qui se pratiquent la nuit dans les camps. Les étoiles et les météores étaient les feux qui l'éclairaient.
Enfin la déesse de la victoire, sous la forme de la mère du Soleil et de la Lune, vient au secours de Jupiter, et apporte des armes au père des immortels. Elle lui représente les dangers qui menacent toutes les parties de son empire, et l'exhorte à combattre son rival. La nuit avait en ce moment suspendu les attaques de l'ennemi ; Typhon, succombant sous le poids du sommeil, avait couvert de son vaste corps une immense étendue de terrain. Jupiter seul dans la nature ne dormait pas. Mais bientôt l'aurore ramène le jour et de nouveaux dangers. Au lever du Soleil, Typhon ouvrant sa large bouche, pousse un cri affreux, dont tous les échos retentissent. Il défie au combat le maître des dieux ; il éclate en menaces, et vomit des injures contre lui et contre les immortels. Dans ses projets insensés, il médite d'élever sur les ruines du monde un nouveau ciel, infiniment plus beau que celui qu'habite Jupiter, et de faire forger des foudres plus redoutables que les siennes. Il peuplera, dit-il, l'Olympe d'une nouvelle race de dieux, et forcera la vierge de devenir mère.
Jupiter, accompagné de la victoire, entend ses menaces et son défi audacieux, et sourit. On se prépare au combat, dont l'empire des cieux doit être le prix. Ici est une longue description de cette terrible bataille que se livrent entre eux les chefs de la lumière et des ténèbres, sous les noms de Jupiter et de Typhon. Au moment de la dernière crise, qui doit assurer le triomphe du premier sur le second, Typhon entasse des montagnes, et arrache des arbres qu'il lance contre Jupiter. Une étmcelle de la foudre du roi des dieux réduit tout en poudre. L'univers est ébranlé par
cette lutte terrible . La terreur et la crainte combattent à côté de Jupiter, et s'arment de l'éclair qui précède la foudre. Typhon perd une main dans le combat : elle tombe sans se dessaisir du quartier de rocher qu'elle se préparait à lancer. Le géant puise dans le creux de son autre main l'eau des fleuves, dans le dessein d'éteindre les feux du tonnerre, mais inutilement. Il oppose d'énormes rochers à Jupiter, qui les renverse de son souffle. Enfin, Typhon, attaqué de toutes parts et brûlé des feux de la foudre, succombe et couvre la poussière de son immense corps, vomissant la flamme de son sein foudroyé. Jupiter insulte à sa défaite par un rire moqueur et par un discours rempli de sarcasmes amers. Les échos du Taurus annoncent la victoire. L'eflet de ce triomphe fut de rendre la sérénité, l'ordre et la paix aux cieux, et de rétablir l'harmonie de là nature. Le maître du tonnerre retourne au ciel, porté sur son char ; la vitoire guide ses coursiers ; les Heures lui ouvrent les portes de l'Olympe, et Thémis, pour effrayer la terre qui a donné naissance à Typhon, suspend aux voûtes du ciel les armes du géant foudroyé. Tel est le précis des deux premiers chants du poème.
En voici le fonds théologique et astronomique. Toute victoire suppose un combat, comme toute résurrection suppose une mort. De là vient que les anciens théologiens et les poètes, qui chantaient le passage du soleil au point équinoxial, et le triomphe des longs jours sur les nuits d'hiver, soit sons le nom de triomphe de Jupiter et d'Ormuzd, soit sous celui de résurrection d'Osiris et d'Adonis, plaçaient toujours auparavant, ou un combat dont le dieu-lumière sortait vainqueur, ou une mort et un tombeau auquel il échappait en reprenant une nouvelle vie. Les formes astronomiques que prenait le dieulumière et le chef des ténèbres, c'est-à-dire le Taureau et ensuite l'Agaeau d'un côté, et le Serpent ou le Dragon de l'autre, formaient les attributs des chefs opposés de ce combat. Les constellations placées hors du zodiaque qui se liaient à cette position céleste, et qui déterminaient cette importante époque , étaient aussi personnifiées et
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mises en scène.Tels sont ici le Cocher ouPan, qui accompagne aussi Osiris dans ses conquêtes, et Gadmus ou le Serpentaire. Les deux chants que nous venons d'analyser ne contiennent donc rien autre chose qu'une description poétique de la lutte des deux principes, qui est censée précéder le moment où le soleil à l'équinoxe de printemps ou à Pâques, sous les noms de Jupiter, d'Ormuzd, de Christ, etc. , triomphe du dieu des hivers et régénère toute la nature. Le génie du poète a fait le reste ; de là vient la variété des poèmes et des légendes où ce fait physique est chanté.
ici Nonnus suppose que pendant l'hiver le dieu de la lumière n'avait plus de foudres; qu'elles étaient entre les mains du chef des ténèbres , qui lui-même n'en pouvait pas faire usage. Mais, durant le temps que Jupiter en est privé, son ennemi bouleverse et désorganise tout dans la nature, confond les éléments, répand sur la terre le deuil, les ténèbres et la mort, jusqu'au lever du matin du Cocher et de la Chèvre, et jusqu'au lever du soir du Serpentaire ; ce qui arrive au moment où le Soleil atteint le Taureau céleste, dont Jupiter prit la forme pour tromper Europe, sœur de Cadmus. C'est alors que le Dieu du jour rentre dans tous ses droits, et rétablit l'harmonie de la nature, que le génie des ténèbres avait détruite. C'est là l'idée qu'amène naturellement le triomphe de Jupiter, et que le poète nous présente en commençant le troisième chant de son poème sur les saisons ou des Dionysiaques.
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