‹ Abrégé de l'origine de tous les cultes [microform]Chapitre 62 sur 70 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Apollonius commence par une invocation au dieu même qu'il va chanter, ou au Soleil, chef des Muses et divinité tutélaire des poètes. Il fixe dès les premiers vers, ou dans la proposition , le but de Faction unique de son poème. Il va, dit-il, célébrer la gloire d'anciens héros, qui, par ordre du roi Pélias, se sont embarqués sur le vaisseau Argo , celui-là même dont l'image est aux cieux, et qui ont été conquérir la toison d'or d'un bélier, qui est également parmi les constellations. C'est à traversées roches Gyanées et par l'entrée du Pont qu'il trace la route de ces intrépides voyageurs.

Un oracle avait appris à Pélias qu'il périrait de la main d'un homme, qu'il reconnut depuis être Jason. Ce fut pour détourner les effets de cette triste prédiction qu'il proposa à celui-ci une expédition périlleuse , dont il espérait qu'il ne reviendrait jamais. Il s'agissait d'aller en Colchide conquérir une toison d'or, dont ^étès, fils du Soleil et roi du pays, était le possesseur. Le poète entre en matière par l'énumération des noms des différents héros qui suivirent Jason dans cette conquête. On distingue, entre autres, Orphée, que Ghiron, instituteur de Jason, lui conseilla de s'associer ; l'harmonie de ses chants devait servir à adoucir l'ennui de ses pénibles travaux. On observera que la Lyre d'Orphée est, aux cieux, sur le Serpentaire Jason, près d'une constellation appelée aussi Orphée. Ces trois figures célestes, Jason, Orphée et la Lyre, montent ensemble à l'entrée de la nuit, ou au départ de Jason pour sa conquête. Tel est le fonds de l'allégorie , qui associe Orphée à Jason.

Après Orphée, viennent Astérion, Tiphys, fils de Phorbas, pilote du vaisseau, Hercule, Castor et PoJlux,

Géphée, Augias, fils du Soleil, et une foule d'autres héros dont nous supprimerons ici les noms. Plusieurs sont ceux des constellations.

On voit ces braves guerriers s'avancer vers le rivage , au milieu d'une foule immense , qui forme des vœux au ciel pour le succès de leur voyage, et qui déjà présage la chute d'JSétès, s'il s'obstine à leur refuser la riche toison qu'ils vont chercher sur ces rives éloignées. Les femmes surtout versent des larmes à leur départ, et s'affligent sur le sort du vieil Eson , père de Jason , et sur celui d'Alcimède, sa mère.

Le poète s'arrête à nous peindre le tableau attendrissant de cette séparation, et la fermeté de Jason qui cherche à consoler les personnes qui lui sont chères. On voit sa mère, qui lui exprime ses regrets et ses craintes, en même temps qu'elle le serre entre ses bras et le baigne de ses larmes. Les femmes de sa suite partagent sa douleur, et les esclaves chargés d'apporter les armes de son fils gardent un morne silence et n'osent lever les yeux. On sent que tous ces tableaux et ceux qui suivent ont pour base une idée simple, le départ de Jason qui se sépare de sa famille. Dès que le génie chargé de conduire le char du Soleil a été personnifié, tous les détails de l'action sont sortis de l'imagination du poète, excepté ceux qui ont pour base quelques positions astronomiques en petit nombre, et que le poète a su revêtir des charmes de la poésie et du merveilleux de la fiction.

Jason, toujours ferme dans sa résolution, rappelle à sa mère les flatteuses espérances que l'oracle lui a données, et celles qu'il a mises lui-même dans la force et le courage des héros qui l'accompagnent. Il la prie de sécher ses larmes, qui pourraient être prises pour un augure sinistre par ses guerriers. En achevant ces mots , il échappe à ses embrassements , et il parait déjà au milieu d'une foule nombreuse de peuple , tel qu'Apollon lorsqu'il marche le long des rives du Xanthe , au milieu des chœurs sacrés qui l'entourent. La multitude fait retentir l'air de cris de

joie, qui présagent d'avance son succès. La vieille prêtresse de Diane conservatrice, Iphis, lui prend la main et la baise, et ne peut jouir du bonheur de lui parler, tant la foule se presse autour de lui.

Déjà ce héros a gagné le port de Pagases, où mouillait le vaisseau Argo , et où ses compagnons l'attendaient. Il les assemble et les harangue. Il leur propose, avant toutes choses, de se nommer un chef. Tout le monde jette les yeux sur Hercule, qui s'en défend, et qui déclare qu'il ne souffrira pas que personne accepte le commandement , que celui qui les a réunis ; qu'à lui seul est dû cet honneur. Hercule ici joue un rôle secondaire, parce qu'il s'agit, non pas du Soleil, mais de l'Hercule constellation, qui est son image , placée aux cieux près du pôle.

Tout le monde approuve ce conseil généreux, et Jason se lève pour témoigner à l'assemblée sa reconnaissance ; il annonce que rien ne retardera plus leur départ. Il les invite à faire un sacrifice à la divinité du Soleil ou à Apollon , sous les auspices duquel ils vont s'embarquer , et à qui il fait dresser un autel.

Le poète entre ensuite dans quelques détails sur les préparatifs de l'embarquement. On tire au sort la place des rameurs. Hercule a celle du milieu et Tiphys prend sa place au gouvernail.

On fait le sacrifice, dans lequel Jason adresse une prière au Soleil, son aïeul, divinité adorée dans le port d'où il part. On lui immole deux taureaux, qui tombent sous les coups d'Hercule et d'Ancée.

Cependant l'astre du jour penchait vers le terme de sa carrière , et touchait au moment où la nuit allait étendre ses sombres voiles sur les campagnes. Les navigateurs s'asseyent sur le rivage, où l'on sert à boire et à manger : ils égayent leur festin par des propos enjoués. Jason seul paraît rêveur et profondément occupé des soins importants dont il est chargé. Idas lui adresse un discours outrageant, qui a l'improbation de toute la troupe. La dispute allait s'engager, lorsque Orphée calme les esprits par ses chants harmonieux sur la nature et sur le dé-

brouillement du chaos. On lait des libations aux dieux ; puis on se livre au sommeil.

A peine les premiers rayons du jour avaient doré le sommet du mont Pélion , à peine le vent frais du matin agitait la surface des eaux, que Tiphys, pilote du vaisseau, éveille l'équipage et le presse de se rembarquer : on obéit. Chacun prend le poste que le sort lui a marqué. Hercule est au milieu : le poids de son corps en entrant fait enfoncer plus profondément le vaisseau. On lève l'ancre , et Jason tourne encore ses regards vers sa patrie. Les rameurs manœuvrent en mesure au son de la lyre d'Orphée, qui soutient par ses chants leurs efforts. L'onde bianche d'écume murmure sous le tranchant de l'aviron et bouillonne sous la quille du vaisseau, qui laisse après lui de longs sillons. Jusqu'ici on ne voit qu'un départ, décrit avec les circonstances qui ordinairement l'accompagnent et qui dépendent de l'imagination du poète.

Cependant les dieux avaient ce jour-là les yeux attachés sur la mer et sur le vaisseau qui portait l'élite des héros de leur siècle , qui s'étaient associés aux travaux et à la gloire de Jason. Les nymphes du Pélion , du haut de leurs montagnes, contemplaient avec étonnement le navire qu'avait construit la sage Minerve. Ghiron, dont l'image est aux cieuxprès du Serpentaire Jason, descend au rivage, où se brise l'onde écumante qui vient mouiller ses pieds. Il encourage les navigateurs et fait des vœux pour leur heureux retour.

Cependant les Argonautes avaient dépassé le cap Tissée, et les côtes de Thessalie se perdaient aerrière eux dans un obscur lointain. Le poète décrit les îles et les caps près desquels ils passent ou qu'ils découvrent, jusqu'à ce qu'ils aient gagné l'île de Lemnos, où régnait la Pléiade Hypsipyle. Il prend de là occasion de raconter la célèbre aventure des Lemniades , qui avaient égorgé tous les hommes de leur île, à l'exception du vieux Thoas, qui fut épargné par Hypsipyle sa fille , laquelle devint reine de tout le pays. Forcées de cultiver elles-mêmes leurs champs et de se défendre par leurs propres armes,

ces femmes se livraient à l'agriculture et aux pénibles travaux de la guerre ; elles pouvaient repousser l'attaque de leurs voisins ; elles se tenaient surtout en garde contre les Thraces, dont elles redoutaient la vengeance.

Lorsqu'elles aperçurent le vaisseau Argo approcher de leur île , elles se précipitèrent hors de la ville vers le rivage , pour écarter par la force des armes ces étrangers , qu'elles prirent d'abord pour les Thraces ; à leur tête marchait la fille de Thoas , couverte de l'armure de son père. Les Argonautes leur envoient un héraut, afin de les engager à les recevoir dans leur île. Elles délibèrent dans une assemblée convoquée par la reine. Celle-ci leur conseille d'envoyer à ces étrangers tous les secours en subsistances dont ils peuvent avoir besoin , mais de ne pas les recevoir dans leur ville. Polyxo, autre Pléiade, et dont le poète fait ici la nourrice d'Hypsipyle, combat en partie l'opinion de la reine. Elle veut aussi que l'on accorde à ses navigateurs des rafraîchissements ; mais elle demande de plus, contre l'avis de la reine, qu'on les reçoive dans la ville. Elle se fonde principalement sur ce qu'elles ne peuvent longtemps se passer d'hommes ; elle dit qu'elles en ont besoin pour leur propre défense, et pour réparer les pertes que fait chaque jour leur population. Ce discours est accueilli par les plus vifs applaudissements, et par un assentiment si général, qu'on ne pouvait guère douter qu'il n'eût été goûté par toutes les femmes. On peut remarquer ici que l'intervention de deux Pléiades, dans ce premier moment du départ de Jason , contient une allusion aux astres du printemps auxquels s "unit le Soleil et qui sont en aspect avec le Serpentaire Jason, qui se lève à leur couchant et se couche à leur lever.

Hypsipyle, ne pouvant plus ignorer l'intention de l'assemblée , dépêche Iphinoé vers les Argonautes , pour inviter de sa part leur chef à se rendre à son palais et engager tous ses compagnons à accepter des terres et des établissements dans son île. Jason se rend à l'invitation, et pour paraître devant la princesse, il se couvre d'un ma^

gnifique manteau que Minerve lui avait donné et qu'elle avait brodé elle-même. Elle y avait tracé une longue suite de sujets mythologiques, entre autres l'aventure de Phryxus et de son bélier. Ce héros prend aussi en main la lance dont Atalante lui avait fait présent, lorsqu'elle le reçut sur le mont Ménale.

Jason ainsi armé s'avance vers la ville où la Pléiade tenait sa cour. Arrivé aux portes, il trouve une îoule de femmes des plus distinguées qui l'attendaient, et au milieu desquelles il s'avance, les yeux modestement baissés, jusqu'à ce qu'il fût introduit dans le palais de la princesse. On le place sur un siège vis-à-vis de la reine, qi^ii le regarde en rougissant et lui adresse un discours affectueux. Elle lui cache la véritable raison du dénuement d'hommes dans lequel se trouve son île, elle feint qu'ils étaient passés en Thrace pour une expédition, et que, s'étant attachés leurs captives, ils avaient fini par se dégoûter de leurs épouses; qu'alors elles leur avaient fermé leurs ports, qu'elles s'en étaient séparées pour toujours. «Ainsi, ajouta-t-elle, rien ne s'oppose à ce que « vous et vos compagnons vous établissiez parmi nous, et « que vous succédiez aux Etats de Thoas,mon père. Allez « reporter mes offres aux héros de votre suite , et qu'ils « entrent dans nos murs. »

Jason remercie la princesse et accepte une partie de ses propositions , c'est-à-dire les secours et les approvisionnements qu'elle leur promet : quant au sceptre de Thoas, il l'invite à le garder, non pas qu'il le dédaigne, mais parce qu'une expédition importante l'appelle ailleurs.

Cependant des voitures chargées portent aux vaisseaux les présents de la reine, dont les bonnes dispositions pour les Argonautes sont déjà connues de ceux-ci par le récit que leur a fait Jason. L'attrait du plaisir retient les Argonautes dans l'ile et les attache à cette terre enchanteresse. Mais le sévère Hercule, qui était resté à son bord avec l'élite de ses amis, les rappelle à leur devoir et à la gloire qui les attend sur les rivages de la Golchide. Les reproches qu'il fait à la troupe sont écoutés sans mur-

mure, et l'on se prépare à partir. Ici le poète nous fait le tableau de la douleur des femmes au moment de cette séparation, et les vœux qu'elles forment pour le succès et leretourde ces hardis voyageurs. Hypsipyle baigne de ses larmes les mains de Jason, et lui fait de tendres adieux. «Quelque part que tu sois, lui dit-elle, souviens-toi d'Hyp- «sipyle,et avant de partir, prescris-moi ceque je dois faire « s'il me naît un enfant, fruit chéri de nos trop courtes «amours.»

Jason la prie, si elle met au monde un fils, de l'envoyer à ïolcos près de son père et de sa mère, afin qu'il soit pour eux une consolation durant son absence. Il dit, et aussitôt il s'élance sur son vaisseau à la tête de tous ses compagnons, qui s'empressent de prendre en main la rame. On coupe le câble, et déjà le vaisseau s'est éloigné de l'île de Lemnos. Les Argonautes arrivent à Samothrace, aux mêmes lieux où avait débarqué Gadmus, le même que le Serpentaire, sous un autre nom; c'est celui qu'il prend dans les Dionysiaques. Là régnait Electre, autre Pléiade; ainsi voilà déjà trois Pléiades que le poète met sur la scène. Jason se fait initier aux mystères de cette île et continue sa route. C'est moins dans le ciel que sur la terre qu'il faut maintenant suivre les Argonautes. Le poète ayant supposé que c'était dans les contrées orientales et à l'extrémité de la mer Noire que montait le Bélier céleste, au moment où le Soleil se levait, le jour de l'équinoxe, il nous trace la route que tous les vaisseaux étaient censés tenir pour arriver sur ces plages éloignées. C'est donc une carte géographique, plutôt qu'une carte astronomique, qui doit nous servir ici de guide.

En conséquence , on voit les Argonautes qui passent entre la Thrace et l'île d'Imbros, en cinglant vers le golfe Noir ou le golfe Mêlas. Ils entrent dans l'Hellespont, laissant à leur droite le mont Ida et les champs de la Troade ; ils côtoient les rivages d'Abydos, de Percota, d'Abarnis et de Lampsaque.

La plaine voisine de l'isthme était habitée par les

Dolions, qui avaient pour chef Gyzique, fondateur de leur ville. Il était Thessalien d'origine; aussi il accueille favorablement les Argonautes, qui étaient Grecs et dont le chef était Thessalien. Cet hôte malheureux périt ensuite dans un combat nocturne, qui, par erreur, s'était engagé entre les Argonautes et les Dolions , lorsque les premiers, après avoir quitté ce pays, y furent reportés par les vents. On fit de superbes funérailles à ce prince infortuné et on lui éleva un tombeau.

Les Argonautes quittent de nouveau ces ports, après avoir fait des sacrifices à Gybèle. Ils approchent du golfe Gyanée et du mont Arganthone.

Les Mysiens qui habitaient ces rivages, pleins de confiance dans la bonne conduite des Argonautes, les reçurent avec amitié, et leur fournirent tout ce dont ils avaient besoin. Tandis que tout l'équipage se livre à la joie du festin. Hercule s'éloigne du vaisseau et va dans la forêt voisine pour y couper une rame qui soit propre à sa main, car la sienne avait été cassée par la violence des flots. Après avoir cherché quelque temps, il découvre un sapin, qu'il ébranle à coups de massue; il l'arrache et s'en fait une rame.

Pendant ce temps le jeune Hylas, qui l'avait accompagné, s'était avancé assez loin dans la forêt pour y chercher une fontaine, afin de procurer au héros l'eau dont il aurait besoin à son retour. Le poète raconte à cette occasion l'histoire si connue de ce jeune enfant, qui se noie dans la fontaine, où une nymphe amoureuse de lui le précipita; il nous peint aussi les regrets d'Hercule, qui dès ce moment ne songea plus à remonter sur le vaisseau.

Cependant l'étoile du matin paraissait sur le sommet des montagnes voisines, et un vent frais commençait à s'élever, lorsque Tiphys avertit les Argonautes de se rembarquer et de profiter du vent. On lève l'ancre, et déjà on côtoyait le cap Posidéon , lorsqu'on s'aperçut de l'absence d'Hercule.

On parlait de retourner en Mysie, quand Glaucus, divinité marine, éleva sa tête limoneuse hors des eaux,

et adressa un discours aux Argonautes pour les tranquilliser. Il leur dit que c'est en vain que, contre la volonté de Jupiter, ils veulent conduire en Golchide Hercule, à qui il reste à achever la carrière pénible de ses douze travaux ; qu'ainsi ils doivent cesser de s'en occuper plus longtemps. Il leur apprend le sort du jeune Hylas, qui a épousé une nymphe des eaux. Ge discours achevé, le dieu marin se replonge au fond des mers, et laisse les Argonautes continuer leur route. Ils abordent sur la rive voisine le lendemain. Ici finit le premier chant.

Page 1