CHANT II
Les navigateurs avaient pris terre dans le pays des Bébryciens, où régnait Amycus, fils de Neptune. Ge prince féroce défiait tous les étrangers aux combats du ceste, et avait déjà tué beaucoup de ses voisins. On remarquera que le poète, à mesure qu'il fait arriver les Argonautes dans un pays, ne manque pas de rappeler toutes les traditions mythologiques qui appartiennent aux villes et aux peuples dont il a occasion de parler, ce qui forme une suite d'actions particulières, qui se lient à l'action principale ou plutôt à l'action unique du poème, qui est l'arrivée en Golchide et la conquête de la fameuse toison d'or.
Amycus vient à la rencontre des compagnons de Jason ; il s'informe du sujet de leur voyage, et leur tient un discours menaçant. Il leur propose le combat du ceste, dans lequel il s'était rendu si redoutable. Il leur dit qu'ils aient à choisir celui d'entre eux qu'ils croiront le plus brave, afin de le lui opposer. Pollux, un des dioscures, accepte son insolent défi. Le poète nous donne une description assez intéressante de ce combat, dans lequel le roi des Bébryciens succombe. Les Bébryciens veulent venger sa mort et sont mis en fuite.
Déjà le soleil brillait aux portes de l'orient, et semblait
appeler aux champs le pasteur et ses troupeaux, lorsque les Argonautes, ayant chargé sur leurs vaisseaux le butin qu'ils avaient fait sur les Bébryciens, se rembarquent et font voile vers le Bosphore. La mer devient grosse ; les flots s'accumulent en forme d'énormes montagnes, qui menacent de retomber sur le vaisseau ; mais l'art du pilote en détourne l'effet. Après quelques dangers , ils abordent sur la côte où régnait Phinée, célèbre par ses malheurs. Ici le poète raconte les aventures fameuses de Phinée, qui avait été frappé d'aveuglement et que les Harpies tourmentaient. Apollon lui avait accordé l'art de la divination. Lorsque le malheureux Phinée est averti de l'arrivée de ces voyageurs, il sort de chez lui, guidant et assurant ses pas chancelants à l'aide d'un bâton. Il leur parle comme étant déjà instruit du sujet de leur voyage : il leur fait le tableau de ses malheurs et sollicite leur secours contre les oiseaux dévorants qui troublent son repos, et qu'il est réservé aux seuls fils de Borée de détruire. Ces fils de Borée faisaient partie des héros qui montaient le vaisseau de Jason. Un d'eux, Zéthus, les yeux mouillés de larmes, prend les mains du vieillard et lui adresse un discours dans lequel il cherche à le consoler en lui donnant les plus flatteuses espérances. En conséquence, l'on sert à Phinée un repas, que les Harpies se préparent, comme d'ordinaire, à lui enlever. Elles salissent les tables, mais pour la dernière fois, et, laissant après elle une odeur infecte, elles s'envolent. Mais les fils de Borée les poursuivent, l'épée à la main, et ils les auraient tuées, si les dieux n'eussent dépêché Iris à travers les airs pour les en empêcher. Ils tirent au moins d'elles la promesse qu'elles ne troubleront plus le repos de Phinée; et les fils de Borée retournent à leur vaisseau. Cependant les Argonautes font servir un repas auquel assiste Phinée et où il mange du meilleur appétit. Assis devant son foyer, ce vieillard leur trace la route qu'ils ont à suivre, et leur découvre les obstacles qu'ils auront à surmonter. En qualité de devin, il leur découvre tous les secrets qu'il est en son pouvoir de révéler sans
déplaire aux dieux, qui l'ont déjà puni de son indiscrétion. Il les avertit qu'en quittant ses États ils vont être obligés de passer à travers les roches Gyanées, dont on n'approche guère impunément. Il leur fait une courte description de ces écueils, et leur donne des avis utiles pour échapper aux dangers. Il leur conseille de consulter les dispositions des dieux à leur égard en lâchant une colombe. « Si elle fait le trajet sans danger, leur dit-il, ne « balancez pas à la suivre et à franchir ce terrible passage « en forçant de rames. Gar les efforts que l'on fait pour « son salut valent bien au moins les vœux que l'on « adresse aux dieux. Mais si l'oiseau périt, revenez; ce « sera une preuve que les dieux s'opposent à votre pas- « sage. » Il trace ensuite la carte de toute la côte, qu'ils auront à parcourir : il leur révèle surtout le terrible secret des dangers auxquels Jason sera exposé sur les rives du Phase, s'il veut enlever le dépôt précieux que garde un dragon redoutable, couché au pied du hêtre sacré où est suspendue la toison d'or. La peinture qu'il leur en fait effraye les Argonautes ; mais Jason invite le vieillard à poursuivre, et surtout à lui dire s'ils peuvent se flatter de retourner sains et saufs en Grèce.
Le vieux Phinée lui répond qu'il trouvera des guides qui le conduiront au but où il veut arriver ; que Vénus favorisera son entreprise ; mais qu'il ne lui est pas permis d'en dire davantage. Il achevait ces mots, lorsqu'on voit arriver les fils de Borée, qui annoncent qu'ils ont donné pour toujours la chasse aux Harpies, et qu'elles sont reléguées en Grète, d'où elles ne sortiront plus. Gette heureuse nouvelle comble de joie toute l'assemblée.
Les Argonautes, après avoir élevé douze autels aux douze grands dieux, se rembarquent, emportant avec eux une colombe qui devait leur servir de guide. Déjà Minerve, qui s'intéressait au succès de leur entreprise, s'était placée près des roches redoutables pour leur faciliter le passage. On voit ici que c'est la sagesse qui, personnifiée sous Je nom de Minerve, va leur faire éviter
m ABREGE
les écueils dangereux qui bordent de toutes parts ce détroit. Tel était le langage de la poésie ancienne.
Le poète nous décrit l'étonneraent et la frayeur des Argonautes à l'instant où ils s'approchent de ces terribles écueils, au milieu desquels bouillonne l'onde écumante. Leurs oreilles sont étourdies du bruit affreux des roches qui s'entre-choquent et du mugissement des A'agues qui vont se briser sur le rivage. Le pilote Tiphys manœuvre avec son gouvernail, tandis que les rameurs le secondent de toutes leurs forces.
Euphémus, placé sur la proue, lâche la colombe, dont chacun suit des yeux le vol. Elle file à travers les roches qui se heurtent et se froissent entre elles, et néanmoins sans les toucher. Elle n'y perd que l'extrémité de sa queue. Cependant l'onde agitée fait pirouetter le vaisseeiu: les rameurs poussent des cris aigus ; mais le pilote les réprimande, et leur ordonne de forcer de rames pour échapper au torrent qui les entraîne ; le flot les reporte encore au milieu des rochers. Leur frayeur est extrême, et la mort paraît suspendue sur leurs têtes. Le vaisseau, porté sur la cime des vagues, s'élève au-dessus des roches elles-mêmes, et un moment après est précipité dans l'abîme des eaux. C'est alors que Minerve, appuyant sa main gauche sur une des roches, pousse le navire avec la droite, et le fait voler avec la rapidité du trait ; à peine a-t-il souffert un très léger dommage.
La déesse, satisfaite d'avoir sauvé le vaisseau, retourne dans l'Olympe, et les roches se raffermissent, conformément aux ordres du destin. Les Argonautes, rendus à une mer libre, se croient, pour ainsi dire, arrachés aux gouffres, de l'enfer. C'est alors que Tiphys leur adresse un discours, dans lequel il leur fait sentir tout ce qu'ils doivent à la sagesse de leurs manœuvres, ou, figurément, à la protection de Minerve : et il leur rappelle que c'est cette même déesse qui a pris soin de construire leur vaisseau, qui par cela même est impérissable. Le ])assage des roches Gyanées était fort redouté des navigateurs ; il l'est encore aujourd'hui; il fallait beaucoup d'art et de pru-
dence pour le franchir. Voilà le fonds de ces récits effrayants, que tous les poètes ont répétés. Il en était de même du détroit de Sicile. C'est ainsi que la poésie a semé partout le merveilleux, et couvert du voile de l'allégorie les phénomènes de la nature.
Cependant les Argonautes, ramant sans relâche, avaient déjà dépassé l'embouchure de l'impétueux Rhébas; celle du Phyliis, où Phryxus avait autrefois immolé son bélier. Ils arrivent, au crépuscule, près (l'une île déserte, appelée Thynias, où ils débarquent. Là, ils eurent une apparition d'Apollon; ce dieu avait quitté la Lycie et s'avançait vers le nord : ce qui arrive au passage du Soleil à l'équinoxe du printemps, ou lorsque le Soleil va conquérir le fameux Bélier des constellations.
Après avoir sacrifié à Apollon, les Argonautes quittent cette île, et passent à la vue de l'embouchure du fleuve Sagaris, du Lycus, et du lac Anthémoïs. Ils arrivent à la presqu'île Achérusie, qui se prolonge dans la mer de Bithynie, Là est une vallée où l'on trouve, au milieu d'une forêt, l'antre de Pluton et l'embouchure de l'Achéron.
Ils sont favorablement accueillis par le roi du pays, ennemi d'Amycus, roi desBébryciens, qu'ils avaient tué. Ce prince et les Mariandyniens, ses sujets, croyaient voir dans Pollux un génie bienfaisant et un dieu. Lycus^ c'était le nom de ce prince, écoute avec plaisir le récit qu'ils lui font de leurs aventures ; il fait porter sur leur vaisseau toutes sortes de rafraîchissements, et leur donne son fils [pour les accompagner dans leur expédition. Le devin Idmon et le pilote Tiphys moururent dans ces lieux. Ancée remplace ce dernier, et prend la conduite du vaisseau.
On se rembarque, et l'on profite d'un vent favorable, qui porte bientôt les navigateurs à l'embouchure du fleuve Callirhoé , où Bacchus autrefois, à son retour de riude, célébra des fêtes accompagnées de danses. On fit en ce lieu des libations sur le tombeau de Sthénéleus; puis on se rembarqua. Les Argonautes arrivent au bout de peu de jours à Sinope, où ils trouvent quelques compagnons
d'Hercule, qui s'étaient fixés dans ce pays. Ils doublent ensuite le cap des Amazones, et passent vis-à-vis l'embouchure du Thermodon. Enfin ils arrivent près de l'île Arétiade, où ils sont attaqués par des oiseaux redoutables qui infestaient cette île. Ils leur donnent la chasse, et les mettent en fuite.
C'est là qu'ils trouvent les fils de Phryxus, qui avaient quitté la Golchide pour venir en Grèce, et qu'un naufrage avait poussés sur cette île déserte. Ces infortunés réclaclament le secours de Jason, à qui ils découvrent leur naissance et le sujet de leur voyage en Grèce.
Les Argonautes, transportés de joie, ne peuvent se lasser de les regarder, et se félicitent d'une aussi heureuse rencontre. En effet, ils étaient les petits-fils d'^étès, possesseur de la riche toison, et fils de Phryxus, qui avait été porté sur le dos du fameux bélier. Jason se fait reconnaître pour leur parent, comme étant petit-fils de Gréthéus, frère d'Athamas, leur grand-père. Il leur dit qu'il va lui-même en Golchide trouver iEétès,sans leur découvrir encore le motif de son voyage. Mais bientôt il les en instruit, et les invite à s'embarquer sur son vaisseau, et à lui servir de guide.
Les fils de Phryxus ne lui dissimulent pas les dangers d'une telle entreprise, et surtout ils lui peignent cet affreux dragon, qui ne dort ni jour ni nuit, et qui garde le riche dépôt qu'ils veulent enlever. Ge discours fait pâlir les Argonautes, excepté la brave Pelée, qui menace de sa vengeance et de celle de ses compagnons .^étès, s'il se refuse à leur demande. Les fils de Phryxus sont reçus dans le vaisseau qui, poussé par un bon vent, arrive au bout de quelques jours à l'embouchure du Phase, fleuve qui traverse la Golchide. Us calent les voiles, et àl'aide de la rame ils remontent le fleuve. Le fils d'Ëson, tenant une coupe d'or, fait des libations de vin dans les eaux du Phase ; il invoque la Terre, les divinités tutélaires de la Golchide et les mânes des héros qui l'ont autrefois habitée. Après cette cérémonie, Jason, ranimé par les conseils d'Argus, un des fils de Phryxus, fait jeter l'ancre en
attendant le retour du jour. Ainsi finit le second chant.