‹ Abrégé de l'origine de tous les cultes [microform]Chapitre 64 sur 70 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

Jusqu'ici tout s'est passé en préparatifs qui étaient nécessaires pour amener l'action principale du poème. Le dépôt qu'il s'agissait de conquérir était aux extrémités de l'Orient. 11 fallait y arriver, avant de tenter d'obtenir par la douceur ou d'enlever par la ruse ou la force la précieuse toison. Le poète a donc dû décrire un aussi long voyage avec toutes les circonstances qui sont supposées l'avoir accompagné. Ainsi Virgile fait voyager son héros pendant sept années avant d'arriver dans le Latium, et d'y former l'établissement qu'il projette et qui est l'unique but de tout le poème. Ce n'est qu'au septième livre que l'action principale commence ; aussi est-ce là qu'il invoque de nouveau Erato, ou la muse qui lui fera obtenir la mam deLavinie, fille du roi des Latins, chez qui il doit se fixer. Pareillement ici Apollonius, après avoir conduit son héros sur les rives du Phase, comme Virgile conduit Enée sur celles du Tibre, invoque Erato, ou la muse qui préside à l'amour. Il l'invite à raconter comment Jason vint à bout de s'emparer de cette riche toison par le secours de Médée, fille d'vEétès, qui devint amoureuse de lui. Il nous présente d'abord le spectacle de trois déesses, Junon, Minerve et Vénus, qui s'intéressent au succès du fils d'Eson. Les deux premières se transportent au palais de Vénus, dont le poète nous fait la description. Junon fait part à Vénus de ses alarmes sur le sort de Jason, qu'elle protège contre le perfide Pélias, qui l'a outragée elle-même. Elle fait l'éloge de Jason, de qui elle n'a qu'à se louer. Vénus lui répond qu'elle est prête à faire tout ce qu'exigera d'elle l'épouse du grand Jupiter. Celle-ci invite Vénus à charger son fils du soin d'inspirer à la fille d'^étès un violent amour pour Jason, parce que si ce héros peut mettre dans

ses [intérêts la jeune princesse, il est sûr du succès de son entreprise. La déesse de Gythère promet d'engager son fils à se prêter aux désirs des deux déesses, et aussitôt elle parcourt l'Olympe pour chercher Gupidon. Elle le trouve dans un verger, qui s'amusait à jouer avec le jeune Ganymède, nouvellement placé aux cieux. Sa mère le surprend et lui donne un tendre baiser ; en même temps elle lui fait part des désirs des déesses, et lui expose les services qu'on attend de lui.

Le jeune enfant, gagné par les caresses de Vénus et séduit par les promesses qu'elle lui fait, laisse son jeu, prend son carquois qui reposait au pied d'un arbre, et s'arme de son arc. Il sort des portes de l'Olympe, quitte les cieux, traverse les airs et descend sur la terre.

Cependant les Argonautes étaient encore cachés dans l'ombre des épais roseaux qui bordaient le fleuve. Jason les haranguait. Il leur communique ses projets, en même temps qu'il invite chacun d'eux à lui faire part de leurs réflexions. Il les exhorte à rester sur leur bord, pendant qu'il ira au palais d'^étès, accompagné seulement des fils de Phryxus et de Ghalciopé, et de deux autres de ses compagnons. Il leur dit que son dessein est d'employer d'abord la douceur et les sollicitations pour obtenir du roi la fameuse toison. Il part, tenant en main le caducée ; il s'avance vers la ville d'^Eétès, et arrive au palais de ce prince. Le poète fait ici la description de ce magnifique édifice, près duquel on remarque deux tours élevées. Dans l'une habitait le roi avec son épouse; dans l'autre son fils Absyrthe, que les Golchidiens nommaient Phaéton. On observera ici que Phaéton est le nom du Cocher céleste, placé sur le point équinoxial de printemps, et qui éprouva le sort tragique d' Absyrthe, sous les noms de Phaéton, de Myrtile, d'Hippolyte, etc. ; il suit Persée et Méduse aux cieux.

Dans les autres appartements logeaient Ghalciopé, épouse de Phryxus, et mère des deux nouveaux compagnons de Jason, et sa sœur Médée. Celle-ci faisait les fonctions de prêtresse d'Hécate, à qui l'on donnait Perses

pour père. Ghalciopé, apercevant ses fils, vole au-devant d'eux et les reçoit dans ses bras. Médée pousse un cri à la vue des Argonautes. Métës sort de son palais, accompagné de son épouse. Toute la cour est en mouvement. Cependant l'Amour, sans être aperçu, avait traversé les airs, il s'était arrêté dans le vestibule pour tendre son arc; puis, franchissant le seuil de la porte, il s'était caché derrière Jason. C'est de là qu'il décoche une flèche dans le sein de Médée : celle-ci reste muette et interdite. Bientôt le feu qui est allumé dans son cœur, fait des progrès et brûle dans toutes ses veines; ses yeux brillent d'une flamme vive et sont fixés sur Jason. Son cœur soupire ; un léger battement agite son sein ; sa respiration est pressée ; la pâleur et la rougeur se peignent successivement sur ses joues. Le poète passe ensuite au récit de l'accueil qu'./$létès fait à ses petits-fils, dont le retour inattendu le surprend. Ce prince rappelle aux fils de Phryxus les avis qu'il leur avait donnés avant leur départ, pour les détourner d'une entreprise dont il connaissait tous les dangers. 11 les interroge sur ces étrangers qui les accompagnent. Argus, répondant au nom d'eux tous, fait le récit de la tempête qui les a jetés dans une île déserte consacrée à Mars, et d'où ils n'ont été tirés que par les secours de ces navigateurs. Il découvre en même temps à son aïeul l'objet de leur voyage, et les terribles ordres de Pélias. Il ne lui dissimule pas tout l'intérêt que Minerve prend au succès de leur entreprise : c'est elle qui a pris soin de construire leur vaisseau, dont il vante l'excellente construction, et qui est monté par l'élite des héros de la Grèce. Il lui présente Jason, qui avec ses compagnons vient lui demander la fameuse toison.

Ce discours met le roi en fureur ; il s'indigne contre les fils de Phryxus, qui se sont chargés d'un tel message. Pendant qu'il s'emportait en menaces contre ses petitsfils et contre les Argonautes, le bouillant Télamon voulait répondre avec la même violence. Mais Jason le retient, et, prenant un ton modeste et doux, il expose au roi les motifs de son voyage, dont l'ambition n'a jamais été le

but, et qu'il n'a entrepris que pour obéir aux volontés de Pélias. II lui promet, s'il veut leur être favorable, de publier sa gloire à son retour en Grèce, et même de le soutenir dans les guerres qu'il pourrait avoir à faire contre les Sarmates et les autres peuples voisins.

Métès, d'abord incertain du parti qu'il doit prendre à leur égard, se détermine à leur promettre ce qu'ils demandent, mais sous une condition qu'il leur impose, et dont l'exécution sera pour lui un sûr garant de leur courage : il dit à Jason qull a deux taureaux, qui ont des pieds d'airain et qui- soufflent des feux de leurs naseaux ; qu'il les attelle à une charrue, et qu'il trace des sillons dans un champ consacré à Mars ; et qu'au lieu de blé il y sème des dents de serpent, d'où naissent tout à coup des guerriers, qu'il moissonne ensuite avec le fer de sa lance ; et que tout cela s'exécute dans l'intervalle du lever au coucher du soleil. Il propose à Jason d'en faire autant, et il lui promet, s'il réussit, de lui livrer le riche dépôt qu'il demande. Sans cela, il n'a rien à espérer; car, ajoute-t-il, il serait indigne de moi de céder un tel trésor à quelqu'un moins brave que je ne le suis.

A cette proposition, Jason reste muet et interdit, ne sachant que répondre, tant cette entreprise lui semble hardie. Cependant il finitpar accepter la condition.

Les Argonautes sortent du palais, suivis du seul Argus qui fait signe à ses frères de rester. Médée, qui les a aperçus, remarque surtout Jason, que sa jeunesse et ses grâces distinguent de tous ses compagnons. Ghalciopé, dans la crainte de déplaire à son père, rentre dans son appartement avec ses enfants, tandis que sa sœur suit toujours des yeux le héros dont la vue l'a séduite, qu'elle ne le voit plus, son image reste encore gravée dans son souvenir. Ses discours, ses gestes, sa démarche, et surtout son air inquiet, sont toujours présents à son esprit agité. Elle craint pour ses jours : il lui semble déjà victime d'une entreprise aussi hardie. Des larmes coulent de ses beaux yeux ; elle se répand en plaintes et fait des vœux pour le succès de ce jeune héros. Elle invoque pour

lui les secours de la déesse dont elle est prêtresse.

Les Argonautes traversent la [ville et reprennent la route qu'ils avaient déjà tenue. Alors Argus adresse un discours à Jason, dans lequel il lui rappelle ce qu'il avait déjà dit de l'art magique de Médée, et de l'importance qu'il y avait pour lui de la mettre dans ses intérêts. Il se charge de faire les démarches nécessaires pour cela, et de sonder les dispositions de sa mère, Jason le remercie de ses offres, qu'il consent à accepter, et il retourne vers sa flotte. Sa vue y répand l'allégresse, à laquelle succède bientôt la tristesse lorsqu'il a informé ses compagnons des conditions qui lui sont imposées. Cependant Argus cherche à les tranquilliser. Il leur parle de Médée et de son art puissant, dont il raconte des effets merveilleux. Il se charge d'obtenir ses secours.'

Jason, après avoir pris l'avis de ses compagnons, envoie Argus au palais de sa mère, tandis que les Argonautes débarquent sur la rive du fleuve, où ils se disposent à combattre, s'il est nécessaire.

Cependant iEétès avait assemblé ses Colchidiens , pour préparer quelque entreprise perfide contre Jason et ses soldats, qu'il peint à ses sujets comme une horde de brigands qui viennent se répandre dans leur pays. En conséquence, il ordonne à ses troupes d'aller attaquer les Argonautes et de brûler leur vaisseau.

Argus , arrivé dans l'appartement de sa mère, la priait de solliciter les secours de Médée en faveur de Jason et de ses compagnons. Déjà celle-ci s'était intéressée d'ellemême au sort de ces héros ; mais elle craignait le courroux de son père. Un songe, dont le poète nous décrit tous les détails, la force à rompre le silence. Elle a déjà fait quelques pas pour aller trouver sa sœur, lorsque tout à coup elle rentre chez elle, se jette sur son lit où elle s'abandonne aux transports de sa douleur et pousse de longs gémissements. C'est alors que Chalciopé, qui en est instruite, vole au secours de sa sœur. Elle la trouve les yeux baignés de larmes et se meurtrissant la figure dans son désespoir. Elle lui demande les motifs de son agitation

violente; et, supposant que c'est l'effet des reproches de son père, dont elle se plaint elle-même, elle annonce le désir qu'elle a de fuir loin de ce palais avec ses enfants.

Médée rougit, et la pudeur l'empêche d'abord de répondre; enfin elle rompt le silence, et, cédant à l'empire, de l'amour qui la subjugue, elle lui témoigne ses inquiétudes sur le sort des fils de Phryxus, que leur aïeul Méihs menace de faire périr avec ces étrangers. Elle lui fait part du songe qui semble présager ce malheur. Médée parlait ainsi pour sonder les dispositions de sa sœur, et pour voir si elle ne lui demanderait pas son appui pour son fils. Ghalciopé effectivement s'ouvre à elle; mais, avant de lui confier son secret, elle lui fait jurer qu'elle le gardera fidèlement, et qu'elle fera tout ce qui dépendra d'elle pour la servir et protéger ses enfants. En disant ces mots, elle fond en larmes et elle presse les genoux de Médée dans l'attitude de suppliante. Ici le poète nous fait le tableau de la douleur de ces deux princesses. Médée, élevant la voix, atteste tous les dieux qu'elle est disposée à faire tout ce que sa sœur exigera d'elle. Ghalciopé alors se hasarde à lui parler de ces étrangers et surtout de Jason, à qui ses enfants prennent un vif intérêt. Elle lui avoue qu'Argus, son fils, est venu l'engager à solliciter près d'elle des secours pour eux dans cette périlleuse entreprise. A ces mots, la joie pénètre le cœur de Médée ; une modeste rougeur colore ses belles joues. Elle consent à faire peureux tout ce que demandera une sœur à qui elle n'a rien à refuser, et qui lui a servi presque de mère. Elle lui recommande le plus profond secret. Elle lui annonce qu'elle fera porter dès le point du jour dans le temple d'Hécate les drogues nécessaires pour assoupir les redoutables taureaux. Ghalciopé sort aussitôt et court informer son fils des promesses de sa sœur. Pendant ce temps Médée, restée seule dans son appartement, se livrait aux réflexions qui devaient être naturellement la suite d'un tel projet.

Il était déjà tard, et la nuit étendait son ombre épaisse sur la terre et sur la mer. Un silence profond régnait

dans toute la nature. Le cœur seul de Médée n'était pas tranquille, et le sommeil ne fermait pas ses paupières. Inquiète sur le sort de Jason, elle redoutait pour lui ces terribles taureaux qu'il devait atteler à la charrue, et avec lesquels on le forçait de sillonner le champ consacré à Mars.

Ces craintes et ces agitations sont assez bien décrites par le poète, qui emploie à peu près les mêmes comparaisons que Virgile lorsqu'il peint la perplexité soit d'Enée soit de Didon. 11 met dans la bouche de la jeune prmcesse un discours qui nous retrace l'anxiété de son âme et les irrésolutions de son esprit. Elle porte sur ses genoux la précieuse cassette qui contient ses trésors magiques : elle la baigne de ses larmes, et fait les réflexions les plus tristes. Elle attend le retour de l'aurore, qui vient enfin chasser les ombres de la nuit. Argus cependant avait laissé ses frères pour attendre l'effet des promesses de Médée, et était retourné au vaisseau.

Le jour avait reparu, et la jeune princesse, occupée des soins de sa toilette, avait oublié quelque temps ses chagrins. Elle avait réparé le désordre de ses cheveux, parfumé son corps d'essences et attaché un voile blanc sur sa tête. Elle donne ordre à ses femmes, qui étaient au nombre de douze et toutes vierges, d'atteler les mules qui devaient conduire son char au temple d'Hécate. Pendant ce temps-là elle s'occupe à préparer les poisons, qu'elle avait extraits de simples du Caucase, nées du sang de Prométhée. Elle y mêle une liqueur noirâtre, qu'avait vomie l'aigle qui rongeait le foie de ce fameux coupable. Elle en frotte la ceinture qui entoure son sein. Elle monte sur son char, ayant à ses côtés deux de ses femmes, et elle traverse la ville en tenant les rênes et le fouet qui lui servent à conduire les mules. Ses femmes la suivent, formant un cortège assez semblable à celui des nymphes de Diane lorsqu'elles sont rangées autour du char de cette déesse.

Elle était déjà sortie des murs de la ville. Arrivée près du temple, elle met pied à terre. Elle communique son

projeta ses femmes, à qui elle demande le plus grand secret ; elle les invite à cueillir des fleurs et leur ordonne de se retirer à l'écart au moment où elles verront paraître cet étranger dont elle désire servir les desseins.

Cependant le fils d'Eson, conduit par Argus et accompagné du devin Mopsus, s'avançait vers le temple, où il savait que Médée devait se rendre 'au point du jour. Junon avait pris soin elle-même de l'embellir et l'avait environné d'un éclat éblouissant. Le succès de sa démarche lui est déjà annoncé par des présages heureux, que Mopsus interprète. Il conseille à Jason d'aller seul trouver Médée et de s'entretenir avec elle, tandis que lui et Argus resteront à l'attendre. Médée, impatiente de voir arriver le héros, tournait ses regards inquiets du côté que devait venir Jason. Enfin il parait à ses yeux, tel que l'astre qui annonce les ardeurs de l'été se montre au moment où il sort du sein des flots. Ici le poète nous décrit l'impression que cette vue produit sur la princesse. Ses yeux se troublent, ses joues se colorent, ses genoux chancellent, et ses femmes, témoins de son embarras, se sont déjà éloignées. Les deux amants restent en présence, muets et interdits pendant quelque temps. Enfin Jason, prenant le premier la parole, cherche à rassurer sa pudeur alarmée, et l'invite à lui ouvrir son cœur, dans un lieu surtout qui lui impose pour elle un respect religieux.

Il lui dit qu'il est déjà informé de ses bonnes dispositions à leur égard et des secours qu'elle a bien voulu leur promettre. Il la conjure, au nom d'Hécate et de Jupiter qui protège les étrangers et les suppliants, de vouloir bien s'intéresser au sort d'un homme qui paraît devant elle en cette double qualité. Il l'assure d'avance de toute sa reconnaissance et de celle de ses compagnons, qui iront publier en Grèce la gloire de son nom. Rajoute qu'elle seule peut combler les vœux de leurs mères et de leurs épouses, qui les attendent et qui ont les yeux fixés sur les mers, par où ils doivent retourner dans leur patrie. Il lui cite l'exemple d'Ariadne, qui s'intéressa au

■succès de Thésée, et qui, après avoir assuré la victoire à ce héros, s'embarqua avec lui et abandonna sa patrie. « En reconnaissance de ce service, continue Jason, sa couce ronne a été placée aux cieux. La gloire qui vous attend (I n'est pas moindre, si vous rendez cette foule de héros « aux vœux de la Grèce. »

Médée, qui l'avait écouté les yeux baissés, sourit doucement à ces paroles ; elle le regarde et veut lui répondre, sans savoir encore par où commencer son discours, tant ses pensées se pressent et se confondent. Elle tire de sa ceinture la drogue puissante qu'elle y a cachée. Jason s'en saisit avec joie; elle lui eût donné son âme tout entière s'il la lui eût demandée, tant elle était éprise de la beauté de ce jeune héros, dont le poète nous fait ici la plus charmante peinture. L'un et l'autre tantôt baissent les yeux, tantôt se regardent en face. Enfin Médée prend la parole et lui donne des avis utiles pour assurer le succès de son entreprise : elle lui recommande, lorsque son père ^étès lui aura remis les dents du dragon, qu'il doit semer dans les sillons , d'attendre l'heure précise de minuit, pour faire un sacrifice, seul et en particulier, après s'être lavé dans le fleuve.

Elle lui prescrit toutes les cérémonies requises pour rendre ce sacrifice agréable à la redoutable déesse. Elle lui enseigne l'usage qu'il doit faire de la drogue qu'elle lui a remise, et dont il doit frotter ses armes et son corps poar devenir invulnérable. Elle lui indique les moyens de détruire les guerriers qui naîtront des dents qu'il aura semées. C'est ainsi, ajoute Médée, que vous réussirez à enlever la riche toison, et que vous la porterez en Grèce, s'il est enfin vrai que votre intention soit de courir encore les dangers de la mer. En achevant ces mots, la princesse arrose ses joues de larmes, que lui arrache l'idée que ce héros va se séparer d'elle et regagner les régions lointaines. Elle baisse les yeux, et garde quelque temps le silence, qu'elle rompt bientôt : elle lui presse la main en lui disant : « Au moins, lorsque vous « serez retourné dans votre patrie, souvenez -vous de

« Médée , comme elle se souviendra de J ason, et dites-moi « avant de partir, où vous comptez aller. » Jason, touché de ses larmes, et déjà percé des traits de l'Amour, lui jure de ne l'oublier jamais, s'il est assez heureux pour arriver en Grèce, et si Métès ne lui suscite pas de nouveaux obstacles. Il finit par lui donner quelques détails sur la Thessalie, et lui parle d'Ariadne, sur laquelle Médée lui avait fait des questions ; il manifeste le désir d'être aussi heureux que Thésée. Il l'invite à l'accompagner en Grèce, où elle jouira de toute la considération qu'elle mérite ; il lui offre sa main et lui jure une foi éternelle.

Le discours de Jason flatte le cœur de Médée, lors même qu'elle ne peut se dissimuler les malheurs qui la menacent si elle prend le parti de le suivre.

Cependant ses femmes l'attendaient avec impatience, et l'heure était arrivée où la princesse devait se rendre au palais de sa mère. Elle ne s'aperçoit pas des instants qui s'écoulent trop rapidement pour son désir, si Jason ne l'eût prudemment avertie de se retirer avant que la nuit la surprit et que quelqu'un pût soupçonner leur entretien.

Ils se donnent un rendez-vous à une autre fois et se séparent. Jason regagne son vaisseau, et Médée rejoint ses femmes, qu'elle n'apercevait pas, tant son esprit était occupé d'autres idées. Elle remonte sur son char et retourne au palais du roi. Ghalciopé, sa sœur, l'interroge sur le sort des ses enfants ; elle n'entend rien, ne répond rien. Elle s'assied sur un siège près du lit, et là, plongée dans la douleur la plus profonde, elle se livre aux plus sombres réflexions.

Jason, retourné à son bord, fait part à ses compagnons du succès de son entrevue et leur montre l'antidote puissant dont il est muni. La nuit se passe, et le lendemain, dès la pointe du jour, les Argonautes envoient demander au roi les dents du dragon. Elles leur sont remises, et ils les donnent à Jason, qui, dans cette occasion, joue absolument le rôle de Gadmus. Ceci confirme l'identité de ces deux héros, dont le nom est celui du Serpentaire,

OU de ia constellation qui se lève le soir à l'entrée du Soleil au Taureau, lorsque le Bélier à toison d'or précède son char. Cependant l'astre brillant du jour était descendu au sein des flots, et la nuit avait attelé ses noirs coursiers. Le ciel était pur, l'air calme. Jason fait dans le silence de la nuit un sacrifice à la déesse qui y préside. , Hécate l'exauce et lui apparaît sous la forme d'un spectre effrayant. Jason est étonné, mais non pas découragé ; et déjà il a rejoint ses compagnons.

Cependant l'aurore montrait les sommets du Caucase nlanchis a une giace éternelle. Le roi ^Eétès, revêtu de la redoutable armure, que lui avait donnée le dieu des combats, se préparait à partir pour se rendre au champ de Mars. Sa tête était couverte d'un casque, dont l'éclat éblouissant offrait l'image du disque du soleil au moment où il sort du sein de Téthys. Il présentait en avant un énorme bouclier, formé de plusieurs cuirs, et balançait une pique redoutable, à laquelle aucun des Argonautes n'aurait pu résister, si ce n'est Hercule ; mais ce héros les avait déjà abandonnés. Près de lui était Phaéton, son fils ; il tenait les coursiers qui étaient attelés au char sur lequel son père allait monter. Déjà il en a pris les rênes et il s'avance à travers la ville, suivi d'un peuple nombreux.

Jason, de son côté, docile aux conseils de Médée, frotte ses armes avec la drogue que Médée lui a donnée, et qui doit en fortifier la trempe. H en frotte aussi son corps, qui acquiert une nouvelle vigueur et une force à laquelle rien ne peut résister. H agite avec fierté ses armes et déploie ses bras nerveux. Il s'avance vers le champ de Mars, où déjà s'était rendu Méies avec ses Colchidiens. Jason s'élance le premier de son vaisseau, tout équipé, tout armé, et se présente au combat ; on l'eût pris pour le dieu Mars lui-même. Il promène ses regards assurés sur le champ qu'il doit labourer ; il voit le joug d'airain auquel il doit attacher les redoutables taureaux, et le dur soc avec lequel il va sillonner ce champ. Il approche ; il enfonce en terre sa lance, pose son casque, et s'avance

armé de son seul bouclier pour chercher la trace des taureaux à la brûlante haleine. Ceux-ci s'élancent déjà de leur retraite obscure, que couvre une épaisse fumée. Le feu sortait avec bruit et impétuosité de leurs larges naseaux. Cette vue effraye les Argonautes ; mais Jason, toujours intrépide, tient son bouclier en avant, et les attend de pied ferme, comme le rocher immobile qui présente ses flancs à la vague écumante. Les taureaux fougueux le heurtent avec leurs cornes sans pouvoir l'ébranler. L'air retentit de leurs affreux mugissements. La flamme qui se précipite en bouillonnant de leurs narines ressemble à ces tourbillons de feu que vomit une fournaise embrasée, et qui successivement rentrent et ressortent avec une nouvelle impétuosité. L'activité de la flamme est bientôt émoussée par la force magique de la drogue dont le corps du héros est frotté . Jason , toujours invulnérable, saisit un des taureaux par la corne, et d'un bras nerveux il l'amène près du joug et l'atterre ; il en fait autant au second, et il les tient ainsi tous deux abattus.

Tel Thésée, ou le Soleil, sous un autre nom, défait aux champs de Marathon ce même taureau, placé ensuite aux cieux, et qui figure ici dans la fable de Jason, ou de l'astre vainqueur des hivers, et qui triomphe du taureau équinoxial. C'est le taureau que subjugue aussi Mithra.

-^étès reste interdit à la vue d'une victoire aussi inattendue. Déjà Jason, après avoir attelé les taureaux, les pressait de l'extrémité de sa lance, et faisait avancer la charrue ; déjà il a tracé plusieurs sillons, malgré la dureté du terrain, qui cède avec peine et se brise avec bruit. Il sème les dents du dragon, dételle ses taureaux, et retourne à son vaisseau. Mais des géants, nés des sillons qu'il a tracés, couvraient de leurs armes le champ qu'il venait de labourer. Jason se retourne, s'élance vers eux, et jette une énorme pierre au milieu de leurs épais bataillons : plusieurs en sont écrasés ; les autres s'entre-tuent, en se disputant entre eux le rocher qu'on vient de leur lancer. Jason profite de leur désordre pour

les charger l'épée à la main, et le fer de ce héros en fait une ample moisson. Ils tombent les uns sur les autres, et la terre qui les a produits reçoit leurs cadavres dans son sein. Ce spectacle étonne et afflige ^Eétès, qui retourne vers sa ville, tout rêveur et méditant de nouveaux moyens de perdre Jason et ses compagnons. La nuit qui survient termine ce combat.

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