‹ Abrégé de la propriété des eaux de PlombièresChapitre 2 sur 14 · PRÉFACE DE L’ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR

L'Abbrégé de la propriété des eaux de Plommières, imprimé en 1576 (1), est un ouvrage qu’on pouvait considérer comme perdu Tous les bibliographes en ont cité le titre plus ou moins inexactement , et , malgré tout l’intérêt qu’il présente, nul de ceux qui ont écrit l’histoire de Plombières ou traité de ses eaux, n’en ont donné une ligne ni un seul trait. On a reproduit les pages de Montaigne, mais jamais celles de Le Bon qni sont plus curieuses et plus anciennes encore. Berlhemin, qui a publié

(l)C’e*t par erreur, croyons-nous, qu’on cite! une édition en 1616.

vil!

son Discours des eaux de Plombières quarante ans après YAbbrégé de Le Bon, semble même n’avoir pas connu ce prédécesseur. Dom Calmet, qui a recherché tout ce qui peut éclairer l’histoire de cette petite ville d'eaux, n’a pas tiré un mot de cet intéressant opuscule. De nos jours enfin la multitude des écrivains spéciaux que Plombières a occupés ne l’a pas connu davantage, sans quoi nul ne l’eût passé sous silence.

D’où vient cct oubli, on ne peut dire cette indifférence? Le Bon n’était cependant pas un médecin sans talent ni réputation. Mais il faut le dire, son Abbrègé de 93 pages, d’un très-petit format, plus que négligé dans l’impression et qui ne fut peut-être pas tiré à un grand nombre d’exemplaires, cela dans un moment où la France était au plus fort des guerres civiles et religieuses, pouvait s’oublier ou se

fins facilement. Le voyage de

Montaigne est resté manuscrit jusqu’en 1774, et la boutade spirituelle de Camérarius serait-elle parvenue à la postérité, si elle n’eût été recueillie dans l’in-fo'io de Gesnerus, et bien qu’elle fût sortie d’une des plumes les plus graves de l’Allemagne?

L’Ablrégé de Le Bon ne méritait pas de rester ainsi dans l’ombre, et c’est à la fois illustrer l’auteur de ce petit volume et la ville de Plombières qu’il célèbre avec une sorte d’amour, que de lui rendre le jour de la publicité. Déjà, en 1865, dans nos Lettres vosgiennes , nous avons eu le plaisir d’en donner quelques extraits d’après un exemplaire à moitié rongé par les rats. De nouvelles recherches nous en ont fait découvrir un autre, complet cette fois, qui a servi à celle réimpression. Cette publication comble, nous le croyons, une lacune considérable dans l'histoire de Plombières et de ses eaux.

Ce n’est pas à tort que Le Bon se vante

d’être le premier qui a commencé à pratiquer les dictes eaux et à les mettre en lumière. Avant lui , Plombières n’est cité que par des médecins étrangers, les uns de nom simplement, en ajoutant que les eaux contiennent du plomb, les autres en dix lignes sans intérêt, sans donnée scientifique, même avec des idées comp ètement fausses. Camerarius doit être excepté, et encore n’esquisse-t-il que des traits chargés de la vie qu’on y mène. Le Bon a longtemps fréquenté les eaux de Plombières; il les a étudiées, expérimentées, comme on le pouvait alors, et aux observations médicales il a ajouté celles des mœurs et de l’histoire. Une seule chose lui a fait défaut; l’état des sciences chimiques ne lui a pas permis de mener à bout les analyses entreprises sur les eaux thermales par lui en commun avec quelques savants. Il ne s’abandonne pas à la routine dans scs pratiques médicales, et comme

Xt

un grand nombre de ses confrères, il ne sc jette pas dans les aventures dangereuses que Paracelse avait mises à la mode.

Jean Le Bon n’était point assurément un homme ordinaire. Né dans un village du Bassigny, à Autreville, près de Chaumont, il s’attacha sans doute de bonne heure à la fortune des Guises, car nous le voyons d’abord médecin du cardinal de Guise et plus tard , par lui sans doute , médecin de Henri III. Il parait s’être mêlé, par la plume du moins, à tous les évènements de son temps. Les lettres, la politique, la chirurgie, la médecine, l’antiquité, l’étymologie , la grammaire , son esprit embrasse tout. Lié avec Ronsard, il prend part aux luttes littéraires et lui adresse plusieurs ouvrages. Il publie des opuscules sur le tumulte du Bassigny, sur la liberté parisienne, une exhortation au t oi pour venir voir le Rhin et jouir de ce qui lui appartient. Il traduit Bcrose, des

traités de Galien, de Lucien, juge Aristote au point de vue médical. Il donne sa therapeia puerperarum (traitement des femmes en couches) qui a eu tant d’éditions et qui est un des bons livres que nous ayons sur celte matière.

Les biographes citent de lui une vingtaine d’ouvrages. S’ils avaient lu on parcouru l 'Abbrégé, ils auraient pu ajouter à celte liste trois ou quatre autres opuscules que Le Bon y rappelle. Page 456, il parle de son livre imprimé sur la faculté des bains de Bourbonne-lcs-Bains ; page Go, de son livre de la peste; p. Go, de sa seconde édition de la chiru.gie de sclopelis (blessures des coups de feu); enfin p. 57, d’une Francomjmia, qui toutefois pourrait bien n’avoir pas vu le jour, comme les trois livres latins d’où il a, dit-il dans le titre, extrait son Abbrégé de la propriété des eaux de 1 lommières. Deccs trois livres latins nous ne trouvons trace nulle part.

Mais ce n’cst pas par le nombre de ses ouvrages qu’il conviendrait de le juger. II suffit de s’entretenir un moment avec lui dans un de ses livres pour comprendre ce qu’étaient l'homme et le savant. VAbbrégé peut déjà le dire au lecteur attentif.

Le Bon appartient à cette nouvelle école de médecine, qui comme toutes celles de la Renaissance, voulaient réformer une science routinière. Dans ces temps du règne de la médecine galénique , ou de la doctrine des Arabes, disent tous ses biographes, il est un de ceux qui signalaient le retour de la médecine hippocratique.

Dans son Abbrègc il salue avec une sorte de joie contenue (p. 75) l’aurore d’une eschole gallicane parfaite en médecine; il s’emporte contre les vendeurs de drogues, les charlatans , les médecins qui exploitent l’ignorance des clients et tuent les hommes d crédit , contre l’école de Paracelse, et déplore la facilité des badauds à

ÏIV

s'e laisser duper. Faut-il que la ruse et fraude, s’écrie-l-il , endorme toujours la simplicité des François? Toute arme lui est bonne pour combattre, l’ironie comme l’expérience, la raison et presque l’injure ; il appelle les disciples de Paracelse des pécuines brutes. On voit partout qu’il est passionné pour l’expérimentation contre l’autorité. Quant à ses erreurs en médecine, elles sont de son époque.

Ce qui nous charme en lui particulièrement, c’est qu’il manifeste partout dans son Abbrégé pour le beau paÿs des Vosges une admiration sans bornes. Il a des expressions charmantes pour la faire passer en nous.

Mais il ne faudrait pas juger Le Bon comme écrivain d’après son Abbrégé. Si l’on excepte la dédicace, dont la tournure est d’une rotondiié cicéronienne , d’une harmonie qui sent l’homme de goût, on trouvera sans doute la phrase quelquefois

incorrecte et ne se dégageant pas en mainlà endroits avec clarté. Qu’on veuille bien se rappeler que la France avait alors fort peu d’écrivains qui pussent servir de guides, qu’on était à une époque de transition et que dans les ouvrages de science , ceux de médecine surtout, la langue française était fort peu employée. Il est plus à son aise et plus littéraire dans les page* et les opuscules où il a à lutter pour une idée nouvelle et vraie contre l’ignorance et la routine.

Un seul mot maintenant sur cette réimpression. Au texte de Le Bon, que nous donnons sous le même format et que nous avons dû rectifier, non sans peine, dans beaucoup de noms propres et dans sa ponctuation qui dénaturait souvent le sens de la phrase, nous avons ajouté une traduction des passages latins et un gloisaireindex , utile à l’intelligence des vieux mots et de ceux que l’auteur invente, comme à

xvr

la connaissance des lieux et des personnages cités. C’est là que nous avons rejeté ce qui aurait pu faire l’objet d’une note au bas de chaque page, voulant donner le texte de Le Bon , sans le surcharger de chiffres et de commentaires, et dans la forme où il a paru , il y a trois cents ans.

Le Bon méritait de vivre parmi nous tous, médecins, archéologues, érudits ou curieux, pionniers de l’histoire locale, bibliophiles ou simples amateurs , et nous croyons qu’il réussira de lui-même à prendre le rang qui lui convient. C’est assez pour nous du rôle modeste d’éditeur.

Louis Jouve.

Page 1