‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 104 sur 170 · NÉCESSITÉ DU MONOPOLE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DU MONOPOLE

La société ne se conserve qu'autant qu'elle se dérobe à la solidarité des spéculations particulières et qu'elle laisse absolument toute innovation *aux risques et périls des individus. Aucun nombre n'exprimerait la multitude d'idées fausses, d'essais imprudents qui tous les jours éclosent dans le cerveau humain. Les travaux utiles sur les utopies ne sont pas 100 sur un milliard.

Pour se tirer de là, que propose-t-on? Le rachat des monopoles. Nous pouvons délivrer des brevets, mais S. G. D. G. Les titres de propriété sont placés sous la garde des citoyens, le gouvernement n'en garantit pas la valeur.

Quant aux missions scientifiques que le gouvernement confie quelquefois à des personnes sans argent, c'est une rapine et une corruption de plus. En fait, la société ne peut garantir à personne le capital nécessaire à l'expérimentation d'une idée.

Je ne serais pas si âpre aux idées communistes, que je trouve inacceptables, si je n'étais convaincu que la communauté et les utopies sociales sont le plus grand obstacle qu'ait présentement à vaincre le progrès. Le socialisme ne peut s'établir que par la justice et non la fraternité. C'est donc la justice que nous devons étudier et non la fraternité, car c'est de la justice que le peuple doit découvrir la formule. L'ouvrier anticipe presque toujours sur son travail, il prend crédit, il contracte des dettes et fait faillite. Il faut le rappeler à l'aphorisme de M. Say : « Les produits ne s'achètent qu'avec des produits. »

La charité nous est recommandée comme réparation des infirmités qui affligent nos semblables ; mais jamais

CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES — l^' VOLUME 2l7

le travailleur de haute capacité ne voudra travailler pour le roi de Prusse, c'est-à-dire pour la société générale.

La charité prise pour instrument d'égalité et loi d'équilibre serait la dissolution de la société.

La charité peut être organisée au point de vue de la solidarité et pas davantage.

La charité légale, d'après certains économistes, a fait plus de mal à la société que l'usurpation propriétaire. Tout ce que l'homme consomme, il doit le produire, sans cela il est frappé de déshonneur ou suspect de fraude.

Doublez le salaire normal de l'ouvrier, vous l'invitez à la paresse; ôtez-lui le prix légitime de ses efforts, vous soulevez sa colère. Des deux côtés, vous altérez ses sentiments fraternels. Au contraire, mettez à la jouissance la condition du travail, seul mode prévu par la nature, pour associer les hommes en les rendant bons et heureux, vous rentrez dans la loi de répartition économique : « Les produits s'achètent avec des produits ».

Le communisme est la négation même de la société dans sa base^ qui est l'équivalence progressive des fonctions et des aptitudes. Les communistes suppléent à la nature et à l'éducation par des décrets souverains, mais inexécutables. Au lieu de chercher la justice dans le rapport des faits, ils la prennent dans leur sensibilité, appelant justice tout ce qui leur parait amour du prochain.

Vous pourvoirez à mes besoins dans la mesure de vos ressources, dites-vous ; j'entends au contraire que ce soit dans la mesure de mon travail ; sinon, je cesse de travailler. Je demande tout ce qui me revient, rien que ce qui me revient. Combien me devez-vous ? Combien vous dois-je? Voilà ma religion; à chacun selon ses œuvres. Le problème social consiste à savoir, non pas comment on abolira, mais comment on conciliera tous les monopoles.

Toute entreprise devant rester aux risques et périls de l'entrepreneur, le produit net lui appartient au titre le plus sacré qui soit parmi les hommes : le travail et Tin-

telligence. Mais s'il est obtenu frauduleusement sur la diminution des salaires, ce sont des abus qui procèdent, non de principes, mais de la cupidité humaine et qui restent hors du domaine de la théorie.

Tout le monde sait qu'un entrepreneur, lorsqu'il fait le compte de ses frais de production, les divise d'ordinaire en trois catégories :

i" La valeur consommée et les services payés ;

2° Ses appointements personnels ;

3° L'amortissement et l'intérêt des capitaux.

C'est de cette dernière catégorie qu'est née la distinction de l'entrepreneur, autrement dit du travail et du capitaliste. L'intérêt est la prime d'assurance du capital, de la responsabilité. — Voyons maintenant l'effet contraire.

DÉSASTRE DANS LE TRAVAIL ET PERVERSION DES IDÉES CAUSÉS PAR LE MONOPOLE

Toute société considérée dans ses rapports économiques se divise naturellement en capitalistes, entrepreneurs, travailleurs et salariés, distribués sur une échelle dont les degrés marquent les revenus de chacun ; que ce revenu se compose de salaires ou de profits, d'intérêts, de loyers et de rentes. Le prix de vente devrait être le prix de revient, mais il lui est de beaucoup supérieur, et il s'ensuit que c'est le prix de revient qui doit acquitter le prix de vente, puisqu'une nation n'a d'autres débouchés qu'elle-même. Il s'ensuit que rechange, partant la circulation et la vie, sont impossibles. Vingt millions de Français produisent tout ce qui est utile à la vie de l'homme ; leurs salaires sont de quinze milliards ; mais à cause du bénéfice, produit net et intérêts revenant aux monopoles, la somme des produits doit être payée vingt-cinq milliards. Or, pour que la circulation soit possible, le travailleur doit payer quatre ce dont il n'a reçu que deux. Voilà ce qui donne droit au salarié de prétendre que le riche l'a frustré de la différence. Après que le propriétaire a fait

son compte de frais, de bénéfice et d'intérêt, le salarié consommateur fait le sien, et il trouve qu'il n'a reçu que 50 0/0. Le monopole propriétaire fait donc banqueroute au salariat, et il est rigoureusement vrai qu'il vit de ses dépouilles.

C'est moi qui ai soulevé depuis dix ans cette effroyable contradiction. — Pourquoi les économistes, pourquoi la presse ont-ils fait silence? Pourquoi ceux qui réclament les droits politiques de l'ouvrier ne lui ont-ils pas dit qu'on le volait? Pourquoi tout le monde s'est-il tu? Pourquoi ?

Victimes du monopole de la propriété, consolez-vous! Si vos bourreaux ne veulent pas entendre, c'est que la Providence a résolu de les frapper.

Voilà donc l'encombrement des marchandises qui se produit, l'ouvrier ne pouvant racheter huit ce qu'il a fourni pour quatre.

Mais ce qui navre, c'est devoir les malheureux ouvriers s'imaginer qu'en se coalisant ils préviendront la réduction du salaire. Faut-il donc qu'ils se résignent? pas du tout. — Par l'effet des machines, du produit net et de l'intérêt, le monopole étend ses conquêtes dans une progression croissante. Ces développements embrassent l'agriculture aussi bien que l'industrie et le commerce.

Les exterminations en masse des monopoles n'ont pas encore trouvé de poètes ; quel sujet de méditations cependant que la misère engendrée par les monopoles !

Le monopole a tout envahi : la terre, le travail et les instruments de travail, les produits et la distribution des produits. La société recherche le plus grand produit brut, par conséquent la plus grande population possible. Pour elle, produit brut et produit net sont identiques.

Le monopole, au contraire, recherche le plus grand produit net, dût-il ne l'obtenir qu'au prix de l'extermination du genre humain.

— L'intérêt du capital est devenu un principe de mort. En effet, toute industrie doit laisser un produit

net ; sans cela il vaudrait autant fermer boutique. Mais pour servir l'intérêt du capital et du loyer, tout le produit net enlevé, il ne reste rien au travail de l'ouvrier, et même quelquefois coproduit net n'est pas suffisant pour payer l'intérêt : alors on doit liquider.

Aristote avait dit : « Les écus ne font point de petits. » Malgré cela, l'usure a été déclarée de droit perpétuel. Ce n'est que bien tard que, par un demi-retour au principe, elle a reproduit l'idée d'amortissement.

L'usure, que l'Eglise chrétienne avait condamnée, est la spoliation du travail par le capital, organisée et légalisée. Sa scandaleuse persistance justifierait une dépossession brusque et sans indemnité de toute la classe capitaliste.

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