DÉVELOPPEMENT DES INSTITUTIONS DE CRÉDIT
Le crédit est, de toute l'économie politique, la partie la plus difficile. Il faut lire l'ouvrage concis de M. Augier : Histoire du crédit public (Paris, Guillaumin, 1842) et celui de M. Cieszowski : Du crédit et de la circulation (Paris, Treuttel et Wurtz, 1839), car en étudiant le crédit, on voit que la constitution de la valeur est décidément le pivot de la civilisation et le problème de l'humanité. — Pour nous, la philosophie de l'Histoire de France est dans les routes obscures de l'économie sociale. — Travailler et manger, voilà où il faut aboutir.
« Jusqu'à présent, dit M. Cieszowski, nous possédons comme moyens de crédit, mais séparés l'un de l'autre :
1° La monnaie, gage parfait, mais signe imparfait du crédit.
2° Les billets de banque, gage imparfait ou plutôt nul^ mais signe parfait du crédit.
Il s'agit de trouver une combinaison dans laquelle l'agent de circulation serait tout à la fois et dans un égal degré gage parfait comme l'argent, signe parfait comme le papier; de plus, suivant la loi de l'intérêt, productif comme la terre et les capitaux, par conséquent non susceptible de chômage.
Celte combinaison existe, dit M. Cieszowski dans le plus beau langage philosophique et avec l'expérience la plus consommée.
Voici un aperçu de son système. Il s'agit de rendre circulable comme l'argent toute valeur produite, mais sous condition d'une évaluation préalable. C'est ainsi qu'un
billet de banque équivaut à la possession actuelle de la somme portée sur ce billet. On demande donc comment on fera participer au bénéfice de la circulation et au crédit non seulement l'argent mais la terre et le travail même.
Voici la réponse de M. Gie^zowski ; Si, après avoir évalué tant en capital qu'en revenu toutes les richesses mobilières et immobilières d'une nation, on faisait des titres de propriété des billets échangeables, acceptables en toute nature de payement, déduction faite d'une partie aîiquote, moitié, tiers ou quart de la valeur de la chose, pour les garanties du porteur, on aurait dans ce nouvel agent de la circulation : 1° un gage parfait, puisque ce gage serait, comme les lingots et les tonnes d'or de la banque, un capital existant réel et non fictif; 2° un signe parfait, puisqu'il serait éminemment portatif et de nulle valeur intrinsèque ; 3° une monnaie productive, puisqu'elle serait le titre de propriété des capitaux en pleine production.
Du reste, les billets n'aboliraient pas l'usage. de la monnaie; ils la réduiraient seulement et la restreindraient à un rôle secondaire.
Pour tout dire, c'est là que M. Volowski, ami de l'auteur, a puisé son projet d'organisation du Crédit foncier. »
Que fut la Révolution en 1789? Un dégagement de capitaux. Les privilégiés de la noblesse et du clergé rendaient inaliénable et indivisible la plus grande partie du capital social, et ce fut une véritable loi agraire que le décret qui ordonna tout à la fois la liquidation et la mobilisation. Le but réel et avoué de la Révolution ne fut et ne pouvait être que cela. Et telle sera l'issue du combat du quatrième Etat engagé entre le capital, représenté par l'économie politique, et le travail représenté par le socialisme. Le crédit, dit-on, a été l'un des principes les plus actifs de l'émancipation du travail, de l'accroissement de la richesse collective et du bien-être individuel.
MENSONGE ET CONTRADICTION DU CRÉDIT — SES EFFETS SUBVERSIFS — SA PUISSANCE PAUPÉRIFIANTE
D'un mot je renverse l'échafaudage du crédit à intérêt; je mets en évidence la mystification du crédit actuel, en effet.
Le crédit demande, comme la loterie, toujours plus qu'il ne donne, et ne peut pas ne pas demander plus qu'il ne donne, c'est-à-dire qu'il est l'exploitation du travail par le capital.
Et d'abord, on dit faussement que pour jouir du crédit il faut être animé de sentiments d'honneur, fidèle à sa parole, esclave de ses engagements. Mais l'économiste, philosophe et sévère, répond : Il faut que le crédit soit adossé à des réalités et non à des expectatives ; il demande des hypothèques et non des hypothèses; ainsi, le crédit n'est point accordé à la personne, mais à l'hypothèque. C'est une vente à réméré. Donc, crédit, c'est méfiance, puisque l'homme qui ne possède pas n'obtiendra jamais crédit. (Actuellement.)
Et l'on nous parle d'organiser le crédit, comme si le crédit était autre chose que la circulation d'une marchandise accessible seulement à ceux qui possèdent des capitaux susceptibles d'hypothèque. Mais parlez donc à''organiser le gage du crédit^ car c'est la chose qui manque; le gage du crédit, entendez-vous? c'est-à-dire la possession de la terre, l'industrie et le travail. Le crédit ne manquera jamais aux réalités; la confiance aux choses est sans bornes; la confiance à l'homme, le crédit aux personnes fait défaut partout. Donc, encore une fois, c'est le gage du crédit, ce sont les motifs de confiance envers les individus qu'il s'agit de créer. On parle de créditer le^ travail avant d'avoir policé les travaux; c'est construire une ombre de chemin de fer pour transporter des ombres de voyageurs dans des ombres de wagons.
Ainsi, le crédit, par sa condition essentielle, est inaccessible au travailleur, sans inflaence directe sur sa destinée, pour lui comme s'il n'existait pas. Le crédit n'a rien à faire avec les pauvres, les journaliers, les prolétaires; le crédit pour eux est un mythe. Puisque le crédit ment, c'est qu'il vole. En effet, le crédit est l'organisation, sur la plus vaste échelle, de la royauté de l'argent, de la productivité du capital. Deux fictions qui, sous le nom de crédit, viennent se concerter et s'unir pour consommer l'asservissement du travailleur.
Avec les billets hypothécaires de M. Gieszowski, ce n'est pas la marchandise-monnaie qui est augmentée, comme cela arriverait en émettant tout d'un coup un milliard de billets de banque ou d'assignats : c'est la richesse sociale elle-même qui est mise en mouvement. C'est un nouveau pas, enfin, un pas gigantesque, vers celte constitution absolue de la valeur qui est le but final de l'économie politique. En effet, pour rendre cette constitution déQnitive, il ne s'agit plus de substituer dans le crédit l'égalité à la hiérarchie, de rendre toute valeur circulable, non seulement sous bénéfice de déduction et d'escompte, mais au pair, ce qui est le caractère essentiel de la monnaie-
C'est cet intervalle, au delà duquel le travailleur et le capitaliste deviennent égaux et pareils, que le crédit ne peut franchir sans cesser d'être crédit, sans se métamorphoser en mutualité, solidarité et association; en un mot, sans faire disparaître la servitude de l'intérêt. (C'est bien cette servitude qui doit disparaître par la mutualité sociale.) Par l'intérêt, le sol, la maison et tout le mobilier national se trouvent hypothéqués au profit des prêteurs d'argent. Ce mouvement de productivité est d'une rapidité si grandiose, qu'on ne peut le comparer qu'à celui des corps célestes. Le D"" Price avait calculé qu'un décime, placé à intérêts composés depuis l'ère chrétienne jusqu'en 1772, aurait produit plus d'or que ne pourraient en contenir 150 millions de globes, tous de la grandeur de la terre.
Dans l'hypothèse du crédit, l'homme fait venir du privilège, c'est-à-dire d'une aliénation, la force productive, cette force, qui doit être intime au travail, et qui, par conséquent, réside dans les entrailles de la société. Est-il étonnant que le crédit, avec toutes ses combinaisons, arrive fatalement à l'immobilité et à la mort? Avec l'organisation actuelle du crédit, le travail perd tous les quatorze ans les capitaux qui sont en mouvement. Le crédit opère comme l'impôt, non pas directement, en frappant seulement le producteur, mais d'une manière indirecte en retombant sur le consommateur. — Tout le monde se [promettant de sortir du jeu avec bénéfice, et rejetant sur le public l'intérêt qui le grève, se trouve d'accord pour ; demander crédit; personne ne songe à en conjurer les effets subversifs.
Le crédit est hypocrite comme l'impôt, spoliateur comme le monopole, agent de servitude .comme les ma- I chines; le crédit à intérêt est voleur et assassin; principe, I moyen et fin de la féodalité industrielle. — Moïse, le (législateur des Hébreux, avait sondé toutes ces profondeurs, lorsqu'il recommandait à son peuple de faire crédit aux autres nations, mais de ne le recevoir jamais d'elles; et qu'il leur promettait à cette condition la do- I mination et l'empire :
« Si tu fais crédit aux nations,
» Et que toi-même tu n'empruntes pas,
» Tu régneras sur tous les peuples,
» Et personne ne sera ton maître ».
(Deutéronome, ch. xv, p. 6.)
(Les Juifs ont été fidèles à ce principe et on peut voir aujourd'hui si la promesse de Moïse s'est accomplie : Rothschild est roi de France.)
Mais, dit-on, en généralisant le crédit, ne pourrait-on pas supprimer le monopole? — Non, c'est un cercle vicieux, la prétendue circulation égilitaire.
Il faut donc en revenir à l'observation générale que nous avons d'abord faite : pour que le crédit puisse de-
venir un vrai moyen d'équilibre, il faut que l'équilibr soit établi dans l'atelier, sur le marché et dant TEtat; i faut en un mot que le travail soit organisé. Or, cette orga nisation n'existe pas, donc il n'y a rien à espérer du crédit. Mais, du moins, peut-on espérer un peu de justice d( la charité? •— Non, attendu que la charité n'est qu'un prêt à réméré, fait par les riches aux pauvres, c'est-àdire que le riche qui jouit de dix mille livres de rente, fruit du labeur et de la spoliation du pauvre, lui rend environs pour 100 de ce qu'il lui doit; la charité de toutes ces dames riches n'est qu'hypocrisie et usure. Vos quêteuses pour les pauvres sont des courtisanes, avec lesquelles vous séduisez le peuple et dévorez son patrimoine. Que les grandes dames travaillent pour ellesmêmes et les pauvres pour eux, et que Ton sache enfin une fois si la justice ne vaut pas mieux pour le bonheur de ce monde que le dévouement. Qui nous délivrera de la charité, de cette mystification (et aussi de celle des dames de France) par laquelle on ne cesse d'abuser de la naïveté du prolétaire, de cette conspiration permanente contre le travail et la liberté?
La charité, soit dans les crèches pour les enfants des pauvres, les salles d'asile, les chauffoirs publics, l'école gratuite, le Mont-de-Piété, sont autant de mystifications et d'h^ pocrisies. On pourrait écrire sur la porte des Monts-de-Piété : « Ici Ton assassine pour l'amour de Dieu et le bien de l'humanité ! » — Prenons encore un exemple dans la caisse d'épargne : qui paye l'inlérêL? C'est celui qui ne met rien à la caisse d'épargne, et qui, par l'impôt, paye l'intérêt des déposants. Ainsi la caisse d'épargne a pour point de départ une spoliation, puisque sans cette spoliation la caisse d'épargne n'existerait pas. L'Etat doit actuellement peut-être trois milliards aux caisses d'épargne. C'est une nouvelle forme d'emprunt non voté par les Chambres. La caisse d'épargne est un emprunt toujours ouvert par l'Etat.
Il suit de tout ceci que l'Etat est toujours emprunteur.
et que quand il emprunte il ne peut plus rembourser ses dettes. D'où vient donc que l'Etat, qui s'endette sans cesse, trouve cependant toujours à emprunter? — Gela vient précisément de ce que, à mesure qu'il se grève, il est obligé d'offrir des conditions meilleures. — On a espéré un jour pouvoir libérer l'Etat par l'amortissement ; mais je ne le mentionne que pour mémoire. Cette puérilité, que l'on avait d'abord fort vantée, peut, entre mille autres, servir à donner la mesure des graves occupations d'un homme d'Etat (1). — Or, ce qui a lieu pour l'Etat a lieu également pour la société. La société est divisée par le crédit en deux castes, l'une qui sans cesse donne crédit, l'autre qui le reçoit. Mais, tandis que dans l'Etat, l'opération est centralisée, dans la société le crédit se divise à l'infini, entre des millions d'emprunteurs et de capitalistes. Du reste, le résultat est toujours le même. Neuf banqueroutes de l'Etat en trois siècles, cent faillites enregistrées chaque mois au tribunal de commerce de la Seine : faillites perpétuelles, banqueroute intermittente, voilà donc sur la société et sur l'Etat le dernier mot du crédit. (Voir Organisation du crédit Banque du peuple^ page 312).
(Nous avons examiné les quatre Mémoires de Proudhon sur la propriété, nous connaissons parfaitement son opinion. Nous avons vu qu'il ne veut pas de la propriété communiste — qu'il est d'avis que la propriété débarrassée de l'usure, c'est-à-dire la propriété qui ne peut se renouveler par la rente, le loyer, le fermage, est le gage de la liberté et de la famille. Nous n'avons pas à entrer dans de plus grands développements. Donc, sur ce chapitre, nous renverrons le lecteur aux volumes de l'auteur ; Mémoires sur la propriété, (Page 151.)
(1) Il y a cinquante ans que Proudhon disait cela, aujourd'hui trente-cinq milliards de dette prouvent qu'il avait raison.
238 OEOVRES DE PROUDHON
« L'origine de la propriété, dit-on, c'est le travail. Alors comment expliquer la propriété chez celui qui ne travaille pas? Gomment justifier le fermage? Gomment concevoir que d'un travail de trente ans résulte une propriété éternelle ? A ce point de vue, la propriété est inintelligible, et ceux qui Pont attaquée pouvaient être certains d'avance qu'on ne leur répondrait pas. La propriété existe de fait, mais la raison la condamne. De tout cela, il résulte qu'un jour la propriété transformée sera une idée positive, complète, sociale et vraie ; une propriété qui abolira l'ancienne et deviendra pour tous également effective et bienfaisante. »
CAUSES DE l'établissement DE LA PROPRIÉTÉ
La propriété, dans le principe, s'est établie par l'occupation, c'est-à-dire par le travail ; il faut le rappeler souvent, non pas pour la conservation de la propriété, mais pour l'instruction des travailleurs; le travail contenait en puissance la propriété.
Tant que la propriété n'est pas reconnue et légitimée par l'Etat, elle reste un fait extra-social. — La propriété avec l'intérêt n'a plus que des maîtres qui la dédaignent et des serfs qui la haïssent, car ils ne la cultivent pas pour eux, mais pour un porteur de coupons que nul ne connaît, qu'ils ne verront jamais, qui peut-être passera sur cette terre sans la regarder, sans savoir qu'elle est à lui. Le détenteur de la terre, c'est-à-dire le possesseur d'inscriptions de rente, ressemble à un marchand debricà-brac. Il a dans son portefeuille des métairies, d'excellents vignobles ; que lui importe ! Il est prêt à tout céder moyennant dix centimes de hausse. — Le soir il se défera de ses biens, comme le matin il les avaitreçus, sans amour et sans regret.
Ainsi, par la fiction de la productivité du capital, le crédit est arrivé à la fiction de la richesse ; la terre n'est plus l'ateUer du genre humain, c'est une banque.
C'est surtout dans la famille que se découvre le sens profond de la propriété. Avec la propriété commence le rôle de la femme. Le ménage, cette chose tout idéale, et que l'on s'efforce en vain de rendre ridicule, le ménage est le royaume de la femme, le monument de la famille. Otez le ménage, ôtez cette pierre du foyer, centre d'attraction des époux, il n'y a plus de famille. Voyez dans les grandes villes : les classes ouvrières tombent peu à peu par rinstabilité du domicile, l'inanité du ménage et le manque de propriété. Le ménage est la première chose que rêve la jeune fille. Pour moi, plus j'y pense, et moins je puis me rendre compte, hors de la famille et du ménage, de la destinée de la femme. — Courtisane ou ménagère, je n'y vois pas du milieu. — A la femme la conduite du ménage, la consommation et l'épargne; à l'homme le gouvernement de la production. Le travail par l'un, la dépense par l'autre; et malheur à toute union dans laquelle une des parties manque à son devoir. Le bonheur que s'étaient promis les époux se changera en douleur et en amertume ; qu'ils s'en accusent eux-mêmes. Que les deux sexes s'unissent : aussitôt de cette union mystique, de toutes les institutions humaines la plus étonnante, naît, par un inconcevable prodige, la propriété, la division du patrimoine commun en souveraineté individuelle.
N'est-il pas évident que si les socialistes-communistes croyaient possible, à l'aide de moyens connus, de donner l'aisance et même le luxe à chaque ménage, ils ne se soulèveraient pas contre le ménage? Que s'ils avaient le secret de rendre la richesse, non pas seulement commune, ce qui n'est rien, mais universelle, ce qui est tout autre chose, ils laisseraient les citoyens vivre en particulier aussi bien qu'en commun et ne fatigueraient pas le public de leurs querelles de ménage? De l'aveu des socialistescommunistes, le mariage, la famille, la propriété, sont choses qui contribuent puissamment au bonheur; le seul reproche qu'ils aient à faire, c'est qu'ils ne savent comment accorder les choses avec le bien général. Est-ce là,
je Je demande, une argumentation sérieuse? Gomme s'ils. pouvaient conclure de leur ignorance particulière contre' le développement ultérieur des institutions humaines ! Comme si le but du législateur n'était pas de réaliser pour chacun, non d'abolir, le mariage, la famille, la propriété!
L'hérédité est l'espoir du ménage, le contrefort de la famille, la raison dernière de la propriété. — Sans l'hérédité, il n'y a plus ni ancêtres, ni descendants; il n'y a même plus de collatéraux. Il est clair que si tout le monde est mon frère, je n'ai plus de frère. Les communistes veulent supprimer l'-hérédité parce qu'elle entretient l'inégalité. Mais l'inégalité ne vient pas de l'hérédité; elle résulte des conflits économiques. L'hérédité prend les choses comme elle les trouve ; créez l'égalité, et l'hérédité va rendre l'égalité. La démocratie avancée veut supprimer l'hérédité ; ce qui manque aux pauvres, ce n'est plus l'hérédité, c'est l'héritage. — Au lieu d'abolir l'hérédité, songez plutôt à faire cesser la déshérence. Non seulement l'hérédité est nécessaire à la famille mais aussi l'héritage. Proscrire l'hérédité parce qu'elle n'est pas encore effective pour tout le monde, c'est raisonner dans un sens contre-révolutionnaire. — Les socialistes mitigés attaquent le droit de succession, parce qu'ils ne savent pas en faire un moyen conservateur de l'égalité. — Les fouriéristes et les saint-simoniens attaquent la famille, parce que leurs systèmes sont incompatibles avec l'industrie privée. — Les communistes attaquent la propriété parce qu'ils ignorent comment la propriété cessera d'être abusive par la mutualité des services. Confession d'ignorance! C'est l'argument de toutes les sectes prétendues réformatrices, argument qui porte en soi sa réfutation, et suffit seul à nous dégoûter des prédications humanitaires.
Le crédit garanti, la famille constituée, le droit de succession accordé à tous, resterait donc à distribuer la propriété, afin que chacun pût à son tour devenir chef de famille, et que personne ne fût destitué d'héritage. Mais ,
comment partager la terre? Comment délimiter les lots? Gomment maintenir l'égalité des héritages? La terre suffîra-t-elle à tant de patrimoines? ou bien sera-t-elle réservée au cultivateur ? Et l'industriel, l'improductif, le commerçant, etc., seront-ils exclus de la propriété? Comment se feront les mutations, les compensations, les liquidations ? Comment se réglera le travail ? Comment le partage des fruits? On le voit, les questions économiques se reproduisent toutes dans la propriété.
Et c'est à toutes ces questions, si effrayantes par leur nombre, leur profondeur, leur difficulté, leurs immenses détails, que la société répond par ce seul mot : la Rente.
« Travailleurs, répètent sans cesse au peuple les économistes, capitalisez, devenez à votre tour propriétaires. » Comme s'ils disaient : « Ouvriers, vous êtes les recrues de la propriété. Chacun de vous porte dans son sac la verge qui sert à le corriger, et qui peut lui servir un jour à corriger les autres. Elevez-vous par le travail jusqu'à la propriété ; et quand vous aurez goûté de la chair humaine, que vous serez rentiers, exploiteurs, vous ne voudrez plus d'autre viande, et vous réparerez vos longues abstinences. »
Tomber du prolétariat dans la propriété 1 de l'esclavage dans la tyrannie I quelle perspective I Et pourtant, il le faut : la condition de l'esclave n'est plus tenable. Il faut marcher, s'affranchir du salariat, devenir capitaliste, devenir tyran! Il le faut, entendez-vous, prolétaires? La propriété n'est point chose d'élection dans l'humanité, c'est Tordre absolu du destin. Vous ne serez libres qu'après vous être rachetés, par l'asservissement de vos maîtres, de la servitude qu'ils font peser sur vous.
(La conclusion de ce paragraphe se trouve dans cette solution donnée par Proudhon : Le rachat de la propriété au moyen de la rente qui'sera comptée en déduction du capital, et donnera la propriété au travailleur au fur et à mesure des remboursements parla rente et la suppression de l'exploitation capitaliste.)
Puisque la propriété se manifeste par Toccupation et l'exploitation, qu'elle a pour but de fortifier et d'agrandir le monopole par le domaine et l'hérédité, qu'au moyen de la rente elle recueille sans travail et qu'elle est réfractaire à la société, que sa règle est le bon plaisir, et qu'elle doit périr par la justice, la propriété est la religion de la force.
Le rapt du bien d'autrui s'exerce par une infinité de moyens : on vole par escroquerie, abus de confiance, loterie et jeux, c'est la manière des juifs anciens et modernes. Savoir faire un marché veut dire ; savoir duper son monde. Tous nos impôts, toutes nos lois de douane ont pour point de départ le vol. On vole de mille autres manières. On vole par usure.
Cette espèce de vol, si odieuse autrefois à l'Eglise, et punie si sévèrement encore de notre temps, ne se distingue point du prêt à intérêt, et forme la transition entre les vols défendus et les vols autorisés.
On vole par constitution de rente, fermage, loyer. La rente considérée dans son principe et sa destination est la loi agraire par laquelle tous les hommes doivent devenir propriétaires inamovibles du sol ; tandis que le propriétaire dévore, sans y mettre du sien, le produit du travail collectif. Il y a donc vol ; vol légal, si l'on veut, mais vol réel.
La conséquence de cette usurpation de l'excédent du travail est que le travailleur dont la part dans le produit collectif est sans cesse confisquée par l'entrepreneur, est toujours en débine, tandis que le capital est toujours en bénéfice. « Il est juste, disait M. Blanqui à l'Académie des sciences morales, que le travail participe aux richesses qu'il produit. Si donc il n'y participe pas, c'est injuste, et si c'est injuste, c'est volerie. Parlez donc clair, écono-^ mistes !»
Dans le vol, tel que la loi l'interdit, la force et la ruse sont employées seules et sans accessoires. — Dans le vol autorisé, elles se déguisent sous une autorité quelconque;
dont elles se servent comme d'un engin pour dépouiller leur victime. Le recours direct à la violence et à la fourberie a été de bonne heure et d'une voix unanime repoussée. Aucune nation n'est parvenue encore à se délivrer du vol déguisé en travail, talent et possession.
Le christianisme dans son entier est la symbolisation du progrès.
« La propriété, c'est le vol! » Il ne se dit pas en deux mille ans deux mots comme celui-là. Ce mot est mien, et toute mon ambition est de prouver que j'en ai compris le sens et l'étendue. Je n'ai d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété ; mais je la tiens plus précieuse que les millions de Rothschild, et j'ose dire qu'elle sera l'événement le plus considérable du gouvernement de Louis-Philippe. Mais M. Michelet se |trompe s'il veut dire que par là, je sais communiste.