ORIGINE
Le point de départ du crédit est la monnaie. Dans toute société possible, même communiste, il faut une mesure de l'échange sous peine de violer le droit soit du producteur, soit du consommateur, et de rendre la répartition injuste. — Oui, mais la monnaie devient l'objet de toutes les ambitions. C'est un capital dormant, une richesse hors de la consommation.
Le moyen de détruire cette formidable puissance n'est pas d'en détruire Torgane, c'est d'en généraliser le principe. La possession de l'argent est le signe assuré de la richesse ; la privation d'argent est un signe presque certain de misère ; mais enfin la question sociale s'est produite sous un jour nouveau et nous laisse l'espoir d'une prochaine et entière solution. — L'argent, se sont dit les promoteurs de cette nouvelle idée, l'argent est la richesse ; si donc nous pouvions procurer à tout le monde de l'argent, tout le monde serait riche, et c'est là-dessus que se sont développées dans certains pays les institutions de crédit.
Or il est clair que l'argent étant soumis à la loi de proportionnalité, il n'est pas vrai que l'organisation du crédit dans les termes sous lesquels on la propose avec l'intérêt contienne la solution du problème social.
Le génie social, déçu dans la recherche des débouchés extérieurs, se replie sur lui-même et cherche la garantie de l'échange dans le commerce intérieur, au dedans. — Par le crédit la société se replie en quelque sorte sur elle-même ; elle semble avoir compris que production et
consommation sont pour elle chose identique ; c'est en elle-même qu'elle doit en trouver l'équilibre.
Tout le monde aujourd'hui réclame pour le travail des institutions de crédit; c'est la thèse favorite des principaux chefs de l'enseignement économique ; c'est l'opinion d'une foule de conservateurs et de démocrates, de tous ceux qui se prononcent pour le progrès.
Mais qu'est-ce que le crédit? — C'est, répond laj théorie, un dégagement de valeur engagée qui permet de rendre cette même valeur circulable, d'inerte qu'elle était auparavant. — Ou : le crédit c'est l'avance faite par un capitaliste contre un dépôt de valeurs de difficile échange ; de l'argent qui mesure, domine et subalternise tous les autres produits; de l'argent qui tient en suspens toutes les valeurs échangeables et sans lequel elles seraient frappées de l'interdiction ; de l'argent avec lequel on éteint ses dettes et on se libère de ses obligations; de l'argent qui non seulement est le pouvoir, mais la liberté, l'égalité, la propriété tout enfin. Voilà ce que le genre humain, d'un consentement unanime, a compris.
Le crédit a été inventé pour secourir le travail en faisant passer dans les mains du travailleur l'instrument qui le tue ; l'argent.
Le principe du domaine éminent de l'Etat sur les biens des citoyens est le vrai fondement du crédit public. L'Etat ne peut-il donc organiser un système de banque agricole et industrielle? Sous prétexte d'intérêt général, fera-t-on pour le crédit un monopole au profit de l'Etat; ou bien cette organisation sera-t-elle faite concurremment avec les banquiers du pays?
Dans le premier cas, la situation, loin de s'améliorer, empirerait. L'Etat peut imposer à la banque des règlements, mais c'est tout.
Reste la concurrence avec les banquiers. L'Etat en général ne prête pas, il emprunte. Sparte, n'ayant pas de trésor, s'imposait un jeûne pour faire les fonds d'un emprunt. — L'art d'emprunter se perfectionne tous les
jours ; celui de donner à crédit est encore à poindre. Souvent pour sa liberté, l'Etat s'est vu dans la nécessité de déposer son bilan ; on compte neuf banqueroutes de l'Etat en 300 ans: ce qui prouve l'antagonisme du crédit avec l'Etat. La fortune de l'Etat ne peut donc s'identifier avec la totalité des fortunes particulières.