CONSIDÉRATIONS FINALES
La féodalité industrielle marche à la crise. La féodalité industrielle amène fatalement la subalternisation de l'agriculture par la finance. Les populations rurales se rejettent sur les grandes villes et la capitale. La population de la Seine, qui était en 1851 de 1,422,065 habitants, s'élevait en 1857 à 1,727,429 (et aujourd'hui, 1897, à 2,500,000). Le département du Nord, le plus industriel après celui de la Seine, qui ne comptait en 1851 que 1,058,285 habitants, en a en 1857, 1,212,353.. — Augmentation : 154,0t;8. — (Aujourd'hui, 1897 : 1,720,000).
Les économistes distinguent, selon les manières dont le capital fonctionne, deux sortes de capitaux : le capital engagé et le capital circulant.
Le capital engagé, par cela même qu'il est engagé, n'a pas besoin d'espèces qui le représentent. On ne lui demande que son produit, il ne réclame lui-même que du travail ; tandis que le capital circulant consiste en matières premières, services et marchandises ; sans cesse il a besoin de se convertir, de se solder en numéraire.
La féodalité industrielle est la cause de la crise ; ne cherchez pas ailleurs la cause de la gêne universelle. Elle abaisse le lien moral de la nation, corrompt la foi publique et fait délaisser le travail producteur pour la spéculation parasite et le jeu. (Aujourd'hui, 1897, le jeu des courses monte à des sommes fabuleuses).
L'immoralité bancocratique et agioteuse n'a commencé à s'afficher avec impudence, que du jour oti elle s'est imaginé n'avoir plus rien à craindre de la Révolution abattue, et que le dernier soupir de la République semble
avoir été, grâce à cette émancipation boursière, le dernier soupir de la conscience française.
Aussi la France se met elle-même en servitude, nous retournons aux pures idées féodales. La croisade contrerévolutionnaire sera terminée, et sans mieux savoir aujourd'hui ce que nous faisons que nous ne le savions autrefois.
Nous pourrons ajouter un livre de plus aux « Gesta Dei per Francos » . Démenti donné à la politique de Turgot et de la Révolution Française; amende honorable à la noblesse et à l'Eglise des antiques injures commises contre les deux premiers ordres par le tiers-état anarchique jaloux : telle nous apparaît la féodalité nouvelle.
Cependant, l'esprit révolutionnaire est toujours là qui veille. De même que la féodalité antique, par cela même qu'elle froissait les droits du grand nombre, appelait une révolution dans le sens de l'égalité, de même la féodalité nouvelle, subalternisant le travail et se résolvant en une exploitation capitaliste au profit d'une caste de parasites, appelle à son tour une révolution qui donnera enfin la propriété individuelle à tous les travailleurs, ce que nous avons appelé liquidation. A la féodalité industrielle, en un mot, doit succéder, selon la loi des antinomies historiques, une démocratie industrielle.
Mais quel sera l'agent de cette révolution ?
Gomme transition, nous aurons un empire industriel, il est flagrant. Quand nous nous servons de ce mot empire industriel, pour désigner le point culminant de l'absorption capitaliste et spéculative, nous n'accusons que la tendance des idées et des faits.
l'empire industriel — APOGÉE DE LA CRISE
Remontons de quelques années en arrière ; les vices du mercantilisme, de la spéculation, l'accroissement continuel de la dette publique et des hypothèques, l'envahis-
sèment par les compagnies privilégiées de la richesse minérale, les chemins de fer, la constitution féodale de la grande industrie : tous ces faits d'une économie subversive qui signalèrent la dernière moitié du règne de Louis- Philippe et préparèrent l'état de crise où nous nous trouvons, devaient suggérer des projets de réforme. Dès 1830, la discussion ne manqua pas à l'œuvre; le mouvement de février y trouva son point d'appui. Un moment, on put croire que la République de 1848 deviendrait l'expression des idées qui agitaient les masses, et qu'après avoir condamné la bancocratie des dix-huit dernières années, elle entreprendrait, par de nouvelles institutions, de créer un autre ordre de choses.
L'attente générale fut trompée, à la grande satisfaction des intérêts nantis, au grand désappointement des classes, en majorité immense, qui réclamaient soit des garanties, soit une part d'héritage.
A peine la République fut proclamée, que ses chefs s'empressèrent de désavouer le principe qui leur avait donné l'existence et qui seul pouvait les soutenir.
Les divers pouvoirs qui se sont succédé depuis le 24 février se sont préoccupés uniquement de conserver, maintenir, protéger le régime antérieur en protestant contre toute pensée, toute tendance révolutionnaire. L'esprit qui avait guidé le mouvement de 1848 se retira donc de l'arène; la raison d'Etat, repoussant Tinitiative qui lui était offerte, l'instinct populaire et la force des choses se chargèrent des réformes.
Examinons ce qu'a produit cette union de l'instinct et de la nécessité.
De même que le régime qu'elle venait de détruire, la société en 1789 s'était immédiatement divisée, par la nature des relations et des intérêts, en trois classes principales que nous nommerons simplement : classe supérieure, classe inférieure, classe moyenne. On peut dire même que cette subdivision du Ïiers-État, retenue du système féodal, ne fit que se continuer après la Révolu-
tion, comme elle n'a fait depuis que se fortifier et s'accroitre.
La classe supérieure, qui a remplacé Tancienne noblesse et qui en ambitionne les titres comme elle en affiche les mœurs, se compose de toutes les notabilités financières, industrielles, commerciales, agricoles, scientifiques, etc., des administrateurs des grandes Compagnies, en un mot de tous ceux, quel que soit d'ailleurs leur mérite personnel, dont le revenu provient, pour la plus grande part, de la prélibation capitaliste, du monopole, des concessions, du privilège des offices, sinécures, des arrérages de la propriété. Ajoutez les fonctionnaires qui dans l'administration, le clergé, la magistrature, l'armée, jouissent d'un traitement de plus de 4,000 francs.
Généralement les citoyens appartenant à la classe supérieure sont peu favorables aux idées de réforme ; ils constituent, dans leur minorité infime, le parti conservateur par excellence. Qu'ont-ils à gagner au mouvement? Leur ambition ne va pas au delà du maintien, et s'il se peut, de l'accroissement de leurs rentes, dividendes, traitements, monopoles, sinécures, pensions, subventions et privilèges.
Il n'en est pas de même des deux autres classes, dont le rapport est à la première à peu près comme 80 est à 1. (C'est exactement la proportion du privilège de l'ancien régime.) Comme le revenu dans ces deux classes se compose, au rebours de ce qui a lieu dans la précédente, de la vente ou échange des produits en services, beaucoup plus qu'en des redevances du capital et de la propriété et des avantages des emplois et privilèges, il y a, chez les individus de ces deux catégories, tendance constante à s'aff"ranchir des charges, toujours trop lourdes, que font peser sur la production et la circulation le budget de l'Etat, Texploitation des grandes Compagnies, le privilège des offices, l'intérêt des capitaux, l'escompte des banques, les loyers et fermages de la propriété. Qu'elles le sachent ou l'ignorent, les deux classes dont
nous parlons sont donc, par la nature de leurs intérêts, dans une disposition d'esprit perpétuellement révolutionnaire, et l'expérience prouve qu'en effet elles n'ont jamais fait défaut aux révolutions. La classe moyenne, sur laquelle on s'était flatté jadis d'asseoir le gouvernement représentatif, est tombée progressivement dans une condition si précaire, qu'elle n'apparaît plus que comme une transition de Topul-ence parasite au paupérisme, de fi la liberté propriétaire à la servitude du salariat. Le sentiment de cette déchéance lui a fait perdre toute foi aux combinaisons politiques ; du désespoir elle a passé dans l'indifférence; elle n'attend, pour l'amélioration de son état, pas plus de ses hommes d'Etat que de ses évêques.
Or, quand la foi à l'ordre politique s'évanouit, le jour n'est pas loin où l'ordre politique doit se renouveler ou périr : c'est la loi des révolutions. Pour la classe moyenne en effet, le ciel gouvernemental est sans pitié. De jour en jour l'aggravation des charges budgétaires, le prélèvement du capital, l'extension des grandes Compagnies : finances, commerce, industrie, travaux publics, écrasant la petite exploitation, rejette des multitudes de citoyens de l'exercice des professions libres dans la subalternité des emplois, les met à la merci de l'Etat ou de la nouvelle féodalité.
Que fait à cela le pouvoir? Rien. Il faudrait qu'il combattit son propre principe, qu'il niât sa propre formule ; et puis lui-même n'est-il pas dans la dépendance des grands feudataires du commerce, des barons de la houille, du fer, du colon, du railway? Ainsi, grevée par ses frais d'Etat, tributaire d'une exploitation supérieui*e, soumise à toutes les oscillations boursières, à toutes les machinations diplomatiques, la classe moyenne se voit peu à peu privée de toutes garanties. La sécurité s'en va, le marché se resserre, le crédit se refuse, les affaires tombent dans une stagnation chronique, constitutionnellement normale. Au dedans, les masses trop pauvres, ne dépensant plus que pour leurs aliments, n'achètent pas ; au dehors,
l'exportation, mal soutenue par le marché intérieur, met le fabricant à la merci de l'acheteur étranger. Insensiblement notre commerce international se change en un service subalterne.
Qu'importe alors que la balance nous reste favorable si nos prix sont insuffisants?
Nous n'avons pas même le moyen d'opérer le transport de nos produits parce que les flottes anglaise et américaine, pour les neuf dixièmes, viennent au Havre prendre nos cargaisons. Il faudrait donc, pour rendre à l'Etat ce monde de boutiquiers, de fabricants, d'artisans, de cultivateurs, d'entrepreneurs de toutes espèces, il faudrait, disons-nous : 1° Alléger le fardeau que lui imposent à la fois, le capital, l'impôt et la propriété, les frais d'Etat, d'escompte, de commission et de loyer. 2" Lui subordonner les grandes compagnies au lieu de le subordonner lui-même à elles. 3° Par-dessus tout, condition sine qua noriy créer le marché intérieur en mettant la classe travailleuse à même de se procurer les produits dont la misère la force de s'abstenir.
Te) est le problème à résoudre en faveur des classes moyennes. On devine par cet exposé que le problème n'est autre que celui dont la classe inférieure réclame à son tour la solution.
Le gouvernement peut-il rembourser 15 milliards de dette (aujourd'hui 40 milliards), diminuer de moitié son budget (aujourd'hui les trois quarts), couvrir son arriéré ; en même temps procurer l'amélioration des salaires, l'abaissement des produits, la participation des ouvriers aux bénéfices, rendre tous les paysans propriétaires, assurer à chacun le travail et l'échange, créer l'égalité politique et civile, fonder sur sa propre autocratie la Liberté? Si oui, qu'on l'entreprenne. Si non, qu'on se taise, laissons agir le procureur général de la Révolution. Rien qu'un syndicat de salut public ne serait de. force à se charger de cette ventilation : où sont les Garnot, les Cambon, les Prieur, les Barreau dont on le composerait?
Pour nous, qu'une solution de cette espèce ne satisferait pas, parce qu'elle ne garantit rien, noas nous bornerons à présenter la formule définitive de la Révolution nouvelle.