‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 131 sur 170 · ORGANISATION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

ORGANISATION DU TRAVAIL

1° Crédit. — Pour travailler il faut des outils et du crédit. L'ouvrier demande avant tout l'organisation du crédit. La Banque de France, organisée comme elle l'est, donne-t-elle ce résultat? Non, mille fois non. Les banquiers et les grands industriels seuls peuvent en profiter. Ils empruntent là à 2 et 3 pour 100, mais le véritable travailleur, qui est obligé de prendre du crédit chez ces der- ' niers, paye 10 à 12 pour 100.

Le privilège qu'a la Banque d'émettre des billets ne profite donc qu'aux banquiers, et cependanttout privilège, tout monopole doit être d'intérêt public.

Les travailleurs demandent que la Banque de France soit déclarée d'utilité publique et qu'elle entretienne des succursales sur tout le territoire de la République, dans chaque arrondissement.

L'intérêt de l'argent à la Banque de France est de 2 à 3 pour 100, chez les banquiers il est de 12 pour 100. La Banque de France ferait au lieu et place du banquier l'escompte à 1 ou 2 pour 100 frais compris. Dans aucun cas

il ne lui serait pas permis de réaliser de bénéfice. Qu'on entre dans cette voie de réduction pour si peu que ce soit : la tendance sociale en ce qui concerne l'escompte, le prix de l'argent, sera immédiatement changée en faveur de la démocratie. On pourrait commencer à établir le taux à 1 pour 100, sauf aie réduire au fur et à mesure de la diminution des frais généraux.

Voilà le premier article du cahier des prolétaires ; voilà la première de ses revendications : l'organisation du crédit à bon marché. Est-il juste? N'est-il pas temps de supprimer ce droit féodal de l'usure qui accapare tout le bénéfice du travail au profit de parasites capitalistes? La bourgeoisie a tout intérêt à cette suppression, car en France les préteurs ne sont pas un sur mille. L'intérêt et la volonté des travailleurs exigent cette réforme. C'est dans ce sens que le cahier des électeurs devra être rédigé pour être inscrit dans la nouvelle constitution.

DETTE d'état

La dette de l'Etat est d'environ 25 milliards (aujourd'hui 35 milliards); la somme des intérêts à fournir est de plus de 1 milliard sous forme de rente perpétuelle (aujourd'hui 1,500 millions). Qui dit rente perpétuelle, dit dette non exigible par le créancier, mais remboursable à volonté par le débiteur. Voilà les conditions de l'Etat vis-à-vis des rentiers ; si donc nos représentants organisaient le crédit démocratiquement, comme je viens de le dire, pourquoi n'agiraienl-ils pas de la même manière vis-à-vis des rentiers de l'Etat, et ne réduiraient-ils pas rintérêt à 1 pour 100 sur les sommes versées à l'Etat. La diminution de l'usure ne serait-elle pas un fait de la plus haute moralité ? Puisque la Banque nationale ferait l'escompte à i pour 100, en attendant qu'elle le réduise à un demi pour 100, pourquoi les rentiers de l'Etat toucheraient-ils davantage ? Voulez-vous augmenter la dette de l'Etat et des particuliers? c'est de la réaction. Eu ce cas.

point de Banque Nationale, point de diminution de l'intérêt; liberté entière de l'agiotage et de l'usure; concession à perpétuité du privilège de la Banque de France ; emprunts de l'Etat à 8 ou 10 pour 100 (emprunts ïhiers et Morgan), 23, 30, 40 pour 100 au-dessous du pair; suppression de la loi de 1807 qui fixe l'intérêt à 5 pour 100, plus les frais. — Voulez-vous diminuer la dette de l'Etat et des particuliers? voilà le progrès et la justice. Alors il faut diminuer partout et le plus possible l'intérêt, amortir les dettes de l'Etat jusqu'à extinction. Entre les conservateurs de toutes formes, royalistes, bonapartistes, conservateurs républicains et les vrais républicains, voici la différence : les premiers veulent augmenter l'usure, et les autres la supprimer; à vous de choisir. A partir du jour de Ja nouvelle loi, les intérêts payés au-dessus du taux fixé, soit à 0 fr. 50 c. pour 100, seront comptés en déduction du capital, ledit capital fixé au pair. Oh î je sais bien que les rentiers, les joueurs de Bourse, toute la séquelle financière, crieront à la spoliation, parce que l'Etat diminuera l'intérêt. Admirez leur morale : les spéculateurs à la Bourse, par l'agiotage qui augmente ou diminue le capital, la valeur réelle, en conservant le même intérêt, trouvent cela naturel, honnête et chose légitime; le décret du peuple qui abolirait Tintérêt, la valeur abusive, serait injuste ! Et ces gens, ces conservateurs se disent économistes, moralistes, jurisconsultes, hommes d'Etat ; ils se font même passer pour chrétiens. 11 est temps de négliger cette canaille. Ils sont les plus nombreux dans les assemblées, le peuple jusqu'alors les a choisis pour le représenter. Détrompons-le, pour qu'à Tavenir il ne choisisse jamais un représentant dans ce personnel réactionnaire, suppôt de tous les despotismes.

Le peuple, en grande majorité, sait à peine si l'Etat a des dettes, bien qu'il en paye les intérêts. Ne serait-il pas scandalisé si on lui apprenait que la plupart du temps, surtout après de grands malheurs publics, les capita» listes font payer à l'Etat 9 pour. 100, c'est-à-dire qu'ils

versent 60 à 70 pour 100 (comme après la guerre de Prusse) pour avoir 5 francs de rente. Dans l'espace de 9 ans, le capital de ces honnêtes spéculateurs se trouve donc doublé ; c'est-à-dire qu'ils profitent des malheurs de la patrie pour doubler leurs capitaux. Chaque larme du peuple est une perle pour eux. Et quand la fortune sourit à la nation, et que le crédit est offert, l'Etat à son tour ne pourrait pas imposer la loi qu'il a subie en des temps malheureux ? Emettre une pareille proposition semblerait absurde, et cependant c'est ce que des capitalistes avides osent soutenir.

C'est plus de 1,500 millions (4 milliards actuellement) par an qui sont venus remplacer les anciens droits féodaux, que le peuple croyait abolis. Ces 1,500 millions (4 milliards) de rente réclament au profit du peuple un nouveau 4 août qui sera aussi utile que le premier.

Avant la Révolution de 1789, les conservateurs ne voulaient pas que Ton parlât au peuple, ni du déficit, ni du livre rouge, ni des droits féodaux, ni des biens du clergé, ni des mille millions de misères qui rendaient la révolution nécessaire. Aujourd'hui ils en font autant; c'est pour cela que nous n'avons ni liberté de presse, de réunion et d'association, ni liberté communale.

Voilà les dettes publiques réglées; passons à celles des citoyens.

En 1848, plusieurs députés proposèrent l'organisation du Crédit foncier, pour fournir aux agriculteurs, à la propriété et à l'industrie, l'argent à bas prix afin de les délivrer petit à petit de l'usure. L'amélioration dont ils espéraient faire jouir leurs électeurs par leurs réformes n'était pas moindre de 6 pour 100 en moyenne sur la totalité des intérêts. Au lieu de 8 ou 9 pour 100 que l'argent coûte à la propriété, les banques de crédit foncier n'auraient exigé que 3 pour 100. C'était faire en une certaine mesure ce que la Banque nationale dont il est parlé plus haut peut faire pour le tout. La proposition était juste et annonçait un progrès, c'est pour cela qu'elle fut écartée

comme révolutionnaire. La corporation des exploiteurs de numéraire trouva que l'intérêt à 9 pour 100 valait mieux pour elle que l'intérêt à 3 pour 100. Ceux qui voulaient rogner les ongles de l'usure, n'étant pas en majorité dans la Constituante, furent battus. C'est le rejet de ces lois proposées en faveur du peuple, et rejetées par les soidisant conservateurs et démocrates de l'époque, qui fit abandonner la République, ainsi que l'impôt des 45 centimes, et pas autre chose. Toutefois il est permis d'y revenir : un simple changement de majorité peut faire changer la loi.

Mais, dit-on, si l'on diminue le taux de l'intérêt, les créanciers exigeront le remboursement; et comme la totalité des dettes s'élève à plus de 50 milliards, tandis qu'il existe à peine 3 milliards de monnaie dans la circulation, il est clair que le remboursement est impossible. Nous répondons ceci : Messieurs les capitalistes, vous nous réclamez 50 milliards d'espèces, mais comment se fait-il qu'il en existe à peine trois? Gomment êtes-vous parve- .nus à vous rendre créanciers pour cinquante? C'est par le roulement du numéraire et le renouvellement des prêts. C'est donc aussi par le roulement du numéraire et le renouvellement des annuités que nous nous acquitterons envers vous. Vous avez pris temps pour prêter; nous prendrons temps pour rembourser. Mais le raisonnement n'y fera rien : l'aigle défend son aire, le lion son antre, le pourceau son auge : le capital ne lâchera pas facilement son intérêt. Faisons comme en 89 : unissons-nous pour donner le dernier coup de pioche à ce droit inique qui consiste à faire vivre le riche oisif pendant des siècles aux dépens de celui qui travaille, produit et meurt de faim. Le progrès et la justice exigent la suppression de l'usure.

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