‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 136 sur 170 · ORGANISATION DE LA RÉFORME — LE CRÉDIT GRATUIT · texte numérisé non relu

ORGANISATION DE LA RÉFORME — LE CRÉDIT GRATUIT

Comparaison du monopole du crédit de la Bayique de France avec d'autres monopoles d^utilité publique : les routeSf les chemins de fer, la poste, les omnibus, le crédit.

L'organisation du crédit gratuit, c'est-à-dire au prix de revient, est aussi utile pour l'échange des marchandises et des produits que les routes et les chemins de fer pour le transport de ces marchandises. Pour ce dernier service.

nous possédons les routes au prix de revient ; c'est un monopole organisé par l'Etat ou les communes ; nous paj^ons l'impôt, les prestations, et le gouvernement paye le cantonnier. Ce monopole, nous le conservons: c'est un échange.'

Nous avons aussi les chemins de fer; mais le monopole des chemins de fer donné aux compagnies financières nous coûte 50 pour 100 trop cher.

Pour le transport des lettres, nous avons le monopole de la poste, qui, pour 15 centimes, fait parvenir nos lettres à destination ; il est aussi trop cher de 80 millions, qui entrent dans les caisses de l'Etat chaque année.

Mais pour l'échange et l'achat des marchandises, on peut affirmer que l'organisation du crédit n'est pas faite ; le crédit, comme il est organisé, c'est la ruine; caria Banque de France, qui en a le monopole, ne fait crédit qu'aux banquiers et aux grands propriétaires. Ce monopole de la Banque de France est encore organisé comme -la poste l'était sous Louis XI, quand elle n'existait que pour lui -- ou comme les omnibus il y a 35 ans : on n'y trouvait jamais de place quand on en avait besoin. Il faut améliorer le service du crédit comme on a amélioré les autres services publics.

Avant de transporter les marchandises, il faut les acheter, les échanger; et pour cela il nous faut une échelle de proportion que l'on appelle la monnaie, les billets de banque, dont on ne peut pas plus se passer que des routes, des chemins de fer et de la poste. Il faut que cette échelle de proportion soit à la portée de tous, comme le reste, au prix de revient, car on ne peut aller chez le boucher ou chez le boulanger avec autre chose que de la monnaie. La monnaie est indispensable ; ceux qui veulent la supprimer (les communistes) sont des utopistes, ou des ignorants. — Mais nous voulons que ce service, ce monopole soit organisé sans payer la dime au capital ; au prix de revient, c'est-à-dire à zéro ou J/2 pour 100, tandis que le capital demande en moyenne 10 à 15

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pour 100. Il a été dit par J.-B. Say : « Les produits s'échangent contre des produits. » La monnaie ne doit être que le signe représentatif des produits. C'est donc cette royauté de l'argent, cette dîme qu'il faut supprimer, qu'il faut anéantir comme toutes les royautés. C'est par l'organisation de la Banque de France, institution d'utilité publique, que nous y parviendrons. C'est la Banque de France qui doit être la grande route nationale de l'échange, le grand organe de la circulation et du crédit en France ; mais malheureusement, elle est organisée comme les routes à Madagascar, comme les services administratifs dans les bureaux de l'administration française.

Le véritable moteur de l'organisation de la société actuelle pour la circulation et l'échange, c'est la Banque de France. Elle constitue un monopole sous la surveillance de TEtat ; son organisation est tout à fait défectueuse, en ce sens qu'elle ne donne le crédit qu'aux banquiers et aux grands industriels qui ont -un dépota la Banque ; en outre, elle n'a que quelques succursales en France. Elle ne donne donc pas crédit aux ouvriers, aux cultivateurs ni aux commerçants. De sorte que :

1° Le cultivateur ne trouve crédit que par l'hypothèque, chez le notaire, où il paye d'abord 5 pour 100 d'intérêts et autant de frais d'enregistrement, et d'acte, ce qui constitue une usure d'environ 8 à 10 pour 100. Là, le cultivateur est à peu près sûr de se ruiner, et il n'en a pas pour bien longtemps.

2° L'ouvrier n'a en fait de crédit que le Mont-de-Piété, où il paye aussi environ 8 ou 10 pour 100, et il ne peut proGter de la force collective de l'association, ni des machines, le crédit lui faisant absolument défaut pour orgaser une fabrique ou une manufacture à son profit.

3° Le commerçant doit avoir recours pour ses escomptes aux banques privées; avec l'intérêt et la commission, l'usure dans cesbanques peut êtreévaluée à lOà 12pourl00, quelquefois plus. Voilà ce qui existe.

C'est-à-dire que le crédit n'est pas organisé en France

actuellement. Pour l'avenir, que pouvons-nous espérer du parlementarisme, pour la réforme de la banque? Rien, rien, rien ! — Le parlementarisme, c'est le régime du parasitisme; il finit toujours par la révolution du mépris.

Le privilège de la Banque de France va expirer; on parlait de quelques réformes insignifiantes, on n'en parle plus, tant mieux. Il s'agissait de faire participer le gouvernement aux bénéfices de l'usure. Rien pour le crédit gratuit, agricole et industriel! Nous n'avons rien à espérer du parlementarisme.

Il nous reste à examiner ce que la Banque de France doit être. — Ce qu'elle doit être? C'est un service public faisant le crédit au prix de revient, avec une succursale autonome dans chaque cité ou arrondissement. Ce qu'elle doit faire ? c'est organiser le crédit mutuel sans intérêt, au prix de revient de ses frais généraux, dans le sens qu'avait donné la « Banque du peuple » de Proudhon. En effet, les paysans ne préféreraient-ils pas avoir crédit à 1/2 pour 100 pour frais généraux, au lieu de 10 pour 100 qu'ils payent chez le notaire?

Le commerce ne préférerait-t-il pas avoir crédit à 1 pour 100 par la Banque de France réorganisée, plutôt qu'à 10 pour 100 chez le banquier?

Les ouvriers n'ont-ils pas un intérêt immédiate obtenir crédit à 1 pour 100, garanti par des cautions solidaires ou garanti par les associations ouvrières qui en auront le dépôt? Voilà le crédit qui devrait être organisé par la Banque de France, déclarée d'utilité publique en dehors de l'Etat, mais sous la surveillance de FEtat.

Le pays demande des réformes sociales sans toucher au principe de la propriété individuelle; mais en la généralisant, on pourrait les lui accorder et supprimer la royauté de Tor et de Targent, c'est-à-dire les abus du capital. Paris est à la tête de la France ; c'est lui qui doit le premier indiquer cette réforme capitale, afin d'arriver à donner la terre au paysan, Tatelier à l'ouvrier, la pro-

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priété à tous par le travail et à chacun selon ses œuvres. Voilà ce que j'avais à dire (1).

Revenons à Proudhon.

« II y a deux espèces de contre-révolutionnaires, suivant que nous jugeons la contre-révolution au point de vue politique ou au point de vue économique.

La première espèce comprend tous ceux qui se sont désignés eux-mêmes sous le nom de républicains démocrates, par un semblant d'opposition avec les républicains monarchiques, leurs compétiteurs et leurs compères. Entre les uns et les autres, il n'y a pas plus de différence qu'entre jaune et safran. Ce sont ces démocrates qui travaillent à concentrer et personnaliser le pouvoir, qui appellent les écus au secours de la République, quand il faudrait apprendre aux républicains à se passer des écus ; qui veulent que le travail soit commandité (exploité) par le capital, tandis que le travail doit créer le capital de rien et se commanditer lui-même, par la réciprocité et l'échange.

La seconde espèce de contre-révolutionnaires se compose de tous les prêteurs d'argent et d'instruments de travail, représentants de la féodalité mercantile, agricole, industrielle, financière ; suppôts de la royauté politique et économique ; auteurs de toutes les restaurations ; fauteurs de toutes les tyrannies, et qui reconnaissent pour chefs les j uifs. Quant à nous, nous nions le pouvoir et le numéraire ; nous soutenons que le crédit pour s'exercer n'a pas plus besoin de la garantie des pièces de cent sous que la liberté n'a besoin pour faire route, du laisser-passer du monarque ou du président.

Nous donnons ici la théorie d'une institution de crédit et de circulation que nous appelons Banque d'échange et que nous considérons comme l'acte le plus révolutionnaire qui soit sorti d'une pensée réformiste.

(1) Le renouvellement du privilège de la Banque de France vient d'être voté par les députés. Voir page 393 la réponse en quelques mots que j'adresse aux discours de nos parlementaires.

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES CIRCONSTANCES QUI SEULES POUVAIENT AMENER LA SOLUTION

Nous avons dit : les produits ne s'échangent que contre des produits.

L'échange est direct ou indirect.

Un fabricant de fauteuils a besoin d'une pièce de vin — un marchand de vin a besoin de fauteuils ; — si les deux producteurs échangent leurs produits respectifs, en se les envoyant mutuellement, c'est l'échange direct. Mais si l'un des deux n'a pas besoin du produit de l'autre, l'échange n'est plus possible ; l'un payera sa marchandise en argent, et l'autre achètera ailleurs ce dont il aura besoin: voilà l'échange indirect.

Or, ces échanges s'opéreraient directement s'il était possible à tous les échangistes d*un même pays de se connaître.

Que faut-il pour rendre possible l'échange direct entre tous les producteurs? Une chose très simple : une banque qui recevra toutes les lettres de change, billets à ordre représentant les factures des négociants, et convertira ces obligations en un papier qui aurait pour gages les produits ou valeurs réelles que ces obligations représentent.

Voyons maintenant le projet de Banque d'échange que nous avons proposé en 1848, qui aurait pu servir à la réforme de la Banque de France si les hommes de la Révolution en avaient compris le sens.

OPÉRATIONS DE LA BANQUE d'ÉCHANGE

Il est inutile d'entrer ici dans tous les détails d'organisation de la Banque du peuple, qui ne sont que la répétition de l'organisation de toutes les banques, à l'exception des billets et bons d'échange qui doivent être créés par la Banque d'échange pour remplacer le numéraire. Rt

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aussi de l'organisation du crédit, qui doit être faite en faveur de l'agriculture, de l'industrie, c'est-à-dire des paysans et des ouvriers. Pour faire bien remarquer que Proudhon voulait arriver par la Banque du peuple à prouver que l'Etat devait concourir à l'organisation du Crédit général français, en prescrivant la création des billets de banque et des bons d'échange par la banque du peuple, je donnerai ici uniquement les articles de sa Banque du peuple qui concernaient l'Etat :

a Article premier. — La banque du peuple fait l'émission du papier social ou bons d'échange.

L'Etat est sociétaire au même titre que tous les citoyens. Il ne fait aucun acte de gestion, n'intervient dans l'administration ni directement ni indirectement.

Il s'engage à recevoir, à faire recevoir le papier de la Banque dans toutes les caisses publiques. Par compensalion, la Banque fait à TEtat sans intérêt, sous condition de remboursement par vingtième, les avances dont il a besoin, limitées provisoirement à cinq cents millions.

L'Etat, représenté parle ministre de la justice, est président de droit du comité de surveillance de la Banque.

La Banque du peuple organise le crédit pour l'agriculture et pour les travailleurs de l'industrie, pour que les champs et l'atelier leur appartiennent ; elle fait l'escompte du papier de commerce.

Le crédit a découvert sur Cautions; le crédit, sur hypothèque, etc., etc.

La Banque d'échange se présente aux échangistes comme connaissant individuellement par ses bureaux dans chaque cité et dans chaque commune, tous les producteurs et consommateurs du pays, Tétat de leurs affaires, leur capacité, leur solvabilité, l'importance de leurs productions. C'est à l'aide de cette connaissance que la Banque d'échange offre à tous les producteurs, consommateurs, de les mettre en rapport les uns avec les autres, de manière à opérer gratuitement l'échange de leurs produits. Telle est, par son organisation, la Banque

d'échange. Présente partout, renseignée sur tout, elle dit à chaque échangiste : Donnez-moi vos factures, vos lettres de change, vos billets à ordre, je me charge de toutes vos négociations sans le secours de la monnaie, partant sans escompte, sans intérêt, à part une commission pour les frais généraux de la Banque ; par ce moyen, nous réalisons une économie, au profit du producteur, de plus de quatre cents millions par an. »

Dans cet exposé, Proudhon organise le crédit à longs termes à l'agriculteur. Il affirme dans sa lettre du 2 avril 1850, à M. Langlois, que les billets de banque suffiront au moyen des annuités par vingtième.

Proudhon a donné, dans sa Révolution au dix-neuvième siècle, une conception pratique de réduire et d'amortir toutes les dettes de l'Etat, des communes et des particuliers, en reprenant le système d'Henri IV et de Sully : c'est de compter en déduction du capital les intérêts payés aux propriétaires. C'est bien le système que le parti ouvrier doit adopter pour amortir toutes les dettes, et ensuite organiser la Banque de France avec le système de la Banque d'échange. C'est le meilleur moyen d'arriver à la propriété pour tous, sans exproprier la Bourgeoisie capitaliste : à elle de choisir.

La Bourgeoisie, en 1789, s'est procuré la propriété en expropriant la noblesse et le clergé. Pour que le peuple puisse à son tour être muni de la propriété, il faut nécessairement amortir les dettes et organiser le crédit gratuit. Déjà, avec le système capitaliste, il s'est formé une banque qui offre le crédit à intérêt à tous les employés de l'Etat pour leur prêter leurs cautionnements. Pourquoi, avec la même garantie, n'en ferait-on pas une aussi pour la propriété, l'achat de la terre au paysan, et aux ouvriers pour racheter l'outillage de l'atelier et de la manufacture? Il n'est pas question d'avancer de l'argent aux ouvriers pour le dépenser. L'argent sera versé directement, comme cela se pratique actuellement pour le cautionnement des comptables des administrations publiques, à ladirec-

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don de la société, et directement aussi pour le payement de l'achat de la terre ; et la Banque conserverait jusqu'au remboursement, pour sa garantie, les titres en portefeuille avec première hypothèque.

L'idée pivotale de la révolution, pour nous, c'est la négation du capital représenté par la monnaie d'or ou d'argent. L'usage de la monnaie, qui nous coûte plus de cinq milliards par an, la négation de l'aubaine de la propriété, dont les droits seigneuriaux de la rente et du fermage et les péages établis partout sur la circulation, représentent une somme au moins égalé : voilà ce que nous poursuivons depuis dix ans.

Voilà l'idée mère dans laquelle se résument pour nous toutes les tendances de la Révolution.

La Banque d'échange n'est pas autre chose que la Banque de France, moins le capital en espèces, rendu inutile par le mutualisme et l'acceptation.

Ce qui manque à la Banque de France, c'est donc le renoncement au numéraire, c'est-à-dire l'acceptation mutuelle du papier de la Banque par les échangistes. Obtenir cette acceptation, le gouvernement Taurait en huit jours, et la Banque de France deviendrait Banque d'échange ; c'est le mérite de l'idée qu'elle consiste en si peu de chose. (Un simple amendement à la loi de 1807 sur l'intérêt de l'argent.) — Mais, dit-on, qui payera les pertes subies par la Banque ? — La commission de 1 pour 100 perçue sur les escomptes suffira largement à couvrir ces pertes.

Qu'est-ce que la République? l'organisation de la cité sans l'intervention de ce tuteur parasite qu'on appelle loi ou gendarme.

Qu'est-ce que le crédit? L'organisation de l'échange sans l'intervation du numéraire.

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