PREFACE
Lorsque la révolution de 1848 éclata, Proudhon avait donné le système des contradictions économiques, ou | « Philosophie de la misère », et il avait promis de donner ^ comme contre-partie, la « Philosophie de la rictiesse ».
La subordination du travail au capital avait été démontrée injuste ; le principe d'autorité avait été reconnu être le germe de mort, qui, en tout temps, a dévoré les sociétés. Restait à indiquer comment l'égalité pouvait s'établir entre le capital et le travail, et comment le principe d'autorité pouvait être remplacé par le règne de la liberté absolue.
Proudhon avait démontré que cette révolution de 1848 arrivait avant que la science sociale fût créée^ et que forcément elle amènerait une catastrophe et une réaction ; mais il n'était pas maître de la retarder. Les hommes à qui furent confiées les destinées de la France en février 1848, ne comprirent rien à la révolution : au lieu d'interroger le peuple, ils se livrèrent à leurs inspirations J privées. Ce fut alors que Proudhon, au risque de compromettre sa réputation de publiciste, se décida à faire con-
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naître au public, par le journal, une partie de ses vues sur les réformes politiques et économiques. Il proposa l'organisation du crédit gratuit pour supprimer la royauté de l'or au moyen d'un simple décret mais le gouvernement provisoire n'eut garde de répondre à son appel. Proudhon, voyant qu'il n'y avait rien à attendre du gouvernement provisoire, s'adressa au public par le journal le Représentant du Peuple. Il dénonça le prélèvement fait par les capitaux et les capitalistes, propriétaires, entrepreneurs, banquiers, de la plus grande portion des produits des travailleurs, sous prétexte d'intérêts, de loyers, fermages, commission, gain ou bénéfice. Ce prélèvement introduisant l'inégalité dans l'échange, conduit fatalement le travailleur à la ruine. Il fallait donc immédiatement organiser l'échange ; mais l'or et l'argent ayant usurpé le monopole de la circulation, jouissant du privilège de servir d'instrument des échanges, et se retirant au moment de la Révolution, l'échange, le commerce se trouvaient anéantis. Il fallait donc créer immédiatement une combinaison qui permettrait de se passer de numéraire.
Proudhon proposa la Banque d'Echange qui repose sur ce principe : la gratuité du crédit et l'organisation d'une banque sans le secours du numéraire (1).
Un grand philosophe de l'époque disait un jour à Proudhon : (( Une révolution n'est plus possible par l'instinct » populaire, par les fantaisies d'un révélateur, par le re- » tour aux traditions. Une révolution n'est possible que » par la philosophie. Tout ce que pouvaient donner Ten- » thousiasme de la liberté, le sentiment religieux et pa- » triotique, les souvenirs républicains, est épuisé. A un » problème compliqué dont les nœuds ont été formés par » l'entrelacement des institutions, il faut une solution ra-
(1) Voir page 273 la lettre du Ministre des finances de Napoléon !«' pour l'établissement d'une banque nationale sans le secours du nuraire.
» tionnelle, un principe supérieur que le sens commun et » l'instinct rapide des masses ne suffisent plus à poser, » qui ne peut être saisi que par la réflexion dans les » sources profondes de la philosophie. »
« C'est donc par la philosophie que nous essayerons de révéler à la Révolution de février ce qu'e-lle doit, ce qu'elle veut, ce qu'elle peut, et de donner aux hommes du mouvement, conscience de leur mission.
Quel est d ans l'ordre des faits économiques celui qui exerce à l'égard des autres la dictature? C'est le numé- ' raire, c'est l'argent.
Parmi les marchandises, l'argent et l'or occupent la première place, ils exercent le commandement, ils trônent.
L'argent est le signe, non seulement de la valeur, mais de tous l^s abus de la propriété, de toutes les servitudes qu'elle impose à la production, à la circulation, à la consommation ; de toutes les misères, de tous les crimes que provoque le système de ses extorsions !
C'est donc l'argent que nous devons ruiner, c'est dans la négation de l'argent que nous attaquerons le système économique. Il s'agit d'abolir la royauté de l'argent, comme nous avons aboli celle de l'homme ; de créer l'égalité entre les produits, comme nous l'avons fait entre les citoyens ; de donner à chaque marchandise la faculté représentative, comme nous avons donné à tous le droit de suffrage ; d'organiser la permutabilité des valeurs, sans l'intermédiaire de l'argent, comme nous aurons à organiser le gouvernement de la société par tous les citoyens, sans l'intermédiaire de royauté, présidence ou directoire ou représentation. En un mot, il s'agit de faire pour l'ordre économique ce que nous voulons pour l'ordre politique ; sans cela la révolution serait tronquée et boiteuse.
Ces deux réformes, la réforme économique et la réforme politique, sont liées intimement. Séparer l'organisation politique de l'organisation économique, c'est rétro-
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grader vers l'absolutisme, c'est prendre toujours l'opinion pour loi au lieu de la réalité, c'est enrayer le progrès.
Pour être vraiment révolutionnaire, il faut que la nouvelle constitution soit à la fois subjective et objective, qu'elle soit une organisation de l'égalité entre les choses comme entre les personnes. La balance des produits est la même chose que la justice entre les citoyens.
Et comme la révolution de 1848 est, avant tout, une révolution économique, c'est à la science économique que nous devons demander le nouveau programme républicain.
Organiser le crédit et la circulation, créer une Banque d'échange, réformer la Banque de France, en un mot : voilà le point de départ de la constitution politique aussi bien que de la constitution économique.
Nous allons exposer le plan de cette réforme.
BANQUE d'échange — (OU TRANSFORMATION DE LA BANQUE