‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 170 sur 170 · RÉSUMÉ DES TROIS PREMIERS VOLUMES · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DES TROIS PREMIERS VOLUMES

Proudhon, couronné par l'Académie de Besançon, fait le serment de travailler pour instruire les ouvriers.

Depuis 1848, critique amère contre le gouvernement provisoire — contre les Montagnards et les Jacobins — en un mot, critique contre l'incapacité de l'opposition qui nous mène au coup d'Etat du 2 décembre 1851. On pourrait comparer cette opposition à celle des radicaux de 1875 à 1897, trahison et incapacité.

En 1848, critique du communisme de Cabet, Fourier, Considérant, Louis Blanc (ce qui est en 1870 critique du collectivisme révolutionnaire.)

oP

Les lettres du 4* volume de la correspondance Proudhon sont aussi toutes écrites de la Conciergerie ou de Sainte-Pélagie; elles embrassent la période du 7 janvier 1850 au 29 août 1852.

A M, Charles Edmond, v.

Conciergerie, il mai 1851.

Mon très cher Edmond,

Outre la réaction blanche, nous avons rhypocrisie rouge, plus infâme, plus lâche, plus scélérate qu'elle ne fut jamais. Ce sont les rouges qui en ce moment travaillent le plus utilement à dévoyer la Révolution.

La nation française entretient à 25 francs par jour sept cent cinquante représentants. Que font-ils? Ils s'arrangent si bien que d'ici trois mois il est à. peu près inévitable que nous nous entr'égorgions tous les uns les autres ; les représentants ne sont plus des mandataires, se sont des gladiateurs. Attendez un peu; si vous n'assistez pas aux funérailles de la démocratie de la nation française, peut-être aurez-vous espoir d'obtenir audience des futurs tyrans. Cela ne peut aller loin.

Le 11 décembre 1831, après le coup d'Etat, lettre à M. de Girardin.

Monsieur,

C'est à vous dans ces tristes circonstances de prendre la parole et de défendre la République. Pourquoi ne rappelleriez-vous pas que c'est la gauche, la gauche seule, qui a préparé et assuré le succès de Bonaparte. Le peuple a cru que le coup d'État était motivé sur les complots monarchistes et la nécessité de sauver la Révolution.

Le 2 décembre était pour moi jour de sortie de Sainte-Pélagie, motivée par une indisposition de ma femme près d'accoucher ; depuis ce jour, je suis navré de tristesse et je réussis à peine à m'étourdir à force de travail. Mes nuits sont comme celles d'un condamné à mort. Je n'avais que trop prévu ce qui est arrivé: la masse est restée indifférente, même railleuse.

Décembre 1851 :

Qu'est-ce que la Révolution au dix-neuvième siècle? C'est la diminution progressive de Faction gouvernementale, capitaliste, religieuse. Il faut des fanfares à nos révolutionnaires, tandis que la Révolution demande le crédit à tous et pour tous à bon marché. — La Révolution, sans le 2 décembre, eût été radicalement niée par les révolutionnaires officiels (comme aujourd'hui après vingt-sept ans de République). La Révolution était chose faite," pourquoi la Montagne n'a-t-elle jamais appuyé sur cette corde?

Combattre contre les jésuites de Montalembert ou contre les communistes de Cabet, n'est-ce pas égal ?

Décembre 1851 :

En temps de révolution, il faut nier le passé et le présent; il faut nier fortement pour marquer le but, un idéal, et planter des jalons dans la direction de cet idéal :

— La liberté du vote toujours et sur tout.

— La propriété à tous par le travail et la commandite.

— La productivité du travail, mais non la productivité de la propriété sans le travail.

— La suppression des parasites.

A M. Charles Edmond.

Le l*'' janvier 1852.

Bon jour, bon an, ami Edmond. Le vote en faveur de Napoléon s'explique : le pays était dégoûté des rouges autant que des blancs, et je vous répète qu'ils le méritaient.

Le 10 janvier 1852, il écrit au même :

Ma science est faite : je prends ce mot dans toute l'étendue et la rigueur du mot. J'avais prédit, en 1848, un mardi-gras révolutionnaire, nous l'avons.

Au même.

20 janvier 1852.

L'Eglise s'est rendue solidaire du plus grand des attentats.

A M. Gauthier.

Sainte-Pélagie, le 20 février 1852.

Mon cher Antoine,

La Révolution, la République, le socialisme et tout le tremblement ne seront jamais que ce que j'ai dit qu'ils seraient. Napoléon a l'armée, les prêtres et la canaille ; moi j'ai les idées, et nul ne les tient en ce moment comme je le fais. Admire la chance ! Je viens d'être mis à Tindex à Rome par le Pape ; à Londres, par Mazzini; à Paris, en pleine Académie, par Montalembert. Le catholicisme, la vieille démocratie, les jésuites, les bourgeois, tout me jette la pierre. Les Jacobins, les calotins, ~ les pékins crient : Anathème ! Comment penses-tu que je vais accueillir ce tas d'imbéciles ? J'ai encore trois mois et demi de de prison à faire, et tu verras !

Sainte-Pélagie, le 23 février 1851.

Mon cher Madier-Montjau,

Je tiens à ce que vous ne lisiez plus rien de moi, avant que j'aie publié l'Essai de constitution de la science économique. Ce que j'ai fait jusqu'ici ce sont des controverses pour arriver à la science; ce ne sont pas des affirmations doctrinales. Quand, sur ces polémiques, on se permet de parler de mon système, on se trompe. Voilà quatorze ans que je dispute envers et contre tous sans avoir dogmatisé jamais. Vous devez croire qu'un homme qui a^mis tant de précaution à chercher ce qu'il doit croire ne se sera pas décidé sans de bonnes et solides raisons. Nous n'aurons peut-être pas à attendre, pour ressaisir notre liberté, un deuxième Waterloo. (Hélas ! il se trompait : Metz et Sedan se sont fait attendre, mais l'ont remplacé.) Ce que le sabre a fait, le sabre peut le défaire.

Sainte-Pélagie, le 26 février 1852.

Le peuple n'est qu'une collection d'enfants mineurs, incapables de comprendre leurs droits. Rien, rien, rien à attendre du peuple. C'est le suffrage universel et direct qui a tué la République.

Le 28 février 1852, Proudhon écrit à Marc Dafraisse :

Louis Blanc a tort de crier à la calomnie ; son père a servi le roi Joseph ; sa mère est une Pozzo-di-Borgo ; lui-même a fait le voyage de Ham pour y visiter Louis Bonaparte. En 1848, il a parlé à la Chambre avec Jules Favre en faveur de son rappel. C'est Louis Blanc qui a le plus contribué à populariser l'idée de dictature. Est-il étonnant que le bruit soit né dans le faubourg que Louis Blanc approuvait le coup d'Etat de Bonaparte ?

(En 1870, n'était-il pas à l'assemblée de Versailles au lieu d'être à Paris ?)

Le 21 mars 1852, Proudhon écrit à M. Laurent :

. Hélas ! mon cher ami, il n'y a en fait de solution à toute la

contradiction que soulève le suffrage universel, que le temps et l'expérience : le temps, c'est-à-dire provisoirement le triomphe du crime, de l'assassinat, du parjure ; — l'expérience, c'est-àdire la douleur, la misère, le désespoir, le dégoût de la vie. — On s'est dit que le peuple tout entier étant appelé à voter, les chefs de l'Etat ne pouvaient manquer d'être toujours les plus probes, les plus intelligents, les meilleurs ; et on s'est précipité dans le gouffre de Tinitiative populaire. Alors on a pu se convaincre que la multitude, la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, est aussi la plus rétrograde. Elle ne comprend que le milliard de Barbes à prendre sur les riches. (Tandis qu'il faut lui restituer 10 milliards par an que le capital lui enlève.) La science sociale, à mon avis, n'a pas d'autre procédé de vulgarisation, d'autre manière de s'imposer que les autres sciences. Je n'attends rien que d'une éducation progressive des masses.

Conclusion de ces lettres : Ce n'est pas le suffrage universel qu'il faut supprimer, mais il faut le donner à tous sur chaque question d'affaire, en décentralisant. Ce n'est pas la propriété individuelle qu'il faut supprimer, mais il faut la donner à tous les travailleurs en supprimant la productivité sans le travail, en la faisant découler du travail seul. — Ce n'est pas la religion qu'il faut supprimer, mais le budget des cultes.

Lettre à M. Michelet.

Conciergerie, H avril 1851, Monsieur,

J'ai reçu dans son temps l'envoi précieux dont vous avez bit voulu m'honorer, des quatre premiers volumes de votre Hi toire de la Révolution. Je les ai lus aussitôt avec un empressf ment extrême et une satisfaction extraordinaire. Je viens, ei vous faisant mes humbles remercîments, vous exprimer moi admiration, non seulement pour l'écrivain, mais surtout poui le penseur et le juge.

Enfin, enfin ! la Révolution française sort de la légende, di

roman, du factum et du pamphlet : elle arrive à l'histoire. Il semble que ce soit de ce jour qu'elle se répand sur le monde. Je la rêvais telle à peu près que vous nous la montrez. J'avoue que je ne la comprenais guère. Enfin, vous avez, j'ose le dire, réhabilité la Révolution. Grâce au ciel, la voilà débarrassée de ses meneurs. Vous êtes l'historien le plus vivifiant, le plus complet que je connaisse. Voilà comment il faut concevoir l'histoire.

Votre deuxième volume est tout à fait de création, le récit de la fédération de 90 surtout. On sent que là est le nœud et le fort de l'afTaire. Après avoir lu ces grands tableaux de l'époque nationale, on se sent un amour ardent de la patrie ; on est fier de s'entendre appeler révolutionnaire.

Maintenant, monsieur, permettez-moi un mot de critique. Vous paraissez craindre quelques fantaisies communistes qui circulent dans le peuple. Permettez-moi de vous dire, monsieur, quant aux communistes, que vos terreurs sont sans fondement. Ce qu'il en paraît a été l'effet naturel de la répulsion qu'inspire le monopole égoïste, mais ce communisme n'existe qu'à l'état de protestation, et a moins de racines encore que celui des chrétiens 4e la primitive Eglise, qui ne furent pas dix mois en communauté et jamais probablement au nombre de plus de quelques mille.

Quant à votre critique de ma Théorie de la propriété, je sais bien que la propriété a sa racine dans la nature de l'homme et la nécessité des choses ; je le sais aussi bien que personne ; mais la propriété sans contre-poids, sans engrenage, aboutit droit où je dis, et devient vol et brigandage. C'est pour cela que je cherche dans la création des garanties sociales et mutuelles un contre-poids à la propriété, qui soit tel que la propriété, perdant ses vices, garde ses avantages ? Je vous dis cela pour rassurer votre esprit. Ne craignez rien pour la liberté et la personnalité de l'homme. Ne craignez rien pour la propriété.

Je finis en vous renouvelant l'expression de ma haute estime et de mon admiration sans réserve.

P.-J. Proudhon.

A M, Michelet.

Conciergerie, le 2 mai 1851.

Monsieur,

Vous m'avez enfin compris, et j'en suis heureux. En quelques lignes vous m'avez formulé, mieux que moi-même, ma longue étude et toute ma pensée. Oui, monsieur, je cherche par une longue et profonde critique les lois générales de la société et du progrès ; mes négations n'ont de valeur qu'à ce point de vue. J Oa a eu tort de récuser des critiques inattaquables. La pratique sociale se compose selon moi de toutes les négations, de toutes les affirmations. Je vais continuer. A la fin on comprendra ce que je veux, et, j'ose le dire, ce qu'est la Révolution au dixneuvième siècle.

A M. Michelet.

Conciergerie, le 19 juillet 1851.

Monsieur,

On a dû vous remettre un exemplaire de mon dernier ouvrage : Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle. J'ose croire que vous trouverez dans ces écrits un essai de réalisation de vos vœux les plus chers : la liberté de l'homme illimitée, l'initiative populaire organisée à perpétuité, la propriété foncière assurée au paysan et dégagée de toutes les causes qui, par le morcellement, l'agglomération, le fermage, le métayage, l'hypothèque, l'abus enfin, en faisaient une institution antirépublicaine et immorale. Je ne vous parlerai pas de la substitution que j'ai faite de l'idée juridique du contrat au principe divin et transcendant d'autorité. C'est la partie la plus formidable de mon livre : j'attends le jugement de l'opinion. .

A M. Michelet,

Sainte-Pélagie, le 19 février 1852.

Monsieur, Depuis le 2 décembre, comment vous portez-vous ? Je ne

paj?lc pas du corps, mais de l'àme. J'irai vous voir à ma première sortie, et nous parlerons de l'avenir.

P.-J. Proudhon.

Proudhon était sorti de la prison où les députés de la Constituante de 1848 Tavaient fait enfermer pour trois ans, afin, probablement, de donnera Napoléon la facilité de faire son coup d'Etat. Les lettres contenues dans le cinquième volume de la correspondance commencentle 3 septembre 1852 et se terminent le 26 février 1854.

La révolution de 1848 était escamotée ; il restait au penseur, au philosophe, le loisir de s'entretenir de la doctrine socialiste et de la propager autant que le permettait le despotisme, pour arriver une autre fois à l'établissement de la liberté, de l'égalité, de la justice.

Le 3 septembre, il écrit :

Je n'accepte pas de mandat gratuit^ ni de mandat impératif d'un comité occulte ; qu'on choisisse celui qui peut mieux que moi donner un bon conseil à la République.

Le même jour, il écrit au docteur C*** :

La lecture de cet animal d'Auguste Comte, le positiviste, le plus pédant des savants, le plus maigre des philosophes, le plus insupportable des écrivains, me soulève ; il faut dégager aussi la Révolution de celui-là.

Le 4 octobre 1852 :

La bourgeoisie est une caste bête, immorale, avide, sans principes, toujours prête à piller la fortune publique et à exploiter les pauvres, soit avec l'empereur, la république, l'Église ou le roi. — Je dis la bourgeoisie, même jacobine.

Le même jour :

C'est un fait constant dans l'histoire que toute usurpation, tout césarisme commence avec l'appui du peuple, et aussitôt installé, cherche l'adhésion des grands contre le peuple. Napoléon, et tous les hommes politiques, députés et mandataires quelconques, agissent de même façon. L'utopie démocratique, formulée dans son idéal par Rousseau, est diamétralement contraire à la notion du progrès. — Montrez bien l'illusion de Montesquieu sur la sagesse populaire ; les masses, si elles ne sont guidées, produisent des tyrans.

A M. Charles Edmond.

Le 18 octobre 1852.

Mon cher Edmond,

Bonaparte sera reconnu empereur ; ce serait Cartouche ou Mandrin, il le serait également.

Le 19 octobre, il ajoute :

Après Bonaparte, je suis l'homme que les rouges exècrent le plus.

A M. Madier.

Paris, le il décembre 1852.

Mon cher Madier,

J'ai reçu hier votre bonne lettre de huit pages, qui m'a fait grand plaisir et grand bien. Je vous en remercie de tout cœur,^ et pour vous témoigner ma satisfaction, ma reconnaissance, j'ai| résolu d'y répondre sur-le-champ.

Ce qui m'en a plu d'abord, et qui m'a donné de l'état de votre âme une très bonne opinion, c'est qu'elle est beaucoup moins à cheval, beaucoup moins rude à mon égard que je ne m'y attendais. Comment notre ami Madier, me disais-jeen vous écrivant, va-t-il prendre ma nouvelle résolution? Que dira ce cœur exalté,

CORRESPONDANCE DE PROUDHON — h"" VOLUME 437

élevé si haut dans la haine par les publications de Victor Hugo, Schœlcher, etc. ?Que dira-t-il démon calme philosophique? Que pensera-t-il de cette résolution affreuse qui met de côté : respect de la loi, religion du serment, sentiments humains, considérations de morale, de justice, etc., pour ne plus raisonner des affaires de ce monde que d'après les règles abstraites de la fatalité.

J'ai été en peine, je vous l'assure, mon cher Madier, de votre jugement sur mon compte, et de la manière dont vous prendriez tout à la fois et mes spéculations et mes correspondances. Bravo 1 vous m'aimez toujours, vous me gardez votre estime, et si votre âme républicaine fait ses réserves, au moins votre esprit se place sans effort à la hauteur oii des événements atroces, exécrables, ont poussé le mien. Vous me comprenez, si vous ne me suivez pas ; encore une fois je vous remercie. A cette preuve, je reconnais en vous un véritable ami.

Oui, depuis le 2 décembre, je travaille à me faire un cœur de pierre. Au lieu de juger avec le vulgaire, avec tous nos amis, les choses actuelles au point de vue de la liberté et de la morale (des mots qu'on n'entend plus), j'ai pris le parti d'aller plus au fond, et, comme un pur esprit dégagé des conditions de la conscience et de la sensibilité, de voir tout d'après les lois absolues qui, par le crime comme par la vertu, gouvernent les sociétés. — Sans doute, je n'entends pas prêcher l'indifférence, et je fais en sorte que le lecteur ne s'y trompe pas. Mais, les convenances observées, les droits de la morale humaine maintenus, que voulez-vous que fasse de mieux un écrivain, en face du despotisme penché sur sa tête, et d'une société sa complice?

Connaissez-vous une façon plus énergique de flageller peuple et bourgeois que de leur dire : ce n'est plus avec les idées de bien et de mal, de juste et d'injuste, que je traite vos intérêts ; de telles idées ne vous vont plus, car vous êtes pires que des bêtes, vous êtes des démons. Là oii a péri la moralité, il ne faut plus parler morale et justice, il faut parler fatalité ! (Tout cela a été bien payé à Sedan.) Eh bien, la fatalité vous mène; elle a fait depuis cinq ans tous les événements ; elle en accomplira bien d'autres. — Au nom de la liberté, nous vous avons rappelés à la

République, et vous Tavez méprisée ; au nom de la loi, nous vous avons rappelés à la Constitution, et vous l'avez foulée aux pieds ; au nom de la morale, nous vous avons appelés à Tégalité, à la fraternité, au désintéressement, à la pudeur, et vous avez sifflé tous ces principes 1 En vertu de votre libre arbitre, vous avez détruit tous les éléments constitutifs de votre liberté. Maintenant, volontairement déchus, savez-vous ce qui vous gouverne ? La fatalité ! Attendez Waterloo. (Metz.)

Vous avez encore le culte du peuple, mon cher Madier ; il faut absolument vous défaire de cette fausse religion. Il faut servir la liberté et la morale pour elles-mêmes ; sans mépriser le peuple que nous avons à civiliser, n'en faites pas votre souverain. Quede fois je l'ai surpris en flagrant délit de complot impérialiste, d'ingratitude pour ses initiateurs ! Oh ! certes, il ne m'a pas trompé, mais la lâcheté, même prévue, est toujours hideuse à voir! Je frapperai sur ce peuple, je vous en préviens, jusqu'à ce que j'aie fait voler en éclats le dogme prétendu de sa souveraineté ; car ce n'est pas assez pour nous de ne plus revoir les incapables de 1848, il ne faut pas que nous revoyions leur idole. (Hélas! le peuple de 1870 nous en fait voir bien d'autres; et ce n'est pas fmi en 1897.)

Le livre de Victor Hugo, remarquable par son chic, est trop long des deux tiers, et, à force de ne voir dans le 2 décembre que L. N., il manque son eff'et. — Agiotage, férocité, hypocrisie, servilisme, tous les sentiments bas et ignobles, voilà ce qui nous gouverne. Ne croyez pas pour cela à la déchéance de la race : vieille absurdité renouvelée des Grecs et des Romains. Il y a éclipse, voilà tout. Si je pouvais aller à Bruxelles, je vous dévoilerais le fond de mon âme et je vous révélerais le feu concentré qui me brûle et les effrayantes pensées qui m'agitent.

Hélas ! je crois que mon rôle est fmi. Ce n'est pas avec des sermons sur le beau et l'honnête que nous relèverons cette nation gisante ; c'est avec la révélation des destinées effrayantesqui l'attendent. — (L'invasion, la mutilation, la corruption et la ruine.) Plus de ce style vertueux, que connaissaient seuls les républicains ; je vous le répète, il nous faut un verbe fatal. M'entendez-vous, enfin, moralistes de la vieille roche?

Ma femiTie est très sensible à votre souvenir. Dites à madame- Madier que je suis l'un des hommes à qui elle a inspiré la plus haute estime et vénération. Serrez la main à Marc Dufraisse, faites-lui part delà présente. En 1848, nous n'avions pas vu combien bas était tombée sous ses derniers gouvernants la nation française. — Napoléon F"", les Bourbons, Louis-Philippe ont semé: Louis-Napoléon moissonne; tous les jours il se promène seul, à pied, sans escorte, à travers Paris stupéfait de son audace. Il n'y a plus un homme, même dans le parti républicain, qui soit à la hauteur morale de s'y opposer, et vous venez me parler vertu ! C'est par la terreur des calculs, vous dis-je, qu'il faut agiter cette nation gangrenée.

Adieu, serrement de main fraternel ; et quand on vous dira que je trahis la République, répondez seulement que je fais mon devoir.

P.-J. Proudhon.

Le suffrage universel de Rousseau, de 1793 et de 1848^ a fait son temps ; le 2 Décembre en a été l'expiation. Il faut rétablir sur une base plus loyale et plus sincère à la commune pour le cahier et la délégation à l'arrondissement.

Le 24 décembre 1852, Proudhon écrit à M. Guillemin :

Notre petit groupe d'amis commence à prendre de plus en plus -de consistance et de vie, et tous nous rêvons de faire quelque chose dans les sphères mercantile et industrielle. Les temps sont favorables pour nous. Le crédit gratuit est à peu près affirmé et prêché partout : ici, directement ; là, sous formede réduction progressive illimitée. Wolowski ne nie pas la gratuité. Enfin cette grosse question est désormais acquise à l'opinion, vous pourrez le dire partout : encore six mois de propagande, et la victoire est complète. Toute la citadelle du capitalisme enlevée, nous tenons tout : avec le capital, l'Eglise et l'Etat.

A M. Madier-Montjau.

i'f janvier 1853.

Depuis le 24 février, je n'ai cessé de pleurer sur la Répi blique, et quand je cherche à mon deuil quelque allégement' quelque rayon d'espérance, tout aussitôt je le vois anéanti par l'inertie intellectuelle, l'incapacité politique, les préjugés absurdes de tous ceux qui se portent pour sa défense. Nous spéculons sur les oscillations de la multitude, nous ne sommes pas des républicains; vous, martyr d'une tyrannie fondée sur le caprice de la multitude, victime du droit immolé à César aux applaudissements de la plèbe, vous en êtes là I Eh ! cher Madier, croyez-vous donc que j'en suis encore comme en 1848 à vouloir faire avancer la Révolution en agissant sur les masses ? Est-ce que j'attends rien d'elles désormais? Est-ce qu'elles ne sont pas finies par le suicide? Est-ce que, bien loin de les saluer comme souveraines, mon vœu le plus ardent n'est pas de les conspuer et de les maudire jusqu'à ce que le remords les torde ou qu'elles m'écrasent? Du qu'en dira-t-on, je m'en ris, je le brave, d'où qu'il vienne, Paris ou Bruxelles, Genève ou Londres, Belle-Isle ou Sainte-Pélagie, la Croix-Rouge ou Saint-Antoine. La tyrannie existe : qui l'a faite ? Vous me dites que c'est l'assassinat prémédité du 2 décembre? Eh ! non, c'est l'indignité de ce que nous avons servi, flatté, adoré, sous le nom de bourgeoisie,'peuple, prolétaire. Je n'ai été compris de personne, si ce n'est, m'assure-t-on, de Barbes. J'ai versé ma dernière larme sur le sort de la République ; je ne songe plus qu'à châtier de ma parole vengeresse tous ceux qui ont trahi la cause du progrès, à quelque côté qu'ils appartiennent. Pour moi je vous déclare que vous ne méritez tous que la servitude et la honte. Je vous accuse d'avoir pour la patrie moins d'amour que vous n'avez de haine pour vos rivaux et de faux point d'honneur. Vous pouviez encore sauver la cause de la Révolution, vous ne l'avez pas voulu. Il n'y a que la réaction qui comprenne la puissance de ma tactique, aussi elle m'exècre. Ma séparation est faite d'avec vous. La royauté, l'Église, le capital, savent qui je

suis ; je n'ai pas peur que la postérité dise que je me suis mépris sur la marche de la Révolution et de la contre-révolution ; elle me vengera de vos injustices, et en lisant mes sarcasmes aux hommes de cette République, elle dira que j'ai accompli mon devoir bravement. (Oui nous le disons bien haut, et nous voulons une réparation digne de votre mémoire.) D'autres, aussi bien que moi, affrontèrent pour la Révolution les chaînes et la mort ; aucun n'a soutenu les flots de la calomnie universelle ; aucun n'a livré, comme j'ai fait, son caractère, sa réputation, son honorabilité, sa dignité. Maintenant la police m'ôte la parole, et je rentre dans mes études : communistes, fouriéristes, babouvistes, jacobins, rouges, modérés seront satisfaits de me voir réduit au silence.

Je fais mes compliments de bonne année à madame Madier- Montjau ; et à vous, cher ami, malgré ma grande colère, je vous serre affectueusement la main.

Votre tout dévoué,

P.-J. Proudhon.

(Il était utile de donner cette lettre entière pour comprendre les tiraillements qui ont existé entre les républicains de 1848, pour en éviter le retour, et pour que les cahiers des producteurs du 4* Etat, soient élaborés immédiatement, comme l'ont été par la bourgeoisie les cahiers du Tiers-Etat pour 1789 )

Le 13 janvier 1853, il écrit à Marc Dufraisse :

J'ai dit que le cours des choses est tellement ordonné en France qu'une révolution économique est désormais inévitable, et que tous les pouvoirs qui voudront l'empêcher y périront. Oui, les républicains sont tombés en 1848 pour avoir failli à la Révolution f comme les radicaux en 1885), car cette révolution est nécessaire.

Oui, la Législative est tombée en 1851 pour avoir failli ; oui, l'état social est tel, que toute tyrannie, toute usurpation est possible avec une occasion et un homme.

Et telle est la logique de l'histoire, qu'une révolution qui ne

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peut s'accomplir contre l'ordre social qu'elle doit abolir, s'accomplit à son profit, au moins pour un temps.

A M, Trouessart.

Le 16 septembre 1853.

Monsieur,

L'élite sociale manque pour le moment en France : voilà l'éclipsé du progrès expliquée. Les hommes politiques sont contents, mais non pas la nation. Je nie la décadence des nations; j'affirme le progrès immanent, l'intelligence intime et la haute moralité de la France. La brutalité du gouvernement ne s'explique que par l'ignorance des masses. La nation est en soi incorruptible. Aussitôt que deux ou trois hommes, ou un plus grand nombre, sont en rapport, il y a aussitôt développement organique et continu de leur groupe. En 1813, la discussion reparaît, la liberté recommence de circuler dans le corps social, rendue sous l'Empire inerte et passif. La cause de la décadence romaine a été l'habitude prise dès le commencement de la République de la suspension de la vie sociale par le dictateur ; car le peuple aimait surtout les individualisations de l'action collective qui permettait de frapper de si grands coups. Le peuple, comme les jacobins et les communistes de nos jours (les collectivistes en 1897) ne concevait rien de plus beau que cette unité qui est synonyme de mort sociale. Chez les Grecs et les Egyptiens, on peut faire des observations analogues. Je reviens s l'époque présente : qui a fait l'élection de 1848? La société française? non. Le suffrage universel a dit le contraire de ce. quf pense la société. La France ne sait pas ; est-ce un crime ? faut-i! la condamner pour ne savoir point ?

Le 10 janvier 1854, à Madier-Montjau :

Le Manuel du spéculateur à la Bourse n'est qu'une sort( d'inventaire du patrimoine aliéné du peuple, la première cho8< à revendiquer tout de suite en cas de révolution ; une valeur d( 15 milliards, ainsi que le secret de la spéculation et du jeu.

Pauvre démocratie! monarchique jusqu'à la moelle des os, .1 qui n'a de la Révolution que les phrases théâtrales! Aussi ne m'a-t-elle jamais compris : je suis la négation des personnalités, l'affirmation de la raison collective. Pour que la démocratie revienne, il faut qu'elle se fasse révolutionnaire; non pas à la façon de Robespierre, le grand créateur de la centralisation et de la police, mais à la façon des fédérés de 89.

Voilà, mon cher ami, comment vont les choses avec ce bon peuple et son ignare démagogie. Quand je songe que ces imbéciles démocrates en sont encore à accuser le socialisme — qui est seul la Révolution — d'avoir perdu la République, je me sens une colère héroïque et sainte. Qui donc, je vous prie, mène l'Europe, si ce n'est le socialisme? 0 charlatans, blagueurs, traîtres à la fois au peuple, à votre époque et à votre cause ! Non, jamais l'histoire n'aura pour vous d'expressions assez sévères et les prolétaires assez de rage.

Mon cher Madier, à vous de cœur,

P.-J. Proudhon.

Il ne faut pas faire de confusion de la volonté sociale avec le suffrage universel, ni substituer celui-ci à celle-là.

Le 18 janvier 1854, il écrit :

Les démocrates attendent de bons résultats de la guerre de Crimée ; ils se trompent. Je suis toujours sous le coup de l'ostracisme ; aucun imprimeur n'ose imprimer ; aucun libraire, débiter rien de moi, je n'existe plus. Si je cherche à me caser dans les affaires, je ne rencontre que répugnance et mauvais vouloir. Il semble que je sois condamné à rester sans emploi et à mourir de faim par interdiction de travail.

CO RRESPONDANCE — 6« VOLUME

Le 6" volume contient des lettres du 5 mars 1854 au 30 décembre 1855.

Le 19 décembre 1854, il écrit à ses amis :

Pour moi, chers amis, je m'isole de mon mieux et cherche ma consolation et mon gagne-pain dans le travail. Je sais que la démocratie, furieuse d'avoir perdu le pouvoir, surtout depuis qu'elle a te spectacle de l'empire devant les yeux, me hait comme l'un des auteurs de sa chute. Je la paye de sa haine en mépris. Dynastie pour dynastie: pourquoi donc irais-je choisir entre Bourbon, Orléans, Bonaparte, Gavaignac, Ledru-RoUin ? La liberté, le progrès, l'éducation du peuple, son affranchissement de la misère et de la superstition, ne sont avec aucun d'eux; j'aurai, j'espère l'occasion de le redire encore.

Il pourrait en dire autant de la démocratie actuelle, qui, depuis vingt- trois ans, nous montre son incapacité, son impuissance et sa trahison.

Il parle de l'expédition de Crimée, et reproche aux démocrates de pousser à la guerre et d'espérer qu'elle tournera au profit de la Révolution ; c'est une chimère.

Pour moi, dit-il, je me tiens et me tiendrai longtemps encore au rôle de spectateur. Ne suis-jepas le proscrit de tout le monde,, l'homme détesté de tous les partis, depuis les communistes et les phalanstériens jusqu'aux légitimistes.

Il parle aussi d'un projet d'exposition au Palais de l'Industrie, de la guerre de Grimée, de ses affaires personnelles. Mais il n'y a pas lieu de retracer en abrégé ce que contiennent ces lettres; on les lira avec plaisir dans le texte. J'en donne une cependant écrite à Michelet, elle est intéressante et importante au point de vue social.

^ A M, Michelet.

Paris, le 9 avril 1855.

Je viens vous prier d'accepter, à titre d'hommage, le Manuel du spéculateur à la Bourse et la Réforme des chemins de fer. Ge n'est pas là, monsieur, des livres à lire pour un homme tel que vous. Vous êtes, monsieur, l'un des écrivains de l'époque qui,

par l'éloquence, par le sentiment profond de l'honnête et du beau, sont prédestinés à relever notre génération de ce profond avilissement. Mais j'ai cru, et votre grande âme saura me comprendre, qu'une génération mercantile devait être attaquée par le mercantilisme, et je n'ai pas hésité, depuis deux ans, à me faire le pionnier de cette science qui n'existe pas encore : je veux dire l'économie sociale, la science des intérêts. Il faut plus que du courage pour se plonger volontairement dans cette mer d'amertumes, dans cet océan de dégoût qui est resté jusqu'ici le domaine des exploiteurs de l'humanité. Comment nous affranchir si nous ne remuons tout ce fumier? Il faut travailler sur le cadavre. Voilà, monsieur, ce qui vous explique mes travaux actuels, si pénibles, mais, j'ose le dire, si méritoires.

CORRESPONDANCE — 7e VOLUME

Du 5 janvier 1856 au 30 avril 1858.

Pendant cette période, Proudhon est libre, en ce sens qu'il n'est pas en prison ou en exil, mais sa pensée n'est pas libre, ses ouvrages ne peuvent être imprimés, et il n'est pas autorisé à faire un journal.

Le 5 janvier 1856 il écrit à M. Suchet :

Merci de votre envoi, de votre lourde caisse d'étrennes ; vous avez voulu faire part de votre prospérité aux amis, ce qui est la façon la plus humaine et la plus noble de remercier Dieu.

Je ne puis vous dire encore ce qu'il en sera de moi et de mon avenir : je compte sur le succès d'un ouvrage sérieux qui paraîtra en mars à Paris, ou, si ce n'est pas possible, à Bruxelles. Oui, se sacrifier pour les autres est la quintessence de la félicité.

Paris, le 24 janvier 1856.

Mon cher Villiaumé,

Ne me prêtez pas des opinions qui ne seraient pas les miennes. ; De 1839 à 1852 mes études ont été de pure controverse. J'ai tâché de me faire des notions exactes et complètes sur les prin-

44b OEUVRES DE PROUDHON

<:ipes, les institutions et les systèmes. J'ai donc beaucoup nié parce que j'ai trouvé que, presque en tout et partout, les théories n'étaient pas d'accord avec leurs propres éléments, les institutions, en harmonie avec leur objet et leur fm; leurs auteurs, suffisamment renseignés, indépendants et logiques.

J'ai trouvé que la société, en apparence paisible, régulière, ^ûre d'elle-même, était livrée au désordre, à l'antagonisme, et qu'elle était aussi dépourvue de science économique que de morale ; qu'il en était de même des partis, des écoles, des utopies -et des systèmes. Je m'en suis rapporté à la logique elle-même. On ne m'a pas toujours compris ; il y a sûrement de ma faute.

J'ai passé pour pamphlétaire, alors que je n'ai voulu être que critique; agitateur, quand je me bornais à demander justice. Mais le public, qui ne me lisait qu'à bâtons rompus, se demandait sans cesse où j'allais et ce que je voulais. Voilà où j'en suis après treize ou quatorze ans de critique, et, si vous voulez, de négations.

Je commence mon étude positive. J'établis ce que j'appelle la vérité scientifique. Après avoir passé la première partie de ma •carrière à démolir, en ce moment je réédifie. Ne perdez pas cela de vue. J'ai étiqueté mes pièces comme Cuvier. Vous me demandez ce que j'entends par cette proposition : La propriété, c'est le vol — et comment je me suis prononcé contre le communisme. Je maintiens ma proposition de 1840 et n'entends la modifier en aucune sorte. La propriété, dans le régime imparfait de notre société, produit fréquemment, habituellement même, les efTots du vol pur. — Tout dans la société est d'abord paradoxe. Je ne saurais mieux comparer la propriété et les principes dont je parle, qu'aux sept péchés capitaux : orgueil, avarice, envie, gourmandise, luxure, colère, paresse. Or, il est certain que l'àme humaine ne subsiste que par ces fameux péchés, et que tout l'art du moraliste consiste, non à détruire ou extirper radicalement, mais à morigéner de façon à en tirer les vertus mêmes qui distinguent le mieux les hommes des animaux: la dignité, l'ambition, le goût, l'amour, la volupté, le courage. Entre le vice et la vertu, pas de difTérence essentielle : ce qui fait l'un ou l'autre, c'est le condiment, c'est le but, c'est l'intention et la mesure^

c'est une foule de choses. Il en est de môme de la propriété.

J'entends par socialisme la philosophie qui enseigne la théorie de la société ou la science sociale. Si Ton veut par socialisme désigner l'école, la secte, le parti qui admet cette science, qui la croit possible et qui la cherche, je suis socialiste. Mais il arrive qu'on appelle socialisme la théorie qui tend à sacrifier le droit individuel au droit social : dans ce cas, je nie le socialisme.

Sur la question de la Banque du peuple et du crédit: l'idée de fonder une institution de crédit organisée sous la surveillance de l'État, et fonctionnant au compte de la nation et au plus bas escompte possible, est désormais une idée vulgaire, que la raison publique s'est assimilée. Vingt solutions ont été proposées, je n'ai pas à intervenir ; la réalisation ne tient plus qu'à l'initiative de quelques-uns ou au bon plaisir du gouvernement. L'idée est dans le domaine public, comme celle de la liberté et de l'égalité, qu'on n'en ôtera jamais. La formule, c'est à la raison générale de la choisir.

De même pour l'exploitation des instruments d'utilité publique : la poste, les chemins de fer. L'association ouvrière est celle qui représente le mieux le droit : c'est elle que nous devons encourager; En 1849, on pouvait organiser les chemins de fer par l'association du travail et du capital. A la fm de la concession, les ouvriers auraient eu entièrement l'exploitation.

Le 14 mars 1856, Proudhon écrit à Madier-Montjau une lettre dont je fais un extrait; mais il faut la lire en entier.

Madier-Morjtjau, toujours jacobin, craint pour le socialisme de Proudhon qui lui répond :

Dès avant 1848, j'étais au ban de l'opinion démocratique, de la légitimité et de l'Église : témoins le National et la Réforme^ Après 1848, c'est sur le Représentant du peuple, sur moi, que la République en masse est tombée. Le 31 juillet, tout le monde m'a condamné, moins Greppo ; idem au 2 décembre. Ma brochure sur le coup d'État a mis le comble à mes crimes. La Montagne et la Plaine, Ledru et Cavaignac m'excluent. N'est-ce pas de la trahison? Et mes brochures sont interdites. — Le gouver-

nement impérial n'est autre chose que l'organe du parti anti-socialiste, légitimiste, Cavaignac et Carnôtiste. Et le socialisme, c'est la Révolution. Aujourd'hui comme en juin 1848, je suis la première sentinelle. Il n'y a qu'un homme de proscrit, et c'est moi : tous les partis ont leur organe, et on me défend de parler.

(Il faut lire cette lettre dans le texte, c'est indispensable ; elle est très longue, je n'ai pu la donner.)

Le 21 avriU856, il écrit ;

Tous les dadas démocratiques sont enfourchés l'un après l'autre par le pouvoir qui mène les choses à sa convenance ; il se fait applaudir en enfonçant toujours davantage la liberté et le droit. Le Piémont pose la question de l'unité italienne, et aussitôt les niais d'applaudir.

Le 1" août 1856 :

Le christianisme, la plus grandiose et la seule rationnelle des religions — ou le christianisme ou point de religion, — mais c'est la justice qui est la plus grande parole de la morale, et non amour, charité ou fraternité..

Le 2 août 1856 :

Tout s'oppose donc, non seulement à l'équilibration générale, mais même à ce que la vérité soit étudiée et propagée. Un immense voile est jeté sur les choses humaines; une conspiration universelle est ourdie par toutes les forces intellectuelles et sociales pour entretenir le statu quo. La mauvaise foi règne presque partout. Le peuple n'est occupé qu'à faire des empereurs, et les empereurs n'ont d'autre destinée que celle d'écraser le peuple.

Le peuple est en fureur, je le sais ; mais il faut qu'il boive sa propre condamnation. Il faut que la génération qui a fait la Présidence et l'Empire passe, avant que les masses songent sérieusement à s'émouvoir. (A Sedan il a recueilli les fruits de l'Empire.)

Il fallait éloigner le peuple de l'urne, travailler devant lui à

la solution du problème ; hors de là, il était inévitable que le peuple, livré à sa puissance d'attraction, fît un empereur, et que l'empereur, une fois fait, se mît à museler le peuple. Plus de 50,000 démocrates ont disparu par la mort, la transportation, rémigration volontaire. La bourgeoisie est arrivée au comble du mépris pour la plèbe, qu'elle exploite sans miséricorde.

(Celte lettre est à lire en entier dans le texte; un abrégé ne peut en donner qu'une idée trop faible.)

A M. Michelet.

Paris, le 6 janvier 1857.

Cher Maître,

Je vous lis, je vous dévore. Vos livres sont pour moi des découvertes, et je n'ai jamais mieux su ni mieux saisi l'histoire que par vous.

Le 28 octobre 1857, il écrit :

Le Manuel du spéculateur à la Bourse a beaucoup de succès, et un de vos candidats, M. Pelletan, dit que c'est là une œuvre de police !

Mon cher Marc Dufraisse,

■ Aidez-moi de loin, appuyez-moi dans vos lettres à vos amis, J'en ai besoin. Nos trois ennemis véritables sont la Banque, l'Église, la Magistrature. Espérons que mon nouveau livre contribuera à le, prouver et à nous en débarrasser.

CORRESPONDANCE — Se VOLUME

Du 1" mai 1858 au 22 janvier 1859.

Dans ce volume, nous allons de nouveau voir Proudhon aux prises avec la justice, la police correctionnelle, et condamné. Les avocats Emile Olivier et Jules Favre lui sont hostiles; nous savons maintenant ce qu'ils valaient tous les deux. — Mais sa santé chancelante

lui donne l'instinct de la conservation, et cette fois, au lieu d'aller mourir dans les cachots du despote, il s'ex patrie pour bien des années.

Et quand on pense que le plus grand philosophe de notre siècle a tant souffert pour la classe ouvrière, et que celle-ci le laisse calomnier par des imbéciles et des réactionnaires de la police, on a le droit de se demander où est la justice. Personne ne se lèvera donc pour venger ce grand citoyen et payer à sa mémoire le juste tribut qu'on ne lui a pas donné pendant sa viel Oh! j*espère qu'à notre voix le peuple payera sa dette de reconnaissance à Proudhon, en suivant ses conseils et ses sages avis. '

C'est pour son beau livre : De la justice dans la Révolution et dans V Eglise^ qu'il est poursuivi. Il écrit à ses amis :

Me voilà avec un nouveau procès. Il est possible que Ton me condamne, mais je gagnerai ma cause devant la conscience publique. Mgr Mathieu ne me poursuivra pas pour réparation d'honneur pour avoir supposé une correspondance de lui avec le sieur Jacquot de Mirecoûrt. Pas moyen d'esquiver le coup : je me suis fait délivrer copie de sa lettre, certifiée conforme. Que le cardinal braille tant qu'il voudra, il est marqué à l'épaule, et, en sa personne, tout l'épiscopat. Sans la saisie, 30,000 exemplaires eussent été vendus dans l'année.

Proudhon, le 3 juin 1858, est condamné à trois ans de prison et 4,000 francs d'amende.

Le 14 juillet 1858, il écrit :

Aujourd'hui est l'anniversaire de la prise de la Bastille : 69 ans.. Nous avons, pour la remplacer, 45 kilomètres de fortifications, 12 ou 15 forts détachés et 50,000 hommes de garnison. — Je pars pour la Belgique, car on ne veut pas me permettre d'imprimer un mémoire pour ma défense en appel, sous prétexte que tout ce que produit M. Proudhon est dangereux.

Bruxelles, le 13 septembre 1858.

Mon cher Charles Edmond, Me voici en Belgique. — En France, le monde qui possède,. qui commande, qui juge et qui jouit, ce monde-là me repousse et me hait. Depuis la légitimité jusqu'à la république inclusivement, tout proteste contre le sens et la portée que je donne à la Révolution. Trois ans de prison pour avoir écrit un livre sur la justice ! Mourir vite quand je ne pourrai plus travailler est mon vœu ; ma personne supprimée, justice sera peut-être rendue à ma mémoire. Cette justice sera l'héritage de mes enfants. — Je crois être de ceux qui, n'ayant pas reçu de leur vivant le salaire qu'ils ont gagné, ont le droit de dire en mourant par forme de testament : Je recommande ma famille à la patrie.

A M. Charles Beslay.

Bruxelles, 3 décembre 1858.

Ma femme et les enfants sont arrivés à Bruxelles, faubourg d'Ixelles, rue du Conseil, 8. Je ne veux rentrer à Paris qu'avec la liberté de la presse. J'ai de la besogne par-dessus les yeux, et de la bonne !

A M, D' Crétin.

Bruxelles, 5 décembre 1858.

La gloire d'un auteur tient surtout à ce qu'il est un écho. S'il veut être davantage, il tombe dans la science, il peut être traité comme professeur ; il ne produit plus ces efTets puissants qui sont l'apanage des orateurs et quelquefois des journalistes. Les trois quarts du succès d'un écrivain sont le fait de la conscience publique.

Bruxelles, 15 décembre 1858.

Mon cher Maurice, Il y a vingt-deux ans que je suis devenu votre associé. Il y a vingt ans que j'ai été nommé pensionnaire Suard. C'est en

1840, au mois de juillet, que j'ai publié mon Premier Mémoire sur la Propriété. C'est en février 1842 que j'ai eu mon premier procès; depuis, je n'ai cessé de travailler, de lutter. J'ai été nommé, en 1848, représentant du peuple; et, moins d'un an après, j'entrais en prison. Pourquoi donc me lamenterais-je?

Pelletan m'attaque dans le feuilleton de la Presse. Quelle babouille erotique que tout cela ! On est content de mon départ. , Enfin, pense-t-on, le voilà parti, condamné; on n'en parlera plus.

A M. Gustave Chaudey.

Bruxelles, 15 janvier 1859.

C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, et j'ai cinquante ans. Depuis que je suis en Belgique, j'ai préparé la suite de mes études et publications pour le reste de ma carrière. Après avoir fait, pendant vingt ans, de la critique et de la logique, < mon livre de la Justice contient l'ensemble de mes affirmations; la critique y tient encore une grande place, mais rien de plus que ce qu'il fallait pour motiver des conclusions.

Mais soyez tranquille : la France actuelle a encore cinquante ans d'avance sur l'Europe.

Tout le neuvième volume renferme des lettres de Proudhon datées de Bruxelles, du 22 janvier 1859 au 25 mars 1860.

Nous voyons que Proudhon se plaint beaucoup de sa santé : il lui faudrait du repos; mais d'abord il doit faire vivre sa famille, et ensuite il faut qu'il accomplisse entièrement l'œuvre qu'il a promise, c'est-à-dire de donner la science sociale qui devra affranchir les ouvriers.

Le 22 janvier 1859, il écrit à M. Gouvernet :

J'ai la tête bien grosse ; ma cervelle, cependant, me semble plus forte ; j'ai le pas plus assuré, la moelle plus ferme, mais ce

sont des congestions qui me tourmentent. Je n'ai réellement Lesoin que de repos ; donnez-moi trois mois de calme après ma prochaine publication et je serai guéri.

Le 14 mars 1859 :

A M. Gustave Chaudey.

Cher ami,

Je commence à me relever d'une longue et pénible maladie, qui m'a tenu six semaines dans une incapacité absolue de travail.

Il est impossible que la France vive avec ce monde de joueurs, de filous, de coupe-jarrets, de cafards, d'écrivains lâches et vendus, qui compose aujourd'hui la France apparente. Les sénateurs de Napoléon P"^, sa police et ses traîneurs de sabre n'étaient pas plus ignobles. Vit-on jamais parti plus inepte que le nôtre? Comment! la majorité en France et en Europe se prononce contre la guerre : il semble, en conséquence, que des gens qui se disent républicains, des démocrates, vont se ranger du côté de la majorité : pas du tout; ils sont de l'avis du prince, ils soutiennent le despote à propos de la guerre d'Italie. Tout le monde comprend que la paix, c'est la mort du despotisme. Il semble que des républicains doivent donc, à tout prix, affirmer la paix. Point du tout. Ils prêchent la guerre; on dit même qu'Emile Olivier s'en est montré dans le Corps légis- .latif un des plus chauds partisans (comme pour la guerre de Prusse, d'un cœur léger). Quand donc verrons-nous la fin de ces trahisons démocratiques ? Tout le monde me combat parce que je critique la guerre d'Italie !

Deux mois de maladie empêchent Proudhon de travailler et d'écrire. Il avait fait une brochure, mais sa maladie l'empêche delà publier. Emile Olivier et Jules Favre laissent entrevoir deux traîtres à la République, et ils approuvent la guerre d'Italie qui doit constituer une nation de 24 millions d'hommes à nos frontières.

Bruxelles, le 24 avril 1859.

Le décret d'amnistie ne me concerne pas : j'en suis exclu.

Bruxelles, 16 octobre 1859.

Mon cher Langlois,

Mes deux petites filles sont arrivées vendredi avec la fièvre scarlatine, et se sont mises au lit en arrivant. Nous sommes toujours accablés par la maladie.

La France est le vrai chef de file de la civilisation ; on ne s'en aperçoit jamais mieux que quand on est à l'étranger.

Ma femme est frappée de la même maladie que mes deux filles. Vous concevez que dans ce coup de feu je n'ai pas eu le temps de m'occuper de métaphysique.

Je vous répète que la nation française en vaut bien une autre : je le dis et le pense plus que jamais. Je ne crois pas cependant que la France puisse seule poursuivre ToBuvre de la Révolution. L'Europe, dans son ensemble, est malade : la bourgeoisie, la magistrature, le clergé, le gouvernement, tout est corrompu; le peuple ne sait ni ne peut rien, déjà atteint d'ailleurs de la gangrène supérieure. La Révolution sera l'œuvre de la nécessité des choses, représentée par son élite d'hommes de toutes langues et de tous pays. La France est emportée par son chauvinisme vers les dadas que lui ofTre son gouvernement : aujourd'hui contre les Autrichiens, demain contre la Prusse.

A M. Gouvernet,

26 novembre 1859.

Cher ami, Ma petite Stéphanie est à la mort depuis huit jours.

27 novembre.

Elle va mieux. Ma femme confie Catherine à madame Madier- Montjau, qui est vraiment notre protectrice dans ces terribles moments.

A M. Charles Beslay.

3 décembre 1859.

La majorité, pour en finir, est en pleine trahison contre le peuple français^ dont elle nie les traditions, les aspirations, les principes, dont elle recherche les ennemis jurés : elle est pour le César de Vienne, représentant de l'absolutisme, le pape, représentant du catholicisme; les Jésuites, les Malthusiens, tout ce que nous haïssons, détestons, depuis le serment du Jeu de Paume.

A MM, Garnier frères.

Bruxelles, le il décembre 1859.

L'année 1859 a été terrible pour moi. Expatrié, et toute ma famille malade pendant cinq mois, sans compter que je ne suis pas vaillant; avec un millier de francs que vous voudriez bien m'avancer, nous n'aurions pas de luxe.

Je trouve que j'ai plus que ma part de souffrances; c'est pourquoi je me permets de vous écrire comme à des amis. M. et madame Madieront été bien aimables et bien dévoués pour nous pendant nos maladies. Je compte laisser Catherine tout à fait aux soins de madame Madier.

Pour toutes ces souffrances endurées pour le peuple, est-ce donc trop de réclamer pour Proudon une place au Panthéon?

A M. Gustave Chaudey.

Bruxelles, le 15 décembre 1859.

La question de la guerre, que je viens de traiter, est la plus vaste après celle de la justice. J'ai compulsé tous les auteurs et je sais ce qu'en ont dit mes devanciers jusqu'aujourd'hui, 15 décembre 1859. Si je réussis à intéresser le public, ce sera pour lîioi une belle rentrée.

456 OEUVRES DE PflOUûHON

A M. Michelet,

Bruxelles, 23 janvier 1860.

Cher Maître,

J'ai reçu, chacune en son temps, vos deux bonnes lettres et votre Amour. La Femme ne m'est pas encore parvenue, et je garde l'exemplaire de M. Jonquinès.

Vous êtes toujours, vous-même, fidèle dans votre voie, et marchant toujours dans votre progrès. J'ai lu V Amour : ce n'était pas la peine que vous prétendissiez différer d'opinion avec moi. Nous voulons tous les deux la femme forte, la famille sacrée, le mariage inviolable, l'époux et le père souverain, parce qu'il est dévoué comme le Christ.

Pourquoi me donnez-vous l'espoir que tout cela finira bientôt et que mon exil ne sera plus de longue durée? Est-ce que vous comptez sur l'énergie française? Je serais certes bien heureux d'entendre sonner un nouveau réveil, mais je n'y compte guère. On ne sortira des bamboches actuelles que par une révolution intégrale dans les idées et dans les cœurs. Nous y travaillons^ vous et moi, à la révolution, ce sera notre honneur dans la postérité, si elle se souvient de nous. Mais la croyez-vous faite, cette révolution? Une révolution dure des siècles. Celle du Christianisme a eu déjà quatre ou cinq grandes phases : de Jésus-Christ à Constantin, de Constantin à Charlemagne, de Charlemagne à Philippe-le-Bel, d'Elvire au concile de Trente, et du concile de Trente à Pie IX.

Nous commençons la deuxième phase de notre Révolution; je considère la première comme s'étant accomplie, de Voltaire, Rousseau, Turgot, à 1848.

L'année 1859 m'a été néfaste. Mais je reprends force et résolution, je n'ai jamais eu le moral en meilleur état. Le diable ne veut pas encore de moi, apparemment qu'il me reste quelque chose à faire. — Je vous serre la main bien affectueusement, cher maître, et suis tout vôtre.

P.-J. Proudhon.

fjc 6 février 1860, il écrit à M. Ferrari :

11 existe en Italie une pensée fédéraliste dont vous êtes l'un des principaux représentants. La France porte le deuil de ses fédérations anéanties. De tous côtés surgit la pensée de décentralisation.

(Nous sommes encore en 1897 retombés dans les idées de dictature.)

Le 16 février 1860.

Le libre' échange n'est possible qu'à la condition de l'escompte gratuit. Après le coup d'Etat, la bourgeoisie égoïste et peureuse s'est prostituée à l'usurpateur ; l'Eglise en a fait autant ; mais il ne faut pas qu'on en dise autant des républicains. Le ralliement des républicains à l'intrigue bonapartiste serait la déchéance, prenez-y garde 1 Sous aucun prétexte il ne faut se rallier à l'Empire. — La deuxième édition de mon livre de la Justice est imprimée à Bruxelles. Mon livre sur la^Guerre et la Paix est terminé ; pouvez-vous le publier ?

Bruxelles, du 30 mai 1860 au 14 avril 1861, à Bruxelles aussi.

A M, Delarageaz, du canton de Vaud {Suisse),

Ixelles, le 30 mai 1S60.

Mon cher monsieur,

J'ai reçu votre bonne et aimable lettre du 7 courant, et j'ai été on ne peut plus touché de l'appel que vous faites à mes faibles lumières, ainsi que de l'intérêt que vous prenez à ma personne. Je connais la vieille théorie de M. de Girardin sur l'impôt du capital, et je ne demanderais pas mieux que de tirer une fois pour toutes cette question au clair. Je voudrais bien ré-

pandre quelque jour sur cette question de l'impôt. Je réimprime mon gros livre de la Justice, auquel je dois d'être en exil.

En effet, Proudhon a concouru sur la question de l'impôt, dans le canton de Vaud, et son livre, Théorie de VImpôt, que nous avons analysé, a été couronné.

Bruxelles, le 9 avril 1860.

Mon cher Bergmann,

Il reste ici quelques Français qui n'ont pas cru devoir profiter de l'amnistie de 1859, et nous vivons parfaitement ensemble. J'ai pour principe que l'homme doit s'élever plus haut que le patriotisme. Autrefois la patrie du chrétien était partout où il y avait des chrétiens. Pour moi, je trouve mon pays partout où il y a d'honnêtes gens.

Bruxelles, 25 avril 1860.

Mon cher ami,

La France aujourd'hui est dans un état pire que celui où je l'ai laissée. Sa chaîne ne lui est pas lourde, et la lèpre qui la dévore ne lui cause pas la moindre honte. Elle ne peut plus rien pour le progrès des sociétés. Il faut la laisser pourrir et n'en attendre rien.

(Jusqu'à Metz, Sedan et le démembrement de la patrie, cinq milliards de rançon et une nouvelle guerre en perspective.) Je ne compte guère revoir jamais mon pays; du moins, ne le reverrai-je pas tant que durera cet ignominieux régime, et que régnera la dynastie des Bonaparte.

Sainte-Beuve est rallié à l'Empire, mais il vaut mieux que son patron.

A M. Gouvernet,

Le 3 mai 1860.

Mon cher ami.

Vous êtes le sel qui conserve la terre, disait Jésus-Christ à ses

Apôtres ; si le sel se perd que deviendra le genre humain ? Donnons donc toute notre pensée, et puis laissons faire ; nous ne pouvons rien de plus. Regardons ce qui se passe, tenons-nous à l'écart jusqu'à la débâcle finale, et, si nous rencontrons un homme de bien, serrons-lui ia main du fond du cœur.

A M. Gustave Chaudey.

Le 13 mai 1860.

Mon cher ami.

Le corps législatif est le tombeau des libertés publiques. (C'est toujours de même.) Vous ferez plutôt d'un âne un Bossuet, qu'une intelligence politique d'un républicain. Ils envient l'annexion de la Savoie, ils poussent à celle de la Belgique — pour le plus grand honneur de César — et vous vous étonnez que le système ne prend pas fin ! A Paris, des centaines de milliers de curieux vont voir la chapelle ardente du prince Jérôme ; est-ce qu'il y a de l'étofTe de citoyens dans cette race-là ? J'assiste à la décadence de ma nation ; j'en mourrais bientôt de chagrin si je ne trompais ma douleur par le travail.

Toutes les lettres suivantes s'occupent de ses éditeurs qui n'osent rien imprimer de lui à cause de la police.

A M. Charles Beslay.

Ixelles, 25 août 1860.

Pendant que les ténèbres s'appesantissent sur l'Europe, que l'horizon politique s'assombrit de plus en plus, j'allume ma lampe, et je prépare à mes lecteurs une succession de feux d'artifice. — Que dirait votre père, lui qui jadis épluchait le budget de la Restauration, s'il pouvait jeter les yeux sur l'état de nos finances? Notre dette se monte à 14 milliards, voilà comme on nous mène. La plèbe est au pain sec et à l'eau, et le cinquième du produit national s'en va en dépenses improductives. Il ne nous reste plus que de conclure par un nouveau Leipzig (Sedan) une bonne petite invasion, hommes : 500,000; capitaux : 3 milliards ; indemnité aux envahisseurs : 2 milliards, total : 5 milliards, qui, joints au 14 ci-dessus, font 19. {Cette prédiction était trop mo-

dérée : nous avons eu l'invasion, V Alsace-Lorraine annexée, Sedan, Metz, Paris — et 33 milliards de dettes. Qu'en pensent les chauvins du second Empire ?) Tout cela me rend frénétique, féroce. Quelle difTérence entre la population suisse, libre et fière, et les sujets de S. M. l'Empereur du 2 décembre !

Le 15 septembre 1860.

Mon cher Bergmann,

Je suis toujours occupé à la réimpression de mon livre de la Justice, et j'ai écrit un petit traité sur l'impôt, que j'ai corrigé à Lausanne. Je serais bien heureux si j'obtenais une mention honorable. Mon cher Bergmann, si la politique impériale est insensée, la raison publique en France n'est pas moins folle. A cette heure même oii il est si aisé de voir que tout branle, la multitude admire. Les républicains jalousent ces beaux succès. Que diront-ils après la chute de la Patrie, qui nous est réservée? A travers le fer, le feu des bataillons, nous voilà arrivés aux 14 milliards de dettes. Excusez la tristesse de mes paroles : ce n'est pas l'amertume de l'exil qui me les inspire, mais l'indignation que soulève en mon cœur la lâcheté de ma nation. La vue de ce qui se passe en France et que la masse du peuple français ignore, ou se refuse à voir, m'est insupportable. Je travaille avec une sorte de frénésie pour tromper ma douleur.

A M, Gouvernet.

Le i4 octobre 1850.

Mon cher ami.

Le peuple ne peut être proudhonien. Il peut être blanquiste, mazzinien, garibaldien, c'est-à-dire d'un parti où l'on croit, où l'on conspire, où l'on se bat. Il n'est pas d'un parti où l'on raisonne, où l'on pense ; l'élite des lecteurs ne forme pas un parti.

A M, Gustave Chaudey.

Le 27 octobre 1860.

Mon cher ami, Prenez bien garde de vous laisser entraîner par ce quej'ap-

CORRESPONDANCE DE PROUDHON — 10® VOLUME 46i

pellerai l'humeur patriotique, et qui est la perte du patriotisme. Tout ce que vous faites en compte à demi avec TEmpire ou dans la même direction que l'Empire, lui venant en aide, est mauvais pour la France {et prépare rinvasion), n'avance pas la civilisation : le silence, toujours le silence !

A M. Mathey,

Bruxelles, le 29 octobre 1860.

Sous Louis-Philippe, la dissolution sociale était déjà commencée, et les esprits philosophiques ne pouvaient pas douter qu'une immense révolution sociale ne fût commencée. Cependant l'opposition que soulevait le gouvernement de Guizot, puio Téclat de février, firent un peu d'illusion. On put croire qu'il y avait encore une certaine énergie vitale dans la nation ; la réaction au socialisme en était elle-même la preuve. Le coup d'Etat, facile à prévoir, pouvait s'expliquer encore ; mais aujourd'hui il n'est plus permis de s'y tromper, la civilisation est bien réellement dans une crise: c'est la crise qui détermina l'avènement du christianisme ! Toutes les traditions sont usées, toutes les croyances abolies ; en revanche, le nouveau programme n'est pas fait; je veux dire qu'il n'est pas encore entré dans la conscience des masses ; de là, ce que j'appelle la dissolution. Tout se réunit pour désoler les hommes de bien : prostitution des consciences, triomphe des médiocrités, confusion du vrai et du faux, agiotage des principes, bassesse des passions, lâcheté des mœurs, oppression de la vérité, récompense au mensonge, à la courtisanerie, au charlatanisme et au vice. Ce mal n'est pas particulier à la France, il s'étend partout. C'est vous dire, cher ami, que je me fais peu d'illusions et que je ne m'attends pas, pour demain, à voir renaître dans notre pays, comme par un coup de baguette, la liberté, le respect du droit, l'honnêteté publique, la franchise de l'opinion, la bonne foi des journaux, la moralité du gouvernement, la raison chez les bourgeois et le sens commun chez les plébéiens. Non, non ; la décadence, et cela pour un temps dont je ne puis assurer le terme, qui ne sera pas moindre d'une ou deux générations, voilà notre lot. Je passe la cinquantaine, je ne verrai que le mal, je mourrai en

pleines ténèbres, marqué du sceau de la réprobation dans une société pourrie. Quelques honnêtes gens approuveront mes travaux ; peut-être réussirai-je à grouper quelques esprits, à for-a| mer une élite, au milieu de cette immense débâcle ; mon ambition ne va pas plus loin. C'est quand l'heure de la vengeance générale aura sonné, que la pensée publique, revenant sur les faits accomplis, cherchera à s'en rendre compte, que l'on rendra peut-être justice à ma parole, si toutefois on s'en souvient encore.

Quelle admirable prophétie I Ne rendrons-nous pas justice à ce grand penseur, à ce logicien qui a tant travaillé pour empêcher la France de tomber dans le gouffre de 1870?

A M, Charles Beslay.

Le 24 décembre 1860.

On m'ofîre ma grâce sans condition. J'accepte, mais je continue à combattre l'unité italienne et bien autre chose. Je ne peux admettre que des patriotes prêtent leur appui à la constitution d'un grand État à nos portes, qu'ils se fassent les complaisants de l'ingratitude italienne qui éclatera bientôt, et de la rivalité anglaise. »

Quelle prédiction !

A M. Verdeau.

Le i*"" février 1861.

Je viens d'apprendre la remise qui vient de m'être faite de ma condamnation. Je n'ai ni sollicité, ni fait solliciter cette grâce, que j'ai obtenue sans condition aucune. Gela apporte un immense changement dans mes afTaires. -Ma période critique est terminée. Je me trouve à cette heure être l'un des hommes les plus avancés de la Révolution, et en même temps les plus calmes dans l'exposition de leurs vœux et les plus désintéressés dans leurs prétentions personnelles.

CORRESPONDANCE DE PROUDHON — ir VOLUME 4&5

Nous voilà arrivés au 11^ volume de la correspondance, et nous sommes toujours à Bruxelles. Ce volume commence au 15 avril 1861 et se termine, toujours en exil, au 23 février 1862.

A M. Charles Beslay .

Le 15 avril 1861.

Il y a par le monde une vingtaine d'hommes dont l'existence m'est plus chère que la vie. Le jour approche où je dois revoir toutes mes vieilles connaissances. J'ai travaillé dur en Belgique.

Bruxelles, le 16 avril 1861.

Je publie un livre très sérieux sur le droit des gens intitulé : La guerre et la paix. On l'imprime à Bruxelles et à Paris.

A M. Delarageaz,

Ixelles, le 16 avril 1861.

Voyez-vous d'ici les conséquences de la nouvelle que vouf^ m'annoncez : M. Proudhon couronné pour un ouvrage d'économie politique par le conseil d'Etat, d'un Etat souverain ! Ce moment sera à noter un jour dans l'histoire de la Révolution du dix-neuvième siècle. Méfiez-vous de ce que j'appelle les Jacobins, qui sont les vrais ennemis de toutes les libertés. Méfiez-vous des gens de la couleur du Siècle, de ÏOpinion nationale, des unitaires, des nationalistes. Il y a sous tous ces mots d'épouvantables intrigues conduites par un affreux machiavélisme.

Quant à la Pologne, la connaissez-vous donc si mal que vous croyiez à sa résurrection? La Pologne a été de tout temps la plus corrompue des aristocraties. Aujourd'hui elle n'a encore à ofïrirque son catholicisme et sanoblesse, deux belles choses, ma foi ! Prêchez-lui la liberté, l'égalité, la philosophie, la révolution économique, à la bonne heure ! Aidez-la à obtenir les libertés constitutionnelles, politiques, civiles, qui sont le caractère de l'époque ; préparez-la par là à une révolution plus radi-

cak. C'est pour faire diversion à la révolution sociale qu'un parti intrigant fait cause commune avec l'Empire sur cette question. C'est la question du travail qu'on cherche de nouveau à noyer dans le sang.

A M. Marc Dufraisse,

Le 25 avril i86l.

Après trois ans d'études historiques, je reste convaincu que la Révolution n'a décidément pas de plus grands ennemis que ces agitateurs à outrance. Le véritable ennemi, c'est ce parti qui, en 1848, par une tactique immorale, créa la candidature et fit l'élection de Louis Bonaparte. Jules Favre avec son discoursministre a trahi, pour la troisième ou quatrième fois de sa vie, la République. Tenez pour certain que le Jacobinisme est la dernière forteresse du despotisme.

A M, Charles Beslay,

Les mai lS6l.

Une lettre confidentielle de Lausanne m'annonce que le prix du concours sur l'Impôt m'avait été accordé par le jury d'examen. C'est mille francs que je vais toucher; ce n'est pas à dédaigner, car il m'est bien difficile de faire admettre mes livres en France. Remettez mon livre de timpôt à M. Neveu, directeur des Postes, rue de la Sainte-Chapelle.

-4. M, Gustave Chaudey,

Le 23 juillet I86i.

Mon cher ami.

On me reproche de tous côtés d'avoir abandonné les Polonais pour le tzar ; de trahir les Italiens en me prononçant contre l'unité. Je répondrai à tout cela avant d'arriver à Paris.

J'ai connu, il y a quinze ou vingt ans, un parti démocratique, ou pour mieux dire, républicain, généreux, ardent, dévoué, plein d'intelligence et d'esprit, malheureusement trop léger de science. Ce parti n'existe plus. Il a été remplacé par une tourbe

pourrie, impérialiste, à la dent de vipère, d'une lâcheté, d'une hypocrisie qui n'eut jamais d'égale. C'est elle qui fait la honte de la France parle soutien de l'Empire. Toute corruption, toute intrigue lui sont devenues familières ; elle n'a que des appétits. Toute cette démocratie me dégoûte. La raison ne sert de rien avec elle, ni les principes, ni les faits. Attaquer un préjugé de la démocratie, c'est de la contre-révolution ! Quelles brutes ! Elle me traite de réactionnaire, de bourgeois, mais elle ne me fera pas rompre d'une semelle. Mais qu'attendre d'une démocratie soidisant progressiste et qui se montre plus fanatique, à chaque apparition d'une idée, que ne le fut l'Inquisition?

J'ai bien envie de tomber une bonne fois sur cette tourbe. Qu'en pensez-vous ? N'est-il pas temps de venger le sens commun et de tirer l'idée républicaine des mâchoires de cette hydre? (On pourrait en dire autant aujourd'hui.) Allons donc, bêtas, vous êtes la honte de l'esprit humain ! C'est par vous que la France est aujourd'hui à la queue des nations.

Bruxelles, le 12 octobre 1861.

Cher ami,

Depuis 1848, je fais de l'opposition à la démocratie, et je continue parce qu'elle fait les mêmes folies, les mêmes absurdités politiques, historiques, économiques et sociales. Croyez-vous que la crainte de déplaire, la peur de la calomnie me fassent changer de route et de plan ? Je veux faire mon devoir en faisant la guerre aux idoles. Vous dites que ma popularité diminue ; est-ce que pour un écrivain, la vérité et le droit ne doivent pas être tout ? Est-ce que vous en êtes à croire qu'un homme qui marche en avant de son siècle puisse avoir raison et demeurer populaire ? Mais sachez donc, cher ami, que ce qu'il y a de plus arriéré, de plus rétrograde en tous pays, c'est la masse, c'est ce que vous appelez la démocratie ; à coup sûr c'est pour elle que je travaille, mais je sais ce qu'elle est ; je n'aurai garde de perdre sa cause devant la raison et devant l'histoire en la défendant comme elle veut que je la défende. La démocratie, je

VOUS le répète, au point de vue des principes, n'a pas de plus^ grand ennemi qu'elle-même, et j'ose espérer, puisque ma carrière s'avance, qu'un jour elle ne me reprochera pas d'avoir sacrifié à ses utopies ses vrais intérêts. Laissez-lui l'autorité, la monarchie, le droit divin et la blague parlementaire ; n'ai-je pas usé quinze ans de critique à démolir ces chimères ? Je suis le seul qui, depuis le Coup d'état, ait fait des pas dans la république sociale, que je travaille à doter d'une science économique et d'une philosophie . générale. Je suis suspect, mais les gens du Siècle, de VOpinion nationale, de la Presse, tous ces soi-disant démocrates, admirateurs des merveilles impériales, sont populaires ! Ce sont de vrais patriotes, représentants de la liberté ! Quelle ironie ! Et c'est à cette colonne que vous me parlez de me rallier ! — Je suis toujours pour l'égalité, mais elle ne plaît pas à nos démocrates, du moment que la justice leur déplaît. Les démocrates n'aiment l'égalité que du bout des lèvres ; tout bien réfléchi, ils se prononcent contre l'égalité. Je leur montre par A + B comment il faut s'y prendre pour régulariser la fortune publique, égaliser le bien-être, faire en un mot qu'il n'y ait plusque des producteurs et des citoyens. Tranquillisez-vous, mes livres sont demandés, et la vraie démocratie est chez ceux qui lisent et qui pensent.

A M. Gouvernet.

Bruxelles, le 13 octobre 1861.

Mon cher Gouvernet,

Je suis acharné à un écrit sur la Pologne. La question est devenue des plus graves à mes yeux : elle implique toute la politique extérieure de la démocratie, je dirai plus : du pays; mais je ne suivrai le courant populaire que quand il sera dans le vrai. Je hais à mort les intrigants et les fripons qui, faute d'idées, nous préparent des aventures — soit par V Italie, soit par la Pologne, la Crimée, le Mexique, etc. Je dois continuer à combattre les préjugés démocratiques ; ma tâche n'est pas finie, mais je choquerai bien des imbéciles. J'accepte le combat, et je travaillerai mes adversaires à mon tour. Je dis du prolétariat : C'est un

mal que je veux détruire, mais ce n'est pas un Dieu à qui j'offre mon encens. Eh bien I non, la Pologne aristocratique pas plus <jue l'Italie unitaire n'auront mon approbation. Je suis pour les États-Unis d'Europe : qu'en pense la démocratie? Je sais qu'elle me désavoue et je ne m'en soucie guère.

Au docteur ClaveL

26 octobre 1861.

Et malgré votre désir, je ne puis suivre le courant de l'opinion qui n'est que le torrent des préjugés et des erreurs populaires. {Il en fallait du courage pour marcher seul contre tous.) Vous souvenez-vous de mon âge? 53 ans le 15 janvier 1862. Il n'y a plus à plaisanter, il faut profiter de mon reste; espérons encore dix ans de bon travail !

15 novembre 1861.

Chacun se croit en mesure défaire une constitution et de doubler la liberté et le bien-être. On est de bonne foi, mais à l'épreuve il arrive presque toujours que l'on a diminué le garantisme et la liberté et augmenté les dépenses, parce qu'on oublie qu'une constitution politique doit être autant que possible chose donnée par la nature, créée spontanément, vivant d'elle-même et conciliant tout.

{L'arrondissement français et le canton suisse.) Le grand art politique est de faire tourner ce qui existé au plus grand avantage du présent et de l'avenir.

Bruxelles, Je 15 novembre i86i.

Mon cher Bergmann,

Tu sais que ce n'est bien souvent qu'à la fin de sa carrière qu'un homme est bien compris. Jusqu'à ce qu'il ait dit son dernier mot, il est ou paraît embrouillé, inintelligible. Maintenant tu as mon dernier mot comme philosophie et science. — Je n'irai pas à Paris cette année : je n'ai pas 1,500 francs que coûterait mon déménagement. Je n'ai malheureusement pour vivre que ma plume. J'ai des devoirs de famille à remplir, et une correspondance beaucoup trop considérable à suivre.

Vous me reprochez de n'avoir pas conclu ; pardon! en 1848, j'ai conclu quand j'ai présenté l'organisation du crédit comme le pivot de toute réforme économique, car sans la propriété allodiale, point de crédit.

Bruxelles, 8 janvier 1862.

Monsieur Mathey,

Je vais rembourser 1,700 francs de dettes et j'ai du pain sur la planche pour un an. Il y a longtemps que je ne m'étais trouvé à pareille fortune ! Mes affaires seraient admirables (Il n'était pas difficile.) si ma cervelle n'était pas endommagée. Il faut que je me repose, que je suspende mes travaux au moment le plus utile. Les médecins me condamnent à ne rien faire pendant six mois.

17 janvier 1862.

Cher ami,

Dès avant le 2 décembre, j'avais compris qu'une nation ne peut être tenue longtemps en révolution, qu'une révolution qui traîne est une révolution ajournée. {Avis aux producteurs.) Il va sans dire que nous ne devons pas nous perdre dans aucune des catégories et coteries existantes. Nous devons déclarer bien haut que nous seuls possédons la vraie foi révolutionnaire. Tout le monde fait du socialisme, mais quel pauvre socialisme, bon Dieu. Du libre échange, des crèches, des asiles, des caisses d'épargne et de retraite, des soupes économiques, des cités ouvrières. Rien ne se fait que par nos principes. Les vieux partis veulent remplacer l'Empire, mais qu'ils nous donnent les voies et moyens.^ La noblesse a fini par la prostitution ; la bourgeoisie finira par la banqueroute frauduleuse ; après, ce sera une danse infernale. L'opinion est livrée aux juifs, aux saint-simoniens, aux jacobins, aux doctrinaires, aux jésuites, à la bohème.

CORRESPONDANCE — 12* VOLUME Du 5 mars 1862^ toujours en exil, au 10 avril 1863.

Bruxelles, le 4 mars 1862.

Mon cher docteur,

Vous recevrez incessamment un livre de ma façon qui va paraître chez Garnier : Les majorais littéraires. Malgré la fatigue de mon cerveau, j'ai fait diligence pour répondre à M. Walewski. Les démocrates ne croient plus à leur puissance, puisqu'ils n'oseraient jurer aujourd'hui par lii souveraineté du peuple. Les lecteurs n'aiment pas à changer sans cesse leur dictionnaire ; il est plus aisé de leur faire accepter toutes les réserves et amendements que l'on voudra qu'un seul changement de nom. La Révolution de 89 forme positivement une ère nouvelle dans le droit et dans l'histoire ; il est vrai qu'elle a été trahie, méconnue, défigurée sans cesse par les soi-disant révolutionnaires. — La loi sur la propriété littéraire a pour elle les. Débats, le Siècle, le Pays, le Temps, YOpinion nationale, toute la presse officielle ; Lamartine, Victor Hugo, F. Passy, Ulbach, Alph. Karr, Pelletan, Jules Simon, etc., toutes les notabilités littéraires et scientifiques et les bataillons de la bohème artiste et lettrée. Voilà contre quoi je lutte. Ah ! notre pauvre nation est bien démoralisée, mais elle est encore plus mal représentée et plus mal servie. La loi sur la propriété littéraire est le coup mortel porté à la Révolution et à tout ce qu'elle a produit. C'est le gouvernement qui, désireux de plaire à la redoutable corporation des gens de lettres, fait préparer un projet de loi pour la perpétuité des droits d'auteurs, ce qu'on appelle propriété littéraire.

A M, Langlois.

Bruxelles, le 12 avril 1862.

Cher ami, Bourgeoisie et plèbe ne veulent rien ni l'une ni l'autre : la bas-

cule se fait avec elles deux, non pour les principes, la liberté et les droits auxquels on ne pense plus, mais pour les partis et le privilège, la seule chose à laquelle tiennent les prolétaires et les bourgeois. La décadence française a fait depuis dix ans des progrès efTroyables. La multitude n'y voit rien ; est-ce qu'elle voit quelque chose? Nous n'avons jamais compris ce que c'est qu'une constitution monarchique ou autre. Nous avons poussé à la dictature et au comité du salut public, au pouvoir centralisé et fort. Est-ce que vous vous imaginez qu'on revient de si loin ? Le général Foy, en 1825, dénonçait le budget d'un milliard en disant qu'il ne s'était pas encore écoulé un milliard de minutes depuis la naissance de Jésus-Christ, et nous en sommes à deux milliards! {12 avril 4852; aujourcVhui trois milliards et demi.)

Qu'allons-nous faire au Mexique? Faire échec à la République des États-Unis dont nous avons été en 1783 les parrains? Je suis fatigué, car le même succès qui assure dix ans de vie à un coquin, abrège d'autant celle d'un honnête homme. J'ai écrit un livre sur les Contradictions économiques, je pourrais en faire un aujourd'hui sur les contradictions politiques. Notre génération va où la poussent les charlatans ; nous n'avons plus de principes.

6 avril 1862.

J'ai appris que Blanqui est de mon avis sur toute cette affaire italienne ; Mazzini n'est qu'un sectaire, et Garibaldi un cerveau vide.

A M, Buzon,

Bruxelles, 22 août 1862.

Mon cher ami.

Ce n'est pas seulement la multitude des correspondances et l'excès de travail qui peuvent m'excuser de ne pas avoir répondu plus tôt : c'est, il faut que vous le sachiez, la fatigue, l'épuisement, je dirai même la maladie. Le peu de temps que je puis donner à l'étude, en comparaison de ce que j'ai à faire, commence à m'efTrayer. Il y aune quinzaine de jours,

ne pouvant plus lire ni écrire, tant j'ai le cerveau nerveux, fatigué, je suis allé à Spa chez un ami, maisje m'en suis revenu avec plus d'impatience que je n'y étais allé. Depuis les journées de mars 1848, je n'ai cessé de voir fuir devant moi la révolution économique et morale, à laquelle je me suis dévoué. Si j'essaye un mot de critique, si je pousse le cri d'alarme, on me dit que les hommes que je contredis sont de grands citoyens auxquels je dois ôter mon chapeau. Encore un coup de collier, un coup de dent, un coup de cravache, vm coup de sabot, un coup de langue, et nous sommes débarrassés de cette sotte intrigue italienne. Si j'ai commencé en 1840 par l'une de mes critiques de l'idée gouvernementale, c'est que je devais fmir par la fédération, base nécessaire du droit des gens européens ; plus tard de l'organisation de tous les États, de sorte que l'ordre public reposant sur la liberté et sur la conscience des citoyens, notre loi était de marcher dans cette direction, de nous approcher sans cesse du but; c'est ainsi que je soutiens le principe de fédération.

Passy, les octobre 1862.

Le tapage de l'opinion démocratique ne m'émeut pas plus aujourd'hui qu'en 1848. Qui dit démocratie dit coterie et intrigue. Rompre ces coteries, démasquer ces intrigues est la plus pénible des tâches d'un sincère démocrate. — 7e vous écris dans le désarroi d'un déménagement, mes deux filles malades, leur mère épuisée, et moi écervelé, je mange sur un tabouret. Avec 100 francs par mois, autrefois on pouvait vivre; maintenant il me faut 300 francs. Nous sortirons de cette crise : cherchons la frugalité et fuyons la paresse.

A M, Buzon.

Passy, 19 novembre 1862.

Cher ami.

J'ai par le monde quelques amis dont l'âpre colère et l'indignation vertueuse me soutiennent; sans cela, je succomberais, non à la peur de moi-même, mais au dégoût. J'ai dû observer cette étrange clameur, voir enfm tout ce qu'il y avait derrière.

tout ce bruit sur cette unité itjalienne. Je ne me contenterai pas d'écraser cette infâme presse démocratique : je veux cette fois élever hardiment le drapeau de la scission rouge avec cette coterie d'intrigants, et aboutira une régénération de la raison et de la conscience démocratique. Tout cela demande de la réflexion, de la prudence. J'ai sur ma tête l'épée de Damoclès du clergé ; contre ma poitrine, les baïonnettes impériales ; et par derrière, de flanc droit et de flanc gauche, les stylets empoisonnés des Jacobins. De plus habiles y périraient ; je me confie à la fortune de la Révolution... Avant quinze jours, vous aurez de mes nouvelles, et j'espère que vous serez content de moi. —J'ai dit à mes filles de faire part à des amis d'une partie de votre joli cadeau, pour leur apprendre à donner aussi; car qui ne sait donner est indigne de recevoir. C'est un principe de politesse que je voudrais voir inscrit dans le catéchisme.

Passy, décembre 1862.

Mon cher ami.

J'ai, en rentrant en France, trouvé notre pays au plus bas. C'est bien plus mal qu'on ne l'avait dit : pas une conscience, pas une intelligence ne réagit. Je ferai ce que je dois, advienne que pourra. Dans la jeunesse nous travaillons pour nous, et c'est doux; plus tard, nous travaillons pour les autres, et c'est une volupté sans égale.

A M. Defontaine.

Passy, 14 janvier 1863.

Je suis extrêmement fatigué ; ma tête me semble grosse comme un tonneau; j'ai le mal de mer, et je ne digère plus. — A travers les indignations que me cause une presse absurde, [toujours sur Vltalie), j'ai conservé assez de présence d'esprit, de liberté d'entendement pour faire un nouvel ouvrage sur le principe fédératif et l'état de notre triste démocratie. Dans une huitaine vous pourrez me lire: vous trouverez là une idée formidable. Je plante le drapeau, jusqu'à présent proscrit en France, du fédéralisme, et je crois pouvoir prédire qu'un nouvel esprit va se lever en

France et en Europe. Je me réjouis singulièrement que cette question d'unité et de fédération m'ait fourni une occasion de reproduire en bloc la plupart de mes idées.

Quelques jours de repos, et je me remets à ma Pologne. — Le titre de mon livre est Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution. République fédérative : hors de là, il n'y a ni liberté, ni droit, ni morale, ni bonne foi. C'est la solution du problème politique. Je crois avoir résolu méthodiquement le problème de la République, jusqu'à ce jour demeuré un mythe. Tandis que la vieille démocratie recommence sa petite agitation parlementaire, j'invite les hommes de conscience et d'énergie à réfléchir. Il existe en France des éléments de fédéralisme, il faut les grouper. Nous avons pour nous le droit, la certitude, l'expérience de quatre-vingts ans de rétrogradation, de système contraire. Nous sommes sûrs, dans la discussion, de l'emporter à tout coup. Le temps est venu d'agir par les voies de la raison et de la prudence ; nous ne devons pas nous contenter d'autres. Partout ailleurs il n'y a que vanité et impuissance.

A M. Buzon,

Passy, le 31 janvier 1863.

Voici l'histoire des trois derniers mois. A peine arrivé à PaHs, fm octobre, avec mon ménage passablement éclopé, mobilier ébréché, vaisselle cassée, la mère et les enfants malades, nous nous sommes enfin installés. Je suis accablé, j'ai la cervelle si malade que par moments je ne peux lire, ni écrire, ni penser. Depuis six ans, les médecins me commandent trois mois de repos absolu, et depuis six ans je n'ai fait qiL'aggraver mes fatigues. Je suis sur les dents. Si mon ouvrage {La Fédération) a le quart du succès qu'il doit obtenir, il fera un terrible vacarme. Mais nous sommes morts: il n'y a plus de France, pas plus que de démocratie franç^aise.

A M. Bergmann,

12 février 1863.

Pour répondre aux invectives contre ma brochure, sur ÏUnité

italienne^ je pensais faire une série de polémiques, mais je me suis aperçu que c'était une œuvre sérieuse que j'avais à faire, et je viens de terminer ma véritable exposition philosophique du principe fédératif, une des choses les plus fortes et les plus neuves que j'aie produites. C'est tout simplement la destinée de l'Europe, et la prochaine évolution politique du monde civilisé dont j'ai tracé le tableau: cela m'a demandé un travail de six mois. J'aurais dû y mettre plus de temps, mais on me le deman, dait et tu sais bien que la femme n'est pas maîtresse du moment : elle fait comme elle peut; l'enfant vaudra ce qu'il pourra, il a fallu marcher.

Ma pauvre cervelle a tant fonctionné que je n'en puis plus. La République, jusqu'à présent à l'état d'idéal vague, vient enfin de trouver sa définition; la démocratie moderne peut enfin juger son avenir et diriger sa marche: elle a trouvé ses principes, ses formules; elle a une politique. Je serai l'objet de bien des contradictions, mais c'est le moins que j'aie à craindre.

Je termine mon livre sur la Pologne, et je prouve que c'est l'aristocratie moderne qui s'agite sous le nom de Pologne.

25 février 1863.

Cher monsieur Lebègue,

Je vous envoie mon nouvel ouvrage : le Principe fédératif. La presse française et la démocratie en masse me sont tombées dessus; eh bien! je me rue à mon tour sur la démocratie et la presse. J'ai rompu avec éclat avec mes bons amis les démocrates ; c'est moi qui dans ce moment porte seul le drapeau de la Révolution, de la République et de la liberté; j'ai attaqué la presse pourrie et vénale, j'ai commencé à lui dire ce que je pense d'elle. Je veux prouver au monde qu'il suffit d'Un honnête homme résolu pour faire prévaloir la vérité. Attendez, et vous verrez.

A M, Morand.

Passy, le 4 mars 1863.

Monsieur, Vous approuvez la résolution que j'ai prise de me séparer dé-^

finitivement de la vieille démocratie; je n'oublierai jamais, monsieur, cette adhésion si prompte et si bien motivée. Mes vieux amis m'y poussaient depuis longtemps, mais vous sentez que ces sortes de déchirements sont toujours pénibles. Sans cette malheureuse question italienne, je n'aurais peut-être pas songé à relever la bannière du fédéralisme. La démocratie m'a reproché amèrement d'avoir combattu la restauration d'un empire italien de 24 millions d'hommes à nos portes, et surtout d'avoir exprimé l'idée qu'un jour cette nation serait dangereuse, et peut-être se déclarerait contre la France {avec V Angleterre). La démocratie ignorante ne peut croire à l'ingratitude des nations. Mais je ne reculerai pas d'une semelle, et j'affirmerai contre la démocratie ce que je crois être la vérité.

Mais sans un journal pour nous grouper, que peuvent les fédéralistes? Comment allons-nous nous fédérer? Notre pauvre nation tombe de plus en plus. Tous les hommes sérieux et amis de l'honneur français éprouvent la même angoisse, et chacun se demande quand finiront ces jours de désolation et de honte. Pouvons-nous former un premier groupe, commencer un mouvement? Vous me parlez de la Constitution fédérale suisse : j'avais cette Constitution sous les yeux quand j'ai fait mon livre.

Le treizième volume commence à la date du 10 avril 1863 et se termine au 20 juillet 1864, c'est-à-dire que nous arrivons à la fin de la carrière de Proudhon. Ces lettres sont écrites de Passy où il habite depuis son retour de l'exil.

Le 10 avril 1863, il écrit à M. Morard :

Je viens de faire paraître une brochure sur les élections ; ce livre est intitulé : Les démocrates assermentés et les réfractaires. C'est une petite philosophie du suffrage universel où je montre que ce grand principe de la démocratie n'est qu'un corollaire du

principe fédératif, ou rien. J'ai toujours la tête malade, je suis obligé de prendre sur ma santé pour faire face à tout.

La presse, en général, est conjurée contre moi; elle me calomnie. Quel dommage que je n'aie pas toute ma force comme il y a quinze ans !

A M. Buzon.

Passy, le 30 avril.

Cher ami,

J'ai reçu vos deux lettres, elles m'ont délecté, fortifié, encouragé. Pourquoi m'ériger en apôtre, surtout en grand homme? Ne perdez pas de vue que je suis toujours un vrai campagnard ; le lourd Franc-Comtois et l'élégant Bordelais sont, commefaçon, deux antithèses. — Je suis dénoncé à la police, même par les républicains, pour ma brochure des Démocrates assermentés. Si je suis poursuivi par le pouvoir, j'aurai l'agrément de voir ma condamnation applaudie par les impériaux, les cléricaux, les orléanistes, les rouges, la presse en masse, la bohème littéraire et artistique, la bancocratie, la magistrature, et toute la gent candidate.

Au même.

Passy, 20 mai 1864.

Cher ami.

Depuis ma rentrée en France, j'ai publié :

i° De la fédération et de V unité en Italie pour nous préserver de la centralisation ;

2° Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution;

3° Les majorais littéraires;

4*^ Les démocrates assermentés et les réfractaires.

Toutes ces brochures sont conçues dans le môme esprit et pour poser les principes du gouvernement républicain. La République est maintenant définie : elle a ses principes, sa forme, ses conditions, ses garanties.

Au même.

Passy, le 9 juillet 1863.

Cher ami,

Avez-vous jamais vu souscrire un centime pour une chose simplement vraie et juste? Depuis que l'écriture est inventée, la prose et les vers des romanciers, des comiques erotiques et bachiques, se vendent au poids de Tor : je n'ai jamais vu payer une leçon de logique. On n'écoute pas le logicien, pas plus que le moraliste. M. Hugo a gagné 400,000 francs avec les Misérables ; mais celui qui démasquera cette grosse hypocrisie des 5 — des 9 — et des 94 députés de l'opposition, sera un oiseau de mauvais augure, un esprit grossier, mal fait, envieux, digne du mépris universel. Beaucoup se demandent ce que va faire cette opposition ? mais elle va nous flanquer dans la guerre d'un cœur léger.

Passy, le 29 juillet 1863.

Mon cher Maurice, Les forces me manquent; je vais aller passer quinze jours en Franche-Comté. Le livre de M. Renan est utile à plusieurs points de vue, mais il a fait Jésus à son image. Selon lui, Jésus est un mystique, en dehors de la vie réelle. Selon moi, Jésus est un réformateur et un moraliste avant tout, en qui la religion n'est que la chose secondaire.

A M. Buzon,

Passy, 9 août 1863.

Cher ami,

Triste peuple que le nôtre. En 1854, notre cœur était aux Turcs pour le profit de l'Angleterre. En 1859, nous l'avons offert aux Italiens pour l'Allemagne et l'Angleterre. Maintenant nous demandons à forniquer avec l'aristocratie polonaise. Quand serons-nous nous-mêmes? Quand serons-nous des hommes?

A M. Auguste De fontaine.

Passy, le 27 septembre 1863.

Cher monsieur Defontaine, Vous pouvez écrire à votre ami Pierre Denys que je recevi volontiers sa visite un dimanche ; mais je ne reçois avec plaigne les vieux amis. Le spectacle de notre époque m'attriste; jperds la confiance en ma nation; je me sens vieillir et je vois s'effondrer ma santé et diminuer mes forces. J'ai force besogne sur les bras, de nombreux matériaux préparés ; je suis tout au travail et ne produis presque rien. Je sens un abîme se creuser entre moi et mes contemporains, d'où je conclus qu'en bonne logique mon terme approche.

27 octobre 1863.

Cher monsieur Buzon,'

Cette année a été pour moi calamiteuse. Depuis plus de six mois, je suis atteint d'une sorte de dégoût littéraire, politique, philosophique, qui ne me permet de rien écrire.

Passy, le 8 novembre 1863.

Mon cher Bergmann,

Je ne sais si cette fièvre de la spéculation a bien longtemps encore à sévir; il me semble qu'elle a à peu près tout envahi. Il y a tendance universelle à faire le travail par la spéculation et le trafic. Ne doute pas qu'une des grandes causes du malaise est là. On varie à l'infini les combinaisons, on multiplie les machines, les inventions, mais on oublie qu'en dernière analyse le travail manuel de l'homme est l'instrument primordial, le premier moteur, le capital par excellence, la matière incréée, la condition sine qua non, et que là où il diminue, il y a fatalement, invinciblement, diminution de richesse! On se fait illusion en remuant et agitant les écus, en faisant changer de mains les titres d'actions et de propriété, en escomptant et reportant sans cesse; mais le résultat final est toujours un déficit, un trou à la lune, comme dit le peuple.

En 1848, 1849, quand je m'occupais de la Banque du peuple et que j'expliquais la théorie du crédit mutuel, je voulais reporter tout l'effort de la nation sur la production effective, rejeter le capital métallique sur l'industrie, l'agriculture, ne mettant presque à rien le prêt sur gage et hypothèque.

A M, Buzon.

Passy, 8 décembre 1853.

Cher ami.

Avec les haines polonaises m'arrivent plus que jamais les haines de la démocratie jacobine et chauvine ; les journaux du gouvernement : la Patrie, le Pays ont commencé l'éreintement ; me voilà excommunié. Que j'aie encore deux ou trois. fois raison comme je viens de l'avoir sur l'Italie et la Pologne, et je suis sûr d'être pendu. Epargnons cette honte âmes compatriotes. Il faut se taire et se contenter de serrer les poings dans ses poches. La France s'est sauvée de la noblesse en 1789, ce que n'a pas fait la Pologne; et si la France continue à être infidèle à la Révolution, elle périra, à moins qu'elle ne se sauve une seconde fois par le fédéralisme. C'est à ce point de vue de l'ensemble que, sans craindre le débordement moscovite qui vous ■effraye, je demande qu'on vienne en aide à la Russie dans l'émancipation de sa plèbe, dans sa création de régime de propriété, dans sa formation bourgeoise, dans l'extinction de sa noblesse, dans les réformes de son gouvernement, dans sa soumission au droit européen et à la fédération universelle. [Que pensent maintenant de ce passage nos Jacobins qui ont tous insulté Proudhon? mais ils n'étaient pas à la hauteur de le comprendre.)

A M. Penet.

Passy, 31 décembre 1863.

Cher ami, La haine du journalisme contre moi ne vient pas de la répro-

bation de mes idées ; est-ce que ces gens-là tiennent aux idées? Elle vient de Fardeur avec laquelle j'ai osé seul dénoncer leur vénalité, leur ignorance, leur machiavélisme et leur corruption. C'est une lutte désormais à outrance, de laquelle il faut que je sorte vainqueur ou anéanti ! Que n'ai-je mes forces de 30 ans 1 Je serais de force à tenir tête à toute cette canaille.

Être homme, nous élever au-dessus des fatalités d'ici-bas^ reproduire en nous l'image divine, comme dit la Bible, réaliser enfin sur la terre le règne de l'esprit : voilà notre fin. Or, ce n'est ni dans la jeunesse, ni même dans la virilité que nous pouvons y atteindre ; c'est à la complète maturité, quand les passions commencent à faire silence, et que l'âme, de plus en plus dégagée, étend ses ailes vers l'infini ! Quand je vous parle de votre rôle, j'ai surtout dans l'esprit l'amélioration de toute notre espèce. Mieux qu'un autre, vous savez combien elle est dure de tête et de cœur ; mais là n'est pas une raison de défaillance. Non, non ; il faut aider à cette humanité vicieuse, méchante, comme vous faites pour vos propres enfants ! C'est la loi de l'Evangile, aussi bien que celle de la philosophie, et vous êtes ici responsable devant le Christ, devant les hommes.

Pardonnez-moi, cher ami, cette bouderie : ne l'attribuez qu'à mon affection pour vous. Je suis dépité quand je vous vois céder aux menus chagrins de la vieillesse ; un homme de votre trempe! Vous vous devez, comme tout homme de bien, à la réforme de vos semblables. Eh ! croyez-vous que je me soucie de la vie d'un tas d'égoïstes et de coquins ? Plus vous durerez, plus je vous aimerai; sur quoi, cher ami, je vous souhaite santé et longue vie.

A M. Buzon,

Passy, 23 janvier 1864.

Cher monsieur Buzon,

Pardonnez-moi si je ne réponds que quelques mots à votre lettre. Je suis malade depuis le l»"^ janvier ; du rhume, du catarrhe, de l'asthme, du cerveau ; et dans l'incapacité de travailler. — Vous me comprenez, vous ; mais notre démocratie m'est

odieuse et notre dégradation nationale me paraît cette fois irrévocable {Metz et Sedan ne nous ont môme pas réveillés). Le juif et la finance nous gouvernent.

A M. Charles Beslay.

Passy, le 23 janvier 1864.

Cher ami,

Je suis toujours dans l'incapacité de travailler. — Avez-vous vu Jules Favre et Marie se réveiller pour faire chorus avec le président de la Chambre contre le socialisme ! Je ne laisserai pas cela sans vengeance. — Je suis vieilli, usé, pauvre, impopulaire ; mais il reste encore quelques gouttes d'acide prussique dans mon écritoire, et je vous réponds que je ne le laisserai pas éventer. Ces hommes me soulèvent de dégoût, me sont odieux. Grâce à la faiblesse de notre opposition prétendue démocratique, M. Thiers domine l'opinion; mais le système de 1830 ne peut être mis en pratique, même par Napoléon.

A M. Mathey.

Passy, 8 février 1864.

Croiriez-vous, cher ami, que depuis six semaines je suis accroché par le rhume et dans l'incapacité absolue de travailler. Jamais je n'ai été plus malheureux et plus triste. — Quarante jours de maladie ! et des monceaux de manuscrits, des études sans fm, des demandes incessantes d'éditeurs et de libraires ! Et les événements qui se pressent ; et le public, le pouvoir, la presse, aussi inintelligents les uns que les autres ! La conspiration des journaux a si bien fait qu'il ne s'en est pas vendu — de mon livre — plus de 4,000. Mais ils sont entre bonnes mains. Il est question parmi les rouges de se rapprocher de moi. Nous verrons.

A M. le docteur Dupas.

On a protesté contre l'abstention. Pour moi, je comprends, je

trouve tout simple que chacun veuille être représenté, et même, s'il est possible, représentant. — Les ouvriers ont compris que la politique, le gouvernement ne sont que des moyens de s'enrichir. En exploitant le coup d'Etat et le crédit public, ils veulent être de la fête : pourquoi pas ? Tant que la bourgeoisie unitaire a mangé seule au râtelier de l'Etat, le fisc a pu faire face à, tout. Mais si le peuple veut y manger aussi, qui" le remplira?

Aux ouvriers.

Le 8 mars 1864.

La politique de l'opposition, c'est son amour du parlementarisme, qui la ramène bon gré, mal gré, de concert avec la majorité impérialiste, au système de 1830; c'est sa passion centralisatrice qui, en dépit de ses déclamations sur les libertés municipales, se trahit dans tous ses discours. — Une haute centralisation peut seule, souvenez-vous-en, satisfaire de hautes ambitions ; et vous vous en apercevrez si jamais, pour le malheur de la France, les hommes de Vopposition sont appelés à présider à leur tour cette centralisation si chère.

Au rédacteur de la « Presse >k

Passy, le 31 mars 1864.

Je ne me suis pas présenté aux élections parce que je ne crois pas le vote utile à la démocratie, à moins que pour protester contre toute candidature. Je serais heureux d'avoir la faveur des masses, mais je voudrais qu'il n'en coûtât rien à mon franc parler^ ce qui est, vous en conviendrez, d'une haute ambition. Puisque, sans compromettre sa dignité, il est aussi difficile de faire sa cour au peuple qu'aux rois et aux belles, consolonsnous de notre popularité perdue, en disant plus que jamais à la démocratie et à notre pays, sur les hommes et sur les choses, la vérité.

A M. Larramat.

Passy, 10 avril 1864.

On ne saurait se faire admettre avec des fragments de doc-^ trine ; il faut un ensemble, sinon, rien.

A M. Delhasse.

Paris, 9 juillet 1864.

Cher ami, Merci des 2,000 francs reçus ; c'est pour moi une vraie rançon, c'est mon rachat ; cela me permettra de me remettre au travail dans toute la plénitude de mes forces et le calme de ma raison. C'est la dernière période de ma carrière, la plus importante, la plus décisive ; je demande encore dix ans de travail, j'ai tant de choses préparées, et aussi j'ai tant de choses dans la tête et dans le cœur !

A madame Suchet sur la mort de son fils.

Passy, le 10 juillet 1864.

Madame, La récompense du devoir est dans l'accomplissement du devoir même. Gustave est mort comme il devait mourir, en accomplissant son devoir. Il était digne de vous et de son père.. Votre fils est mort à la suite d'une tempête dans laquelle il paya de sa personne, volontairement, comme le plus simple matelot. C'est votre enfant qui s'est sacrifié lui-même, et qui s'est sacrifié parce que sa conscience, sa bravoure, la générosité de son âme lui en faisaient un devoir. Plus tôt ou plus tard, je vous le redis, ce grand cœur eût trouvé son heure fatale. Les bons, entendez-vous dire à chaque instant à la mort de tout honnête homme parti avant le temps, les bons s'en vont et les méchants restent et durent. Vous avez en vous-même la clef de ce mystère : c'est que les bons se sacrifient, tandis que les méchants se sauvent par l'égoïsme. Réjouissez- vous, madame, d'avoir donné

le jour à une âme dont la destinée était d'être martyre et qui, autant qu'il a dépendu d'elle, est sortie de cette vie par la porte du martyre. Vous pleurez votre trésor, que vous croyez avoir perdu ; détrompez-vous : ce trésor n'a pas été perdu, vous l'avez, sans vous en douter, donné à Dieu. Il est mort au champ d'honneur, c'est un exemple de plus pour la postérité. Croyez, madame, à la sincérité de mes sympathies.

P.-J. Proudhon.

A M. Defontaine,

13 juillet 1864.

Je vous remercie des témoignages réitérés d'intérêt que vous m'avez donnés pendant cette longue maladie. Je suis heureux chaque jour de penser combien d'amis, auparavant inconnus, m'ont conquis mon travail et mon opiniâtre persévérance. — J'ai plus que jamais l'espoir de voir les grands principes de justice et d'économie sociale triompher. Notre démocratie ouvrière, nul ne le sait mieux que moi, est fort ignorante, encore plus présomptueuse, obstinée dans ses préjugés. Elle* cherche cependant ; il y a lieu de ne pas se montrer trop mécontent. Il faut lui parler avec sympathie, l'encourager en la redressant, l'éclairer sur ses intérêts. C'est dans cet esprit que sera conçue ma prochaine publication : De la capacité des classes ouvrières. En résultat la classe ouvrière est plus avancée et mieux méritante que la classe supérieure et le gouvernement.

15 juillet 1864.

Cher monsieur Buzon,

Enfin, depuis quelques jours me voilà en pleine convalescence ; et, bien que mon cerveau encore faible ne me permette pas de travailler, j'ai profité de ce retour à la santé pour mettre en ordre mes papiers, préparer mes manuscrits, et tout disposer pour de nouvelles bordées. Mon docteur, qui est aussi mon compatriote, mon collaborateur au Peuple et mon ami, me fait espérer que ce ne sera plus rien ; en sorte que je serai plus fort,

plus jeune, et que je me porterai mieux après cette grande secousse. Dieu veuille l'entendre 1 J'ai encore pour dix ou douze ans de travail prévu, ce qui fait croire au public que je ne vieillis pas. Il faudrait bien ne pas mourir en laissant mes entreprises inacbevées. — Votre Médoc me semble bon : c'est un signe de résurrection ! — ■ Mais me voilà d'une année en retard, et les amis attendent quelque chose de moi qui les fortifie, car le pédantisme inonde notre pauvre nation. Il n'y a pas jusqu'à nos ouvriers parisiens, d'un bon sens parfois si vif, à la main si leste, à la pensée si hardie, qui ne soient atteints par l'hébétude et ne rivalisent de niaiserie avec nos plats bourgeois. Ils font de la mutualité avec les hommes d'affaires, sans que je puisse former un groupe capable de tenir tête à l'intrigaillerie et à la populacerie.

Mais il ne faut pas être généreux avec la canaille. Celui qui, voué au triomphe de la vérité et du droit, libre penseur avant tout, s'est engagé dans une polémique universelle, fléau des médiocrités surfaites, des ambitions dissimulées, des coteries et des amours-propres ; celui-là, quelle que soit la débonnaireté naturelle de son tempérament, doit se souvenir que la première règle de sa conduite est la vengeance de l'injure et l'extermination de l'ennemi ; — Hélas ! me voilà sur le retour comme l'athlète vieilli. Je pleure en regardant mes membres amaigris, mes nerfs épuisés. Il ne- me reste que le cœur, dont le feu est inextinguible. C'est ce qui me rend malade. Mais je veux combattre jusqu'à la lin. Je ne veux pas mourir sans avoir développé mon idée jusqu'au bout; je me le suis juré.

Cher ami, j'avais besoin de me dégonfler et votre dernière lettre a fait partir la bonde. — Rien de nouveau. Nous marchons à un 89-93 européen, et toute ma politique, à moi, va consister désormais à en réclamer les états-généraux.

Le quatorzième volume de la correspondance de Proudhon est le dernier. Il commence au 20 juillet 1864, et se termine le 12 janvier 1863.

A M, Defontaine.

Passy, le 20 juillet 1864.

J'ai toujours pensé que dans un journal de doctrine une certaine place devait être consacrée à la correspondance afin d'exciter le mouvement, de mettre les localités départementales en communion permanente entre elles et avec le centre, et de constater aux yeux de tous la marche de l'opinion. L'ancienne société des Jacobins en usait ainsi dans ses clubs ; les sociétés affiliées écrivaient sans cesse à la société-mère.

Toutes ses lettres parient de sa santé chancelante, d'un voyage de vingt jours qu'il a fait en Franche-Comté pour essayer de remettre sa santé en état. Ce voyage ne lui réussit pas. Il écrit le 15 octobre 1864, au docteur Crétin :

Depuis trois jours, mon mal a redoublé, au point que j'en ai presque perdu le repos, le travail, la faculté de penser et les forces. Toute la nuit et tout le jour, il me semblait que j'allais rendre le dernier soupir. — Pardon, cher ami, je suis à bout de forces, j'ai épuisé l'effort, la sueur me coule du front, et je vous serre la main.

Le 30 octobre 1864, il écrit à M. Jottrand :

Je me suis prononcé contre l'expédition du Mexique.

Le 30 octobre, à M. Buzon :

Toujours la maladie !

Le 2d novembre, à M. Félix Delhasse :

Malgré ma maladie, je travaille de sept heures du matin à. midi, autant pour m'occuper que parce qu'il le faut ; mais je ne peux aller au-delà de cinq heures.

On parle de l'abrogation de la loi de 1807. C'est un sacrifice de l'intérêt public aux compagnies financières ; sous prétexte de liberté c'est une consécration nouvelle de la servitude agricole, industrielle et du monopole des grandes compagnies. Le peuple

CORRESPONDANCE DE PROUDHON — lA'^ VOLUME 487

français est décidément jeté en pâture aux usuriers, aux agioteurs, aux parasites, etc; aussi les faillites se succèdent d'une façon déplorable, et la bourgeoisie ne paraît rien comprendre à^ sa situation.

C'est Catherine Proudhon qui écrit, car son père est au plus mal. Je vais donner quelques-unes de ces lettres pour faire connaître les dernières instructions de Proudon.

A M. Maurice.

Passy, le 30 novembre 1864.

Mon père a toujours différé de vous écrire en espérant vous adresser avec sa réponse le premier exemplaire de son nouvel ouvrage. Malheureusement sa santé ne s'est plus soutenue depuis son retour* de Franche-Comté. La publication promise n'aura lieu qu'en janvier prochain ; vous pouvez juger par la présente que votre ancien associé et ami n'a pas même la force de se tenir à son bureau. L'opinion du docteur sur son rétablissement est toujours favorable ; mais il faut bien le reconnaître, la médecine n'est pas heureuse avec ce pauvre malade.

Pour mon père,

Catherine Proudhon.

A partir de ce moment, nous ne trouvons plus guère que ses lettres ; son père s'affaiblit tous les jours.

A M. Félix Delhasse.

Paris, le 31 décembre 1864.

Monsieur, Votre amitié, d'ailleurs trop bien connue, a ému mon père jusqu'aux larmes. Lui seul est capable, lorsqu'il sera revenu à la santé, de vous peindre les sentiments qu'il éprouve. Nous avons reçu le billet de mille francs. — Vous avez bien raison : mon père s'est tué par excès de travail. Jamais on ne l'a vu si malade et si bas. Cependant l'opinion générale est toujours que la ma-

ladie qui le dévore n'est pas mortelle. Puisse la science ne se pas tromper cette fois comme tant d'autres l Ma mère voit en vous plus qu'un ami : un frère.

A M, le docteur Maguet.

Ami Maguet, Cette suscription, cette écriture, vous sont un signe qu'il se passe chez nous de tristes choses, et que, quand le chef de la famille est frappé, les enfants sont bien forcés de prendre sa place. Il fallait, dites-vous, prendre plus de vacances ; la vérité est que mon père est une nature désormais épuisée, et que vous ferez bien, s'il en échappe, de le considérer comme ayant soixantedix ans au lieu de cinquante-six que lui assignent les révolutions du globe. — Le mal a fait des progrès d'une rapidité inouïe.

A M. Buzon,

Passy, le 12 janvier 1865.

Cher et digne ami.

Reçu votre lettre du 16 juillet, plus les divers objets qu'elle annonçait. Reçu une caisse de fruits, raisins, oranges et pommes, qui m'auraient guéri de mon asthme, si les produits du bon Dieu pouvaient prémunir contre les vertus du diable.

En ce moment je suis plus accablé que jamais ; je doute de ma résurrection, et je sue sang et eau pour appliquer encore une fois ma griffe sur cette missive dont je ne voudrais pas jurer qu'elle ne sera pas à vous la dernière.

A vous, à toujours !

P.-J. Proudiion.

Elle fut la dernière. Dictée le 12 janvier, notre pauvre père expirait le 19.

Catherine Proudhon.

Cette lettre, je puis l'avouer, me causa une telle émotion que les larmes m'en vinrent aux yeux. C'était la fin d'une bien grande existence. Les hommes jusqu'alors ne l'ont pas compris. A quand le règne de la justice de Proudiion ?

Maintenant, amis de Proudhon, de tous pays, pour honorer sa mémoire, travaillons sans cesse à assurer le triomphe de la liberté et de la justice sociale, et nous pourrons bientôt inscrire son nom au Panthéon de la confédération des peuples.

Pour éviter toute équivoque, je donne ici le contrat social ou la Constitution qui formerait la synthèse des oeuvres de Proudhon. Elle devrait être votée par le peuple, tandis que jusqu'à ce jour elle a été laissée à tort à la volonté des députés.

Article premier.

L'unité et l'intégralité de la France sont sacrées; elles ont organisées avec le principe fédéral.

Les Communes,

Les communes sont autonomes; elles ont la libre et complète gestion de leurs intérêts personnels. Nulle autorité ne peut s'immiscer dans les affaires qui ne concernent que la commune. Les électeurs nomment le conseil municipal, qui nommera le maire et les adjoints. Les communes gèrent leurs finances ; elles ont leur budget composé du quart du budget général ; elles font leur police, elles organisent et payent l'instruction, nomment l'instituteur et les fonctionnaires de la commune. Elles nomment et payent le curé. Elles nomment un arbitre-conseil qui est la première juridiction, mais elle n'est qu'officieuse. L'arbitre doit ses conseils à tous les habitants de la commune, sur toutes les questions qui les intéressent. Elles organisent l'assistance et la médecine. Elles organisent et instruisent leur milice suivant les prescriptions du conseil fédéral. — Les communes du canton nomment le juge de paix. Les électeurs de la commune nomment chaque

année le délégué au conseil cantonal et au conseil d'Etat de l'arrondissement, qui forment la cité politique ; pour Porganisation du canton et de l'arrondissement, les électeurs des communes se réunissent le premier dimanche de chaque mois à la section électorale pour rédiger le cahier de la commune et choisir les délégués. Le référendum sur les questions importantes esi de droit, quand il est réclamé par la moitié des électeurs ou par la moitié des conseillers municipaux. En cas de conflit entre deux communes, elles ont recours au conseil cantonal. Si le différend a lieu avec le canton, le conflit est porté à l'arrondissement, et si c'est avec l'arrondissement, c'est le conseil fédéral qui prononce.

Article 2. — Le canton.

Les délégués des communes au canton forment le conseil cantonal. Il gère les aff'aires du canton, comme le conseil municipal gère les aff'aires de la commune. La justice de paix reste organisée au canton. La milice, l'armée se réunit au canton pour l'instruction des soldats ; les officiers et sous-officiers et les magasins sont installés au canton. •

L'instruction publique comporte au moins une école supérieure gratuite d'agriculture et professionnelle, ainsi que pour le dessin et la musique, pour toutes les communes du canton.

Un médecin sera installé au canton pour la médecine gratuite.

Article 3, — V Arrondissement.

Le groupe de l'arrondissement est autonome ; il formera la cité politique ou l'Etat. Il est composé d'un délégué de chaque commune.

Ses attributions sont calquées sur celles des petites communeâ ; il gère ses finances, perçoit les impôts.

L'arrondissement gère le crédit de la Banque centrale sous sa responsabilité, en suivant les prescriptions de la Constitution française. Il organise l'assurance mutuelle complète, la médecine, un laboratoire gratuit, les établissements d'instruction supérieure. Il organise l'armée. Les officiers supérieurs résident au chef-lieu de l'arrondissement ainsi que les dépôts et munitions de l'armée. Les arbitres des communes, les juges de paix, les notaires nomment les juges du tribunal de l'arrondissement qui est sans appel. Tous les citoyens sachant lire et écrire font partie du jury.

Le conseil d'Etat de l'arrondissement désigne tous les ans, pris dans son sein, son délégué au conseil fédéral ; il lui est adjoint un conseil pour affaires spéciales. Le conseil d'Etat de Parrondissement se réunit chaque mois, le premier lundi, au siège du conseil. En cas de conflit entre arrondissements, c'est le conseil fédéral qui est juge.

Le référendum est de droit quand il est réclamé par moitié des conseillers d'Etat ou moitié des conseillers municipaux.

Départements et anciennes provinces.

Les arrondissements pourront organiser des groupes plus importants, mais ces groupes n'auront pas le droit de s'occuper de politique, et l'armée ne pourra s'y réunir que lorsqu'elle sera convoquée pour les manœuvres par le conseil fédéral ; à part cela, ces groupes pourront faire toute l'organisation administrative qu'ils jugeront utile.

Article 4. — Organisation de Paris.

Pour Paris, c'est le quartier qui formera la section ou la commune ainsi que la cité ou l'Etat. Ce groupe aura son autonomie, son conseil municipal nommé à l'élection, son maire, ses adjoints nommés par le conseil ; pour cela, les électeurs des quartiers se réuniront le premier dimanche

du mois à la section électorale pour rédiger le cahier, et nommer le conseil municipal. — Mais, en outre, le quartier de Paris ayant ordinairement l'importance d'un arrondissement de province, formera la cité ; et son conseil d'Etat nommera dans son sein le délégué au conseil fédéral français. Pour cela, il se réunira le premier lundi du mois, à la mairie, pour rédiger son cahier et choisir le délégué. Les conseillers municipaux pourront organiser à l'arrondissement et à l'Hôtel-de-Ville toute l'administration qu'ils désireront, en dehors de la politique et de Tarmée.

Article 5. — Confédération française.

Le conseil fédéral de la République française gère les finances nationales, les grands services publics : les postes et télégraphes, routes, voies ferrées nationales, forêts, correspondances maritimes, canaux, etc., en laissant à l'arrondissement le choix des fonctionnaires qui le concernent et les recettes des arrondissements comme Tunion postale laisse à chaque pays ses recettes.

Le monopole de la Banque de France fabrique la monnaie d*or et d'argent, surveille la fabrication des billets de banque et répartit les valeurs par arrondissement au prorata de la population. Tous ces services publics sont livrés au prix de revient sans bénéfices, tous frais et risques étant couverts.

Le conseil fédéral nomme les généraux, commandant l'armée en cas de guerre, et pour faire respecter la constitution. Il fait les traités de paix et de commerce. — Pour cela il se réunit quand cela est nécessaire et de droit sans convocation spéciale les l^"" février, l^'' mai, 1" août, 1^^ novembre de chaque année au siège du gouvernement fédéral.

Aucune région ne peut se retirer de l'union fédérale sans le consentement des autres.

Le conseil fédéral nomme sa commission executive composée de vingt membres ; celle-ci nomme tous les

ans son président qui remplit les fonctions de président de la République.

Le référendum a lieu quand la moitié des conseillers fédéraux ou moitié des Etats le réclament.

Article 6.

La liberté de la presse et de réunion est garantie et encouragée par les constitutions de chaque groupe. Aucune loi ne peut être faite contre cette liberté.

Article 7.

La religion est séparée de l'Etat. Le budget des cultes est supprimé ; les communes pourvoiront aux dépenses et payeront les curés. Ceux-ci ne pourront recevoir de donations testamentaires ou autres.

Article 8.

La magistrature est élective, la justice gratuite.

Article 9.

L'instruction primaire est laïque, obligatoire, gratuite pour les citoyens sans fortune.

Article 10.

L'armée n'est à la disposition du pouvoir fédéral qu'en cas de guerre étrangère, et pour faire respecter la constitution. La durée du service militaire est réduite à deux ans. Les chefs sont nommés à l'élection : les soldats nommeront aux premiers grades ; les sous-offîciers nommeront les officiers qui ne sortent pas des écoles militaires, et ceux-ci nommeront les officiers supérieurs.

Un règlement explicatif sera annexé à la constitution en prenant pour base la constitution de Genève pour la

cité d^arrondissement, et la constitution suisse pour le Conseil fédéral.

La revision de la constitution pourra être faite, si elle «8t demandée, par la moitié des arrondissements ou la moitié des conseillers fédéraux,

Article premier.

La propriété individuelle est sacrée, ainsi que la famille et l'héritage ; mais comme il est reconnu que c'est le travail qui crée la propriété : l'usure, c'est-à-dire la rente, le loyer, le fermage, etc., sont réduits au prix de revient, provisoirement au maximum de 1 pour 100 pour frais généraux.

Liquidation de Vancienne propriété provenant de Vusure,

Toutes les propriétés louées, toutes les dettes de l'Etat, des communes et des particuliers, seront remboursées au moyen des intérêts, rentes et loyers payés qui seront comptés en déduction du capital. Tous les monopoles seront remboursés de la même manière et réorganisés au prix de revient, ainsi que les usines, grands magasins, manufactures, en les estimant à vingt fois le revenu net de l'année. Les employés en auront la propriété au fur et à mesure du remboursement. Les bois, forêts, lacs, étangs, feront retour aux communes ou à TEtat ; ils seront remboursés comme le reste, ainsi que les grandes propriétés de plus d'un hectare, qui sont la propriété de personnes étrangères à la commune, afin de remplacer le forain par les habitants de la commune.

A partir du jour de la promulgation de la constitution, les titres de propriété seront remplacés par des annuités au vingtième qui seront remises aux propriétaires. Le

remboursement sera garanti par les syndicats, les communes et les arrondissements.

Article 2, — Organisation du crédit gratuit.

La Banque de France est déclarée service public en dehors de l'Etat, mais sous sa surveillance. Chaque arrondissement en province, et chaque quartier à Paris, auront une succursale autonome et responsable en dehors de la Banque de France qui conserve uniquement le droit d'inspection. Les arrondissements feront le crédit en suivant les prescriptions de la constitution de la manière suivante : La Banque de France crée les billets de banque pour n'avoir qu'un type de monnaie pour toute la France, dont le chiffre est limité par la Constitution, et les répartit par arrondissement au prorata de la population. Ces émissions sont augmentées de 300 millions par an pendant dix ans pour l'organisation de crédits à long terme, remboursables par dixièmes : l^' aux paysans pour l'achat du patrimoine ou de l'hectare de terre, de la maison et des outils nécessaires à son travail, soit 6,000 francs par personne, et 30,000 francs pour une famille de cinq personnes, à 1/2 pour 100, prix de revient. Ces prêts seront versés directement contre la quittance du prix d'achat de la terre sur laquelle la Banque aura première hypothèque. Pour remplacer le système hypothécaire actuel qui coûte plus de 100 millions aux emprunteurs, chaque citoyen aura son casier hypothécaire à la commune sous la surveillance du créancier. Le même crédit sera accordé aux ouvriers pour l'achat des machines et l'installation des usines et fabriques, et versé aux syndicats ou à Tadministration des sociétés ouvrières, avec la même responsabilité et le même privilège hypothécaire. A chaque génération, le même crédit sera accordé au soldat libéré du service, qui voudra s'occuper d'agriculture ou faire partie d'une association ouvrière, ainsi qu'à la jeune fille dans les mêmes conditions et pour le même but. Quant aux ou»

vriers indépendants, ils pourront obtenir un crédit de mille francs pour leur installation s'ils sont appuyés par deux cautions solidaires, sans autre garantie. Tous ces crédits seront donnés au prix de revient, soit à 1/2 pour 100 pour l'agriculture, et 1 pour 100 pour les autres, afin que tous les Français profitent toujours, à chaque génération, du droit à la propriété par l'organisation mutuelle du crédit. Dans aucun cas le loyer ne pourra dépasser 1 pour 100 du capital ; pour les maisons, on pourra ajouter 2 pour 100 pour Tamortissement et l'entretien.

Article 3,

L'impôt sera réduit au dixième du revenu brut de la France ; il sera perçu un quart pour la commune, un quart pour le canton, un quart pour le Conseil d'Etat d'arrondissement, et un quart pour le Conseil fédéral par un impôt unique sur le capital, afin de supprimer les frais de perception. Tous les autres impôts sont supprimés, excepté ceux qui sont établis sur le tabac, l'alcool, etc., qui seront perçus au moment de la vente.

Un trésor de guerre composé des deux tiers de l'or existant en France sera formé, et cette monnaie sera remplacée pour la même somme par des billets de 20 francs.

Les octrois sont supprimés, mais ils seront payés par les habitants des communes où ils existaient, et non sur le budget général, au moyen d'un impôt sur le capital, c'està-dire sur la fortune des habitants de ces communes ; les contributions directes, indirectes et l'enregistrement sont supprimés.

Les droits de douane sont supprimés sur le territoire de la République et pour tous les pays confédérés avec la France.

Article 4.

La durée de la journée de l'ouvrier est fixée à huit heures.

Article 5.

L^assurance est organisée en mutualité à l'Etat (d'arrondissement). Une assurance sur la vie, devant fournir une rente viagère de 500 francs à toute personne âgée de 60 ans, sera obligatoire pour créer la retraite des ouvriers.

Les projets de loi seront soumis par articles aux arrondissements et aux communes.

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