LA RÉVOLUTION
Le 24 février 1848 :
Le lundi matin, l'opposition annonce qu'un banquet aura lieu ; aussitôt l'insurrection s'organise, le ministère donne sa démission. 0. Barrotest nommé ministre, mais il est déjà dépopularisé. Les Tuileries sont au pouvoir du peuple, Louis-Philippe abdique ; à deux heures la République est proclamée et placée sous la tutelle de quelques honnêtes gens et de blagueurs de première force, mais d'une incapacité rare. Le 24 février a été fait sans idées ; il s'agit de donner au mouvement une direction et elle se perd dans de vagues discours. C'est toujours de la représentation et des guerres de tribune.
La révolution qui vient de s'accomplir pourrait bien être une mystification de plus. Je veux quelque chose de plus positif que le gouvernement populaire. L'ouvrier vaut mieux que ses meneurs. Ils crient : Vive la République ! A bas l'escamotage. Pauvres gens ! l'escamotage les enlace, l'intrigue est partout, le
bavardage triomphe, nous sommes devenus tous des personnages de comédie.
Voilà ce que dit Proudhon de la journée du 24 février. — Hélas ! il avait bien raison !
Le 25 février : .
L'hésitation d'hier sur la République m'avait dépité. Maintenant, plus de doute : le peuple, le gouvernement, c'est la République.
Les phalanstériens font leurs offres de service à la nation. Les communistes grouillent et barbotent. L'Église française chante un Te Deum. Les polichinelles dansent à THôtel-de-Ville comme il y a huit jours au Palais-Bourbon. Mais le nom vénéré de la République ne suffit pas pour résoudre l'ordre et les affaires. Comme je vous l'ai dit, la République n'a point d'idées ; on le dit en haut, on s'en aperçoit en bas.
Lettre à Pilhes sur les partis du gouvernement,
Paris, 13 avril i848.
Mon cher Pilhes,
On vous accuse ici de mollesse, de connivence avec les réactionnaires, que sais-je? Peut-être que vous êtes un traître... Je viens, au milieu des dégoûts qui vous abreuvent, causer Un peu avec vous ; cela vous consolera.
Nos gouvernants accusent tout le monde, excepté eux-mêmes, de la situation déplorable oi^i est le pays. La vérité est qu'eux seuls sont coupables ; ignorance, précipitation, puis rétractation, contradiction. Nous avons un gouvernement formé de trois fractions hostiles, jalouses, également impuissantes, également despotiques.
La première est la coterie des doctrinaires de la démocratie
qui a pour organe le National, pour patrons, Marrast, Pagnerre, Marie, Carnot, Bethmont et consorts. Ceux-là marchent en sens ■contraire de la Révolution ; ils repoussent tous les économistes et les socialistes : Pierre Leroux^, Considérant, Cabet et moi, nous sommes leurs bêtes noires.
Le deuxième parti représenté au pouvoir est celui des Jaco-.| bins, des Montagnards, c'est-à-dire, la Réforme et Ledru-Rollinj avec le club Barbes, E. Arago, etc. Ce sont les plus honnêtes gens, les plus dévoués, les plus énergiques. Malheureusement ils ne comprennent pas leur siècle : tout ce qu'ils pensent, disent, proposent ou exécutent, est en commémoration de 93 ; ils ne s'aperçoivent pas que le monde a changé. Ils sont sans force et ils ne songent qu'à déployer de l'énergie. Ils prennent 48 pour 92. Ils ne savent pas que la révolution de février était la conséquence de toutes les idées, même opposées, quîla veille étaient en lutte. On se dit partout en parlant de leurs actes : ceci est de la dictature, cela est de la Terreur, ce n'est pas de la République.
Enfin, il y a la secte communiste qui trône au Luxembourg en la personne de Louis Blanc, et qui, à elle seule, fait presque tout le mal en voulant mener la France malgré elle au communisme... Il y a cessation de travail, de commerce, d'affaires. La -circulation étant arrêtée, c'est la misère pour tous.
Mon projet d'organisation du crédit est imprimé depuis huit jours ; aucun journal n'en parle. On ne comprend pas l'immensité des résultats. Cinq ou six milliards d'économie, n'est-ce donc rien ? Rien n'y fait, cela est trop algébrique, trop financier. On attendait un idéal plus poétique. Trois milliards de crédit mutuel, voilà un premier échantillon de la puissance de mon principe. On se moque de cela !
Le National met au-dessus de mon projet une proposition de billet hypothécaire dont il. trouvait l'idée excellente. C'est une combinaison d'usurier (s'ils rapportent des intérêts ou rentes). Louis Blanc me veut mal de mort, mes critiques lui vont au •cœur. Au Luxembourg on a rayé mon pom de la liste des candidats ; toutes les infériorités intellectuelles se présentent pour la députation !
A M. Michel Chevalier^ professeur d'économie politique.
Paris, 14 avril 1848.
Monsieur,
Dans les Débats, vous me citez comme chef d'une secte communiste. En sorte que moi, qui ai réfuté le communisme de manière à dispenser qui que ce soit de s'en occuper à l'avenir, je me trouve traité de communiste, et vous m'enverrez dans la même fosse que Louis Blanc, moi qui n'ai pas paru une seule fois au Luxembourg. Moi qui n'ai fait que de la critique, j'entends prononcer la condamnation de mon système, lequel système n'a jamais vu le jour !
Le peuple^ qui a fait la révolution de février, n'est ni Saint- Simonien, ni Fouriériste, ni Communiste, ni Babouviste ; il n'est pas même Jacobin ni Girondin. Mais il a compris que la politique n'est rien, et que l'économie politique officielle est l'économie des propriétaires, qui engendre fatalement la misère.
Pour satisfaire au désir du peuple, que font les communistes? Ils veulent étendre à la société toute entière le principe de fraternité qui existe dans la famille. De là l'utopie phalanstérienne, et tant d'autres que vous connaissez comme moi. S'il avait plu aux économistes de faire état des observations que j'ai publiées, la révolution sociale se serait accomplie sans catastrophe, et le Luxembourg ne nous donnerait pas le spectacle désespérant que nous voyons ; mais je vous le répète, je n'ai pas encore publié de système. On ne peut dire si je suis capable ou non de guérir la misère. Toutefois, voulant donner une idée de ce que doit être la solution du problème social, je viens de publier un projet d'organisation de la circulation et du crédit. (Réforme de la Banque de France.) Vous ne trouverez là-dedans ni communisme ni babouvisme, mais une économie politique constituée sur d'autres bases que celle de J.-B. Say et de Ricardo. Il faut que la question sociale soit vidée, si l'on veut éviter les horreurs de la guerre civile.
Agréez, etc.
A M. Pauthier.
24 août 1848.
Mon cher Pauthier,
Voyez oîi nous en sommes ! J'ai tâché de donner un but, un nom, une cause à la révolution de février, en proclamant le principe de la gratuité du crédit et de la réduction progressive de toutes les rentes et intérêts, accomplie sans spoliation, sans expropriation, et avec bénéfice pour tous. C'est ce qu'on s'acharne à calomnier. Mais l'idée, le germe est planté, il croîtra et couvrira la terre de ses branches. Nous sommes dans une confusion afTreuse. Hormis moi, qui sais ce que je veux, toutes les intelligences sont déroutées. La réaction légitimiste, bonapartiste, orléaniste, gagne ; les prétentants sont coalisés, il faut s'attendre à tout.
11 écrit le 18 décembre 1848 à M. Gauthier :
L'idée d'abolir l'intérêt de l'argent et toute espèce de rente est aujourd'hui populaire; vingt écrivains propagent mes idées et la propagande fait de grands progrès. Bientôtles 5millionsde voix données à Bonaparte crieront : A bas le capital! Arrange-toi en conséquence. L'idée seule fera son chemin ; mais tout considéré, je pense que ma collaboration ne sera pas inutile. Sans moi, la révolution sociale était enterrée avec Louis Blanc, Cabet, Considérant, Pierre Leroux et tous les autres communistes. Révolutionnons, morbleu ! C'est le seul bien, la seule réalité de cette vie.
Le 2 février 1849 :
A M. le D"^ Maguet,
Mon cher docteur,
Aujourd'hui, à midi, je serai entendu par la commission char- i gée de faire un rapport à l'Assemblée sur l'autorisation des
poursuites à diriger contre moi. Me voilà un duel politique avec le Bonaparte. Ce qui se passe ici est le comble de Findignitc, de lu lâcheté, de la trahison. Et l'Assemblée est si molle, si insouciante, si bête^ qu'il faut s'attendre à tout, même à l'autorisation de me poursuivre.
(Résultat de cette autorisation : Proudhon est condamné à trois ans de prison et 10,000 francs d'amende, pour avoir accusé Napoléon de conspiration contre la République.)
A M. Maurice,
Le 15 février 1849 :
Vous le voyez, ma vie est une lutte, une lutte atroce. Aujourd'hui avec les fouriéristes, hier avec les montagnards, une autre fois avec les communistes^ toujours avec les économistes, les royalistes, les catholiques. J'ai été déjà deux ou trois fois dépopularisé et repopularisé. J'ai cent lettres où l'on me menace de me fusiller, de m'empoisonner, de me pendre, et je vais toujours. Le mouvement en ma faveur semble déjà gagner à Paris, la petite bourgeoisie; mon journal a deux cent mille lecteurs, et depuis ma réconciliation avec la Montagne, je suis soutenu par tous les journaux républicains de province, ce qui m'attache, par la communauté d'idées, à plus d'un million de citoyens.
7 juin 1849.
Je suis à Sainte-Pélagie. J'ai été arrêté, avant-hier mardi. Je comptais partir pour la Suisse.
Le troisième volume comprend la correspondance du 22 juin 1849 au 4 décembre 1850. Ces lettres sont toutes datées de la Conciergerie ou de la prison de Doullens ; car Proudhon avait été condamné, en 1849, à trois ans de prison et 10,000 francs d'amende pour avoir dénoncé la conspiration de Napoléon, et il purgeait sa condamnation.
Le deuxième, volume, dans plusieurs lettres, tire l'horoscope de la République de 1848. Proadhon y prédit l'escamotage de la République et de la réforme sociale en se basant sur ces deux faits :
1° Les démocrates gouvernementaux n'ont aucune idée de la Révolution et du progrès; on ne peut pas compter sur eux pour la réforme sociale.
2° L'opposition communiste de Babeuf, Considérant, Louis Blanc (comme aujourd'hui celle de l'Allemand juif Marx) ne mérite pas la peine d'une réfutation : ce sont des niaiseries qui ne peuvent nous amener que la réaction. On pourrait de même prédire l'avenir de la République actuelle en s'appuyant sur les mêmes motifs, car les radicaux-socialistes ne veulent aucun progrès : ils l'ont prouvé étant au ministère de 1885 à 1889. Ils ont pris pour collaborateurs dans les bureaux des ministères et des grandes administrations, des chefs non républicains et des juges réactionnaires; ils ont continué le système de M. Thiers : la République sans républicains; ils ont trahi leurs amis politiques, et ils ont augmenté la dette du pays. Nous n'avons donc rien à attendre de l'opposition actuelle. Le peuple le sent si bien qu'il se désintéresse de la politique; il désapprouve le gouvernement et le parti collectiviste, et n'ayant aucun chef à suivre depuis la trahison du programme de 1869 par les radicaux, il attend, mais il ne sait pas diriger la boussole du navire gouvernemental.
Le 22 juin 1849^ Proudhon écrit à Emile de Girardin pour lui demander de faire l'avance du cautionnement du journal Le Peuple.
Le 15 janvier 1850, il écrit de Sainte-Pélagie :
La liberté de la presse supprimée, tous les droits, toutes les lois foulés aux pieds. Ce n'est plus le cas de discuter froidement. Notre dernier argument, notre critique, c'est la révolte. Je ne veux pas avoir la honte de rester journaliste quand la liberté
(le la presse est supprimée; il faut parler ou briser mes plumes — Amen, amen, clico vobis — que nous serons un de»ces matins (''franglés entre deux portes, que la réaction va souffler sur la H épublique comme sur une chandelle, qu'on nous enverra tous à Madagascar et en Afrique, et ce sera bien fait; Sur ce, je prie le diable qu'il vous inspire.
Le 16 janvier 1850 : Prédiction du coup d'Etat, et félicitations à la rédaction de la Voix du peuple.
Le 21 février 1850, il écrit de la Conciergerie :
Tout se prépare pour un dénouement; quel sera-t-il? Je l'ignore. Il est dans la fatalité de la situation de Louis Bonaparte et dans la logique de son point de vue, de s'exagérer les probabilités du succès et de se faire illusion sur les dispositions du pays : il tentera le coup. Tablez là-dessus.
La suite a bien prouvé que Proudhon voyait juste; c'était pour cela qu'on le faisait moisir en prison, et les députés qui se disaient républicains applaudissaient.
Le 2 avril 1850 :
Lettre à monsieur Langlois,
Je ne comprends pas ce qui vous embarrasse dans le projet de faire servir la Banque nationale aussi bien au crédit foncier qu'au crédit agricole et à l'escompte. Comment! vous savez qu'avec moins d'un milliard d'espèces, les deux tiers environ de ce qui en existe en France, on a, par le seul fait du roulement, élevé la dette financière à 12 milliards, soit 8 milliards en déduisant les hypothèques légales; et vous vous étonnez qu'avec une banque nationale ayant un lest d'un milliard, espèces et lingots en caisse, une circulation en billets de 1,500 millions, on puisse, en quelques années, substituer aux usuriers ruraux, et faire par conséquent à la propriété foncière, un crédit de 12 milliards! En vérité, je ne vous comprends plus!
Vous savez bien qu'avec un système d'annuités par dixième ou vingtième, on établit un mouvement d'entrée et de sortie par-
faitement uniforme, en sorte que la banque marche avec la propriété foncière, de même qu'aujourd'hui avec le commerce : réchéance est plus longue, voilà tout. A lieu de renouvellements, ce sont des annuités.
Lel6avriH8oO:
Faites dire à Duchesne de se mettre au travail et de serrer les côtes aux Luxembourgeois, aux Fouriéristes et aux Icariens. Ni pitié, ni merci, jusqu'à ce que ces races-là soient exterminées, entendez-vous? Ce n'est pas seulement le tempérament qui vous parle en moi, c'est la réflexion.
Le 24 avril 1850, Proudhon est transféré à DouUens ; il écrit au préfet de police :
Je suis toujours au séquestre; pas de nouvelles de mes affaires^ de famille ; pas un mot, un regard avec mes compagnons d( captivité, dont plusieurs sont mes amis intimes. Ce régime cellulaire, qui viole en ma personne l'article 12 du règlement^ èst-il tolérable? Ces oubliettes peuvent-elles durer?
Et les députés laissaient faire. La France a payé cher àl Metz et à Sedan la' trahison des républicains qui permet-!! taient une conduite pareille contre un honnête citoyen.
L'utopie et la démagogie nous ont assez fait de mal, je ne leur céderai plus rien. Frappons fort! il faut que la bourgeoisie comprenne que la République n'est pas l'Isarie.
Le 12 mai 1850, dans une lettre à Charles Edmond, il ajoute :
Tout bien considéré, je ne suis point fâché d'avoir fait un tour à Doullens. Me voilà jeté daps la fosse aux ours avec Blanqui, Barbes, Raspail, les trois Chimères démocratiques et sociales. A l'heure qu'il est, j'ai vu, apprécié, toisé tout l'état-major révolutionnaire. Je connais le fort et le faible, Considérant et AUyre-Bureau, Cabet et Robillard, Louis Blanc et Albert, Blanqui et Pagnerre, Barbés et Martin-Bernard, Ledru-Rollin et De-
lescluze, Thoré et Pierre Leroux. J'ai vu, à rAssemblée et dans la presse, Lamartine, Crémieux, Bûchez, Marrast, Gavaignac et Girardin. Je pourrais faire un rapport sur tout ce monde : ce ne serait pas la pièce la moins curieuse de mes confessions. Je vous montrerais donc tous ces hommes : l'un, fanatique de bonne foi; l'autre, rhéteur démagogue et ambitieux vulgaire; celui-ci, à l'intelligence maladive, au cerveau un peu toqué; celui-là, jouant le bon homme et au dedans ayant une conscience de renard. Une pareille galerie anéantirait le parti démagogique en vingt-quatre heures ; mais il faut, avant tout, sauver et honorer la République.
Le 18 mai 1850 :
Le moment est venu où l'humanité, comme l'ancien Hercule placé entre la. volupté et la vertu, doit choisir pour jamais entre l'égalité ou l'exploitation de l'homme par l'homme, entre Jésus et Malthus. Qui me garantira qu'elle donnera la préférence à Jésus ?
Aux rédacteurs de « la Voix du Peuple. » •
DouUens, le 22 mai 1850.
Peu de politique, mais une immense ironie sur les blancs et les rouges; en revanche la science sociale, positive, profonde, pratique, universelle, inexorable.
Le 2 juin 1850, transféré à la Conciergerie, il écrit à Marc Dufraisse :
Je ne suis pas pour l'enseignement obligatoire donné par l'État. Je ne veux pas plus des Ignorantins de l'Université que de ceux de l'Église. Je suis pour la liberté de l'enseignant, pour la liberté de l'enseigné. — Le catholicisme en ce moment doit être poursuivi jusqu'à extinction, ce qui ne m'empêche pas d'écrire sur mon drapeau : tolérance. — Toute fonction doit être élective. — La commune doit être autonome. — L'impôt doit être
unique et frapper le capital ; de la sorte il est progressif et proportionnel, mais transitoire.
(Ce volume n'est que le bulletin de santé de la maladie organique delà République de 1848).
A Pierre Leroux (appendice).
La révolution de février a posé deux questions : l'une, politique ; Tautre, économique. La première est celle du gouvernement et de la liberté ; la seconde, celle du travail et du capital. Dans le drame gigantesque du dix-neuvième siècle, les prolétaires seront les meuniers, les bouUngers ; quant aux communistes, ils ne seront que des pâtissiers.
Aux citoyens Ledru-Rollin, Charles Delescluze, Martin Bernard et Consorts^ rédacteurs du « Proscrit », à Londres.
Conciergerie, le 20 juillet 1850.
Citoyens,
J'espérais avoir donné tant de gages à la cause de la Révolution, après avoir, autant et plus que vous, porté le poids du jour et de la chaleur dans cette lutte où la démocratie est engagée depuis trente ans ; aprë's avoir engagé pour trois ans ma liberté ; après m'être vu tour à tour saccagé dans le journal que je dirigeais, frappé de mes amis et de mes collaborateurs, traduit devant la cour d'assises — j'espérais, dis-je obtenir, sinon votre amitié, au moins votre tolérance : à défaut de sympathie, mes ■états de service, la dignité républicaine, vous interdisaient à mon égard toute récrimination. Car, vous le savez, dans la position qui m'est faite, la polémique est difficile : je n'ai pas comme vous mes coudées franches.
Les idées socialistes vous pèsent. Vous accusez de vos mé-, ■comptes les utopistes et les sectaires qui, par folie ou trahison,, ont jeté la révolution hors de ses voies.
Sachez-le, depuis 1848, le peuple est devenu révolutionnaire.
Le comité de la rue de Poitiers, en dénonçant le socialisme, a affirmé au peuple que le socialisme c'est le partage des biens. Ce jour-là, le paysan fut conquis à la révolution. En effet, ce que demande le paysan, c'est la terre; la terre, qui lui assure l'indépendance et la prospérité ; la terre, qui réalise pour lui le : chacun chez soi, chacun pour soi. Le paysan est le moins communiste; il réclame une diminution de fermage. Qui de nous, citoyens, réclame des institutions à l'aide desquelles, sans spoliation ni bouleversement, la terre sera rendue aux mains qui la cultivent? N'est-ce pas moi, par l'organisation du •crédit et la suppression progressive de la rente et des fermages? Est-ce au contraire ces déclamateurs, qui, sans nulle intelligence des besoins du peuple, l'entretiennent d'association volontaire, de communauté agricole, d'exploitation par l'État. Citoyens, allez donc à l'école du paysan.
Le peuple n'a plus confiance en vous, il vous a jugés, il vous a vus à l'œuvre, il a vu poindre, sous votre initiative, •cette! réaction que vous condamnez aujourd'hui; il sait que vous êtes aussi étrangers à ses aspirations qu'ignorants de la marche de ses idées et de la situation de ses intérêts. Il sait que vous n'êtes que des hommes d'autorité et de pouvoir, et il ne se soucie guère de remettre ses destinées entre vos mains. La révolution du dix-neuvième siècle est chose plus grave que vous ne paraissez le croire. C'est le crédit gratuit ; c'est la négation de la productivité du capital qu'il faut aborder pour arriver au peuple. Tenez, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Je ne connais qu'un mot qui caractérise votre passé, et je saisis cette 'Occasion de le faire passer die l'argot populaire dans la langue politique. Avec vos grands mots de guerre aux rois et de frater^ nité des peuples, avec vos parades révolutionnaires et tout ce tintamarre de démagogie, vous n'avez été jusqu'à présent que <les blagueurs.
.Salut et fraternité.
P.-J. Proudhon.