‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 18 sur 170 · CORRUPTION GOUVERNEMENTALE · texte numérisé non relu

CORRUPTION GOUVERNEMENTALE

Le gouvernement de Louis-Philippe est l'un des plus curieux épisodes de cette longue période historique, où l'on voit les nations errer au hasard dans les labyrinthes de leurs utopies. Toutes les haines se sont coalisées contre ce règne mémorable, tous les outrages lui ont été prodigués.

Rétablissons les faits :

Le principe du gouvernement de juillet était la propriété, le capital ; l'essence de ce gouvernement était la bancocratie. C'est ce qu'exprimait le plus spirituel des écrivains socialistes, M. Toussenel, dans le titre de son curieux ouvrage : Les Juifs, rois de Vépoque. Tout gouvernement tend à développer son principe : celui de juillet ne pouvait faillir à cette loi. Le capital avait dit : « Je suis tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce qui sera ; » ce fut la tâche de Louis-Philippe d'accomplir cette prédiction. Louis-Philippe est le vrai représentant de juillet. Qui avait fait les trois journées? «Le peuple, » disent les républicains. — Oui, comme les soldats de Bonaparte avaient

fait Marengo. — Les masses populaires en juillet ne furent que la milice de la bourgeoisie, de l'Ecole polytechnique. Celle-ci avait préparé pendant quinze ans et organisé la victoire, et elle seule en disposa. C'était une nécessité que le gouvernement des intérêts parût à son tour. Or, jamais le peuple n'eût consenti à prendre le veau d'or pour son . Dieu ; il fallut donc admettre la légitimité du roi bourgeois.

Quelle fin se proposait la bourgeoisie en 1830 en établissant le régime constitutionnel? La bourgeoisie ne voulait pas d'une autorité légitime issue d'un autre principe que sa volonté. Cette monarchie, elle venait de l'exclure par une révolution. Elle se souciait peu d'une république à la mode des Grecs et des Romains ; elle ne voulait pas de jésuites; elle ne souffrait ni noblesse ni aristocratie, pas d'autre hiérarchie que celle des emplois, des fortunes. Que veut donc la bourgeoisie? Elle veut des affaires. Ce que veut, ce que demande la bourgeoisie, c'est le bien-être, le luxe, la jouissance ; c'est de gagner de l'argent. Et le peuple, sur tous ces points, est de l'avis de la bourgeoisie. Lui aussi prétend avoir sa part de bien-être, de jouissance et de luxe. A cette condition, il veut bien croire ce que l'on voudra, en religion comme en politique. Eh bien ! la mission de Louis-Philippe, qui lui a été donnée par le pacte de 1830, a été défaire prédominer l'idée bourgeoise, c'est-à-dire — entendons-nous ! — non pas d'assurer à ceux-ci le travail, à ceux-là le profit, à tous le bien-être; non pas d'ouvrir des débouchés au commerce, et de se faire le pourvoyeur d'affaires du pays : c'eût été résoudre le problème social — mais de propager la morale de l'intérêt, d'inoculer à toutes les classes l'indifférence politique et religieuse, et, par la ruine des partis, par la dépravation des consciences, de creuser les fondements d'une société nouvelle ; de forcer, pour ainsi dire, une révolution arrêtée dans les conseils de la destinée, mais que la société contemporaine n'acceptait pas.

LES CONFESSIONS d'uN RÉVOLUTIONNAIRE 15

Oui, il le fallait, et c'est vous, dynastiques de toutes les nuances, qui l'avez voulu, qui avez encouragé cette doctrine qui dit ; « Laissez faire, laissez passer. Chacun chez soi, chacun pour soi. Enrichissez- vous 1 » Voilà la doctrine de 1830. Celui-là seul est mauvais citoyen qui ne sait pas vivre dans un milieu où il y a place honorable même pour les voleurs. Un seul reproche fait au gouvernement de Louis-Philippe peut être justifié ; il a été fait par l'opposition Thiers-Barrot : « Nous ferons les mêmes choses que vous, disaient-ils, mais nous les ferons mieux ! » — Louis-Philippe a mis dix-huit ans à démoraliser la France ; il en a coûté quinze cents millions chaque année: c'est trop cher!

On a dit que la Révolution de février 1848 avait été la révolution du mépris ; mais cela n'empêche pas Louis- Philippe d'avoir eu la plus haute intelligence de son mandat, qui était de corrompre. Louis-Philippe était corrupteur, non corrompu ; sans reproche dans sa vie privée. Un abominable destin l'appelle ; il obéit. Pour que nojas retrouvions une morale positive et obligatoire, il faut que la société se reconstruise de fond en comble ; pour qu'elle se reconstruise, il faut qu'elle se démolisse. La corruption fait toute la moralité du gouvernement de juillet : la Charte l'avait ainsi voulu, Louis-Philippe a reçu la mission de démontrer que le système constitutionnel est la négation des négations. Briser les caractères, ruiner les convictions, ramener tout au positivisme mercantile, tout à l'argent, jusqu'au jour où une théorie de l'argent (suppression de l'intérêt, crédit gratuit, droit à la propriété et au capital), signalerait l'heure et le principe de la résurrection.

Que voulez-vous de plus écrasant pour votre régime parlementaire et bavard, que ces discours de la couronne qui ne disent rien, précisément parce que des législateurs à cinq cents francs comme à vingt-cinq francs ou à zéro ne peuvent rien avoir à dire.

Louis-Philippe trouva son vrai ministère de la cor-

ruption en Guizot; seul il connut lapenséedu règne. Oui, tu fus sublime, ô grand ministre, ô grand homme, quand, au banquet de Lisieux, tu osas révéler le secret de ton pouvoir, dans un toast à la corruption ! Tu sais le tarif de la vertu de l'opposition. — Où se trouvent ceux qui ont atteint l'apogée du crime? Ce sont des corrompus de mauvaise foi.

Le capital s'était installé en 1830 comme le seul principe qui eût chance de durée. Il se trouva en 18i8 que le gouvernement du capital était la perte de la société ; ce fut une querelle de parlement qui le renversa. Les mêmes bourgeois qui avaient acclamé d'enthousiasme l'avènement de Louis-Philippe au trône l'en précipitèrent dans un accès de dégoût. Le peuple se trouva derrière les rangs de la garde nationale pour donner à la catastrophe sa vraie signification, et je jure que la bourgeoisie française, en renversant la dynastie qu'elle avait faite, a détruit en elle le principe de propriété (de l'usure).

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