‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 17 sur 170 · ACTES DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

ACTES DU GOUVERNEMENT

J'ai fait ma profession de foi. Soyez attentifs à ce que je vais vous raconter.

D'après notre expérience, nous devons savoir que ce n'est point par les gouvernements que les peuples se sauvent, mais qu'ils se per,^ent. Il est temps qu'un peu de philosophie vienne nous en donner l'interprétation.

Depuis quatorze siècles, le pouvoir était témoin des efforts du tiers-état pour constituer la commune et fonder la liberté. 11 craignait, en réunissant les états-généraux, d'entendre une voix qui par moments n'avait plus rien de divin : la voix, la grande voix du peuple. Le moment était venu d'achever cette grande révolution, il fallait s'exécuter ou périr.

Qui a fait en 1789 la révolution? le tiers-état. Qui s'est opposé en 1789 à la révolution? le gouvernement. Le gouvernement obéissait à sa nature. C'est ce que nos pères ne comprirent pas. Au lieu de reconstituer à nouveau le pouvoir, ils auraient dû chercher la méthode à suivre pour en avoir plus tôt la fin. Toutes les péripéties révolutionnaires dont nous avons été témoins, à partir du 14 juillet 1789, ont eu pour cause cette erreur.

Le pouvoir, disait-on, existe depuis un temps immémorial. Quelques-uns entrevoyaient bien la possibilité d'en changer la forme ; personne n'eût voulu le supprimer. La Révolution déclarée officiellement, on crut que tout était fait, et on s'occupa de rétablir le pouvoir, mais seulement surd'autresbases. Le pouvoir s'était toujours, etavec raison, posé comme étant de droit divin : on prétendit, chose

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étrange, qu'il émanât du droit social, de la souveraineté du peuple. On s'imagina, à l'aide d'un mensonge, réconcilier le pouvoir avec le progrès : on fut bientôt détrompé. Le pouvoir demeura ce qu'il était. Louis XVI, devenu monarque constitutionnel, fut le plus grand ennemi de la constitution. Est-ce sa faute? Le conflit était donc inévitable entre le prince et la nation. A peine la nouvelle Constitution est-elle mise en vigueur, que le gouvernement se remit à faire obstacle à la Révolution ; il s'appuya même sur l'étranger. — Le 10 août 1792 fut la seconde journée de la Révolution ; la bataille s'engagea entre les hommes du mouvement et ceux de la résistance. Mais les hommes de la Convention furent saisis d'une véritable fureur de gouvernement. Bientôt le bon plaisir des dictateurs fut toute leur raison : ils ne surent que proscrire et guillotiner. Ils étaient le pouvoir, ils agissaient comme des rois : l'absolutisme revivait dans tous leurs décrets et dans leurs œuvres. C'étaient pourtant des philosophes ! — Le 9 thermidor fut un avertissement donné par le pays à l'autorité conventionnelle. Tant que le peuple avait craint pour les conquêtes de la Révolution et l'indépendance du territoire, il avait toléré la dictature des comités ; mais le jour où la Terreur devint un système, une crise devenait inévitable. C'est le pouvoir qui a perdu les Jacobins.

A la Convention succède le Directoire ; après les terroristes, les modérés, et il en sera de même tant que la fantaisie politique livrera la société aux coups de bascule des partis. La main de Robespierre avait été trop rude, celle du Directoire fut trouvée trop faible. Elevés au pouvoir, les hommes deviennent bientôt ce que le pouvoir veut qu'ils soient. Le Directoire, à qui l'on avait demandé le repos, tombait en léthargie. Le gouvernement n'allant plus, on le changea par un coup d'Etat, le 18 brumaire. En Bonaparte, la révolution fut donc de nouveau incarnée ; serait-elle mieux servie par ce nouveau représentant du pouvoir? Suivons sous Bonaparte la fortune du gouvernement. Comme toujours, on compta plus sur

l'initiative du gouvernement que sur l'initiative des citoyens. On voulait un pouvoir fort, on fut servi à souhait : le pouvoir, dans la main de Bonaparte, devint si fort, qu'il n*y eut bientôt de place dans la république que pour lui. Il mit partout sa volonté à la place de celle du peuple; il confisqua toutes nos libertés, et deux fois de suite amena l'étranger sur le sol de la patrie. Waterloo fut l'autel expiatoire qui nous rendit un peu de liberté. — Nous eûmes la Charte. Le despotisme de Bonaparte avait fait retrouver des idées.

La monarchie de 1790 avait été acclamée par le peuple, la république acclamée par le peuple, l'Empire acclamé par le peuple ; la Restauration se prit au sérieux et voulut restaurer ce que la Révolution avait cru abolir : droit divin, droits féodaux, droit d'aînesse — et d'abolir tout ce que la Révolution avait établi : liberté de conscience, liberté de la tribune, liberté de la presse, égalité devant l'impôt, égale participation aux emplois. La légitimité fit tant et si bien qu'elle se trouva hors la loi. Paris dressa des barricades, le roi chevalier fut chassé. — Qui donc avait fait ce pouvoir? — On éleva un monument en l'honneur des glorieuses journées de juillet — et on se remit de plus belle à organiser le pouvoir. Aussi nous n'étions pas au bout d'épreuves. — Les gouvernements avaient beau tomber comme des marionnettes, le pays ne revenait pas de so» ardent amour de l'autorité. Pourtant, on commençait à se douter qu'autre chose sont les instincts du pouvoir, autre chose les idées du peuple ; mais comment se passer de gouvernement? Gela se concevait si peu qu'on ne songeait pas même à poser la question ; l'idée n'était pas encore venue que la société se meut par elle-même, qu'en elle la force motrice est immanente et perpétuelle ; qu'il ne s'agit pas de lui communiquer le mouvement, mais de régulariser celui qui lui est propre. Le gouvernement, disait-on, est à la société ce que Dieu est à l'univers : « Liberté et Ordre, » telle fut la devise sur laquelle on recommença à faire du gouvernement. On avait épuisé en

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quarante-six ans les gouvernements de pur doit divin, le gouvernement de l'insurrection, celui de la modération, celui de la force, celui de la légitimité; on ne voulait pas retourner au gouvernement des prêtres; que restait-il? Le gouvernement des intérêts : ce fut celui qu'on adopta. Il fut accueilli à une si puissante majorité qu'on dut encore une fois y reconnaître le vœu national. Louis-Philippe était la bourgeoisie sur le trône. Sa profession de foi disait ceci : « La Charte sera désormais une vérité, m. La cocarde tricolore reparaît, le gouvernement étant déclaré révolutionnaire. Un nouvel état de choses était créé. Les réformateurs de 1830 ne s'étaient arrêtés que devant le capital, en maintenant le cens à COO francs. « L'établissement de juillet est immortel », disait-on ; 1830 a fermé Tère de la Révolution, ainsi raisonnaient les doctrinaires.

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