‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 47 sur 170 · SUPRÉMATIE DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

SUPRÉMATIE DE LA JUSTICE

Qu'est-ce que la justice, sinon l'essence souveraine que l'humanité a de tout temps adorée sous le nom de Dieu ? — Droits de l'homme et du citoyen de la Révolution. — Est-ce que depuis le commencement du monde la pensée humaine, religieuse et philosophique, n'a pas constamment gravité sur ce pivot ?

Tout ce que le peuple demande, c'est qu'on lui résume cette foi nouvelle sous un aspect qui le saisisse^ qui lui permette de la prendre au sérieux et de s'en faire à l'instant une force et une arme. Pour apprendre la philosophie et la justice au peuple, il n'est pas nécessaire de lui imposer d'autre condition que de faire usage de son bon sens.

Nous dirons donc au peuple : La justice est tout à la fois, pour l'être raisonnable, principe et forme de la pensée, garantie du jugement, règle de la conduite, but du savoir et fin de l'existence. Elle est sentiment et notion, manifestation et loi, idée et fait ; elle est la vie, la raison, l'esprit universels. De même que tout dans le monde tend à l'harmonie et à l'équilibre, de même aussi, dans la société, tout se subordonne à la justice; c'est sur elle que se construit l'édifice des intérêts ; tandis qu'elle-même n'est subordonnée à rien, ne reconnaît hors d'elle aucune autorité. C'est de toutes nos idées la plus intelligible, la plus présente et la plus féconde ; de nos sentiments, le seul que les hommes honorent sans réserve, et le plus indestructible. L'ignorant la perçoitavec la même plénitude que le savant, et, pour la défendre, devient en un instant aussi subtil que les docteurs, aussi courageux que les

héros. Devant l'éclat da droit, la certitude mathématique pâlit. Aussi rédifi cation de la justice est-elle la grande affaire du genre humain, la plus magistrale des sciences, œuvre de la spontanéité collective bien plus que du génie des législateurs, et qui n'aura jamais de fin.

C'est pourquoi, ô peuple, la justice est sacrée et ne souffre pas raillerie. Tout genou fléchit devant elle et toute tète s'incline. Elle seule permet, tolère, empêche ou autorise ; elle cesserait d'être si elle-même avait besoin, de la part de qui que ce fût, de permission, d'autorisation ou de tolérance. Tout empêchement lui est un outrage, et tout homme est tenu de s'armer pour le vaincre.

Bien différente est la religion qui n'a pu prolonger sa vie qu'en se faisant tolérante, qui n'existe même plus que par la tolérance. C'est assez dire que son rôle est fini.

La justice, au contraire, s'impose, et sans conditions; elle ne souffre rien de contraire à elle, n'admet pas de rivalité, ni dans la conscience, ni dans l'esprit; et quiconque la sacrifie, fût-ce même à l'idée, fût-ce à Pamour, s'exclut de la communion du genre humain.

Point de pacte avec l'iniquité, ô démocrates ! que ce soit votre devise de paix et votre cri de guerre.

Mais, nous diront les derniers des chrétiens, votre justice est le règne de Dieu, que l'Evangile nous prescrit de chercher sur toute chose ; c'est le sacrifice que Dieu préfère. Gomment donc ne saluez-vous pas plutôt notre Dieu, et rejetez- vous sa religion ?

C'est que vous-mêmes, ô adorateurs inconséquents, vous croyez à la justice encore plus qu'à votre Dieu. Vous affirmez sa parole, non parce qu'elle est divine, mais parce que votre esprit la trouve vraie. Vous suivez ses préceptes, non parce que Dieu en est l'auteur, mais parce qu'ils vous semblent justes. La théologie a beau vouloir renverser cet ordre, donner à Dieu la souveraineté et lui subordonner la justice : le sens intime proteste, et, dans l'enseignement populaire, dans la prière, c*est la justice qui sert de témoin à la divinité et de gage à la religion.

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La justice est le Dieu suprême, elle est le Dieu vivant, le Dieu tout-puissant, le seul Dieu qui ose se montrer intolérant vis-à-vis de ceux qui le blasphèment ; au-dessus duquel il n'y a que des idéalités pures et des hypothèses. Priez votre Dieu, chrétiens, la loi vous le permet ; mais gardez-vous de le préférer à la justice, sinon vous serez traités comme des conspirateurs et des scélérats.

Puisque la justice est notre loi, pourquoi ne lui assignerions-nous pas comme but la félicité publique contre l'égoïsme ? Oui, il faut que le peuple se sache hautement intéressé à la justice, et personne ne traitera plus à fond que nous ses intérêts matériels. Tout crime ou délit, toute corruption publique et privée, tout privilège de corporation, tout arbitraire dans le gouvernement nous trouveront sans cesse devant eux pour les combattre, car c'est pour le peuple une cause immédiate de paupérisme et de deuil. C'est pour cela que, missionnaires de la démocratie, ayant à combattre les plus détestables passions, le plus opiniâtre égoïsme, nous soulèverons à l'occasion, parla véhémence de nos discours, l'indignation populaire contre l'injustice.

Il faut que le peuple sache que cette révolution tant calomniée, qui depuis trois mille ans pousse les masses ouvrières à la liberté, c'est la justice. Le catéchisme de l'Eglise a servi de loi pendant dix -huit siècles à l'enseignement du peuple ; le catéchisme de la justice aura-t-il moins de popularité que n'en a eu le catéchisme chrétien?

Royer-Gollard pourrait répéter aujourd'hui ses paroles : « La société est en poussière : il n'y a plus de principes. » Pour former une société, pour donner aux intérêts des personnes et des familles la sécurité qui est leur premier besoin, sans laquelle le travail se refuse, l'échange des valeurs et des produits devient escroquerie, la richesse un guet-apens, il faut ce que j'appellerai une foi juridique qui, élevant les âmes au-dessus des appétits égoïstes, les rende plus heureuses du respect du droit d'autrui que de leur propre fortune; sans cela, la société

devient une mêlée où la loi du plus fort est remplacée par la loi du plus fourbe, où l'exploitation de l'homme succède au brigandage primitif, où la guerre a pour dernier mot la servitude, et la servitude pour garant la tyrannie.

Monseigneur,

Je vous l'ai dit et je crois vous l'avoir prouvé : en ce qui concerne les personnes, vous n'avez pas de morale.

En ce qui concerne les biens, vous n'avez pas de morale : vos intérêts s'y opposent.

Sur le gouvernement, vous n'avez point de morale : votre dogme y répugne et vos intérêts s'y opposent.

Sur l'éducation, vous n'avez pas de morale : pour le même motif.

Sur le travail, vous n'avez pas de morale.

Sur les idées, vous n'avez pas de morale, car l'application de la justice à l'intelligence est incompatible avec votre dogme. Toutes les nations chrétiennes font profession de charité, tandis qu'elles refusent de reconnaître le droit au travail.

L'esclavage était reconnu par la loi païenne et mosaïque ; le Pentateuque le montre comme un bien pour l'esclave, et celui-ci s'y soumet. La polygamie, à une époque, est de droit commun ; la femme ne s'en plaint pas.

Le prêt à intérêt a été iudispensable aux relations commerciales; le législateur autorise l'intérêt, comme la polygamie ou l'esclavage. Gela ne prouve pas que l'intérêt soit chose morale et que le gouvernement qui le protège en reconnaisse l'équité. Un jour, la science économique apprendra aux hommes à se procurer les avantages du crédit sans qu'il en coûte aucune rétribution. Vienne le jour où le principe de l'intérêt du prêt ne sera plus défendu que par une minorité de capitalistes, contre le vœu national, et la loi marchera avec la science et l'opinion. La charité est prêchée par la religion, mais celte

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compensation ne sera pas suffisante tant qu'elle ne sera pas convertie parla révolution en lien de droit. Le temps viendra où les choses de conseil passeront dans les préceptes en vertu de la solidarité sociale. C'est ce qui arrivera pour le prêt et la circulation.

La justice est dans l'homme comme toutes les autres facultés, et sa mesure exacte est de prendre sa propre mesure pour l'appliquer à autrui. C'est là l'égalité. de respect. L'être moral est certain de ne pas s'égarer sur la notion du bien ou du mal, puisque cette notion qu'il porte écrite en son âme n'est autre que l'égalité du respect envers les autres. Voilà ce qu'est la conscience : un commandement absolu qu'elle se fait à elle-même de respecter les autres, comme elle veut qu'on la respecte.

De l'esclavage au salariat, l'amélioration a été surtout morale. La révolution pourrait être bientôt faite, mais autant la religion a peur de la philosophie, autant le peuple est peu fait pour la discussion politique. Le peuple accepte sa condition traditionnelle, ne demande pas à en sortir et, comme le chien sans maître, cherche des yeux à qui il appartiendra. Il songe peu à devenir propriétaire, capitaliste ; il ne comprend pas que la propriété qu'il a vingt fois gagnée doit lui appartenir et qu'elle est la sanction du bulletin de vote. Tout ce qu'il souhaite, c'est qu'on augmente son salaire, qu'on réduise ses heures de travail, qu'on fasse payer l'impôt aux riches ; pour le surplus, il vous l'abandonne.

Monseigneur, pour terminer, je vous le répète, pour les idées vous n'avez rien fait pour éclairer le peuple sur ses droits.

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