‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 54 sur 170 · LA PLEBE · texte numérisé non relu

LA PLEBE

Nous assistons à une espèce de danse des morts. Le vieux monde s'en va par lambeaux. Toutes les parties se détachent les unes après les autres.

Le sacerdoce est fini depuis longtemps. Est-ce que le clergé catholique, fonctionnaire public, salarié de l'Etat, est un sacerdoce ?

La noblesse est finie ; hors la Russie où l'émancipation du serf est imminente, il n'existe plus nulle part de noblesse.

La bourgeoisie est finie, et ce dernier refuge manquant à la royauté, la royauté finit à son tour : que reste-t-il après cela ?

Hourra ! s'écrient les démocrates, notre règne arrive enfin !

Pauvres amis ! Je voudrais vous laisser cette dernière illusion. Mais je vous vois pâles comme la mort et déjà couverts du suaire. La plèbe aussi est finie, et c'est heureux pour elle. La souveraineté du peuple ne fut jamais qu'un mythe : il faut que le mythe fatal s'évanouisse à son tour devant la réalité. Chantons donc, célébrons ce dernier enterrement.

Plus de démocratie, plus d'ochlocratie, plus de déma-

(1) Note du livre de la Justice dans la Révolution, 7« et8« Etudes»

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gogie : cela n'a jamais vécu d'une véritable vie politique ; il n'y a pas d'autre règne que celui du droit et de la science, ce qui n'est pas la même chose que le suffrage universel.

Qu'est-ce que la plèbe ?

Au commencement, tous les hommes étant égaux, chacun obligé de vaquer pour son propre compte au labeur domestique, chasse, pêche, cueillette, pâture; tous pouvaient être dits également industrieux et producteurs. Quand on eut trouvé le secret de faire du prisonnier enlevé à la chasse ou à la guerre uq instrument d'exploitation, la société se divisa en deux classes : celle des privilégiés et celle des esclaves, serviteurs ou serfs.

Plus tard, le bourgeois s'étant formé entre la classe privilégiée et la classe servile, une distinction analogue à celle des seigneurs s'établit : ce fut celle des capitalistes, propriétaires, entrepreneurs ou bourgeois d'une part, et des ouvriers, travailleurs, salariés, prolétaires de l'autre. Le plébéien salarié exerçant parfois certains droits politiques, son travail est une espèce d'échange ; il accepte sa position,il la subit sans trop se plaindre; il ne demande qu'à gagner par le travail son pain et sa pitance : le peuple en veut rarement au despote qui le maltraite. Napoléon P"^ a fait périr sur les champs de bataille plus de deux millions d'hommes de la plèbe, et Napoléon est resté pour elle un grand homme. Pourvu qu'il n'endure pas trop de misères, la subordination ne choque poiat Touvrier. Il s'attache naturellement à son patron, le domestique à son maître.

La Révolution de 1789 a commencé par les Assemblées des notables, par les cahiers de la bourgeoisie ; le peuple ne s'est mis en branle que plus tard. Ici commence le rôle politique de la multitude et qui a constamment tourné pour elle à la mystification. Tandis que "nobles, prêtres et bourgeois se disputent Tappui des masses, d'autres se présentent qui leur disent : N'es-tu pas le souverain ? Les fonctionnaires publics ne sont-ils pas tes serviteurs ? Vive

la démocratie I II se forme donc un parti de la plèbe, un parti des prolétaires qui s'annonce comme devant faire la révolution. Mais le peuple est peu fait pour la discussion politique, et ceux qui le mènent et qui ambitionnent de devenir aussi ses maîtres, affectant de prendre au pied de la lettre le dogme de la souveraineté du peuple, s'adressent à son infaillibilité et lui demandent conseil : c'est sa vertu qu'ils font juge, si bien qu'en dernière analyse, le peuple aux millions de bras, après avoir cassé quelques vitres, après s'être donné de nouveaux maîtres, rentre ahuri dans son logis. Il est aisé de comprendre que la plèbe, dont on veut faire un souverain, plus que cela, une puissance de révolution, en est incapable. Mais ce peuple, «'affirmant comme peuple, c'est-à-dire classe travailleuse, salariée, prolétaire, sans capital ni propriété, accepte sa condition traditionnelle et ne demande point à en sortir. Proposez à l'âne de devenir meunier, il n'y consentira pas ; mais donnez-lui du son et pas Irop de coups, le voilà satisfait. Ainsi du peuple : il songe peu à devenir propriétaire, capitaliste, négociant; tout ce qu'il souhaite, c'est qu'on augmente son salaire, qu'on diminue le prix du pain et du loyer, qu'on fasse payer l'impôt aux riches, qu'on diminue son travail; pour le surplus, il vous l'abandonne. Partant de ce principe, vous avez le secret des votes populaires; vous savez la politique, l'économie politique et toute la philosophie de la plèbe. Aussi voyez : il est logique dans son système ; il ne rêve point de l'abolition du salariat, de l'extinction du paupérisme et de lac misère. Qu'on établisse des hôpitaux, des crèches, des asiles; qu'on tire des loteries pour les pauvres, qu'on fasse largesse, il est content.

Le peuple n'est pas égalitaire, il est philanthrope. Il ne rêve pas de justice, mais d'amour et de charité. Le peuple n'entend rien à l'épargne, vertu bourgeoise, qu'il est fort heureux pour ses maîtres qu'il ne pratique point. Il adore le luxe et la magnificence. Louis XIV, avec ses prodigalités, lui sera toujours plus cher qu'un Sully, qu'un Col-

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bert, avec leurs économies. Le peuple est partisan de l'impôt progressif, de l'impôt somptuaire, pourquoi ? Parce que dans sa pensée l'impôt progressif est fort à son profit. Il ne comprendra jamais que l'impôt est nécessairement payé par le producteur; que par conséquent tout producteur est condamné, s'il ne devient bourgeois, à payer seul l'impôt. Il semble, il est vrai, avoir pris au sérieux sa souveraineté : mais ce n'est pour lui qu'une souveraineté honorifique, un joujou. Il lui plaît de porter son bulletin dans l'urne, de faire acte, ce lui semble-t-il, de souverain. Bien entendu d'ailleurs qu'en nommant ses députés, son président, son empereur, il ne choisira pas parmi ses pareils ; il s'adressera aux sommités de la propriété, de l'industrie, du commerce, de la finance, de l'armée, du clergé même.

Vous parlez du suffrage universel : il est tout fait. Les élussontdésignésd'avance. L'ouvrier nommera sonpatron, le domestique son maître, le fermier son propriétaire, le boutiquier son banquier, le soldat son général, le paroissien son curé, le plaideur son avocat. Faites voter les enfants ; ils nommeront leur papa; faites voter les femmes, elles nommeront leur mari ; faites voter les chevaux et les bœufs, ils nommeront leur cocher et leur bouvier. Le peuple rêve sans cesse d'un bon maître, d'un bon patron, d'un bon bourgeois, d'un bon seigneur, d'un bon prince, d'un bon souverain; ce peuple a donc fait l'empire, en cela il suivait son instinct. Le peuple comptait bien que l'empereur ferait la guerre ; l'idée napoléonienne est sortie des entrailles du peuple. Le peuple a applaudi à la campagne de Grimée, le peuple a applaudi à la campagne d'Italie, le peuple était pour la Pologne et la Hongrie.

Que lui importe que la dette grossisse, pourvu que les salaires ne diminuent pas! Le peuple abandonne tout aux propriétaires, aux c^ita4ist£^ aux bancocrates. Le déficit lui est égaly^ ' v

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