‹ Abrégé des œuvres de ProudhonChapitre 55 sur 170 · ÉTUDE SUR LA JUSTICE — L'ÉTAT · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR LA JUSTICE — L'ÉTAT

Monseigneur,

Pourriez-vous me dire pourquoi le gouvernement est pour le peuple un sujet perpétuel de méfiance ; d'autre part comment, malgré l'importance de ses fonctions qui devraient le rendre vénérable, sacré, il est en butte à une instabilité perpétuelle, à des catastrophes sans fin? On le craint plus qu'on ne l'aime, on le subit, le sage s'en éloigne. Ne cherchez pas l'empire, dit l'Evangile. Ne vous faites pas juge ; que celui qui veut commander aux autres soit traité comme forçat! Être affranchi de tout gouvernement, quel idéal I Le mariage, la famille, la propriété suivent les progrès à travers les âges. Qui empêche que le gouvernement ne jouisse d'une destinée pareille?

Dans l'origine, on crut que pour instituer l'autorité publique il ne fallait pas moins qu'une investiture des dieux. Alexandre et César descendaient des dieux. Toute nation chez les anciens avait une filiation divine. Le christianisme n'a pas aboli cette théorie : Clovis, Charlemagne etNapoléon P"" sontsacréspar l'Eglise, commeDavid et Salomon par la synagogue. Dès qu'il s'agit de gouvernement, monarchie, aristocratie ou république, l'homme ne se fie plus à l'homme, il ne reconnaît que les dieux. Mais que peuvent les bénédictions du ciel contre le vice

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intérieur qui tue les gouvernements? Le peuple les abat et les rétablit sons les mômes formules. En dernier lieu, on a cru que chacun, déposant son suffrage en présence de rÊtre suprême, le souverain surgissait de l'assemblée du peuple. La démocratie du dix-neuvième siècle a crié plus haut que celle du moyen âge : « La voix du peuple est la voix de Dieu. » Mazzini l'a traduit ainsi : Dio e popolo. Grâce à cette maxime, Napoléon V et Louis-Philippe, sortis de la souveraineté nationale, purent se croire aussi légitimes que Louis XVIII ou Henri V. Appuyés par le peuple, il leur semble que le pouvoir ne pourra plus périr ni mal faire.

Hélas ! on s'est aperçu qu'en substituant l'institution du peuple à celle de l'Eglise, au lieu d'améliorer le pouvoir, on le dépravait. Religion pour religion, l'essence populaire est encore au-dessous de la sainte ampoule mérovingienne.

L'aristocratie par la monarchie, par la démocratie pure, ont été essayées en vain. Toutes lesnations veulent continuellement changer la forme de leurs gouvernements ; pourquoi cela? La France, après avoir traversé cinq ou six sortes de gouvernements, ne sait pas encore auquel s'arrêter. Le pouvoir et le pays ne peuvent faire ménage ensemble ; c'est ce dont je demande la raison.

L'inégalité des conditions est la principale cause des Révolutions, de l'instabilité des Etats: c'est là qu'il faut porter le remède. C'est l'inégalité, non pas de nature, mais créée par l'iniquité politique, qui fait de l'Etat un guet-apens tendu au travail et à la liberté.

L'inégalité des conditions n'étant pas une loi de nature, elle peut être supprimée, et la stabilité de l'Etat rétablie.

Et puisque le pouvoir est établi pour la garde de la justice, pour maintenir la balance entre les intérêts et les services, il résulte que le remède à l'instabilité politique, c'est de donner à l'État pour idée et pour fondement l'équilibre économique.

C'est l'égalité économique qui sera le sauveur. Car le

gouvernement, qui soutenait comme fatale la nécessité de la misère, était obligé d'user de violence envers les citoyens: dès ce moment il est perdu. En place de la justice règne la raison d'Etat, dont le dernier mot, le terme funèbre est la tyrannie.

L'ordre politique étant lié à l'ordre économique, on voit quelle influence le principe d'inégalité sociale exerce sur la stabilité de PEtat. Il n'y eut jamais de politique de justice. La justice, prise pour principe, moyen et but de gouvernement, est une utopie révolutionnaire qui ne se peut réaliser que par l'égalité.

La raison d'Etat n'est qu'une injustice quand elle sort de la justice. L'homme d'Etat ne doit obéir qu'à la justice. Il est faux de dire qu'il atteint une sphère plus haute quand il sacrifie la justice à la raison d'Etat.

Le système de la raison d'Etat n*est autre chose que le fatum^ la nécessité ; il régit encore les sociétés, mais il tend à disparaître.

Platon a dit que la justice et la vertu sont les véritables bases de l'Etat, mais son utopie fait peser sur tous un niveau absolu : c'est le communisme; c'est la raison d'Etat élevée à sa plus haute puissance, communauté des biens, communauté des femmes, repas communs, etc. Aristote, son disciple, tout en faisant la part plus grande à la liberté, tombe encore dans l'utopie communiste. Qu'importe que le despote soit un ou plusieurs ? le gouvernement en sera-t-il plus équitable? Avec Platon et Aristote nous possédons l'antiquité tout entière : théorie, pratique et histoire.

Machiavel sacrifie la justice à la raison d'Etat; il dit : « Autre chose est la politique, et autre chose la justice. »

(Je pense qu'il n'est pas nécessaire de suivre Proudhon dans sa réfutation de l'Etat-Providence — dans le deuxième et le troisième volumes du Principe delà justice. Cette réfutation ne pourrait intéresser nos amis politiques, les républicains qui depuis longtemps ont adopté

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les principes de la démocratie socialiste pour le gouvernement de la société. Nous savons qu'aujourd'hui, comme au moyen âge, tout s'incline devant l'autorité, tout cède à la raison d'Etat, surtout l'Eglise; mais le peuple, pour qui j'écris, sait bien que le jour où il pourra remplacer la raison d'Etat par le règne de la justice et de la liberté, ce jour-là, il ne s'en privera pas ; c'est à cela que nous travaillons avec Proudhon.)

Oui, la Religion, toutes les religions, font dériver le gouvernement de la Divinité, de TEmpereur, du Roy, ou même des députés. Tandis que la Révolution fait provenir le gouvernement du peuple; non par des députés, mais par des groupements assez restreints (la cité) poutque le peuple puisse lui-même organiser et gérer la chose publique,

La plus grande révolte dont l'humanité ait donné dans le passé le spectacle, est celle qui agita les nations depuis la première guerre des esclaves, 139 ans avant Jésus-Christ, jusqu'à la victoire de Constantin sur Maxence en 312. On peut l'appeler la révolte de l'esprit contre le destin! C'est de cette révolte qu'est sorti le Christianisme; ce fut une insurrection contre le Destin, contre le fatum.

Ce fut sublime! C'est de là que nous avons eu la chute du paganisme, l'abolition de l'esclavage, fin de l'empire des Césars. Donc nous disons : Honneur à la Révolution I

Pourquoi la société, qui niait le Destin, s'agenouillat-elle devant la Providence? C'est parce que la Providence c'était elle, c'était son image I

Mais voici qu'une révolte plus formidable que la pre^ mière fermente au cœur des multitudes fascinées, une conjuration dont l'idée écrase, titanique en son audace. L'homme, sans cesse occupé du lendemain, tourmenté de sa destinée individuelle et sociale, s'insurge contre la Providence. Qui nous donnera Tinterprétation de cet autre mystère : l'homme réfractaire à la Providence !

l'homme séparant la religion de la justice, et convaincu que celle-ci suffit à l'homme ! La foi du charbonnier lui suffît.

Le peuple a compris l'alliance naturelle, dogmatique, de l'autel et du trône, des prêtres et des nobles; aussi laisse-t-il l'Eglise aux bourgeois, se méfiant autant de la bourgeoisie que de la prêtraille.

Le peuple aspire à un gouvernement égalitaire fondé sur des lois absolues, immanentes. La Providence, le bon plaisir dans le gouvernement de la société lui répugne. La résignation, aussi bien que la foi, est morte dans son cœur : il veut le droit, le travail, la liberté, n'attendant son bien-être que de ses efforts, et prêt à se faire justice du pouvoir comme de la religion. Plus la réaction sévit et fait d'efforts pour conjurer le péril, plus la révolte gagne, sans journaux et sans missionnaires.

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